‹ Histoire de l'abbaye de MorimondChapitre 2 sur 55 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

De la mission providentielle des divers Ordres religieux du Catholicisme, et de l'ordre de Cîteaux en particulier; du besoin, pour le? soriétôs chrétiennes au XIX^' siècle, d'un nouvel insUtot monastique agricole et proiessionoel; l'Eglise catboUi^ue seuiâ peut le donoer au monde.

Cent ibis dans mon enfance j'avais gravi le mont escarpé sur lequel 8*él6Tait autrefois le château de Ghoiseul; arriyé à son sommet , je me contentais de contempler autour de moi cette magniiique plaine si bien cultivée» semée de tant de beaux ^Olages» sillonnée par la Meuse aux rives ombragées, et si riche pour moi en délicieux souvenirs. Quelquefois» à la vue de ces ossements poudreux qui roulaient sous mes pieds» de ces débris de pierres polies et de tuiles yemissées qui jonchaient le sol, seuls restes de Tun des plus hauts et des plus puissants manoirs de la France» songeant à la vanité et à la caducité des choses de ce monde, je me trouvais jeté dans une vague et sombre mélancolie.

Un jour» dans Tune de ces promenades rêveuses et solitaires» je me rappelai ces belles paroles de Cicéron : Nudre guid antea quam nains sis accidet, id est semper esse puerum; — Ignorer ce qui est arrivé sur la terre avant sa naissance, c'est étft enfant toute sa vie (i), et je fus emporté par toutes les

(1) C'était la devise do savant Anglais Usserius.

puissances de mon ame vers ce passé dont je foidais les ruines»

et je m'y enfonçai avec une incroyable ardeur pour lui ravir ses secrets*

Je me vis bientôt au milieu de ce vieux Bassigny (pagui Bassiniams, Bassigniacensis), l'un des plus vastes pagfi galloromains du nord-est, s*étendant de la Meurihe à la Marne et de la Saône à la Meuse (i). U m'apparaissait successivement occupé par les Lingons, les légions romaines et les hordes barbares ; gouverné par un patrice et un duc sous les rois de la première race , puis par un comte sous ceux de la seconde (2) . Après le règne de Gharles-le-Chauve , lorsque les fiefs devinrent inamovibles et héréditaires » le comté du Bassigny était morcelé en vicomtés et en baronnies que se partageaient les eniants du comte.

Au nombre des principaux barons , descendants ou alliés des comtes, étaient les sires de Choiseul, d'Aigrement, de Meuse , de Reynel , de Saint-Blîn , de Bourbonne , de Bourmont, de Grancey, de Clémont (3). Chacun d'eux avait à Fentour de son castel, dans les villages environnants, ses chevaliers, ses ceuyers et une longue série de feudiiUiires formant, sous la haute direction du comte, une hiérarciûe féodale complété. Le siège du comté avait été fixé à Clémont, à la fin du XI" siècle. Simon de Clémont prenait le titre de comte du Bass^ny, que ses iils conservaient jusqu^à l'asservissement de la contrée par les princes de la maison de Champagne.

Dès le commencement du XIl" siècle , en face de cette colossale organisation de la force et du despotisme, je voyais avec admiration surgir une nouvelle puissance fondée sur la charité

(I) Voir les Pièces Justificatives.

(8) Mathieu, Hist* des Evégues de Londres, in*8*, p. 80.

(S) On trouvera la filiation généalogique de quelques-unes de ces maisons dans Le Laboureur, Duchesne, Gasp. Jongelîn ( Awtdâ^. i/e Jlfonm.), et le X)i<>* tionmire de la Noblesse, aii. Choiseul.

et la liberté , qui balançait l'ancienne et finissait par la dominer et l'absorber : c'était l'abbaye de Morimond, de Tordre de Citeanx.. Cet institut se développait avec tant de rapidité et dans de si vastes proportions , exerçait une si grande influence sur tout ce qui renvironiiait, qu'il devenait l'amc et le mobile de tout le pays. 11 m'était dès4ors impossible de faire un pas sans le rencontrer sur ma route , et je fus forcé de faire marcher de front Thistoirc féodale et Thistoire monastique du Bas* signy. Je descendis donc des hauteurs du château de Ghoiseul dans Tobscur et faiipeux vallon de Morimond.

Je n'y trouvai que des décombres et , au miUeu de ces décombres » quelques vieux serviteurs des moines , qui ne purent que me citer les noms des deux derniers abbés et me montrer, les larmes aux yeux , l'emplacement de Téglise^ du doître » de la bibliothèque » de Tinfirmerie ; mais voila tout. Nul souvenir moral, nul document authentique ne survivait; personne sur les lieux mêmes ne savait les annales de cette antique maison ; personne ne s'intéressait à la vie passée , aux études « aux travaux, aux chants pieux de ces cénobites éteints; il n'y avait pas cinquante ans qu'ils avaient disparu du soi» et, dans ce siècle d^oubli» Toubli pesait déjà froidement sur leur mémoire» comme les pierres sépulcrales sur leurs cendres.

Ume sembla qu'un grand établissement monastique qui avait ses racines au conmiencement du XII* siècle, et qui, après ayoir traversé les phases diverses de notre civilisation politique et religieuse, était venu expirer définitivement en 1789 avec l'ancienne société française, méritait de trouver l'historien qui lui manquait , et que j'aUais raconter, dans l'histoire d'un seul couvent cistercien» les œuvres et les destinées de tout Tordre de Cîteaux en Europe.

Les philosophes du XVlll'' siècle, qui ont regardé les obser vances érémitiques comme une superfétation propre au chris*

tianisme, ne connaissaient pas Thomme* Le monachisme est

mi élément essentiel de la vie relip:ieusc de riiumanilé; il n'a jamais existé et il n'existe à cette iieure aucune religion sans moines (1). Le besoin d'expiations insolites et de hautes méditations dans la solitude ressort de la nature môme des religions et des tendances de lesprit humain. Dans toute rehgion, comme dans toute science et dans tout art > il y a deux parties distinctes : une partie élémentaire, à laipielle s'attachent les esprits vulgaires : c'est la voie spacieuse, la route battue dans laquelle marche la grande masse des croyants ; une partie transceiid.inte , qui exige beaucoup plus d'efforts et de sacrifices, réservée aux ames généreuses qui veulent s'élever par la contemplation et l'extase dans les plus sublimes régions du mysticisme. 11 faut des héros dans une armée et des moines dans une religion.

Les sophistes impies de nos jours se sont efforcés de retrouver dans les cultes idolâtriques une ombre défigurée de l'ascétisme chrétien , et de ravaler nos pieux et charitables cénobites au rang et même souvent au-dessous des solitaires farouches et misanthropes du paganisme. Ils sont allés sous les grottes et dans les laures de la Thébmde insulter aux larmes et aux gémissements des anachorètes. Selon eux , une imagination exaltée, un mysticisme ejjréné, des rigtmirs impitoyables , um imbéciUe quiétude caractérisent les moines décrient, ces faquirs du christianisme. Ici, ils retrouvent les bacchanales et les pantomimes des prêtres de Cybèle dans les courses vagabondes et les momeries des franciscains. Là, les dominicains, qui voient le monde entier dans le capuchon de la Vierge , sont une imitation

(1) Nons renvoyons ceux qui con lesteraient notre proposition au savant ouvra*j:c (lu P. lirunet, lazariste, Parallèle rfpst Heli(/tons , 3 toincs en 5 vol. iii-4o, que nous avons eu le bonheur de trouvera la bibliothèque deS.-Sulpice, à Paris. On ne peut nous objecter le protestantisme, qui a cessé d*étre une religioa en cessant d*avoir un sacrifice.

dei tectiê brahimniques qui Vomi m dam la hauehe de ChrUna

ou dans la flmr du lotos. Lorsqu'on a lu, disoiit-ils, U$ légenr des des Bhikcus et des BhUsckmis du baudiUsme, les frodir gUuses austérités des premiers cénobites dstereiens n'ont plus

rien qui étonne. Les pieuses esci ucjueries ot l'iinui(»ralité raffinée des bonzes leur rappellent la Compagnie de Jésns. Que tous nos moines, s'écrie Tun d*eux, sont petits et prosaïques, en présence des druides errant dans les forêts et des hrachmaiwa toni" bant dans les bras des bayadères (1 ) I

Un pareil langage accuse ou la plus profonde ignorance, on les plus mist rables et les plus injustes préventions. Lu \ie momsiique sérieuse t dans une religion quelconque» nest et ne peut être que la pratique de cette religion dans sa plus haute perfection. Or, tout culte qui n(,' grandit pas l'homme jusqu'à Dieu le dégrade et le fait descendre jusqu'à la brute; plus une ame tend à s'élever à l'aide d'une religion fausse » plus elle s'enfonce dans un abiinc de mensonge, d'absurdités et d'ignominie , el , lorsqu'après bien des eflorts, de laborieuses études, de profondes réflexions» elle se croit arrivée au sommet de la science et de la vertu , elle est aux antipodes de Tune et de l'autre , c'est-à-dire à la plus grande distance possible du vrai et du bien, à Textréme limite de Terreur et du vice.

C'est ce qui nous explique pounjnoi la vie érémitique , en dehors du catholicisme , a été si stérile en œuvres morales et scientifiques et si meurtrière pour la civilisation. Qu'ont apporté au monde les sombres élucubrations des druides au fond des i'oréts (2)? La plus atroce barbarie et Tadoration du gui sacré.

(1) Ces citations sont tirt-es du livre inUtulé : Monopole universitaire. Nous aurions pu eu eiupruiiter encore beaucoup d'autres aux ouvrages de MAi. ùiicibekt, Edg. Quinet, Lerminier, Eug. Sue, etc.

