‹ Histoire de l'abbaye de MorimondChapitre 3 sur 55 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De rorigine, de la marche, du déTeloppemant et des tnuMfomiatioiii de I*etprH monastique dans le dîocise de Langres et le nord -est de la France, jmqn'à la fondation de Giteanx et dv Morimosd.

L^église de Langres , une des plus anciennes du nord-est de la France, fut fondée ^i ir saint Bénigne , disciple de saint Polycarpe, sous le règne de Marc-Aurèle (1); puis, fécondée S jpmqu'aussitôi par le sang le plus pur de ses éyéques et de ses enfEUifs, elle grandit rapidement, et se dressa en face du paganisme, du haut de son rocher uuiiiobile (2), où la Providence semble Fayoir jetée dès le commencement comme une digue

(1) Nous nous en tenons à cette date , ni^mo après avoir lu les Origines Dijormaises de M. de Beiloguel. Voir notre note au commencement des Pièces justificatives.

(2) Lengres sur ce rocher ferme je suis assise, Ayant toujours ^ardé Tinviolable foy,

Des François très-chrestiens et de la sainte Eglise, ]^t la fidélité que je dois à mon Roy.

Digitizc

sur le passage des barbares (1) et comme mie avant-garde du

christianisme vers les forêts de la Germanie.

Bientôt sur cette terre bénie se développèreut toutes les plus belles insiitutioiis du catholicisme : à la suite de plusieurs saints pontifes, tels que saint Didier, suint Urbain, saint Grégoire , etc., une foule drames d'élite s'essayèrent dans les voies les plus élevées du mysticisme » et s^envolèrent» semblables à de chastes colombes , dans les vallons solitaires, dans les forêts silencieuses» atind'y chercher le Ueu de leur repos, et de continuer» pour l'exemple et le salut du monde » la vie de fraternité, d'égalité et de communauté volontaire des premiers jours du christianisme.

Ainsi TËglise est constituée : pour marcher à travers les peuples, les sanctifier et les civiliser, il faut qu'elle ait à sa di uite un prêtre et à sa gauche un moine ; le second appui lui est presque aussi nécessaire que le premier» et» lorsqu'elle en est privée , elle ne peut plus que se traîner péniblement : son action est entravée ; c est l'action d'un corps auquel il manque un membre. Aussi Dieu » qui voulait opérer de grandes choses par réglise de Langres , y souffla de bonne heure Fesprit monastique.

Dès l'an 440» lorsque Clodion régnait sur les Francs et Gondioc sur les Burgundes , saint Hilaire et Quiète son épouse» tous deux de Tordre sénatorial , firent construire l'abbaye de Réome (Moutier-Saint-Jean)» à peu de distance des murs croulants de la vieille Alizé » ce grand tombeau du druidisme et de ses derniers défenseurs , en faveur de Jean leur fils, qui en fut le premier abbé » avec la règle de saint Macaire» et Ton vit les

(1) Ce fut sous les murs de Langres que Constance- Chlore , vers Tan 301, arrêta 60,000 Germains et les mil ea déroute. — £utFop., Hiit.Bfm*, 1. 9; — Ëumen., Pmégyr, ad Comt., c. il*

merveilles des laures de la Thébaide se renouveler sous le ciel

delà Bourgogne (1).

Il paraît que le Tonnerrois » un des douze pagi qui formaient

Ja province lingone sous les Romains, était plus à Tabri que les autres des incursions barbaresques^ surtout dans sa partie située entre le Serein et FArmançon (2). Ce fut dans cette contrée , alors paisible , que les premiers ascètes kngrois se réfugièrent, conmie dans une anse hospitalière , loin du bruit et de Forage . Là où ayalt fini le monde païen, là commença le monde monastique.

