CHAPITRE IIL
Arrivée de l'ermite Jean à Citeaux; il revient avec deux religieux au château d'Aigremont ; embarras inattendus; saint Etienne &e rend dans le liassiguy; départ de la coiuaie pour Morimoud.
Notre vénérable solitaire, après s'être prosterné devant Dieu pour lui recommander Fobjet de son voyage , prit sa ceinture de cordcy ses sandales» sa pannetière et son bourdon , sortit de sa forêt et s'achemina vers Citeaux, priant et mendiant le long de la route. Quels ne durent pas être son étonnenient et son édification» lorsqu'arrivé au terme de sa course il n'aperçut» au lieu de la célèbre maison qu'il cherchait , que quelques misérables huttes» construites sausart» avec des brancheS| du feuil-
(1) Ardiiv. de tév, de hmg., Du pays et archid. du Bassig., p. 478«
kge et de la terre, auprès desquelles sa cellule eût été U0 palais ! Partout aux alentours de Teau et de la boue , partout
l'apparence de la pauvreté et du dénùmeut !
L'ermite exposa au saint abbé, dans le plus grand détail» toutes les circonstances de l'affaire qui Famenait, la nature et le site du désert , la bienveillance des seigneui^ et le zèle des populations du voisinage. Étienne, après y ayoir réfléchi mûrement, se décida à envoyer deux de ses frères, choisis parmi les plus âgés et les plus prudents , pour examiner les lieux , s'entendre avec les propriétaires fonciers , organiser des ressources et préparer tout ce qui était nécessaire pour une œuvre aussi importante (i).
Ainsi , Tassociation monastique ne courait point à la pro-
pricié, m dis la propriété venait à elle et demandait à se placer sous sa douce et salutaire iuliuence.
Le bon ermite, ayant passé quelque temps à CIteaux et vu de ses pi opres yeux toutes les merveilles que la renommée en publiait, en partit accompagné de deux religieux , et reprit la route du Bassigny. Après trois jours de marche pénible , les trois voyageurs arrivèrent <]( nmiiL le castel d'Aigrement, dont les ponts-levis ne tardèrent pas à se baisser devant eux. Le vertueux Odolric et sa digne épouse les reçurent conune des anges de bénédiction. — Mais c'est le propre des œuvres de Dieu ici-bas 9 d'être marquées au coin de la contradiction.
Quoique tout semblât leur sourire , ils s'aperçurent bientût que le fds aîné du baron leur était 0[)posé et c lierehait à entraver les desseins charitables de ses parents (2), tantôt leur représentant le peu d'étendue et d'importance deleur flef dont il
(1) Annal, eister,^ t. 1, p. 7S ; — Mangin, Hùi» eccléi, et eio. deUmgrei^
(â Annal, cister., 1. 1, p. 81 : Impedieate progressus Ûlio comitum, coi semper luonacb. conventus molestus fuit.
i'audicut distraire iiiie portion assez considérable, tantôt la inodicité de leurs ressources et les dépenses qu'entraînerait la construction du monastère. Il y mit tant d'obstination et de mauvais vouloir, que l'avenir du nouvel établissement fut un instant gravement compromis. Cette opposition inattendue amena bien des négociations » des pourparlers et des lenteurs. Ce jeune baron, qui ne rêvait que fortune, aventures et célébrité» ignorait encore tout le prix et l'importance que la présence et les trayaux des moines allaient donner à k terre.de son père. Il était loin do prévoir tout ce que Tabandon de ces broussailles et de ces glaïeuls qu'il regrettait tant devait faire rejaillir de bénédictions sur sa famille et de gloire sur son nom, jusque dans la postérité la plus reculée.
Pendant ce temps» la maison-mère de Gtteaux» semblable à une ruche trop étroite pour abriter les abeiUes qui s'y multiplient, se trouva si renq)lie de postulants , que saint Etienne se vit obligé de donner une autre destination à Tessaim d ouvriers évangéliques qu*il destinait au Bassigny. Bernard , au lieu de partir vers les rives de la Meuse , se dirigea avec ses douze compagnons du côté de FAube, dans une vallée marécageuse et inaccessible, appelée la vallée d* Absinthe (1).
Cette vallée de la désolation , qui devint bientôt la vallée de la gloire et du bonheur (2), était située dans le diocèse au sein duquel Bernard avait sucé avec le lait la foi de saint Bénigne et de saint Didier. Ainsi, dans les desseins éternels de Dieu, cett<; pierre précieuse était réservée sans partage au front de Téglise de Langres, d'où son éclat devait se refléter sur toute la chrétienté. L'abbaye de Qairvaux lut la troisième avant-garde de |
(1) Non lonye a fluviv Alba,,, mter opaea syivarwn.., Antigua speluma ioiro- «Mim, quœ antiquiiuig dkebaltwr valiis Absinihiaiis, — Ann. cUter^f t. I, p. 80.
