‹ Histoire de l'abbaye de MorimondChapitre 6 sur 55 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Zèle de Tabbé Arnould pour sa maison et le saint des ames ; fondation de B^Ue?aui, de La Gbreste et d*AM-Gamp.

La vie cénobitique que nous venons d'esquisser était pratiquée à Morimond dans toute sa perfection , malgré son austérité. L'abbé Aniouid était un de ces houmies qui entraînent et

iX) Am. cist.^ pp. 25-30, t. 1 : Eo die soli momchi adipe legumiyia infundeàant et eo frîxa iliversa fcrcula ahsumebant, ut nec ipsi paupe/'es datas s ibi talium ciborum rcliquias œmederent , sed aut in posterum diem resenxtrentf aut statim indignantes projicerent.

(2) Hélyot, Hist. des Ordres mon. et nulit,^ l, 5, pp. 350-353.

par Tautorité de l'exemple et par rascendant du talent. Rien n'égale l'ardeur avec laquelle îl s'efforça de faire fleurir au-

dedans son monastère par Tobservance rigoureuse de la discipline et d'en propager Tesprit au-dehors. Le dottre de Morimond semblait trop resserré pour le «èle qui le dévorait ; il évangelisa une partie des diocèses de Toul, de Langres et de Besançon. Partout les pécheurs , attérés sous le poids de sa parole, rentraient en eux-mêmes et faisaient pénitence. Plusieurs de ceux qu^il convertissait demandaient à consommer sous sa direction l*œuvre de leur salut.

C'était surtout dans les chapelles féodales que sa voix retentissait comme un tonnerre et jetait dans les ames un salutaire efiroi. On raconte qu'un dimanche, au retour du chapitre de Ctteaux , il prêcha avec tant de force et d'onction au château de Clioiseul, que trois jeunes gentilshommes viment s'agenouiUer devant lui, et, déposant à ses pieds leurs chaperons ornés d'aigrettes , de panaches , et leurs riches ceintures , lui demandèrent le scapuiaiie et le capuce des enfants de saint Benoît, en présence d'une grande assemblée de barons de dames et de demoiselles qui foiidaieiit en larmes.

11 paraît qu'il entreprit de grands voyages dans l'intérêt de son ordre naissant » car saint Bernard , écrivant à Brunon» de Cologne, lui raconte avec quelle aiiibitioii sublime cet abbé était allé quêter de nouveaux frères et sur terre et sur mer (1). Le monastère fut bientôt trop étroit et trop pauvre pour abriter et nourrir ses nombreux hôtes; il iallut songer à envoyer une colonie dans les forêts voisines. Vers le milieu de l'année 1119, douze religieux, précédés d'un abbé, sortirent de Tabbaye , accompagnés jusqu'à la graud'^uji te extérieure par toute la communauté, et se dir^èrent vers le diocèse de

(1) Ad Brun. CifAoia,fEpist. 6 : Hfygnam rmUtitudinem monachonm, circuiênt mare et aridanif congregâraL

Besançon y où ils devaient se bâtir quelques cabanes dans une ▼allée marécageuse et déserte , à laquelle ils donnèrent le nom gracieux de Bellevaux (1). C'était lavant-garde de Morimond vers les monts de l'Helvétie.

L'arbre planté par saint Robert avait pris en quelques an* nées un accroissement rapide , et Cîteaiix étendait déjà au loin ses rameaux d honneur; neuf maisons se gloriliaient alors 4'étre ses filles on petites-filles. Saint Etienne comprit combien il était important de lier ces éiablissenients par Tunité des mêmes observances et d'établir entre eux une sorte de hiérarchie. Dans la pensée du grand patriarche des moines d'occi- "àmi , chaque monastère devait être une petite république sous k direction exclusive de son abbé. Les abbayes < utretenaient j^utèt dans la bonne intelligence et dans une charitable correspondance entre elles que dans la dépendance d*un seul chef ou d^tme seule maison (2). On ne fut pas longtemps sans s'apercevoir du vice de ce système. L'isolement qui faisait de chaque communauté un centre d*action» sans contre-poids et sans contrôle , amena bientôt la ruine de l'esprit monastique.