(S) Dom Jacq. Martin, Traité de la religion des CMois, 1. 1, p. 40; £. Da* ¥ies, ITieeeltieMffthol, ofJOnUd., in-S», p. 60; Karl. BarUi.» Ueberdie Druid*

Ces corporations dévouées à Isis égyptieDiie, et s*imposantt si

Ton on croit Porphyre , les plus dures privations , qu'oni-elles enfanté dans leurs ténébreuses cavernes? La divinisation de Foignon et le culte du phallus (1). Ces vestales romaines, condamnées à une si sévère solitude et à un si rigide célibat, à quoi consacraientrelles la fleur de leur vie et leurs mains vii^nales? A &ire nuit et jour du feu et de la cendre (2).

\ ez dans le mahométisinc et ses nombreuses ramiûcatîons cette foule de derviches déguenillés, avec des besaces pendues à leur ceinture; tenant d'une main un chapelet et de l'autre la lame luisante d'un sabre ou des brochettes de fer qu'ils s'enfoncent dans la chair; couchant dans des masures désertes» ne se nourrissant que d'herbes sauvages , la poitrine sillonnée de plaies qu'ils se sont laites à eux-mêmes ; les épaules ombragées d'une chevelure noire , longue et hérissée comme une crinière ; tirant du fond de leurs entrailles des paroles sacrées qu'ik rugissent plutôt ([u'ils ne les articulent : voilà les moines de FAlcoran 1 Vous ne comptez dans leurs rangs ni hommes de charité et de dévouement, ni historiens, ni orateurs, ni poètes, ni philosophes; leur unique science consiste à faire des incantations, des tours de force, le saut périlleux, des contorsions horribles : c'est une science de baladins et de saltimbanques.

Les voyageurs européens qui les ont approchés et les ont étudiés dans leurs mœurs et leurs habitudes ont constaté que leur maigreur, leurs yeux hagards et leurs lèvres goiiilées et tremblantes prouvaient qu^ils cherchaient leurs illuminations internes moins dans Foraisou que dans les substances stupé^

tfer Kèlten, in-So, 1826 ; Amédée Thierry, Histoire des GauiûiSt t- PPetsq.

(1) Porphyre, De Abriin., U. 2 et 4 ; Fred.-Sam. Schmldt, De Saeer, ei Sacrifie, yEgypt., in-I2 (Bibllot dd Dijon).

(2) Nadal, Essai sur le Feu sacré et sur les Vestales, ia-8», Amsteid., 178S.

fiantes qui, comme Topium, les infusions de banque et de noix vomique» remplacent le vin chez les Musulmans (1).

Si, à celte heure, je me transporte par la pensée dans les bosquets parfumés de Tlnde, j'aperçois çà et là» sous les fir guiers» les palmiers et les bananiers» des Smartas ou penseurs, des Vanaprastes, des Sanyassis, desDjogis , desPandaris, des Beraghis, en un mot toute cette multitude de Mouni$ (2) qui pullulent dans le sein du brahmanisme. Les uns gîsent sur le sol, imniobiles comme des cadavres; les autres sont enterrés dans le sable jusqu'au couj ceux-là se tiennent debout sur un pied pendant une journée entière , ou bien accroupis sur leurs talons, les bras levés au-dessus de la tctc; plusieurs, assis et les yeux ûxés sur leur nombril» répètent continuellement ces paroles qui sentent encore plus la folie que le blasphème : Je m» fêtre suprême! Ne demandez à ces hommes ni ce qu'ils veulent , ni ce qu'ils pensent : ils aspirent à F insensibilité et à la stupidité comme au bonheur seul réel; population de marbre et de bronze, figures humaines pétrifiées et jetées sur la route de la civilisation pour entraver la marche des peuples (3).

De là je vais frapper à la porte des chémos du Tbibet et de la Tartarie , mendiant un brin de vérité et de chanté, et les lamas me montrent les monstrueuses rêveries du Gand- Jour, dans lesquelles ils s'égarent et se débattent » comme le malade sous le poids d un songe pénible (4). Je monte dans les bon- Ci) Eng. Boré , Corr. ei Mén, du Vcyag, en Orient, U 1 , pp. ttS, S81 , etc.; — T)kt, deecult. relig., t. 2, p. 96.

{%) On sera frappé de Tanalogie singnilièrc qui existe entre le mot sanscrit et le mot grec fiouoç, seul , solitaire , d'où vient notre dénomination de moine,

(3) J.-J. Bochinger, La vie contemplative, ascétique et monastique chez les Tndmu et les peuples Boudhiques j 1831, — J.-A. Dubois, missionnaire, MoBurSy hisHUit* et Cérémon, de Fhtde, t. S, oc. 82, 33, 34, 35 et 86; — Eug. HnmaaSfhiirod. à f Histoire du BuddMme Indien, p. m et suiy., avec rexcellent Gompte-Rondu de M. Biot, Journal de» Savants, avril, mai et juin 1845.

(4) Frat. August., Ant,, Georg., eremit Augost., Alphabet du TMbet^ 17S2

' zeriesdelaChine» juchées sur des pics escarpés (1); j'iater<* roge les talapoîns des bois (2) , les jemmabtis oo prêtres des moutâgues du Japon (3) ; je leur demande à tous un grand nom, une grande idée» une institution philanthropique, une découTerte scientifique et ciyilisatrice, et ils restent muets. Leur solitude est inféconde comme le sable et le rocher du désert ; leurs œuvres sont celles des vers qcd travaillent pour la mort dans le silence et la corruption des tombeaux.

Le Dieu vers lequel le chrétien s'élève dans la solitude, par la méditation et la contemplation , est Texemplaire étemel et infini du vrai , du beau et du bon ; plus l^homme gravite vers lui , plus il s'approche de la science universelle , plus il y participe, plus il en entrevoit les harmonies ineffables ; plus il pénètre dans sa substance, plus il y découvre de sagesse et d*amabiUtés mystérieuses ; plus il s'unit à lui par un hyménée sublime, plus il goûte, plus il savoure son immense bonté. Aspirer à la perfection dans le christianisme, c*est chercher à se rattacher de la manière la plus étroite et la plus intime au vrai principe de toute science : au beau, principe de toute tentative artistique; au bon, principe de toute moralité ; c*est

. une triple voie ouverte à Tesprit humain , et dans laquelle il peut faire d'immcinses progrès, à Tinverse de la perfection pffifenne, qui n'est que la dégradation portée à ses dernières

limites, la chute de Thumanité au-dessous de la brute et de la boue.

Dans TEglise de Dieu , l'avènement d*un institut cénobiti-

(Bibliot. Div.); — Hue, miss. Lazar., Somwn. cTtin Fbyo^tf dtmt ta, Tariarie et

h Thibet, tt. 1 et 2, in-8S 1851.

(1) Du Halde, Deacript. de l'empire >.îe la Chine, t. 3, p. 19 et suiv., in-fol.; — Davis , La Chine, .ses mœurs et ses cout», t. 2, p. 40 et sq.

(2) Tachard, Voyage à Siani, tt. 1 et 2.

(3) Hist, etvt'I. et eeetés, du Japon, par Eiigelbert Kcempfer , trad. de Scheuchxer, t. î, p. 45.

que n'est point le fait de circonstances fat^des et fortuites, mais un bienfait proyidentiel, une planche de salut jetée au jour du

naufrage, un secours céleste toujours en hariiionie avec les besoins de répoque ; tellement que pendant plus de mille ans on pourrait « diaprés Tétat religieux, moral et politique de Toccident, déterminer a priori la nature et les tendances des ordres religieux que Dieu a suscités dans cette l<mgne suite de siècles (1).

Voyez, à la ûn du IV* siècle , cette Rome sur le front de laquelle l'austère génie de saint Jérôme a buriné de flétrissants et d^inefiaçables stigmates; ces trois mondes, le monde chrétien, le vieux monde païen, le monde barbare, quLse heurtent et se choquent dans le.sang et le feu l Que failli au genre hur main dans cette effroyable crise? Une grande expiation, de grands exemples , un asile pour les ames qiii voudraient se sauver de la ruine générale* C'est pourquoi la Providence ouvre le désert : une race sainte et illustre s'y précipite ; ce sont les petits-fils et les petites-filles de ces conquérants qui avaient bouleversé et asservi les nations, les descendants des Scipions, des CSatons et des Césars (2) . Les forêts et les montagnes de la Thébaïde retentissent tour-à-tour du chant des hymnes sacrées et du bruit des travaux artistiques et agricoles.

Ces travailleurs du désert avaient tous le même uniforme^ le manteau oriental et la cucullc nioriastique ; tous les mêmes armes, le Psautier dans une main et la bêche ou la serpe dans Pautre ; tous combattant le même ennemi , le démon ; tous nourris du même pain , le pain des anges j tous attendant la même couronne, celle de Fétemité. Assis sur un obélisque

(1) CTest oe qae M. de Ghateaubiiand a très-bien démonliédans son Qênie du Chrittiamsme. Après lai nous citerons H. Gaume, CatêM$medepenévinMee,et M.Henrion^dans un ouvrage spécial, in-8o, que nous avons la aivae le

pins vif intérêt chez les trnppistes de Septfons (Allier). (S) Voir les lettres de saint Jérôme^an t. 5 de ses Œuvres» édit. Martianay.

renversé ou appuyés sur le tronc d'une colonne » derniers restes de Hemphis ou de Thèbes, ils essuyaient la sueur de leurs

fronts en chantant un cantique et en songeant à la vanité de la puissance et de la gloire du monde , sur les ruines de Tempire 'écroulé des Pharaons* La terre, cultivée par des mains si saintes, produisait au CLiitu])le, et la mer vit souvent avec ctonncment des flottes d'une espèce nouvelle aiironter ses flots sous le pavillon de la croix, et porter non plus le fer et le feu dans des pays lointains , mais l'aumône du cénobite à des peuples malheureux et affamés (i).