(8) Hdergo in lœo honvris et vasta solitudinis consederunt viriiUi virtu- (iSf faeturi de speluma latronum templum Dei et domum oraUoms, Id., ibid.
Qieauxy qui par elle se dilata vers Le nord jusqu'à la mer Glaciale.
Cependant Odolric et Adeline d* Aigrement n'avaient point abandonné leur pieux projet ; ils montrèrent tant de fermeté, de prudence et de douceur» que leur fils finit par entrer dans
leurs Mies, au inoins pour le moment. Alors saint Etienne se transporta en toute liàte sur les lieux, c^ravit la rude montagne
et entra dans le vieux ca8tel(i). Etienne Harding à Aigremont, c'est Cîteaux montant au manoir féodal et lui arrachant le premier lambeau de sa puissance ; c'est le conmieucement du triomphe de l'infirmité, de Thumilité, du labeur patient sur la force des armes, Forf^ueil et la rapacité de la conquête. Après avoir reçu de la libéralité de ses hôtes quelques terres incultes* les unes propres à être labourées, les autres à former des pâturages, à quelque distance de la cellule de Termite Jean, sur la lisière de la forêt , il descendit en prendre possession , accompagné de Févêque de Langres , d'Odolric et d^Adeline avec lems enfants, et de plusieurs seigneurs du voisinage, parmi lesquels on remarquait Odolric de Proveuchères , Gérard de Dammartin , Hugues de Meuse , Arlebaud de Yarennes , Roscelin de Bourbonne , etc.
' Dans les fondations d'abbayes cisterciennes, on débutait toujours par les tombeaux , afin d'apprendre aux religieux qu'ils
ne devaient venir dans la solitude que pour y apprendre à mourir. On désigna d'abord remplacement du cimetière par des croix de bois plantées dans le sol, et, Févèque l'ayant bénit» on traça Tenceinte de l'oratoire et des autres bâtiments.
Odolric, sur les lieux mêmes , s'aperçut mieux que jamais combien cette terre était ingrate et combien de privations y attendaient les malheureux cénobites ; alors, mu par la géné-
(1) Gallia Christ,, t. 4, p. 139, înter instr.
rofiité de son cœur» et d'après les conseils de la pieuse Adeline, il ajouta à la donation première la cession d'un fond yoisin appelé Waideuviilers,et, toujours suivi de son épouse, de Tabbé de Giteaux et des mêmes gentilshommes» auxquels s'était réuni une grande partie des habitants de Fresnoy , il détermina lui-méiiie , par des iuiutes iixes , la circonscription du désert qu'il abandonnait aux moines (i).
Odolric était feudataire de Simon de Clémont, comte du Bas-
siguy ; saint Etienne , saus perdre de temps, se rendit près de ce dernier» au moment où il tenait sa cour et ses Jours» entouré de la foule de ses vassaux et d'une nombreuse population , en obtint la confirmation de la donation et lamortissement (2)» puis il se hâta de retourner à CIteaux.
Dix-huit ans après la fondation de ce derftier monastère» sur la fin du mois d'août de Tan 1115, la cloche rassembla extraordinairement les religieux à Toratoii-e. Plusieurs d'entre eux , avant de quitter leurs cellules , y jetèrent un dernier regard et un dernier adieu. A peine quelques semaines s'étaient écoulées depuis le départ de Bernard et de ses frères ; la plaie que cette séparation avait faite dans les cœurs était encore saignante» et il fallait offrir au ciel un nouveau et aussi pénible sacrifice (3). Lorsque toute la communauté fut agenouillée » il y eut un instant de solennel silence ; le vénérable Etienne se leva , et entonna d'une voix forte un psaume d'un sens analogue à la circonstance » puis alla prendre sur l'autel un crucifix qu'il remit au Irère Arnould. Celui-ci, l'ayant reçu et baisé avec respect» descendit de sa stalle; aussitôt douze religieux quittèrent leurs places et se rangèrent autour de lui; puis tous» sans rien dii e, sortirent de l'enceinte sacrée , traversèrent le
(1) Archiv. de l'év. de Langves, Del'abb. de Morim.^ ch. 8, p. 478. \i) Archir. fh la Umde-Marne, Chart. de fond., \, 1. (3) Armai, ciste»;, l. 1, pp. 78 et Si.
cloître , accompagnés de toute la foule des moines , qui fon- <laient en larmes» et des chantres , dont la voix était entrecoupée de sanglots ; la grand*porte extérieure s'ouvrit et se referma presqu'aussiiôi; Arnouid et ses frères n'étaient plus de la maison de Qteaux (1).