Les abbés de Cluny essayèrent de soumettre leur vaste congr^ation à une hiérarchie administrative; mais» en voulant éviter le désordre d'un isolement anarciiique, ils donnèrent dans le vice opposé, c'estnà-dire dans une extrême et excessive centralisation. On ne connaissait dans Tordre entier qu*une seule abbaye, celle de Ciuxi^, dont toutes les dépendances n'étaient considérées que comme des ceUes ou obédiences : c'était à Quny que les novices venaient de toutes -parts faire leur profession solenueile et promettre obéissance. 11 n'y avait qu'un

!l) AnnaL cist., t. 1, p. 117. — Les sires de la Roche-sur-l'Ognon, ceux de R'^ii^j 'inout, de Ghàtillon- Guyolte, de Montmartin et de Roiilans donnèrent de^ biens considérables à cette abbaye, dans laquelle ils élirent leur sépulture (Nous devons cette note à robligeanccde M. l'archiviste du Doubs).

(S) Tbom., Diaeipl. de VEglise, p. 247, t. %

seul abbé, celui de Glun^, sous la puissance absolue (lut|uel se trouvaient trois cent quatorze églises, deux mille prieurés » doyennés ou prévôtés, enfin tout ce magnifique empire qui s^étcndait d'une mer à l'autre , jusqu'à Gonstantinople et à la Palestine , avec pouvoir de nommer» de révoquer à son gré, sans qu'aucun autre patron, soit laïque, soit ecclésiastique, pût s y opposer (1). Avec ce système, il ne fallait qu'un seul abbé indigne pour tout perdre ; c'est ce qui arriva sous Pon* tins.

Les premiers législateurs cisterciens étaient placés entre deux écueils : Técueil de la première observance bénédictine et l'écueil de la réforme clunisienne; ils surent éviter l'un et l'autre. Etienne , comme abbé de Giteaux, aurait pu se constituer seul chef, seul législateur de sa congrégation. Le poids de l'autorité a toujours eifrayé les saints ; Étienne fut heureux de partager la siemie avec les autres abbés : en l'an 1119, les ayant tous réunis , au nombre de dix, parmi lesquels était en première ligne Arnould de Morimond , il rédigea avec eux cette immortelle constitution appelée la Cliarte de charité, ou le pacte de Tamour et de Tunité, qui établissait un système de visite réciproque entre toutes les abbayes , et ne faisait de Tordre entier qu'une seule famille dont Giteaux était la mère commune (2).

Celte charte, dans toute la force du terme et la vérité de la chose , était libérale et républicaine : elle avait été consentie par tous les abbés et un aussi grand nombre que possible de

religieux. On y retrouvait : le pouvoir cicctif dans la nomination de i abbé par tous les moines proies de chaque couvent^ le

(1) Mart. Mar.^ Biblioth. cluniac, pp. 576-600 ; — P. Lorain, JËssai hist. sur tAhba^ de Clumj, p. 206.

Sxard.parv,, c. 31, în A/m. dst^t. 1, p. 109; Charte charitatis, SO stat compleclens cum prologo.

pouToir représentatif dans la réonion annuelle de tous les abbés, mandataires chargés de défendre les droits et les intérêts de leur communauté respectiTe et de Tordre en général ; le j^oYoir législatif dans le chapitre ; le pouvoir exécutif dans les abbes des quatre premières maisons-mères pour toute leur filiation; enfin, la présidence de Tabbé de Cîteaux dans les limites posées par la charte, sous le contrôle du chapitre et des quatre preiriiers pères de Mui iîiiotid, de La Ferté, de Clairvaux et de Pûutîgny» auxquels la plus grande part d'autorité semble avoir été dévolue » puisqu'ils avaient le droit de visiter Cîteaux , de Yeiller sur cette maison pendant la vacance du siège abbatial, de présider à l'élection, de recevoir le serment du nouvel élu» et, s'il avait le malheur de s'écarter des saintes règles avec sa communauté, de le déposer. Ce n'était que dans un chapitre général qu'ils pouvaient prendre cette dernière mesure, ou tout ani moins dans une assemblée d'une partie notable des abbés de la filiation de Ctteaux. L'abbé détrôné se retirait dans un à» quatre premiers monastères, où on le recevait comme simple frère , après qu'il avait satisfait selon la règle. Cette satisfaction consistait à rester un certain temps à la porte du cou- Tent| à genoui, au milieu des mendiants , mangeant avec eux lepam de l'aumône, priant, pleurant, demandant miséricorde et pardon (1).