Saint Basile se sauve dans les profondes vallées du Pont , sur les rives sauvages de Flris, et il y est bientôt suivi de saint Grégoire ; niais celui-ci, rappelé par son père, est forcé de se retirer; 11 écrit à son ami, le cœur plein de r^ret : <c Que ne suis-je encore à cet heureux temps, cher Basile, où mon plaisir était de souffrir avec toi ! Une peine que le cœur a clioisie vaut mieux q[u*un plaisir où le cœur n'est pour rien. Qui me rendra ces divines psalmodies, ces veilles, ces ravissements vers Dieu dans la prière, cette vie dégagée des sens, ces frères unis de cœur et d'esprit , ces luttes de la vertu, ces élans généreux, ces pieux travaux sur les livres sacrés, et les lumières cfue nous y découvrions, guidés par l'Esprit ; et, pour descendre à de moindres détails, ces occupa tio us variées et journalières où je me voyais portant du bois , taillant des pierres , plantant, labourant ; ce platane enfin , ce beau platane, plus beau à mes yeux que celui de Xercès , à rgmbre duquel venait s'asseoir, au lieu d'un roi fatigué de plaisirs, un solitaire brisé d'austérités? Je le plantai, tuTarrosas; Dieu Ta fait croître, afin qu'il reste au désert comme un monument de notre affection et de notre bonheur » (2).

(1) Usque adeo ut oneratas naoes in ea Iwsa mitUtnit quœ inopef wcolunt. S. Angust., De Morib. Eccl., 1. 1, c. 81, {%) Gregor. Nazianz. Opéra, t. 2, p. 105, edit. Parisiis, 1638.

La solitude chrétienne n'était point égoïste et misanthropique; la cellule des ermites s'ouvrait au pauvre et an Toyageor» et , quand les peuples désolés jetaient un cri de détresse , ils accouraient aussitôt les consoler. Pour n^en citer qu'un trait entre mille, on les vit, sons Théodose, dans les malheurs d*Aiitioche, descendre des montagnes pour ndondr les commissaires impériaux ; leurs discours étaient si touchants , si persnasife, qu'on tombait à leurs pieds , qa'on embrassait leurs genoux (1).

Leur science u'était point cette science fardée et mondaine qui enfle l'espht et corrompt le cœur; elle était simple, solide et grande comme les pyramides et les autres monuments égfp» tiens. Les Hilarion , les Pacôme, les Arsène , versés dans la littérature des Grecs et des Romains , avouaient humblement qn'tb n'awimt pas eneofê apprù Valfkàbet de cet weit'

lards (2).

L'empire d Occident, gangrené depuis longtemps, s'aâaisse enfin sous le poids de sa propre corruption ; les hordes sauva-

ges se sentent attirées vers lui , comme les hyènes par l'odeur d'un cadavre ; le nord s'ébranle de toutes parts et se précipite sur le midi.

Ges hommes nouyeaux , abandonnés à l'instinct des brutes, ignoraient la plupart l'honnête et le déshounète, ne reconnaissaient point d'autre droit que la force , point d'autre loi que leurs caprices. Tous étaient plongés dans la plus grossière idolâtrie : quelques-uns se contentaient de se prosterner devant un sabre nu planté en terre ; ceux-ci adoraient les arbres et les serpents; ceux-là Teau des torrents, lesvents et les orages. Tels étaient les Sueves et les Alains , les Huns , les Lombards, les. Goths, les Hérules et les Francs.

(i) s. Chrysost., Homil. 17, p. 154 et sniv.

(S) Fleury, HùL eccléa.^ t. 6, 1. SO, pp. 14 et 15, in-lS.

A ces divm courants de barbarie qui n'ont cessé de sillonner rEiiropc au V* siècle, la Providence aux M' et VIl^ siècles opposera un courant d'idées chrétiennes et civilisatrices. Les armes du nord ont conquis le midi ; les doctrines du midi Yont coiu^uéiir le nord , et ce seront des moines qui en seront les apôtres. Le clergé sécidier ne sulfisait point aux nécessités de l'époque ; il était d'ailleurs attaché à des fonctions locales, quotidiennes et limitées ; les ermites , plus libres , plus indépendants» plus enthousiiisti s, firent ce que le clergé séculier n'eût pa faire seul. Us se li?rèrent à tous les devoirs de la prédication populaire ; ils recherchèrent et vainquirent le paganisme partout où ils en découvrirent des traces (1).

Les bariiares , méprisant la vie agricole , nvaient du lait et de la chair de leurs troupeaux , errant avec leurs chariots d'écorce de déserts en déserts , de batailles en batailles. Qui leur apprendra à échanger leurs massues et leurs casse-tétes contre la houe et le hoyau , leurs angons à deux et à trois crochets contre la bêche et le soc, leurs framées contre le râteau, leurs hauts destriers bardés de fer contre la pacifique cavale des champs? (2)

Dès le Vll^ siècle , les moines bénédictins descendent du mont Gassin à travers lltalie , la France et la Germanie jusqu'aux glaces des pôles, suivis d^une multitude innombrable de travailleurs, deiricliant les forêts et les broussailles , repaives de brigandage (3). L'agriculture fut réhabilitée du moment où les barbares , déjà chrétiens , virent ces anges de la terre passer de l'autel à la charrue, et de leurs mains consacrées par rhuile sainte et divinisées par Fattouchement dl la chair d'un

(1) s. Augustin en Angleterre, S. Bonîface en Allemagne, S. Bildephonse en Espagne, etc., etc.

(«) Agath., HisLy 1. S;— Amm.Marcell., 1. 31, c. S; — Pompon. Mêlas, 1. 1, c, ult., Panegyr. Veter. , 6, 7, pp. 138, 166, 167.

(3) Voir les Armaies des Bénédictins , par Mabillon, en 4 vol. in-fol.

Dieu, maiiier les instruiiieuU .iratoires et creuser le sol jmur y Icouyer leur nourriture et leur péaitence. Partout où Us ont foitune station, des peuplades errantes se sont groupées autour d'eux : rapprochement sublime de la force» et de la doiiccnir, de la guerre et de la paix , du lion et de l'agneau. Bientôt le ddtre est devenu le centre d'une ville florissante (1), le noyau d une belle et riche province (2).

Les barbares, au moins la plupart, u'avaient aucune forme sociale bien déterminée ; les moines leur offrirent dans leur constitution et leur mirent sous la main les trois éléments de toute société humaine : le pouvoir absolu, la délibération, Télection; le pouvoir absolu de Tabbé tempéré par la délibération des anciens , Félection de Tabbé choisi librement par ses pairs.

Certes I dans un temps ou l'Europe en dissolution gémissait sous les invasions de mille peuplades vagabondes et se morcelait en fractions mal définies, sans lien, sans unité, sans pouvoir £xe, c'était un grand événement que la constitution claire et forte de Tordre bénédictin , sous une dictature élective et sous l'empire de la loi religieuse (3).

Le tableau que les auteurs du temps nous ont tracé de la pbysionomie hideuse et du caractère féroce des barbares nous fait encore frémir d'horreur. Le Saxon géant, aux yeux d'azur ; THérule aux joues verdâtres, de la couleur des algues de la mer; le Picte à la figure teinte en bleu ; le Goth couvert de peaux qui lui descendent à peine aux i:* noux, avec des bottines de cuir de cheval ; T Alain moitié nu , à la chevelure

(1) En France : St<-Denig, Mcmtrenil, Montereau, Montiérendâ*; — dans les

Pays-Bas: Munster;— en Bavière: Munich; — en Allemagne: Fnlde;— en> Suisse : St-Gall; — en Savoie : St-Jean-dc-Moustier ; etc, etc.

(2) Liixeuil, ponr la Franche-Comté; Moustier-St-Jean, pour TAuxcis:, Cluny, pour le Maçonnais; etc., etc.

(3) P. LdtdXïi^ Essai hist. sur r Abbaye de Cluny, préface.

blonde layée dans Teau de chaux ; les Huns au cou épais» aux

joues déchiquetées, se nourrissant d'herbes sauvages et de viandes demi-crues, couvées un moment entre leurs cuisses ou échauffées entre leur si^e et le dos de leurs chevaux ; tous avides do tuer et de déchirer , se jetant sur Tennemi avec un en rauque» comme la panthère et le tigre sur leur proie, suçant le sang des plaies pour s'enivrer , arrachant la tête des cadavres et de la peau caparaçonnant leurs chevaux , buvant à table le lait et le vin dans des crânes décharnés (1).

Qui adoucira , qui humanisera ces hordes , nous dirions presque ces bétes farouches? La charité de Jésus-Christ, portée par les moines a son degré le plus héroïque. Nouveaux Qrphées, ils attireront autour d'eux et gagneront de nouveaux barbares à la civilisation , par la puissance de Tharmonie. L'Eglise de Rome organise, sous Grégoire-le-Grand (2) , non des légions de soldats, comme la vieille république , mais des colonies de moines chanteurs et musiciens qu'elle envoie en Angleterre, à la suite des Augustin et des Benoît-Biscop, à la cour de Charlemagne (3), au-delà du Rhin, chez les Saxons (4) , les Frisons , avec saint Villebrod et saint Boni-face (S). Us traversent les déserts et les forêts , en chantant des

(1) Amm. HaroeU., 1. iS, c. 9; — Apollon., in AvU,;^ Jomand., De M, ' Get., c. 24; — Pompon. Mel., DeScyth. Europ.^ 1. 2, c. 1.

