CHAPITRE XV
OtboB tneorl à Morimoiid; ses écrits éi ses trafanx religieux et seienliftques; concile provindal à Morimond en. fiiTenr du pape Aleiandn III; raisocla tion cistercienne rayonne «m tonte la catholicité.
Airtsi que nous l'aVons raconta plus linut , Otbon de Frisingue était parti pour la croisade avec l'empereur Coorad III, son frère utérin , et avait partagé aveclui les fatigues et les revers de cette malheureuse expédition. Après avoir visité avec la foi la plus vive les lieux témoins de la rédemption du mon-^ de, et baisé cette terre sur laquelle a coulé le sang de Jésus'* Christ, il était revenu au milieu de son troupeau pour l'édifier de nouveau. Trompé un instant au sujet de Télection de Guioman à rëvêclié de Magdebourg, élection attentatoire aux li^ bertés du catholicisme , il avait reçu, avec plusieurs évêques d'Allemagne, une lettre sévère et menaçante du pape Eu* gène 111 (i).
Cette grande leçon donnée de si haut ne sortit jamais de sa mémoire, et devint à lavenir la règle de sa conduite et comme la boussole de sa vie. On le vit toujours depuis s claiicer au moment de la tempête dans la barque de Pierre, pour lutter contre les efforts et les envahissements des princes séculiers,
(1) Àmal. ast.f t. i, p. i03; ■— id#, p. 285.
lors même que ces derniers lui étaient unis par les liens les
plus étroits du sang et de Tamifié.
Frédéric Barberousse, fils de Frédéric de Souabe, était ie neyeu de révêque de Frisingue, et, depuis son ayénement au trône impérial, il n'avait cessé de témoigner à son vénérable onde la plus grande confiance, Tadmettant à son conseil, le consultant de préférence, se rangeant souvent de son avis. Othon semble seul avoir eu le secret d'adoucir momentanément cette nature apre et sauvage , et sa main puissante tint pendant huit ans cette tète altière inclinée devant l'aiitorité-du vicaire de Jésus-Christ; mais ce fui surtout à la conféreiicc d'Augsbourg qu'il fit éclater ses talents diplomatiques. '
En Tan 1 1 58 , le pape Adrien , désolé du mauvais succès des négociations qu'il avait entamées avec Tempereur l'année précédente, lui députa deux membres du Sacré^ollége, Henri et Hyacinthe. Arrivés au camp d*Augsbourg, ils furent admis à l'audience de rempereur, auquel ils remirent les lettres pontificales; le prince les fit présenter à Othon qui l'accompagnait, pour les lire et les interpréter. Ce saint priihiL, auquel Pimminence d^un schisme entre, le sacerdoce et l'empire causait une profonde douleur, comme témoigne Radevic , son disciple , mania cette alïaire avec tant d'iiabilelé, la traita avec t^nt d'éloquence et de sagesse^ que Frédéric satisfait déclara qu*il rendait son amitié au peuple et au clergé de Rome; en signe de quoi il donna aux légats le baiser de paix (1).
Othon devait suivre en Italie Frédéric,* son neveu, à qui il était trèsHitile pour les affaires de l'empire ; mais il le pria de le dispenser de ce voyage, et, en le quittant, il lui recommanda, les larmes auxyeui , les intérêts de son église bien-aimée» particulièrement la liberté de l'élection après sa mort, qu*il
(1) Fleury, Hist ecclés,, 1. 15, p. 44 ; — Guntti., in Ugur.y l. 7.
croyait proche à cause des avis qu'il en avait reçus» fondés sur quelques ré?élaiioiis. U retourna donc à Frîsingue» et» ayant
fait à son clergé et à Son peuple les plus touchants adieux , il partit pour se rendre au chapitre de Cîteaux , dans les premiers jours de septedobre 1 159.
Son corps débile se fut affaissé bientôt sous le poids des fatigues et des ennuis d uu si long voyage , s'il n eût senti ses forces et son courage se ranimer par Fespoir si doux d'embrasser des frères chéris, d'exhaler son dernier soupir dans leurs bras, vA de revoir 1m maison qui avait abrité sa jeunesse et n'avait cessé d'être l'objet de ses délicieux souvenirs.
Sa santé, dans la route, ne parut point considérablement altérée , et rien ne faisait craindre à ses conipanruons une mort prochaine; mais, arrivé à Morimond, le mal dont il portait le germe fit de si rapides progrès, que, ne pouvant plus douter de la vérité de ses pressentiments , il demanda rextréme-onction.