Alors s'offrit à leurs yeux le monde, qu'ils n'avaient pas vu la plupart depuis longtemps : les coteaux verdoyants de la yineuse Bourgogne à l'ouest, les tours du château deTalant et les bastions de Dijon au nord , puis cette forêt qui s'effaçait derrière eux dans le lointain et où ils laissaient leurs plus douces et leurs plus tendres affections. Au reste » pas une plainte, pas un murmure , tant était grande leur obéissance ! tant était proloiide leur abnégation !
Mais ces enfants chéris partaient -ils les mains Tides, sans emporter aucun souyenirde leur mère bîen-aimée? Non; l'un était chargé de saintes reliques, l'autre de vases sacrés, celuici d'ornements sacerdotaux, celui-là de livres pour l'office divin, etc. (2). L'abbé qui marchait à leur téte était un intime ami de saint Bernard, une des plus fortes colonnes de l'ordre. Par sa naissance , il était alUé aux plus nobles familles de T Allemagne, et son frère Frédéric occupait le siège archiépiscopal de Cologne. Il avait fréquente les écoles des plus fameux docteurs de son siècle, et, au moment où tout lui souriait dans le monde, lui, méprisant cette fragile beauté des choses de la terre, aussi éphémère que celle des fleurs, s'était retiré à Qteaux, pour s'y cacher et s'y ensevelir en Jésus-Christ (3).
(1) C'était avec ce cérémonial que toutes les colonies cisterciennes sortaientâe
la iTuiiôon-mère (Caesar. Heisterbac, Homil. in Dom. 3 past 8 Ei>iphan.; — AnfuU.cist. t.l, p. 79V CVst par erreur que qnpiqnfs auteurs ont avancé qu'Arnould n'était accompagné que de huit religieux : les tables de Morimond disent positivement le contraire.
(«) Annal, cUter,j p. 70, t. 1.
(3) Contempta mundi flore, CisUrekm intrans^ m virilis jam tmimi roftur dudum mmerat (Diplom. campensis fundat., et Annal, dst., p. Si).
Voilà nos cénobites sur la route de Langres» tantôt chan*
tant des psaumes , tantôt méditant silencieusement. Combien ils durent être attendris lorsqu'ils virent à gauche, au sortir de Dijon , se lever le castel de Fontaine , qui avait abrité le berceau de leur saint ami î Us passèrent sous les murs du manoir d* Aimon de Tréchâteau , qui sera un de leurs bienfaiteurs ; longèrent la plaine de Lux » où Tévêque de Liangres et Farchevèque de Vienne faisaient les préparatifs d'une grande assemblée ou plaids de Dieu^ dans laquelle les ducs, les comtes et les barons devaient se réconcilier et se jurer la paix sur les saints Evangiles (1).
On eût dit que la Providence voulait pacifier la terre, au
moment où elle envoyait de nouveaux apôtres ouvrir une nouvelle ère de fraternité» de communauté, d'ordre et de travail.
Plus loin, ils aperçureul la forteresse d'Aiischer de Montsaugeon, qui viendra les visiter avec son épouse. Ënlin ils entrèrent à Langres, où Amould reçut de l'évéque le bâton pastoral et la bénédiction (2).
11 n'était pas rare alors de rencontrer des moines courant le monde pour le sanctifier; mais ceux-ci, à cause de leur costume, extraordinaire et pour la couleur et pour la (oi rnc, a raison de leur immense renommée, durent piquer vivement la curiosité des villageois du Bassigny. Lorsqu'ils furent au-delà de Fresnoy, ils purent voir enfin le lieu de leur repos.
Saint Etienne avait donné des noms symboliques à ses trois premières filles ; il appela la quatrième Morimond , c*est^-dire la mort au monde. Arnould et ses compagnons s'aperçurent au premier coup d'oeil combien le nom était en rapport avec le lieu. C'était une vallée étroite , humide et profonde, environ- Ci) Biti. des éo, de langres, p. 62.
(S) Voy. Yepes, ad ann. 1115, c. 5.
née de hautes forêts d'où s'échappaient plusieurs torrents, et sans aucune roule frayée qui pût la rendre accessible aux hom^
mes (1). Partout le silence da désert et de la mort. Us descendirent dans ce précipice conune dans un grand tomheau, et, lorsqu'ils furent au milieu , près des cabanes qui les attendaient*
le monde semblait avoir disj)aru ; ils regardèrent, et ne virent plus que le ciel sur leurs tètes I