(?)Cintomm sttKliosi«simus, scholam constituit... Usque hodie lectus ejas in que recubans modulabatur et flagellum ipsins quo pueris minabatiir, veneratione congrua, cum antiphonario authentico rcservatur...Cam Augustino tune Britaiiuias a(leunte...romancB institutioiiis cantores dispersi barbarosinsigniter âocaenmt... HujnB modulalionis dulcedinem înter alias Europae gentes, Germaal seu GalU discere crabroque rediaoera potuenint.— Joann. Diacon., in Vtif. S. Gregor., 1. 2, ce. 6, 7 et 8.

(8) Petiit domnns rcx Carolus ab Adriano papa cantores... At ille dcdit ei Theodorum et Benedictum, romande ecclesise doctissimos cantores,quia sancto Gregorio eruditi fuerant. — Duchesne, Hist. Franc. ^ t. 2, p. 75.

(4) Quod etiam Saxoncs et quaràam aquilonaris plagaB gentes facere noscuntur. — Capitul,f 1. 1, contr. Synod. Graec.

(5) Gogniti sunt a Baibaria qnod alterins essent religionis, jpam hymaàs et psalmis s^per et orattonibus vacabaiil.«— Bed., HiH. AngL, > 5, e. 11.

hymnes et des psaumes que les échos redisent âu loin (1). Le sauYage Germam se laisse doucement entraîner par cette suaye mélodie ; son cœur éprouve des émotions qui lui étaient

iocomiues » et bientôt il renonce au bardit du sang et de la mort pom* répéter les tendres et padfiques accents qu'il vient d*entendre (2). Des nomadesquerienn^ayaitpu arrêter jusqu'à* lors se sentent fixés au sol comme par un aiinaiii secret; leurs tentes vagabondes s'immobilisent : elles se changent en maisons, en palais, en temples ; les voilà transformés eux-mêmes en hommes, en citoyens : ils forment un peuple , une nation ; saint Jérôme exprime cette métamorphose prodigieuse en deux mots : JETufim PsaUerium discunt (3).

Dans cet effroyable chaos social qui accDinpagna et suivit I mvâsion des barbares , les moines recueilliieut les débris du vieux monde» rasisemblèrent tous les ouvrages andens qu'ils purent trouver après ce grand naufrage , en écrivirent de nouveaux exemplaires, et il ne nous resterait presque point de livres anciens sans les bibliothèques des monastères. A la fin du septième siède, toutes les écoles tombent, même celle de Rome ; les études s'affaiblissent ou disparaissent, en Italie par les ravages des Lombards, en Espagne par les incursions des Maures, en France par les guerres civiles. Où vont se réfugier les lettres et les arts? Sous le froc des cénobites. Dans les temps les plus désastreux, renseignement se perpétue pai^ une succession non interrompue de docteurs dans les monas-

(1) C'était Tusage de psalmodier Toffilce divin ftartout où on se trouvait : tn

agro,invia, inplaustro, inequis, in mansione. — Voy. Thomassin, Discipline ecclés., 1. 1, î. 1, ce. 16,17ct 18; t. 2, 1. l,cc. 17 et 18. — Il est dit de S. Bonifacc, apôtre des Kussieus : Pedester iàat^Jugiter psallem, etc. — Petr. Damian., in Vit. S. Romuald, c. 28.

(S) Quorum carmin^ius mUtorum sœpe animi ad contemptum seculi et ad ap^ petitum sunt mtm eœlestis aecensi, — Bed., 1. 4, c. %k»

(8) Epfet. 7.

— xxu —

lères de Samt-Gennain de Paris, de Saint-Germain d Auxerre, de Gorbie» de Fontenelle» de Prom, de Saint-GaU^ de Fer* rières» d*Aiiiane» de Saint- Agnan d*Orléans, de Saînt-Benottsur - Loire, etc. Lorsque les iNormauds et les Sarrazins ravagent les provinces maritimes » les muses se sauvent dans les dotfresles plus reculés, vers la Meuse, le Rhin» le Danube» dans la Saxe et le fond de i Allemagne (1).

Au X* siècle » la conquête germanique a attaché ses racines an sol, un ordre social définitif doit naître de ces conquérants devenus propriétaires fonciers , Fétat de FEurope va changer ; mais qui présidera à cette transformation nouvelle du monde? Un nouvel institut cénobitique. Au dédin de la race carlovingienne, en face du berceau de la féodalité, au moment où la papauté commence à être portée à la suprématie universelle surgit Tordre de Cluny. La physionomie de la réforme clunisienne demeure liée aux trois faits qui suivent :

V IMl fallait recueillir les débris du siècle de Charlemagne et» avant que les langues et les constitutions modernes sortissent de leurs p^eriucs, offrir un abri sur à la civilisation latine , à la littérature ecclésiastique , la seule qui vécût encore fortement ;

2" Balancer la puissance féodale par une autre puissance plus grande et plus sacrée» soustraire à Tempire de la force sauvage un coin de terre et y ouvrir un asile aux innombrables victimes du despotisme et de la barbarie ;

3*" Appeler au désert et retremper aux sources vives du monadbdsme des hommes géants» comme Grégoire VU» Urbain 11, etc., dont le bras de fer doit éiiiuuder le sanctuaue et courber le front des peuples et des rois.

Telle a été la triple mission providentielle remplie pendant

{i) Fleury, Discours sut- /'Hut. ecclés., depuis l'an 600 jiutqu à 1100. §§ 21 et M» Ecoles, Monafllèras, Suecewion des Doctears, etc.

près de deux siècles par Cluny*(l) ; mais, dès qu uii oïdve a cessé d'être d accord avec les nécessités catholiques qui Tout créé et rendu fort, paraît aussitôt un autre ordre religieux qui le surpasse et le remplace. Jamais cette succession immortelle de corporations pieuses n'a manqué aux besoins divers des sociétés chrétiennes.

Des profondeurs de la vallée clunisienne où s'étaient opérés tant de prodiges , je me transportais en esprit sur les sommets des Alpes» témoins d*autres merveilles; j'y voyais avec non moins d*admii atiuii des inillicrs de mains se levant tour-à-tour vers le ciel pour l'implorer, et s'abaissant vers la terre pour la féconder. Dès la fin du XI* siècle , les enfants de saint Bruno semaient sur des monts longtemps iuiproductifs et inhabitables des pins» des sapins» des mélèzes» des platanes et d'autres grands arbres qui nous fournissent aujourdliui des bois pour la construction de nos vaisseaux , créaient tout un • système forestier» opposaient des digues aux torrents» jetaient • des ponts sur des abîmes» traçaient des routes» construisaient des ciialets, organisaient deâ métiers, des manufactures, transcrivaient des manuscrits et donnaient au monde» avec l'exemple des plus sublimes vertus» celui du travail modeste et patient, de l'économie domestique , de l'arnour des cii:iiiips et de la nature (2). En face du berceau de la démocratie » lors-

(1) H. P. LoraiD, Essai luttùngueMtrrAibayede Cluny, îxi-»>, spédalemeot

les ce. 4, 5, 6, 7, 8 et 11 ; — Bargond, Un voyage à Cîuny, 1844, in-12; — B. Glaber» Chron., Collect. dePithonctdc Duchrsno;— Gaîf. Christ., t. 4, pp. 271 et suiv.; — D. Mart. Marner, Biblioth* Clumac,, in-foU, avec les notes de André Duchcsne.

(2) Pelreius, Biblioth. script. Carttts., iu-8» : nous n'avons trouvé cet ouvrage qu^à la bibliothèque de la ville de Lyon; — Jacques Gorbin, HiH* des Charêreux, ishk^t 165S ; Initoc. Le Masson , Siaiuts des ChartmtXy avec des noies saoaiûesj in-fol., 1687 ; — Bern. Tromby, Storia critic.^ chronol. e dipiomai. del

patriarc. S. Brunon e del suo ordin.^ Neapol., 1773, 10 vol. in-fgl.; — Tahlenv hist. et pitt. de la Grande-Chartreiixe et de .'^es alentours, p.ir un relig. du nionast., 1838, in-S»; — Lettu, Descript, des déserts de la Grande-Chartreuse, 18â0, in-fol., llg.

que le tiers-état commence à se dessiner , que les communes s'aiïraachissent partout du joug des seigneurs, ia Providence» pour hâter et diriger le grand mouTement qui doit emporter la société européenne vers une ère nouvelle , suscite les ordres mendiants 9 cestrà-<lire les ordres plébéiens, les lie par des relations de sympathie et de famille avec les classes inférieur res. c( Vous les trouvez, dit Chateaubriand, à la tête des insura reciions populaires : la croix à la main, ils menaient les <x bandes des pastoureaux dans les champs, comme les pro- « cessions de la Ligue dans les murs de Paris. En chaire, ils ce exaltaient les petits devant les grands , et rabaissaient les c( grands devant les petits. La milice de saint François se mul- « tiplia , parce que le peuple s*y enrôla en foule ; il troqua sa (( chaîne contre une corde» et reçut de celle-ci Tindépendance n que ceUe4à lui ôtait; il put braver les puissants de la terre, '( aller avec un bâton , une barbe sale , des pieds crottés et « nus , faire à ces terribles diâtelains d'outrageantes leçons. « Le capuchon affranchissait encore plus vite que le heaume, « et la liberté rentrait dans la. société par des voies inatten- (( dues. )^

Pendant que le cordelier montait du foyer de la chaumière

au foyer du niauoir, et formait ccMiime un lien intermédiaire entre deux classes sociales séparées par un intervalle immense, rUniversité de Paris, sortie du doitre de Notre-Dame, son berceau, grandissait et florissait à l'ombre du froc (1) : les dominicains et les augustins passaient tour-à-toiur de la chaire des écoles dans la chaire des cathédrales , traitaient toutes les questions IIk olo<:itjiies, politiques, philosophiques et sociales, et mettaient sur la voie de toutes les découvertes modernes (2) ; l'Europe savante reste suspendue pendant près de

(1) Du Bonlay, Bitt* de f Université, t. 1, in-fol; , passim.