Voilà comme on punissait à Citeaux Tabus de la puissance, et à quel prix, dans un siècle de despotisme social, FEglise sauvait la liberté et protégeait l'obéissance I Voilà les grands enseignements politiques qu'elle donnait au monde I Voilà les institutiotls libérales dont quelques pauvres moines , réunis dans une cabane , au milieu d(>? forêts , avaient déjà doté le genre humain, il y a plus de 700 ans ; institutions acceptées et

(1} Anml, eût,, p. 109, 1. 1;— Hélyot, Hist.des ordres t^eligieux, L 5, p. 351.

pratiquées par plusieurs milliers de monastères cisterciens , et

autres, répandus sur la surface de TEurope, sans qu'on ait eu besoin de yerser une seide goutte de sang, de faire upe seule ruine ; sans soldats » sans imp6ts , avec le commentaire d'une

ligne de TEvangile I La solution du prciUème de Tassociation universelle » dV

près nos réformateurs modernes , consisterait à découvrir un frocédé qui permettrait de combiner unitairement les facultés, hs tramux et les inléréU d^vn ceriain nombre d'hommes desH* nés à respirer le même air, à ea^ploiter le même soi, à vivre de la même vie, à former, si Von veut, VéUment alvéolaire de la sodéUnnmdh. Ces éèésmiUs se grouperaient autour de centres secondaires ; ceux-ci se réuniraient à leur tour en satellites autour de centres plus consicUrahles, et aimi de suite, jusqu'au foyer de f association universtile (1). Qr, il y a plus de sept siècles que ce plan magnifique d'association, rêvé et dénaturé par les utopistes fouriéristes » a été réalisé par les cénobites cisterciens. Chaque couyeni ou noyau d'association se reliait à une niaison-mère secondîiire , chiu[ue maisun-mcrc avec sa filiation à une des quatre maisons principales, et celles-ci à Cîteaux, centre primitif auquel aboutissaient de tous les points de la terre tous les rayons de l'association.

Après saint Bernard, Arnould était un des membres les plus capables de rassemblée capitulaire ; nous ne pouTons douter qu*il n'ait pris une part tiés-activc et trcs-honorable à ses trayaux. Il en revint avec toute Tardeur d'une foi retrempée à sa source, et continua l'œuvre de son infatigable prosélytisme. Bientôt son monastère > comme une ruche trop pleine , laissa partir, sous le souffle de la miséricorde divine, un essaim nou-

(1) Y. Considérant , Exposit. du syst, ptud», p. 10 ; ^ A. Paget , Iiàrod. à ia #ctaiee soc,^ ia-iS, pp. 50 et 60; — Ch. Petlarin, fiour., «a vie, sa théor^ etc., m*lS, jmssim.

veau. La puissante maison de Clémont ne voulut pas céder à d'autres cette bénédiction du ciel : elle la réclama à Utre de reconnaissance, et pour elle-même et pour le Bassigny, et céda dans une de ses forêts , au doyenné de Chaumont, un emplacement considérable» où douze religieux avec un abbé jetèrent les fondements d^une abbaye quMls appelèrent en latin Chriêta, par un barbarisme sublime (vulgairement La Chrute) (1). Elle se développa rapidement, au point de devenir mère à son tour après quelques années. Parmi ses filles nous citerons la maison des Feuillants, au diocèse de Rieux, à laquelle se rattacbe la fameuse réforme de Jean de la Barrière , dont nous parlerons plus tard.