Aussitôt que le catholicisme a arraché un peuple à la barbarie , il le confie à la garde des moines pour qu'il se dépouille

de son âpre écorce et achève sa transformation sous iinlluence religieuse et civilisatrice du froc. Or les Bourguignons, quoique convertis dès Fan 414, et devenus par cela même les plus doux des barbares, n'en avaient pas moins conservé la plupart de leurs habitudea grossières : c^étaient encore , à la fin du siècle, du temps de saint Sidoine Apollinaire, des géants de sept pieds {Burgiindio septipes)^ couverts de peaux et de larges braies , armés de massues et de framées , adonnés à Fivrogn^ rie , hurlant des chants sauvages , les cheveux graissés avec du beurre acide , exhalant Todeur empestée de l'ail et de l'oignon, etc. (3). Ce fut au sein de cette horde, sur le front de laquelle

(1) Gali, christ, f t. 4, p. SKS; — Reomaus, seu Hist S. Joamis Jleom., 1637,

(2) Voir sur ces douze jmgi le P. Jacques Vignier, Df^rnde historique, Ms.; — les Rmieils de M. Mathieu, t. 1, Ms. ; — Mignerot , Pi éd^de riTis foire de Lfiftf/rcs, p. 26; — enûn, les Pièces justificatives de cet ouvrage. On nous reprochera peut-être de ne pas signaler ^abbaye de St- Etienne. S.ui.s doute, la crypte de St-Etienne est le plus ancien monument chrétien de Dijon ; mais les fidèles ayant élevé nu oratoire sur cette crypte vers Vm 343, les évéques de Langres enToyèrent des clercs de leur église pour y remplir les fonctions du ministère pastoral; ces clercs, vivant ensemble, formaient une communauté ecclésiastique et non une communauté monastique. — Fyot, Hist. de rSgL abà. etcollég. de St-Estienne, p. 21, in-fol.

(3) Apoll., carm. 12.

Teau baptismale venait de couler, t|ue i'egiise de Laiigres jeta ses premiers cénobites.

La fondation de Réome fat suivie bientôt de celle de la maison de Molôme , ainsi nommée de Melundœ , vieux castrum ruiné, près de Tonnerre. Des ermites » à cette époque, s étant établis sur le mont Volut, non loin de la même Tille, leurs grottes devinrent le berceau de Tabbaye de Saint-Michel (1). A mesure que le calme se lait, les moines se rapprochent des cités. Vers l'an 509, le monastère de Saint-Bénigne semble sortir par enchantement du soii^c mystérieux de saint Grégoire , et aussitôt une colonie de Réonie vient veiller et prier nuit et jour près du corps de Tapôtre de la Bourgogne (2) . Quelques années plus tard, Seine, liis unique du comte de Mémont, disciple de Saint -Jean -de -Réome, va aux sources de la Seine, où les bains, les villas et les temples des Romains s'écroulaient, construire quelques liuttcs avec des branches et du feuillage; d'où Tabbaye de Saint -Seine tira son origine (3).

No.s vieux solitaires se sont souvent fixés daiis le voisinage des grandes ruines , soit parce qu'elles jettent Tame dans une mélancolie religieuse, soit parce qu'elles leur offraient des matériaux et un emplacement tout prêts pour les mondes nouveaux qu'ils étaient appelés à fonder. Ainsi, on avait vu dès le principe les anachorètes chrétiens accourir de toutes parts au

(1) Lemaistre, Nciiee sut tAhboye de St-Uiehel près Tonnerre, le Tonnerrois , Molosmej etc.; 3 brocb. in-S».

(î) C'est ropiiiion la plus accréditée et la plus probable que les premiers moines de St-Bénigne furent tirés de Sl-Jean-dc-Roorno. Voy. Spicile^^ d'Achéry, Chronic. S. Benig,, p. 1; — Maiigin, Uist, ecclés. et civ* du diocèse de Langres, t. 1, p. 226.

(3) L'emplacement de ce monastère et ses alentours étaient alfreux : sylva densissima, mdîi adkue homimtm pervia.,.; les haltitants étaient sauvages et barbares; mais S. Seine les eut bientôt rendus doux comme dés colombes : ^lûs aniea féroces ad eolumbanm mansueMinem adduxU^'-'ln Vit S. Sequan^^ 17 sept., Brev. Div.

milieu des débris de l'empire des Pharaons, et dresser leurs cabanes aux pieds des obélisques et des pyramides.