(8) L. Torelli, Secdi Agosiinimi, owero Isioria gemer. del taero ofdin.

six siëdes, comme par un aimaut magique» aux lèvres d'un • moine.

C'était en errant tristcnient parmi les ruines de Morimond et sur les môles de ses étangs battus par les flots, ou assis rêveur sous les grands chênes de ses forêts , que je repassais dans mon ame, h l'aide de mes souvenirs, ki niis^ioii providentielle de nos ordres monastiques ; j'avais trouvé la raison d être des moines d*orient dans la corruption et les bouleversements de Tempire; celle des bénédictins dans rinvasiun dos bari)arcs; celle des clunisiens dans les vices du clergé séculier et les vexations tyranniques de la puissance temporelle. Les francis-* cains avaient été suscités pour être les précepteurs des pauvres serfs, et, au prix de leur sang, frayer à i'Europe, par leurs missions lointaines , des voies nouvelles dans toutes les parties du monde (1). Les dominicains s'étaient levés en face des Vaudois et des Albigeois, et avaient déclaré à la raison révoltée contre la foi cette guerre qui leur a valu tant de victoires et une gloire qui dure encore (2). Saint Ignace s'était révélé en même temps que Luliicr, et la Réforme avait rencontré dans Tarène la Compagnie de Jésus» qui semblait l'attendre armée de toutes pièces (3).

«rfemif., dwis, £r êrededm secoli; 1S89, S vol. în-fbl., Bonon.; — Rivitu,' Traité

des Ecrivains de Tordre des Augustins , in-S».

(1) Luc de Wscling", Annales de l'ordre des Franciscains , 17 vol, in-fol.; — id., Bibliothèqve des écrivains Cordeliers, 1 vol. in-fol. continué |>;ir F. Harold; — DvoaisiuR Gpniiensis, Biblioih. srriptor. ordin minor. Capuc.j 1 vol. iû-fol., 1691; — Zachar. Bovcrius» Amml. ord. Capuc., in-fol.

(a) Jac* Ediard et Jac. Quétif » Scriptor, ordin. prœdieai, reeensit*, notisque Jdstor, et criHe. Hhutr,, S vol. in-fol. ; — Hist, gêner, de sanfo Domingo e de su orden de predie,^ ValIadoU, 1612-1621 , 5 vol. in-foL; — Th.- M. Mamachi, Annal, ord. predic. Rom., 1756, in-fol. ; Tooron, Biti, des Hommee illustres de Tordre de S. Dominique , 4 vol. in-i».

(3) Biblioth. des Hommes illustres de la Compag. de Jésus, comnnencée par le P. Ribadeneifâ, et continuée jusqu'en 1618, poursuivie par le P. Philippe Alaganobe jusqu'en 1643, par Sotwel jusqu'en 1678, et plus tard par le P. Oadin.— On porte à doue millo le nombre des éerivains Jésuites; voir De Ravi* gnan, De fBxitt, et de Flnttitut» detJémtes, p. 5S, 184*.

Je n avais pas bien compris jusqu'alors, je Favoue, le rôle de Cîteaux , dont Tabbaye de Morimond avait été une des plus illustres filles : le but et le caractère de sa mission ne m'apparaissaient pas bien clairement; cependant le doigt de Dieu devait être là comme ailleurs. Je me représentai l'Europe durant les trente premières années du Xli** siècle, et je la vis en proie à la plus affreuse anarchie. La f^uerre entre le sacerdoce et Tempii'e se poursuit avec le })lus terrible acharnement; quatre ou cinq papes proscrits et fugitifs viennent clemander mi asile à la terre toujours catholique et toujours liospitalière de Fran- , ce (1). Le cruel et perfide Henri V surprend Paschal 11, le charge de chaînes et lui arrache la concession du droit d'investiture (2).

A cette dé?olanfp nouvelle toute la chrétienté jette un cri de douleur et d efùroi; mais les portes de l'enfer ne prévaudront point encore cette fois contre TEglise : saint Bernard , cette année même , forme le projet d'entrer dans le cloître avec ses compagnons. Voici venir d'une forêt marécageuse de la , Bourgogne «ne nouvelle milice ; dans moins de vingt-cinq ans, plus de soixante mille moines cisterciens, du Tibre au \oiga, du Mançanarez au golfe de Finlande, se lèvent comme un seul homme , se groupent à Tentour de la papauté, marchent avec elle à la rencontre de la puissance temporelle partout envahissant le d(Hnaine ecclésiastique, et Ton verra les princes les plus puissants et les plus fiers de leur siècle trembler sur leurs trônes devant le scapulaire d'un ermite et s'incliner sous le soufQe de ses lèvres*

Chose étonnante ! les enfants de Cîteaux défendent d'un côté la papauté contre les empiétements de la royauté, de Tautre ils

(i) Urbain H, Paaehal n, Gélase II, Galixto II, Innocent n, dans raspac»

de 35 ans.

{%) Chnmie, Co»»»., liv. 4, chap. S7.

s'unissent à la royauté pour arrêter les tendances anarchiqiies des barons » et se présentent comme mie digue au iiot du féodalisme menaçant d'engloutir les monarchies. Ainsi , au moment où Tordre nouveau se levait de terre sous des huttes de feuill^, Louis-le-Gros régnait sur une douzaine de provinces morcelées en mille fractions. Le domaine qui appartenait immédiatement au roi se réduisait alors au duché de France (1). En AUeniagne, les seigneurs des grands fiefs s'efforçaient de s'affermir dans le droit de souveraineté. Cette indépendance qu'ils cherchaient à s'assurer et que les rois voulaient empêcher était la source principale des troubles qui divisaient Tempire (2). Les cisterciens /appelés par les seigneurs eux-mêmes, s'installèrent au milieu des terres féodales , dans les roseaux et les forêts; puis, à force de défrichements^ d'assainissements» de donations et d'acquisitions , la propriété monastique s'étendit de pioche eu proche jusqu'aux portes du castel: le couvent se dressa en face du manoir^ finit par le dominer et l'absorber, au profit du peuple et de la royauté.

La société européenne se composait alors de deux mondes séparés qui n'ayaient pu encore se comprendre : l'un, perché sur le sommet des montagnes, environné de bastions et de meurh'ières, tour-à-tour enivré des plaisirs bruyants des tournois et du sang des batailles; l'autre, errant tristement avec de maigres troupeaux dans les marais et les broussailles des vailles , abrité sous le toit de chaume et taiUable à merci. Ces deux mondes s'uniront par Cîteaux : les barons descendront vers le peuple; le servage sera ennobli» lorsqu'on verra dans le cloître les plus puissants seigneurs tomber à genoux devant le

(1) Le reste était en propriété ftQx vaasanz du roi» tràs'sooveiit rebelles , et appuyés dans leur révolte par le roi d^Augletenre, duc de Normandie.

(2) G*est ce qui arriva sous les empereurs Henri IV, Henri V, Lothaire II et Conrad HL

— XXVUl —

plus misérable niondiant, Ti mbrasser comme un frère , le servir à table et lui laver les pieds de leurs propres mains.

L'agricultuie était abandonnée et méprisée; h fureur des combats, des jeux guerriers et des expcdilions aventureuses emportait loin des paisibles campagnes la portion la plus active et la phis énergique des populations ; il arriva à la société ce qui arrive au corps humain lorsqu'un de ses membres absorbe à lui seul la plupart des éléments vitaux destinés à tout Torganisme : il y a malaise , douleur, maladie » et puis la mort s^ensuit ^ si on ne trouve pas un dérivatif assez puissant. UEurope , dominée par l'élément guerrier, allait succomber, lorsque le catholicisme trouva le secrel de son salut en jetant le manteau des ermites sur les épaules des enfants des barens , des chevaliers et des autres gens d'armes, et les transforma en pasteurs et en laboureurs.

Citeaux , pour peupler ses deux mille monastères et ses huit ou dix mille granges (1), où l'on se livrait à tous les travaux des chanqps, enleva des millions de bras au glaive et à Tépée» pour les donner à la charrue , à la bêche et à la faudUe. La sueur du fds du manant se mêla dans le nn iiic sillon à la sueur du ûls du seigneur, Tagriculture fut réhabilitée» l'équilibre social rétabli et le monde sauvé.

D'un autre côté, la croix était toujours menacée par le croissant : les Sarrasins, maîtres de la plus grande partie de l'Es- . pagne, menaçaient à chaque instant les provinces méridionales de la France et l'Italie ; le royaume chrétien de Jérusalem , fondé après la première croisade, était mal affermi et chancelant. L'Europe était sans cesse bouleversée , comme nous l'avons dit, par les factions et les rivalités des grands feudataires. 11 fallait opérer une diversion, mais une diversion terrible aux

(1) Nous comprenons dans ce nombre les maisons des deux sexes, dont chacune avait au momscuiq ou six gr<inges.

ennemis de la chrétienté ; c'est ce que ût Cîtoaux en prêchant la seconde croisade. Mais pendant que les défenseurs du chris-

tianisme rombattenl les Maures d'Asie, qui défendra l'Europe <îontre les Maures d'Espagne ? L'ordre de Cîteaux, par la formation d'instituts cheyaleresques qui tiendront longtemps

rislaiiiisme en échec, et finiront ^ar le refouler juaqu'en Afrique (1).