La renommée eut bientôt publié au-delà du Rhin la ferveur et les progrès de Morimond sous l'abbé Amould. Frédéric, archevêque de Cologne, en fut heureux et fier toui à la fois. Désirant s*aider dans son laborieux ministère des prières et des apiations de ces saints serviteurs de Dieu, et répandre de plus en plus dans son diocèse la bonne odeur de Jésus-Christ , il manda son frère pour se concerter avec lui sur la fondation d'un couvent cistercien : Arnould se rendit en toute hâte à Cologne. A peine y fut-il arrive, qu'on le vit, avec Tarchevêque, parcourir les campagnes environnantes , cherchant un lieu tranquille et solitaire pour le nouvel établissement. Ayant cru Favoir trouvé sur les confins des duchés de Clèves et de Gueldre , non loin de Uheinbach , on commença aussitôt les travaux.

Pendant ce temps, notre abbé, pour gagner des ames à Dieu et remplacer par des recrues les frères qui allaient quitter Moiimond, se livra à la prédication. La semence évangélique^

(1) Annal, cist., ann. 1121, c. 5, n. 8, t. \ :Dans un lieu où Toa i^snre avoir été autrefois une maison de refuge pour les plèerins écossais, sur ianvièrede Rognon* — Mang., Hist, ecclés. du diocèse de Langres, t. % p. S74.

tombant dans une terre bien préparée, produisit les fruits les plus abondants. D'ailleurs , par une bénédiction particulière, le monde était alors tellement disposé , qu'il s'inclinait sous la parole du moine comme le roseau sous le souffle du vent ; le froc» du haut de la chaire » semblable à un aimant sacré, attirait tout à lui. Le prédicateur se vit bientôt environné de réUte des jeunes gentilshommes du pays, décidés à le suivre dans son vallon sauvage. Conrad » Tun d'eux , le plus distingué par sa naissance, entrait à peine dans Fadolescence ; Amould , dans Fardeur de son zèle , quelques inslanls avant son départ , l'avait arraché» non sans scandale (non sine scandab), des bras de son père et de sa mère» et baigné de lenrs larmes ; puis» se mettant à la tête de toute cette nouvelle milice, il était revenu dans le Bassigny comme en triomphe (1).

A son arrivée au monastère » il réunit tous les religieux au chapitre et fit introduire ses compagnons de voyage. Ces fiers enfants de la Germanie» humblement prosternés» demandèrent qu*il leur fût permis de tout quitter pour suivre Jésus-Christ. On les dépouiUa aussitôt des orgueilleuses livrées du monde, qui lurent remplacées par une pauvre robe de laine » et on les admit au noviciat. Amould choisit ensuite douze moines» auxquels il donna pour abbé le vénérable Henri , religieux d'un âge avancé et d'une vertu éprouvée» et les envoya à son frère. Frédéric les reçut avec une bonté paternelle » et » comme le monastère n'était point encore achevé, il les logea, enattendant, dans son palais. Enfin^ le jour de la prise de possession ayant été fixé» ils furent installé solennellement» en présence d*une grande foule de peuple, qui témoignait par sou aiiégresse et ses chants pieux des sentiments de bienveillance et de sympathie qui ranimaient envers les cénobites.

(1) Jm, àst, 1. 1, p. Ifti ! PriBdieationU, qua fitmàfm proxelMat, rtte in

eafititram laxans, non jmrvam cœpit ratiombilium piscium maUtUudinem seeum addvcendonm ai Maritmmdtm» — S. Bem., Epist. 6, ad Brun. Col.

Telle ftit rorigine de Fabbaye Notre-Dame-d*Ald-Gainp» en

langue vulgaire AldrVelt ou Campen. Coiiiiiie elle était la p^;^ mière de Tordre de Citeaux au-delà du Rhin » la divine providence déposa dans son sein tant d*élénients de bien et une si

grande force d'expansion, qu'elle projeta au loin do sa surabondance et se vit bientôt entourée de plus de soixante-dix ûlles on petites-filles, qui, de tous les points de l'Allemagne, lui formaient comme une auréole de gloire qui se reflétait jusque sur Hofimond(i).

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