L'impulsion première étant donnée, Finstitut monastique s'étend de proche en proche ; le duc Amalgar bâtit aux sources de la Bèze [ad foniem Besuam) deux monastères , Vun pour son 61s Wandalène ou Valdalène, élevé par saint Golomban au couvent de Luxeuil, et l'autre pour sa fiUe Adalsinde (1). Plusieui*s maisons religieuses édifiaient déjà la ville de Langres elle-même : c'étaient Saint -Geômes» Saint- Amâtre et Saint- Fcrgeux.

Ces moines n'avaient rien d'uniforme dans leurs observances. L'évêque Albéric » au milieu du IX* siècle « les rangea tous sous la règle de saint Benoît ou sous celle de saint Augustin (2); mais les guerres des rois de Neustrie et d Austrasie» les hostilités des barons durant l'anarchie où fut plongé le royaume sous les faibles successeurs de Charlemagne , les incursions des Sarrazins et des Normands, avaient porté les coups les plus terribles aux institutions dont nous venons de parler. Les couvents étaient devenus la proie des favoris des rois, ou des prisons d'état pour ceux qui encouraient leur disgrâce; on substituait des soldats aux religieux dans les doitres et des religieux aux soldats dans les armées. Cluny, après avoir été pendant un siède la pépinière des grands hommes qui gouverm rent l'Eglise , ne ressemblait plus « dans les premières années du XU* siècle , à la maison pauvre et simple où Hildebrand était venu se retremper dans les plus dures austérités (3). C'en était fait : le ciel de la terre allait s'évanouir et l'esprit de communauté se perdre , lorsque la Providence appela du désert une nouvelle race monastique.

(1) D'Achéry, Spicileg., Chonic. Besuem*, p. 1.

(2) Math., flisf. rln.<i évêques del/mffreSf p. 84. (8) Voigt, Hùt, de Grég, VIL

Digitizd^'Ky Googl^

Le uiouvemeni premier et créateur était parti des monts de l'Auxois et du Tonnerrois; c'est de là que partira le mouvement régénérateur. Robert, accompagné des ermites de la so* litude de Colai), vient s'établir au sein de la forêt de Molesnne. La pauvreté de ce nouvel institut lut pendant quelques années sa force et sa gloire ; mais » à mesure que les biens temporels y entrèrent, les biens spirituels en sortirent : cum cœpisseiit abundare temporaUbus , cœpenmt spintuaiiims evacuari (1). Les richesses firent disparaître la nécessité da travail ; les moines refusèrent robéissance à leur abhi; , qui se retira quelque temps et ne rentra que sur un ordre du Souverain-Pontife. Mais il y a pour les sociétés malades, comme pour les individus « des moments de crise où la vie, avant de s' éteindre , livre un deruier et suprême combat à la mort; il en fut ainsi pour Molesme (2).

Quelques religieux que Dieu s'était réservés , et à la tête desquels se trouvait Etienne Harding , anglais d'origine , formé à la vie crucifiée des doitres dans le monastère de Sherboume, se concertèrent. avec Fabbé et constatèrent que les usages nouveaux ne s'accordaient pas avec la règle de saint Benoît qu'ils avaient juré d'observer; c'est pourquoi ils songèrent sérieusement à remédier à un pareil désordre (3).

Il fallait ou tomber dans la vieille ornière de Cluny, qui menait à Tabime, ou retourner à la lettre de la règle bénédictine» c cst-à-dire rétrograder du XIP au VP siècle, quitter Molesme, se retirer dans luie autre forêt, et s'exposer dans le dénûment le plus complet à tons les embarras qui assiègent une communauté naissante. Mais le cri de la conscience et la perspective des écueils contre lesquels tant de monastères étaient venus se

(1) Annales cistercienaeSf auct. Angel. Manrique,!. pp. 1-iO.

(2) Exord . parvum , c. 10.

(3) £xord, mag*, ï. i, c. 10; ~ Surius, apr. 29.

briserfînirenl par remporter; Robert, avec la permission du légat Hugues, archevêque de Lyon, abandonna ses entants rebelles y et, suivi de ceux qui lui étaient restés fidèles, pénétra plus ayant dans la Bourj^Of^ne (1).