Ces réflexions sur les cinquante premières années du Xll*

siècle me parurent parfaitement s'appliqut i au XIX* : je retrouvais autour de moi les mêmes perturbations , quoique par des causes dhrerses. La royauté aujourd'hui n'est plus débordée et écrasée par le féodalisnic, mais une auti e puissance s'est dressée devant elle, l'a prise corps à corps , et, après une lutte longue et terrible , l'a mise à ses pieds. U n*y a plus à cette heure que deux forces en présence : celle de la démocratie et celle de TÉglise ; or, il faut un frein à la démocratie : il faut qu'elle soit modérée dans son ardeur juvénile, dans sa fougue iiiipetucuùc, dans son élan sauvage , auli'ement elle aura bientôt envahi le sacerdoce et chassé devant elle et la mitre et la iiare , et alors TËurope retombera dans la barbarie d'où la main du christianisme Ta tirée (2).

Le clei^é séculier seul, sans un clergé monastique retrempé dans les privations et les austérités du désert, sera-t-il de force à soutenir ce nouveau choc? Nous aûnoni> à le croire, tant l'or-

(1) désordres militaires sont ceux de Calatrava, d'Alcantara, de Montesa en Espagne, d*Âvis et do Cfirist en Portugal. On y ajouta plus tard ceux de S. -Lazare et de S. -Maurice en Savoie. Les Templiers vnnînrpnt aussi s'animer de l'esprit cistercien en demandant à S. Bernard dt-s règlements : voy., dans les œuvres du saint abbé, son Exiiortaiio ad militea Templif XUI capîta, véritable chef-d*œavTe.

(8) Parmi les auteurs qui ont signalé ce danger, nous citerons : Tocquerille, De la Démocratie en Amér,^ 4 vol. in-8»; — Alletz, De la Démocratie nouvelle, 2 \oL in-8»; — Guizot, Delà Démocratie, 1 vol.; — Billiard, De T Organisât, de la D^nocrat.y 1 vol.; — Barthélémy S.*Hilaire, De la Vraie Dé^ mocratief 1 vol.

dre sacerdotal nous paraît aujourd'hui élevé et par ses vertus et par sa science 1 Mais, en étudiant dans Thistoire la marche de la Proyidence à trayers les peuples européens depuis dixhuit siècles, nous espérons de la sagesse et de la bonté infinies que la démocratie yiendrat comme la barbarie, la féodalité et Fempire , se purifier et s^adoucir au contact de la foi , de la prière et de la patience de nouveaux cénobites. 11 y a à cette heure , ainsi qpi'aa Xll*' siècle , deux mondes séparés» deux mondes en hostilité ouyerte : le monde des capitalistes et celui des salariés , le monde des propriétaires et celui des prolétaires. Cette effrayante division s'est introduite entre les deux principales classes de la société depuis que le christianisme , qui rapprochait toutes les conditions, qui égalisait tous les hommes sous une même loi d'amour et de fraternité, n'est plus dans nos mœurs. Ou les nations européennes finiront par une guerre d'extermination, ou il faut que l'Eglise découvre encore le secret de rapprocher les deux classes ennemies et de reconstituer r unité sociale.

Ce fut dans le cioitrc cistercien que les barons du féodalisme, au XIP siècle, embrassèrent les pauTres serfs. Hélas i faut* il avoir le courage de le dire? est-il même permis de l'espérer? la paix sera laite entre les hommes de nos jours quand ces hommes auront fait leur paix aTec Dieu ; la paix sera faite quand les barons de la bourgeoisie auront ouvert dans leurs domaines des infirmeries aux malades , des asiles aux mendiants, des hôtelleries aux pèlerins et aux voyageurs, des écoles religieuses et morales aux eiiiants des prolétaires ; la paix sera faite quand, sous le froc des franciscains , des dominicains et des trappistes, bon nombre d'entre eux se glorifieront d'être les serviteurs de Jesus-Christ dans la personne des pauvres. Telle est la prodigieuse grandeur de Thorame chrétien , qu'il n'incUne son front que devant l'humble dévouement qui est à ses

pieds , et qu'il ne se laisse dominer que par ceux qui le seryent! Quicumque voluerii fUri major, erit vesUr nUniêter (i).

Mais, dira-t-OD, jamais on ne reverra de pareilles merveilles de charité ; c'est possible. Eb bien i on sera témoin de prodiges inouïs de bouleversement et de désolation ; comme nous en serons tous plus ou moins les victimes, nous sonunes donc tous intéressés à savoir s'il n'y aurait pas un préservatif. La Providence a le bras levé : elle semble attendre, avant de frapper son coup, ce que nous allons imvv ; voyons donc si nous voulons jeter notre boule dans l'urne de la miséricorde ou dans celle de la mort.

C'est un fait constate <]u aujuui d hui l'agriculture est méprisée, délaissée; plus l'art de cultiver progresse, plus le cultivateur se plaint et se trouve malheureux. Que n*a-t-on pas fait pour remédier à cet état? Les gouvernements ont institué des comités agricoles î on a promis des primes ; on a cherché à améliorer les races ovine, Inmne et chevaline; on a perfectionné les instruments , etc.; on n'a oublié ([u'une chose : l'homme. Le mal est plus haut que le sol cultivé , plus haut que les instruments et les animaux de labourage, plus haut que la sphère du couiiaeree et de Tindustrie, plus haut que toutes les théories des philosophes et des économistes; le mal est dans l'ame du cultivateur, qui , avide à son tour d'émotions factices , de jouissances coupables et de vaine i^loire, trouve le champ et la chaumière de ses pères trop petits pour lui. Un courant exagéré et anormal entraîne les populations rurales vers les villes ; cette émigration apporte d'un coté l'atonie et un prix exorbitant de main-d'œuvre dans les campagnes, de Tautre elle produit une sorte de pléthore dans les centres manufacturiers et jette au besoin sur le pavé une multitude corrompue et alîamée, prêle

(1) S. Marc, c. X , v. ^3.

à donner sa vie au parti politique qui l'a achetée d'avance (1).

Si l'on veut prévenir les effroyables révolutions dont le geF> me couve en ce moment sous la blouse et le sarrau de Farti-* San, il faut trouver un dérivatif. L'élément industriel aujourà*hm, comme Télément guerrier et chevaleresque au XIP siè* de, absorbe trop de forces , trop d^actîvité , trop de vie. Qui nous donnera le secret de ramener les enfants des laboureurs an sol qu'ils ont déserté» et» en déversant le trop plein des aie* lier» et des usines sur les campagnes , de contre -balancer le poids accablant de Tindustrie, qui pèse sur le monde moderne et menace de l'écraser? (2)

Pour y réussir, il faudrait rendre à ragricultui c sa dignité» en la relevant aux yeux des cultivateurs eux-mêmes et dansTopinion publique. Nous n'avons point de consuls comme les vieux Romains , ni dViupcicjur comme les Cliiiiuis à envoyer à la charrue, ni un Virgile couune Auguste pour chanter les travaux champêtres; mais ce que toute la puissance et tout le génie du monde n'ont pu l'aire et ne feront jamais, le catholicisme Ta accompli et l'accompUi-a encore (3).

Si l'agriculture, que nos moines ont mise en honneur parmi les barbares et sous le féodalisme, doit être réhabilitée une troisième fois en Europe , ce sera par la rehgion , qui a levé l'antique malédiction donnée à la terre après la chute d'Adam ; ce sera })ar le Dieu de Fc'tabie et de la crèche , aux yeux duquel la puissance et la gloire sans la vertu ne sont rien,

(1) Frégier, Des Classes dangereuses dans les grandes villes ^ % vol. in-S»; . — Villermé, Etat physique et moral des ouvriers, 2 vol. in-8«.

(î) Delafarelle, Du Progr ès social, i vol. in-S»; -- id.. Réorganisation des classes industrielles , 1 vol. in-8«.

(9) Nous pourrions tit/&^ plus de cent ouvrages composés par des hommes émineats de notre époque sur les diyerses branches dé la science agricole; il ne nous manque plus qu'une chose après tant de belles paroles : de bons exemples.

et qai un jour trouTera plus à récompenser dans le dernier

des piocheurs que 'dans le plus fameux des rois. Ce sera surtout quand les enfants des capitaiisieâ et des ûnanciers, à l'exemple de saint Bernard et de ses compagnons > Tiendront » dans un esprit de foi et de dévouement , se transformer en hommes nouveaux sous le froc bénédictin, dans qu(?l(|ue solitude mystérieuse ; en sortiront» tenant d'une main la bêche et de l'autre le Psautier, pour se luèler aux laboureurs, aux faucheurs « aux moissouncurs , et leur apprendre parleur exemple à louer et à bénir Dieu dans la joie de leur cœur. Alors il n'y aura plus d'cuvic et de décounigement en bas, parce qu'il n'y aura plus de mépris et de dédain en haut : malgré la diversité du rang et de la fortune » tous seront égaux par la charité, tous ne feront qu'un peuple de travailleurs et de frères en Jésus-Christ.

Il faut rendre à Tagnculture son attrait et sa moralité , en restituant aux agriculteufs leurs dimanches et leurs fêtes, avec ces innocents plaisirs qui font le bonheur de la vie des champs; en rehaussant le culte extérieur et la pompe des grandes solennftés cbrétiennes , dans Icscpielles Tagriculteur, transporté d'enthousiasme par le chant des hymnes et la mélodie de la musique sacrée, enveloppé d^un nuage d^encens, oubliait sur le sein de Dieu ses peines et ses iatigues ; en le ramenant à la communion au corps et au sang de Jésus- Christ mort pour ses frères , source intarissable d'humilité , seule capable de lui faire accepter sa position avec résignation» de lui faire estimer les choses du monde leur juste prix, et d*attîédir par la jouissance de Tinfini l'ardeur avec laquelle rhonnnc se prend à tout ce qui passe (1).

Voyons ce qu'était Fagriculture dans les premiers siècles

(I) Gibrario, Economie politique du moyen-àgef i vol m-8<».