S'étant fait ensuite apporter le livre qu'il avait composé de l'Histoire de l'empereur Fredei ic, il le donna à des hommes . doctes et pieux » pour y corriger ce qu'il pouvait avoir dit en faveur de l'opinion de Gilbert de la Porée, dont quelqu'un pût être scandalisé , déclarant qu'il voulait soutenir la foi catholique suivant la règle de l'Eglise romaine (1).
Il fit ensuite humblement et avec la plus grande contrition l'aveu de ses fautes, reçut le saint viatique, puis, en présence de toute la conununauté agenouillée près de son lit de douleur, il parla encore avec force et onction de l'immortalité de Pâme , des peines des danmés et du bonheur des dus ; enfin l'instant suprême arriva, et ce fut dans ces saintes et sublimes pensées qu'il rendit son ame à son créateur, le 21' de septem-
(1) Am, dtt.f 1. 1, p. 993; — > Epit. vit. Otho., in tal^ol. se^fulch.
bre, environné d'une foule d'évéques et d'abbés (1}« aumiKea
des sanglots des religieux , émus profondément d'un si grand et si saisissant spectacle : omnibus fratribus caram positis, quamphifimum dolmtibus et ingmti quiatu perstr^perUUm.
Quelques instants avant d'expirer, Othon, redoutant les honneurs jusqu'au-delà de la mort, avait soulevé sa main défaillante et indiqué du doigt un lieu obscur, hors de l'église, où il désirait être enterré et dormir sans gloire , foulé aux pieds des passants ; mais les religieux ne crurent pas devoir» en ceci seulement, exécuter sa volonté; il fut inhumé pompeusement, avec son habit monastique, devant le grand autel de l'oratoire. Son tombeau, un peu.élevé au-dessus du sol, se voyait encore avant 1793; on lisait^ gravée sur la pierre sépulchrale, sou oraison funèbre composée en vers par Radevic, son disciple chéri, chanoine de sa cathédrale , te continuateur de sa Chronique, qui Pavait accompagné jusqu'à Morimond et lui avait fermé les yeux.
Othon fut, après saint Bernard, peut-être rhoiiome le plus complet et le plus remarquable de son siècle. Gomme abbé; il fit fleurir la discipline dans son monastère , qu'il rendit célèbre presque à Tégal de Glairvaux, et dont il propagea la filiation jusqu'aux extrémités de rÊurope. Gomme évêque, il réunissait toutes les qualités qui font les savants et les saints prélats :
Quidquid in orbe beat prœclaros et meliores, Prœsttlis Ottonis mire cumulavlt honores (2).
Sous le rapport de l'esprit et de l'intelligence, il se distinguait par son éloquence, qui n était pas, conune celle de saint Bernard, vive et passionnée» mais douce, calme et facile. Il
{!) Radev., 1. 2, c. 11.
(2) Exepitaph.
traitait quelquefois sans préparaiiou des aflaires de l'Eglise et de TEtat» en présence des barons et des empereurs» avec tant de supériorité , qu^on eût dit qu^il en avait fait toute sa vie i objet de ses études ; lorsque de la tribune il passait dans la chaire sacrée , il exposait les grandes vérités de la religion avec tant de logique et de clarté, qu*il semblait être prédicateur avant tout. Ses heures d'application sérieuse étaient pour la théologie; il aimait souvent à se reposer dans la philoso-phie et Thistoire :
Cujus irequcns otium in philosopiua, Majus exercitium in tUeologia (i).
D'une humeur égale , d'une bienveillance universelle , d'une
charité sans burncs pour ses frères égarés; accoutumé à apporter à tout les tempéraments de son caractère, il sembla blâmer le zèle trop ardent de saint Bernard dans l'affaire de Gilbert» son maître à l'école de Paris. 11 eût désiré plus de ménagement, plus de douceur, plus de respect pour un pieux et savant évêque, dont toute Terreur provenait de s^étre servi de termes nouveaux et de formules dont le sens et la valeur n'étaient pas encore bien déterminés, et qui par sa soumission et sa vie édifiante avait donné une preuve éclatante de la pureté de ses intentions et de la sincérité de sa foi (2).