Nos socialistes modernes ne peuvent rien tau'e sans argent, et surtout sans Fargent des autres. Proudhon réclame Tor des riches, dans rintérêt de son système; avant lui, Fourier avait • fait un appel à tous les banquiers de TËurope, leur indiquant sa irue, son numéro, son heure; et, pendant dix ans, il ne manqua pas une seule fois au rendez-vous de midi, attendant en vain un honune et des capitaux (2) .

Que fallait-il dans ces siècles de foi pour fonder la plus vaste association ? Des pauvres de bonne volonté , s*aimant en Jésus- Christ; une vieille forêt, un désert sauvage , un marais inhabitable : tel était Cîteaux, lieu d*horreur et de profonde solitude {locus horroris et vaslœ solitudinis), d'un aspect effrayant {horrendi aspectus) ; tellement hérissé de bois et de broussailles épineuses, qu'il était inaccessible aux hommes et servait de repaire aux bètes féroces [a solis feris inhahitahatur). Les eaux d'un ruisseau qui avait perdu son cours naturel dormaient dans les ba»-fonds couverts de joncs et de glaïeuls (3). Ce fut sur cette terre ingrate , et jusqu'alors maudite , que Robert et ses compagnons dressèrent leurs tentes ; puis , après en avoir obtenu la permission de Raynard, vicomte de Beaune, et avéc Tassentiment d'Eudes , duc de Bourgogne , ils se mirent à arracher les roseaux, à abattre les arbres, de manière à laisser un espace découvert; ensuite ils coupèrent ce sol putride de nombreuses tranchées et ramassèrent les eaux. Enfin , réunissaut les troncs des arbres et les brauches, ils se bâtirent quei-

(1) Dalgainis, Viê de saint EHeime Hard,^ p. 62.

(2) Ed. dePompéry, Théorie de Fame,f note sur Fourier, p. 371. (8) Awiol* cister., t. i, p. 9; — Esmd.parv,, c. 4.

ques huttes autour d*un oratoire , qui fut consacré à la sainte Vierge par une inauguration solennelle» le 21 mars 1098» jour de la féte des Rameaux (1).

Nos religieux avaient quitté Molesine pour réaliser dans toute sa perfection le type monastique tel que Tayait conçu saint Be. noit ; aussi s*éleTèren1rils de suite à une si prodigieuse hauteur, qu'on les eût pris plutôt pour des anges que pour des hommes , tant leurs mortifications semblaient au-dessus des forces de la nature ! Saint Robert ayant été obligé par une bulle du Souverain-Pontife de retourner à Molesme, saint Albéric lui succéda » et à celui-ci saint Ëtiemie ; ce fut sous ce dernier que la congrégation de Citeaux prit sa forme définitive, qu*elïe commença à attirer l'attention publique et à exciter les murmures des autres monastères. On accusa le saint abbé de pousser jusqu'à l'excès les macérations et Fascétisme » et d'introduire dans le monde monastique les usages les plus insolites (2). Qu'esta» qu'un ordre religieux» disait-on » qui ne consiste qu*à bêcher la terre , essarter les forêts et porter du fumier? Quœnam religio estfodcre terram, sylvam exscindere, ^cara camporiare? Mais tout n'était pas fini : restait encore à Tenir la phis terrible des épreuves.

Une épidémie qui sévissait dans la contrée se déclara parmi les frères» et Ëtienne vit un grand nombre de ses enfants spirituels mourir un ii un, sous ses yeux, au point qu'il n'eut bientôt plus autoui^ de lui que quelques religieux iulirmes. Cette efi^yante mortalité avait tellement frappé la communauté

(i) Exord pmv,, c. 5; — Exord. maffn,^ 1. 1, c. 18; — Angel. Manrique, Àmid* dst,, U 1, c. 8, p. li, cnm his veriaibas :

Anno milleno centeno bis minus uno , Siih patre Roberto cœpit Gistercius ordo. (4) Esprit primitif de Citeaux Paris) , in-*», p. 173, tiré de la lettre 1 de S. Bernard; — Jul. Paris, Nomast, eût.; — Exord, parv,f initio libri.