— miT —

du christiaDisme? line féte continuelle ; de quelque côté que TOUS TOUS tourniez t dit saint Jérôme (1), tous entendez les

échos des montagnes et des vallons redire les mal* s accents de nos cultivateurs : le laboureur, eu guidant sa charrue » chante Meluia: le moissonneur qui sue se distrait en entonnant un psaume ; le vigneron qui taille sa vigne répète quelques couplets davidiques ; on sort de TégUse pour venir aux champs , on quitte les champs pour Tenir à Fégiise ; on sème dans l'espérance, on arrose dans la joie, on récolte dans le bonheur; le chaud elle froid, la pluie et le soleil, tous les temps sont bons pour celui qui a des péchés à expier et qui Toit au bout de sa bêche et de son râteau une couronne immortelle !

Pour renouveler cette ère patriarcbale , il faudrait une sorte de croisade agricole ; or, il n'y a qu'un ordre religieux qtii puisse la prêcher, non par ses discours, mais par ses exemples. Le peuple ruricole ue se replacera franchement sous rinfluence du christianisme que lorsqu'il aura tu de ses propres yeux , dans la maîn-d'œuTre des moines, tout ce qu'il y a de ressources infinies dans la religion, non-seulement pour sanctifier ses peines, mais pour les soulager, les charmer, les changer en plaisirs. A l'époque dé la fondation de Cîteaux et de Morimond, époque de transition, c'est-à-dire de douloureux déchirements, d'agitations, d'inquiétudes Tagues, où le monde oscillait sur loinniême pour retrouTor son centre de gravité, la propriété étant moins morcelée, les guerres, les pillages, les brigandages de toute sorte beaucoup plus fréquents qu'aujourd'hui; une foule innombrable de pauTres pullulaient au sein <ies sociétés européennes. En face de ce peuple affamé, qu'a fait la religion? Lui a-t-elle crié, comme les communistes et les socialistes du XIX' siècle : Joui M à tous ;

(i) Spût adMopeiiL, ui eommigret Bethléem,

la propriété e'eit h vol; pren$% etjouùtez à votrê tour l Non;

le remède eût été pire que le mal; mais elle a crié aux riches : Partagez avec les pauvres» soulagez votre frère souffrant, comme si c'était Dieu luv4ném$; il n'y a qu'un seul mendiant

sur la terre, c'est le Christ, qui mendie dans la personne de tous les indigents.

Elle a dit ensuite à quelques hommes d'élite : Faites-Tous

pauvres à l'exemple du Sauveur ; par esprit d'expiation et de dévouement, imposez-vous miUe privations, et avec ces mille privations que Tamour de IMeu et du prochain, que Fespoir d'un éternel bonheur vous rendront bien douces, formez un patrimoine à tous les malheureux qui n'en ont point. Votre pauvreté volontaire ôtera à la pauvreté forcée la flétrissure et le mépris, plus insupportables que la pauvreté elle-même.

C'est ce qui a été réalisé dans la plupart des ordres religieux du moyen-âge ; plus de mille pauvres trouvaient chaque jour un abri et du pain dans la zone de Cîteaux; plus de quinze cents dans celle de Qairvaux, et environ cinq à six cents à l'entour de Morimond. Dans les temps de famine, ce nombre s'élevait pour chacune de ces maisons jusqu'à deux ou trois mille. Or, il y avait environ deux mille monastères cisterciens en Europe; ce qui formait un total de trois ou quatre millions de pauvres nourris par un seul ordre. Cela vous étonne peut- Ure; eh bienl voici ce qui se passe à cette heure dans un couvent de l'ordre de Cîteaux fondé dans le canton de Leicester , en Angleterre , il y a treize ans :

Quarante cénobites cisterciens, nonobstant le temps considérable qu'ils consacrent aux exercices religieux , ont à eux seuls et en peu de temps défriché 280 acres de très-mauvaises terres, qu'ils cultivent de leurs propres mains, s'occupant aussi très-activement de Télève du bétail et des chevaux. Pendant Tannée dernière, ils ont distribué des aliments à 32,000

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personnes, et ils en ont hébei^é plus de 7,000. En 1847, pendant la grande cherté des vivres, 36,000 individus ont reçu d'eux des secours en nature , et 12,000 ont trouvé une cordiale hospitalité dans le couvent et ses dépendances.

il faut ajouter que ces respectahles moines exercent la charité envers tous, sans distinction de religion , et que Timmense majorité des personnes auxquelles ils prodiguent leurs secours appartiennent aux cultes dissidents (1) .

Lorsque la Réforme eut accompli son œuvre j la Grande- Bretagne fut aussitôt sillonnée de toutes parts par des bandes ' déguenillées , portant des drapeaux sur lesquels étaient écrits ces mots : Du pain ou la mort t La guerre des pauvres paysans ensanglanta T Alsace et T Allemagne. La pauvreté, résignée jusqu'alors, parce qu'elle avait été soulagée et glorifiée par le catholicisme , fut remplacée par un monstrueux paupérisme ; or, le paupérisme coûte chaque année à TAngleterre , sans compter les aumônes particulières , deux cents millions de francs, et de sourdes commotions, présages d'effroyables catastrophes. Le paupérisme vaut à la France une révolution tous les dix ans ; le paupérisme a conduit l'Allemagne, de crise, en crise, jusqu'aux convulsions de Fagonie. Ni nos agents de police, ni nos gendarmes, ni toutes les armées de TEurope ne suffiront à comprimer le paupérisme , taudis que , pour contenir la pauvreté, il ne fallait qu'un moine montrant au pauvre le ciel d'une main et lui donnant raumone de Tautre.

Les ouvriers, au commencement du Xll'' siècle, étaient

(1; Voir le compte -rendu par le journal VUniverst, mai 1849. Il s'agit trèsprobablement de l'abbaye du Mont-St-Beraard, liliatioQ de Meilleraie de Bretagne , fondée en 1894 par lord Philips et lord Scherwsbnry. — Ces menreiUes de diarité se renouvellent chaque jour en France dans nos treise maisons de trappistes Nons engageons les économistes qui veulent étudier consciencieosemcnt la grande question de la pauvreté et de la bienfaisance k aller passer un mois à la Trappe.

entièrement à la merci du despotisme féodal, subissant tous ses caprices , toutes ses exigences tyranniques. Uatelier cistercien vint faire concurrence à râtelier seigneurial, et devint le refuge de tous les manoeuvres persécutés, abaudonnés, qui y trouyèrent du pain, du travail , de bons exemples et souvent des maîtres habiles dans la personne de quelques moines. lis y formèrent entre eux, sur le modèle de Tinstitut monastique» ces vastes et pacifiques associations qui ont créé tant de merveilles.

Du XIP au XVI' siècle , les classes ouvrières, par la force de la confraternité chrétienne, ont pu se soustraire à Vex]^!tation païenne de l'homme par Vhonmie ; mais, après Luther et Calvin, dès qu'elles se furent isolées du catholicisme, elles retombèrent sous im joug nouveau, le joug du capitalisme, non moins pesant, surtout dans les pays protestants, que celui du féodalisme. Le capital et le travail sont à cette heure en présence; la guerre est engagée : guerre vive, acharnée; guerre à mort, si Dieu n'intervient. Les travailleurs de nos jours ont imite leurs frères du XIP siècle : ils se sont associes ; mais ils se sont assodés tels que les mauvais exemples et les mauvaises doctrines les ont faits, sans foi, sans principes, sans mœurs , sous le premier drapeau qui s est présenté , celui du socialisme. Là est le danger, là est Técueil des sociétés modernes.

L'Europe au XI' siècle, divisée en mille fractions hostiles, fut sauvée par un ermite qui Tentraina en Asie pour la sou»* traire à ses propres fureurs. Le moine cistercfen fut, un siècle après, le médiateur entre le ser\age et le féodalisme. Quel nouveau cénobite, suscité par la Providence, s^interposera aujourd'hui entre le salaire et le travafl? Qui viendra encore du désert apprendre au monde, non par de beaux discoiu^ , mais par de bons exemples , le secret perdu de vivre heureux en travaillant ?

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Le nombre des ouvriers désœuvrés est si considérable dans ce moment» que tous les banquiers de l'Europe ne seraient pas assez riches pour les occuper et les nourrir seulement six mois. Que faudrait-il donc pour faire mouvoir ces millions de bras immobiles? L'ardeur de cette foi et de cette charité qui» à l'aide des divers corps de métiers, a lancé dans les airs nos inimitables cathédrales» le souiSe de cet esprit qui passait sur la tête du prophète» en emportant les peuples et les empires.

On nous dira sans doute : Pourquoi ne pas laisser le passé être le passé ? Est-il possible de réveiller l'enthousiasme monastique du XII* siècle et de faire renaître magiquement de leurs cendres tant de corporations mortes? Nous n'ignorons pas que chacune de ces corporations a eu sa raison d'être dans les besoins d'une époque » et que la réapparition de plusieurs d'entre elles sur la scène du monde serait une anomalie ; nous savons aussi tout ce qui reste encore» dans un grand nombre d'ames» d'antipathies et de haines aveugles contre les instituts monastiques. Cependant, qu'il nous soit permis d'avoir confiance dans l'avenir ; nous aimons à croire que le secret de la vie cénobitique n'est pas perdu pour jamais. Notre siècle» haché pour ainsi dire par rindividualismc, à la veille de sa décomposition , a senti par un instinct conservateur la nécessité de l'association : c'est une des tendances les plus générales et les plus priTiioncées du moment présent. Dans les rangs industriels» dans les sciences économiques» en politique» en agriculture» jusque dans les sociétés secrètes» on cherche» on invoque ce bien social doni le besoin se fait vivement sentir. Sans remonter plus haut» que rêvaient les Saint-Simoniens ? Une communauté évidemment organisée d'après des réminiscences monastiques (1).