Telle fut la source des scrupules qui inquiétèrent Othon sur son lit de mort. Cette tache, si c*en est une , a été effacée aux yeux de la postérité par un des plus beaux traits de repentir et de grandeur d*ame dont l'histoire ecclésiastique fasse mention. Le génie le plus élevé» le plus profond, peut se laisser séduire et égarer ; mais, lorsqu'il avoue ses faiblesses et ses chutes, il
(1) Epitapb. vers, beroicis.
(2) Les hérétiques ont abusé du livre de GUbert de la Poréeet Tont exploité au profit de leure erreurs.
centuple sa gloire , il ajoute sur k même front Tauréole de la vertu à celle de la scicuce» d'un savant il fait un saint
Le fliyle d'Othon, moins vif» moins brillant» moins fleuri, moins recherché que celui de saint Bernard, est plus naturel, plus simple» plus classique. Sa Vk de Frédéric Barberomse, qui est son cheM*œuvre» lui assure le premier rang parmi les historiens du XIP siècle.
Sa mort a été regardée par ses contemporains comme une calamité pour son diocèse , qui fut désolé à la fois par tous les fléaux : fléau de discordes intestines , lléau de la peste , fléau du feu» qui dévora» Tannée suivante» en quelques instants» tonte la ville de Frisingue» et nVn fit qu*un monceau de cendres; calamité pour l'Eglise, déchirée par le schisme qu'il avait réussi à conjurer» calamité pour Frédéric» son neveu» qu'il •éclairait de ses conseils » et dont la vie ne fut plus qu'un long enchaînement d'erreurs , de révoUi^s contre l'autorité du Saint- Siège et d'attentats aux libertés ecclésiastiques. INous ne croyons point nous abuser» après avoir jeté le voile de l'admiration sur quelques faiblesses tiuinainco, en disant qu'Othou de Frisingue sera à Jamais l'honneur de l'épiscopat , l'ornement de l'ordre de Citeaux et la gloire de Morimond (i).
Les événements ne tardèrent pas à justifier les tristes prévisions d'Othon. La lutte entre le sacerdoce et lempire» déjà ai vive depuis cinquante ans» devint encore plus acharnée au connnencemenl de la seconde moitié du XIP siècle. La barque de Pierre» battue d'une continuelle tempête» semblait oubliée de Dieu au milieu des flots. La mort seule avait soustrait Adrien IV aux persecuiiuns de Frédéric Barberoussc ; ensuite Alexandre 111, ayant été nommé légitimement par tous les cardinaux» à Texception de trois» vendus an parti impérial»
(1) Radev., 1. % c. 12; — Gunth* io Ligur,, libb. 7 et 9; — Hund., lû Cata/. tpiscop. Frising.; — Heoriq.» Uenoi, cist*^ ? sept*
qui avaient élu Octavien, l'un d'eux, sous le nom de Vio ior IV» les deux prétendants opposèrent les conciles aux conciles, les anathèmes aux anathèmes» et le schisme semblait devoir se prolonger sans fin; mais la Providence, qui voulait le triomphe de la justice , fit pencher la balance du côté d'Alexandre.
C'était toujours Cîteaux qui donnait le branlé à la catholicité : un grand nombre d'abbés et d'évéqpies se réunirent à Morimond le 30 mai il 60 , pour essayer de remédier aux maux de FEglise. Il lui décidé que Tordre entier» dans toute la chrétieatéj^e prononcerait ouvertement pour Alexandre III» et travaillerait partout, même en Allemagne, à le faire reconnaître. Cette mesure sauva le pape et TEglise : bientôt» plus de sept cents abbés , plus de cent mille moines , plus de cent évèques cisterciens, sur tous les points de l'Europe, du Tibre au Volga, d'une mer à l'autre » se grouperont à l'eniour de la papauté et batailleront contre Frédéric et Victor , sans autres armes que leurs chapelets, leurs croix de bois , leurs prières et leur patience. Le scapulaire des ermites finira par user la cuirasse des empereurs, et GIteaux» par Horimond» entraînera le monde à la suite d'Alexandre (1}4
(i) TriqBsimo maii, in Lotharingim fbUbus et cœnobio Mon'mmdi, hoù die ce- Ukrdmn est ameUmm episcoporum, etc, — Genebrard., Chron.y ad ann. 1160; — Chalem , ,S^r?>? sanoL et àeat» f . ordé cist,^ p. 197 ; — Fldur., Hùt, ecclés., %, 14, p. lOa, h 70.