naissante , que les moines comnicncèrent à craindre que leur vie trop austère ne fût \w\ni réglée selon la sagesse; Etienne luî-même en fut ébranlé. Les tourments de son ame se pei* gnaieot sur sa figure , et on le voyait souvent assis à Fécart, son capuchon ramené sur ses yeux, et absorbé par sa douleur. Mais le moment était venu où la Providence allait mettre un terme à une si cruelle position, et plusieurs signes surnaturels l'avaient annoncé (1).

Un jour le pieux abbé » entouré du faible reste de ses moines, se tenait en oraison, et tous ensemble priaient avec effusion de coeur ♦ attendant Teffet des promesses divines. En ce moment le marteau de fer qfn pendait à Thumble porte du monastère retomba avec bruit , et aussitôt 8*onvrit devant une grande multitude ie cloitre qui n était jamais \ isiié que par le voyageur surpris par la nuit dans la forêt de Citeaux. Trente jeunes seigneurs appartenant aux plus illustres familles de Bourgogne se prosternèrent aux pieds d'Etienne et le supplièrent d'échanger leurs manteaux de fourrure et leurs hauberts dWer contre Thumble coule de saint Benoît et ta casaque de laine crue des ermites (2). C^était saint Bernard avec ses compagnons ; c^était le manoir qui entrait dans le cloitre ; c'étaient les fils des barons qui descendaient de leurs montagnes bastionnées dans la plaine, au milieu des bergers et des laboureurs ; c'étaient deux mondes séparés depuis nombre de siècles qui allaient enfin se donner la main et 8*embrasser sous le froc cistercien l

(1) AnnnL cister., t. 1, p. 68.

{î) Ratisb., Hvit. de saint Bem., p. 160; — Oalgaims, Vie de S, Estiefme, p. 161, in-ia, 1846.

GHAPIXRË 11.

Des iioAtre premières filles de GIleanx; des maisons de Ghoiseul, d*Aigremont et de Qéinont; départ de Jean rermitef fondation de Morimond.

Le désert marécageux du vicomte de Beaune devint bientôt

un séjour aussi animé qu'agréable ; la forêt, qui n'avait jamais redit que les croassements lugubres des corbeaux et les hurlements des loups, ne retentit plus que des chants sacrés des religieux, du bruit des moulins et autres usines , du roulement des chars, du bêlement et du mugissement des troupeaux (i). Or, rétat du territoire de Ctteaux, avant ^arrivée des religieux, était celui de plus de la moitié de TEurope ; aussi Dieu a suscité le nouvel ordre pour organiser une croisade agricole qui en changera la face. Le pauvre colon était marqué au front d'un signe d'opprobre; saint Etienne, par rinstitutipu des frères converSy jettera sur ses épaules le froc monastique et le relèvera de sa dégradation. L'Eglise, enlacée dans les plis et replis du féodâiisme, se débat en vain sous ses dures étreintes ; Cîteaux va combattre pour elle et la délivrer. Des ouvriers et des soldats lui arrivent de toutes parts, pour l aider à remplir cette triple mission. Amould, d'une des plus illustres l'amilles

(1) Amol, eister,, 1. 1, p. 10 : Loeum despedum hominiàus, mUUem et noci-* mim, âivùia pofi clemeatia infneitus vertit.