(1) Il est très- facile de suivre toutes Ips phases du St-Simonisme dans" Louis Reybaud, Réformateurs contemporains , de la p. 74 à 160, et, pour la Bibliographie, pp. 439-50.

La secte de Fourier a survécu à celle de Saintp-Simon et en

a absorbé les restes. Voyez s'élever comme par enchantement sous le crayon de Victor Considérant ce phalanstère de 400 familles ! Sa forme est celle du Palais-Royal de Paris ; vous apercevez son télégraphe, sou observatoire , son horloge, ses mille appartements; sa grande rue-galerie , chauffée en hiver, ventilée en été ; son réfectoire, etc. (1). Or, comment les fouriérisfes appellent-ils ce type moléculaire de leur principe d'association générale? — Un monastère civil.

Sur le papier, le système se laisse étendre , manier et façonner à volonté ; mais transportez-le des régions de riniagination dans celles de la réalité , à Cîteaux ou à Condé-sur-Vègre par exemple : les hommes mis en contact se retrouvent aussitôt avec leurs passions et leurs misères. Que manque-l-il donc a ces éléments si laborieusement et si savamment combinés ? Ce qui manquait au monde atomistique d^Epicure : un principe moteur et régulateur. Sans cela chaque individu du phalanstère restera son propre centre» en dépit de la théorie sociétaire ; quand chacun est son propre centre, tous sont isolés ; quand tous sont isolés , il n'y a que de la poussière , et la poussière finit toujours par devenir de la boue.

Notre gouvernement a formé récemmentle projet d'instituer des fermes-écoles, des écoles régionales et un institut agronomique pour réhabihter Fagriculture. Si jamais cette vaste conception devait sortir des cartons de nos ministres, ce serait un essai malheureux de plus, qui ajouterait une force nouvelle a nos observations. N'avons-nous pas déjà des écoles supérieures, comme Grignon , Grand-Juan , les Aubaies ; des colonies agri-

(1) Exposit. abrég. du syst. pJuilanst., p. 23, — Ch. Fourier, Théorie det Quatre Mouvements, 1 vol. in-S», Lyon; — id., Traité de VAsswsiaHcn domestique et agricole, 2 voL in^, — A ceux qui ]i*auraieiit pas Is temps et encore moins le courage de lire Fourier, nous orâiseillerons Touvrage de Ch. Pella« riu, intitulé : FourtVr, sa vie, sa Gi^trie; in«SS Paris, iS4».

coles, comme Mettray , le Ménil-Saint-Firmin , Montmoril- ]pn^ Montbellet, Saiat*llan, la Lande-au-Noir, Belle-Joie , etc. ? Eli bien ! qu'est-il arrivé pour la plupart de ces établissements, et surtout pour les quatre ou cinq derniers? Les fondateurs se sont vus bientôt dans la nécessité ou de les laisser tomber, ou d'y introduire Télément monasti^e, en liant les contre-maîtres par des vœux religieux.

On parle beaucoup à cette beure de communisme. Qu'est-ce que le communisme? Le monacbisme abâtardi et matérialisé. Tous les communistes cabétiens doivent avoir des souliers à la napolitaine, se laver les pieds deux fois par semaine, dormir sans aucun vêtement, travailler en silence; être réglés dans le lever, le coucher, les récréations , Ja quantité et la qualité de la nourriture. Cabet, qui croit innover, applique simplement, on le voit, le régime cénobitique à la société tout entière; il met la femme et les enfants dans le couvent avec le père (1). C'est aussi là le fond du système de Louis Blanc (2).

Le bon sens public a déjà fait justice de quelques-uns de ces effrayants paradoxes. Les ateliers nationaux ont porté un coup mortel aux théories de Louis Blanc. L*avant-garde de Cabet en Icarie , à moitié perdue dans les déserts du Nouveau-Monde, proclame à la face de TEurope qu'elle n'a éprouvé , au lieu du bonheur qu on lui promettait, que déceptions, misère et désespoir.

Où donc trouverons-nous les éléments de cette communauté tant rêvée et qui doit sauver le genre humain? ^ous n'en avons rencontré dans le paganisme que de monstrueuses contrefaçons ; les sectes chrétiennes sont encore plus stériles peutêtre.

L'esprit du protestantisme est un esprit rationaliste , c*estè-

(1) Lisez Voffogem kariCy Paris, 1S4S, in-lS. (S) OrganisaHondu toat/, m*S».

dire un esprit d'incohérence , de scission et de division à Fin-

M; coûsécpieninient , un esprit anti-cénobitique. D'ailleurs» rhomme a un besoin invincible de société et de commuiiication : il ne consentira à sacrifier la compagnie de son semblable que dans la \ue de jouir plus intimement de celle de Dieu, dans la solitude» devant les sacrés tabernacles. Un des instincts les plus impérieux de son être le porte à la reproduction de son espèce ; or, il n'y a qu'un liyniéiiée mystique avec le ciel qui puisse lui faire oublier Thyménée terrestre. Par quoi compenseriez-vous la privation des douceurs de la paternité selon la chair, sinon par les joies plus nobles de la paternité selon Tesprit, en donnant à Termite le genre humain à aimer et à servir comme son enfant? Jamais vous n'obtiendrez ces résultats sans la concuuumûn eucharistique.

U y a longtemps que les rois et les peuples protestants réclament en vain des communautés dévouées au soulagement de tous les besoins spirituels et corporels de l'homme ; avec toute leur puissance et tout leur ot, ils ne pourront jamais faire une sœur hospitalière. Il leur faudrait, ce qui ne s'achète pas, ce qui vaut mieux que le monde entier, une goutte du sang de Jésus-Christ.

Que pourrions-nous dire du triste état des moines schismatiques de Russie et d'orient qui n'ait été répété mille fois par les voyageurs de tous les pays et de toutes les religions : les Tournefort (1), les James Bruce (2), les Corneille le Bi uyn (3), les Chardin (4), les Eugène Boré (5), les de Custine, les Theiner, etc. ?

(1) Relation d'un voyage du Levant , t. 1, Lett. UI, pp. 97 et suiv., in-4«.

(2) Voyage aux sources du NU, 1768 , 5 vol. in-4«, t. 2, p. 629, et t. 4 , pp. 307 et suiv.

(8) Voyage du levant, in-fol., p. 150. •

(4) Vi^foge en Perte et auiree iieiUB de tOrient, 1. 1, p. 6S, in-i».

(5) Corr. et Mém, ifun voyage en Orient , tt. 1 et S.

A pari quelques lanres et quelques stauropigies , monastères d'un ordre supérieur où ne sont admis que ies sujets de quelque mérite et d'une naissance distinguée « le couvent russe Mandra, dépouillé par Fimpératrice Catibierine de ses propriétés territoriales , est devenu une caserne organisée militaire— ment y où l'Etat entretient des hommes et des femmes par mesure de police, à raison de 50 ou 60 francs par téte; des fils et des filles de prêtres sans ressource 3 des prêtres même diffamés et dégradés par Tautorité civile; des marins, des soldats , des veuves de militaires. On a vu des abbés et des abbesses recevoir des prostituées et des forçats écliappés des mines» afin de compléter le nombre de religieux fixé par le gouvernement, faute de quoi leur maison aurait pu être supprimée.

Qu'on se représente maintenant ces monastères pleins d'affamés, que ni la piété» ni l'étude, ni le charme et la douceur des relations fraternelles, que rien enfin ne console des horreurs de la dernière misère. Ce sont des demeures de réprobation, où retentissent les blasphèmes et les chansons de corpsde-gardé à la place de la psalmodie. Souvent , après des nuits et des jours entiers passés dans l'orgie, archimandrites et caloyers, igoumënes et czemices, protopopes, diacres, chantres tombent pèle-mcle dans la crapule de l'ivresse (1).

Chez les Grecs photiens , les monastères , sans en excepter ceux du mont Athos , sont devenus des repaires d'ignorance , de fourberie et d'immoralité. Les Européens ont trouvé la plupart de ceux d'Arménie, d'Abyssinie, de Mingrélie peuplés de moines mariés , de femmes, d'enfants , de pâtres grossiers et inciiic Je détrousseurs de grands chemins, maniant le poignard et la carabine au lieu du Psautier.

(1) Lises le récit de tfaekrena llieczylowska, abbesse de Minsk; le Tableau

deCétatact. de CEgl. schism. de Russie, par le R. P. Theiner, et Touvrage de M. de Gustine, intitulé : LaBjM9ieenii^9f ivoLin-S».

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Aussitôt qu'une Eglise s'est jetée hors du sein de l'unité , k& sources de la science y de la virginité et de la charité se tarissent en elle. D'abord la doctrine, au lieu d'être développée par les lumières d'un enseignement l(''«^itime, reste inerte et irappée de stérihté. Ensuite « l'erreur étant ladultère de lame, il ne reste plus dans une religion fausse que la virginité du corps, qui sans l'autre est incomplète et impossible . Eulin, le loyer de charité qui va toujours se dilatant dans le catholicisme et se reproduisant chaque jour, parles mille inventions de l'esprit de sacrifice, est glacé et se retire des institutions mêmes où d'ordinaire il se manifeste avec le plus d e^Tusion.

Ainsi» la gloire de la vie monastique vient s'ajouttfr sur le front de l Eglise romaine seule a toutes les antres gloires. De grandes et de terrihles épreuves nous sont encore réservées ; mais f quand le désordre sera arrivé parmi nous à son apogée» quand tous seront abattus, quand tous baiseront la poussière , qui restera debout sur les déhris et tendra la main à l'humanité renversée? — Un moine catholique,- un second S. BenoU, sortant de quelque caverne sauvage et ignorée, et apparaisant comme un ange de paix et d'espérance au milieu des ruines Élites par les barbares I...

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