de la Germanie , vient jusque de Cologne avec la fleur de la noblesse d'outre Hhin. Bientôt» le monastère ne suffisant plus aies conteoir» le saint abbé s'occupa de rétablissement d'une colome. Elle partit pour la forêt de Bragne sur la Grosne , du domaine des comtes de Chalon-sur-Saône, et y forma un étabBasement qui prit le nom de La Ferté (finmtas)^ en signe de raffermissement de Tordre (1). Voilà Citeaux sur la route du midi, dans ic bassin de la Saône et du Rhône; ses maisons mt s'échelonner petii^àrfetit sur les rives de ces deux ûeuvest jusqu'à la Méditerranée. A peine le monastère de La Ferté étaitril fondé, que l'on demanda à saint Etieime une nouvelle Golonie pour le diocèse d'Auxerre. Douze religieux , ayant à leur tète Hugues de Mâcon , Tami de saint Bernard , vinrent 8%siaiier dans un désert où un erniite nommé Etienne avait sed osé pénétrer jusqu'alors (2) ; telle fut Torigine de Pontigny, ainsi appelé, selon quelques auteurs , d'un pont voisin et d'un ftîd d^oiseaux (porUis-nidus) (1^). Par cette seconde maison, Tassociation cistercienne prenait possession de l'ouest et allait mardier entre la Seine et la Loire jusqu'à l'Océan.

Dieu fait tout sei vir à la glorification de ses saints; tout, jusqu au mépris et à rignominie doat ou voudrait les couvrir. Ainsi, d'après les annalistes cisterciens» rien ne contribua plus à l'accroissement rapide de Citeaux que la jaiousic et les calomnies des autres ordres , surtout des religieux de Molesme. Les bruits qu'ils répandaient sur le nouveau monastère le firent

(l) Motiaséet'ium Finniéat.j supra Grosnnm situm. ah illustr. comitibm GaudaieoetWiilelfno fïtndaium est..^ in parte syinœ Bragne» E.tabulis Pïrmitat.f àmat, €ister,f 1. 1 , p. 70. -

[% Fundatur in eremo prope flumen Serinum (Sereiii}, a6 HeribertOf ammiico Antissiofloyciisi, adjuvantibus T/ieobaldo, comité Campaniœ, et Eervao, ccmiie Sihemçn^i. — Annal. chL. t. t, c 2, p. 74.

3; Cette étymologie nous semble en harmonie avec les armes de Pontigny, qui consistaient en un pont surmonté d'un arbre, et, dans les branches de cet arbre, an oiseau dans son nid.— Uélyot, Hist» des Ordres Mig,, t. 5, p. 369.

coimaîtrc dans le diocèse de Langres(l). Un grand nombre de Langrois, curieux de voir de leurs propres yeux un institut sur lequel on débitait les choses les plus contradictoires, y accoururent do toutes parts et en revinroat transportés d'admiration j mais en aucun lieu le genre de vie des cisterciens ae produisit plus d'impression que dans le Bassigny, ou demeu* raient plusieurs nobles familles alliées à celle de saiiii Bernard.

Cette dernière contrée , malgré son peu d'étendue , comptait

plus de vingt fiefs , qui pesaient sur elle de tout leur poids écrasant, et la dominaient du haut de toutes les montagnes, comme des géants superbes. De quelque côté que Ton jetât les yeux , on n'apercevait pas un coteau, pas un mamelon, pas un pic qui n'eût son castel, avec ses bastions, ses donjons, ses mâchicoulis , etc. On ne pouvait prêter ToreOle sans entendre de tous côtés , jusque dans le silence des nuits, les chevaliers du guet crier à tous les passants la devise guerrière du seigneur, ou les craquements des ponts-levis qui se dressaient et s'abaissaient sans cesse. Parmi tous ces manoirs, il en était un qui levait sa tête plus haute et plus fière que tous ceux qui l'environnaient; ses créneaux aériens semblaient porter jusqu'aux nues la gloire de leur maître, et ses noirs contreforts , aux pieds desquels tant de braves avaient succombé» étaient au loin un objet d'épouvante et d'effroi. Les Lorrains allemands l'appelaient Thalbourg , c'est-à-dire la forteresse de la plaine, et les gens du pays Choiseul (caseolus)^ sans doute à cause de la forme du sommet escarpé sur lequel il était bâti (2).

(1) Ànnaf. mfpr., t.. 1, p. 78 : Qim fartuni est ni m episcopatu lingonensi celebriores existèrent, crescente. fama ab ipsa œmulatione... Optabant ergo plures Lingonenses experiri novum illud vivendi genim^ ab ipsorum finibusegressum.

(2) Le château était sur la pointe de la moutagne. Au-dessous, tout à Heutour, ayaiânt été creusés de profonds fossés dont on voit encore les traces. On

En face, à Tonest, et à peu de distance , sur le revers du

mont qui borde et domine ce vaste bassia uu ia Meuse prend sa source» s^élevait un autre monoir, rival du premier , et qu^on nommait Giémont [clarusmanê, claire montagne ) , sans doute parce que de ce point culminant Foeil embrasse un horizon immense, un des plus beaux et des plus riches paysages de la France. Ce castel en imposait par sa hauteur, Tépaisseur de ses murs , la masse de ses fortiiications, ses glacis» ses contrescarpes, les houches béantes de ses meurtrières» qui semblaient toujours prêtes à vomir la mort sur vingt villages couchés à ses pieds (1).

A Test de Ghoiseul, sur la lisière des forêts des Vosges, apparaissait, comme nu nid d'aigle sur la cînie d'un rocher, le château d^Aîgremont {acermom), la rude montagne» taillée à pic presque tout à Fentour (2) » environnée de raviiis et de précipices. Ce dernier lief était peu considérable, ne renfermant que quatre pauvres villages : Aigremont, Arnoncourt, La Rivière et Mont.

Ces trois lunulies tiraient leur origine des comtes du Bassigny (3), comptaient parmi leurs aïeux saint Gengoul (4) et

y arrivait p:îr deux chemins : l'un , descendant du côté du nord, allait rejoindre la levée ronnaine de Langres e\ Toul, aii- ielà deMeuvy, en passant par le vallon des Gouttes; i autre, au sud-est, toiabdit sur le village de Choiseul presque perpendiculairement. À la fin du XVI« siècle, le chAteau fiit transféré dans ce dernier village, que tes seigneurs avaient toigonrs habité ^n temps de paix. La célèbre maison de Ghoiseul a pris son nom de cette terre.

(1) n y a encore des restes de ce château, et ceux qui les visiteront verront que nous n^avons rien exnp^éré. Nous n'avons trouvé aucun titre primitif latin où ce château serait nommé rlavis montium.

(2) Migneret, Rech. hist. sur le château et la commum d' Aigremont , ]jp. 4 et 5. Nous ne connaissons ce lieu que par cet ouvrage.

(3) C'est ropinion du savant Jac. Vignier {Chrcmc ling.) et de plusieurs au* très, oonome André Duchesne et Le Laboureur.

(4) Tous les auteurs, dit le docte Mangin {HiaU 9celés, et civ, du diocèse de Lmjfref, t. 1, p. 347), conviennent que S. Gengoul fût une tige de-riUustre maison de Ghoiseul.

sainte Salaberge (1), étaient unies entre elles non-seulement par les liens du sang, mais par des traités d'alliance, et donnaient en général le ton et le mouyement à tous les seigneurs du pays, dont plusieurs étaient leurs vassaux : à ceux de Bourbonne, de Coi%, de Maulain , de Lanque, de Nogent, de Reynel, de Saint-Blin, de La Fauche, etc. Ils entraînaient même souvent à leur suite les sires de Montsaugeon , de Vergy , de Grancey, de Tréchâteau en Bourgogne, de Beaufremont, dlsche et de Vaudémont en Franc ho - Comté et en Lorraine ; et, lorsque le cri de guerre : Bassigny 1 retentissait du haut des tours de Choiseul , soudain plus de vingt seigneurs se levaient avec kurs bannières et leurs gens d'armes , des rives de la Moselle à celles de la Seine , et répétaient : Bassin gny î (2)

Tout ce système gigantesque de despotisme et de compression doit s'écrouler ; la Providence a décidé que cette grande révolution ne s'opérerait point subitement, par la spoliation et les ruines, mais dans la justice et la douceur, à force de temps et de patience ; c'est pourquoi elle suscite à cet effet des moines , des ermites , c est-à-dire des hommes de charité , de prière et de ti avail.

Régnier, tige de la maison de Choiseul, vivait à la fin du XI* siècle ; il avait épousé Ërmengarde de Vergy , et avait fait partie de la première croisade en qualité de chevalier banneret. La papauté luttait dans ce moment avec un courage héroïque contre la tyrannie des investitures ; nos pieux époux»

(1) Nous ne pouvons que renvoyer le lecteur à la belle et suliJe dissertation BUrSte Salaberge, ioséiée àamVAtmiMifV de la HatUe-Marne , 183S, et signée Beaulleret, curé de Danunartia. SeloQ le P. Vignier (Décade hist., 689, 690) , elle serait une des tiges de la maison de Choiseul.

(2) Mangin, dans l'ouvrage que nous avons déjà cité, t. 3, pp. 486-495 , après avoir récapitulé l(?s terres et seigneuries qui relevaient de la maison de Choiseul, dit que, toutes ensemble, elles auraient formé un arrondissement de pays de plus de 40 lieues de circuit.

qui iouiflsaient da droit de patronage sur l'église de Saint-

Gengoulde Varennes, l'abandonnèrent à l'abbaye de Molesme,

et érigèrent cette église en prieuré , après i'avou* splendidement dotée (1 ). De Régnier et d'Ermengarde naquirent Roger, feur jQls aîné et leur principal héritier, Conon , et Adeline qui épousa Odolric, fils de Foulque d'Aigremont. Ce dernier avait été marié deux fois : l*" ayee la fiUe d'Odolric, comte de Reynel ; 2** avec Eve de Grancey ou de Châtillon , veuve de Teseeliu, seigaeui' de Fontaine près de Dijon (2). La liile du vertueux Régnier propagea dans la famille de son époux les grâces célestes dont elle avait (' te comblée dans la maison de son père ; ce fut par son inspiration (^u'Odolric lit construire un petit oratoire dans une forêt marécageuse , inhabitable « entre Damblain et Fresnoy , et y envoya un saint anachorète appelé Jean, comme pom' adoucir et pacifier cette nature âpre et rebelle par la présence d*un ami de Dieu (3). L'évéque Robert de Bourgogne s'était empressé de donner sa bénédietioa à ce solitaire et de l'exhorter a iaiie ileurir ce désert.

Tout faisait donc espérer que cet humble ermitage serait bientôt trop étroit \nmi' contenir ceux qui vicndraieuf Thabiter ; mais la Providence , qui avait ses vues sur cette terre , en avait décidé autrement. En vain le dévot ermite conjura le

"Seigneur de dilater sa tcatc et de lui envoyer des frères ; en

vain il ût retentir la sombre forêt de ses gémissements et des

(1) Ce prieuré, a oâèbre à cause des reliques de S. Gengonl, fut desservi prânitivement p^o* des religieux de Molesme ; il tomba ensuite en commande;

il jouissait d'un revenu de 14,000 livres de rentes avant notre grande révolution. Plusieurs autres prieurés, comme ceux de Goiffy et de CfaoiseulyS'y rattachaient. — Mangin, t. 2, p. 32.

[i) An-hiu. de lu Haute-Marne, S*-' liasse; Recueils (liv*Ts concernant vaut, yéuéal. des mais, de Chois., aux arch. de l'évèché de Laiigres.

(3) Cet ermitage était à une lieue du vallon de Morimond ; on rappelle encore aujourd'hui le Vieux-Morim. U n*en reste que des ruines. ~ Voy. Ânnai. eitt,, 1. 1, c. l^'t p. 78; ensuite, la charte de fondatioa de TAbbaye, GalL €hri9t*f t. 4, inter instrumenta.

— lésons pieux de sa petite cloche : rétablissement ne prit aucun accroissement durant l'espace de dix ou douze ans. Alors Jo-

cerand de Braiicion , successeur de Robert , engagea le solitaire désespéré à aller offrir sa cabane et son oratoire à l'abbé de Citeaux , après avoir obtenu la permission du seigneur d'Aigrement (1). Telle fut la modeste origine de Moi iioond. Mais ce grain de sénevé » sous le souMe du Très-Haut , deviendra un grand arbre » qui abritera nourseulementla contrée qui l'a vu naître, mais eiicoïc une portion considérable de l'Eglise et de l'Europe , du Mançanarez à la Vistule.

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