LE BIENHEUREUX CHRÉTIEN
La nomination de Chrétien fut un jour de bonheur pour les moines. Leur abbé était pris au milieu d'eux par une élection canonique. Us reprenaient l'administration de leurs biens , la faculté de nourrir les pauvres et d'exercer d'autres bonnes œuvres que l'avidité des titulaires laïques avaient suspendues. La sérénité qui régnait sur le visage de Chrétien marquait la joie spirituelle de son ame. Son élévation n'enfla point son cœur. 11 se montra aussi humble, revêtu de cette dignité, qu'il l'avait été comme simple moine (2). 11 se distingua seulement par l'affection qu'il portait aux frères. Il s'appliqua à maintenir parmi- eux l'esprit de prière et de mortification qui frappait les peuples de respect et d'admiration, et continua l'œuvre de ses prédécesseurs en se livrant à la prédication pour venir en aide au clergé séculier.
Ce fut alors qu'éclata ce funeste mécontentement entre Louis-le-Débonnaire et ses trois fils , Lothaire , Pépin et Louis. L'évêque d'Auxerre entra dans le parti de ces enfants rebelles. Chrétien demeura attaché au monarque infortuné ; c'est pourquoi il fut chassé de son monastère ; les chartes furent mises au pillage ; la liberté d'élire les abbés fut retirée. Mais bientôt le roi , ayant recouvré ses droits, fit venir Chrétien, le remercia de sa fidélité, et rendit à
(I) CartuI deS.-G., fcuil. 22.
(2; Leb., raém., t. 1, p. 185.
son monastère la liberté d'élection. 11 lui accorda une nouvelle charte, datée de Lucy-la-Ville, la vingt-deuxième année de son règne, indiction treizième, ce qui répond à l'an 835. Dans cette pièce (1) , le monarque le qualifie de vénérable. Il est vrai que c'était un titrtî attaché àsadignité. « Dicudonné. abbé de Saint-Germain, votre prédécesseur, lui dit le roi , nous avait demandé qu'il fût permis aux moines de son monastère d'élire leur abbé, conformément a la règle île saint Benoît; nous nous étions rendu a ses justes prières et nous avions accordé cette permission pour l'amour de Dieu; mais, au milieu des troubles qui ont traversé notre règne , durant lesquels vous nous êtes resté fidèle, cette permission leur l'ut retirée. .Nous obtempérons aujourd'hui à votre demande; nous voulons, nous ordonnons qu'aussitôt qu'un abbé sera décédé , les moines puissent s'assembler pour l'élection de l'un d'entre eux , s il s'en trouve qui soit digne de remplir cette place , qui puisse, par la sagesse de son administration, conserver le règlement de l'Ordre dans toute sa pureté, et llécliir la miséricorde de Dieu par de continuelles prières pour moi, pour mon épouse, mes enfants, la paix et la stabilité du vaste empire qui nous est confié. »
Le roi retint quelque temps Chrétien auprès de sa personne, le mena même a Aix-la-Chapelle, où il souscrivit, en qualité d'abbé de Saint-Germain, un privilège accordé aux religieux de Saint-Kémi de Sens(2). L'évoque Héribalde avait suivi Lotbaire jusqu'en Italie, d où il revint après que ce prince eut fait la paix avec sou père.
A la mort de Louis-le-Débonnaire , la division éclata entre ses trois fils. Ils se livrèrent une sanglante bataille dans les plaines de Fontenoy-en-Puisaye, à six lieuos, au
(!) Cartul. <ta S.-G., feuil. 21. Gntl. chr., t. xn, cul. 371. .2} Coocil. du P. Labbe, an 816.
sud, d'Auxerre. Le combat fut si acharne que cent mille Français, dit-on, restèrent sur la place; car tous les soldats de l'Europe s'y trouvaient sous les armes. La victoire se déclara en faveur de Louis et de Charles, qui avaient formé ensemble une ligue défensive. Lothaire, désespéré, s'enfuit presque seul à Aix-la-Chapelle, puis en Italie.
Cette même année (841), Charles, dit le Chauve, qui avait pris le titre de roi après la mort de son père , passa une partie du carême dans l'abbaye de Saint-Germain, où il s'était arrêté pour implorer le secours de son saint fondateur contre ses frères. Après la bataille de Fontenoy ou Fontenay, comme l'a désignée l'histoire, il revint au monastère avec Louis, et y séjourna encore quelque temps. Ce fut à leur prière qu'eut lieu la première translation du corps de saint Germain(l). Cette cérémonie se fit avec une grande pompe; les évêques voisins, tout le clergé, toute la noblesse des environs s'y rendirent avec un pieux empressement. Une foule de peuple y était aussi accourue, les uns pour obtenir des guérisons, les autres pour voir l'assemblée. L'église était parée avec une grande magnificence ; les deux princes occupaient chacun un trône. L'évèque d'Auxerre , le vénérable ïléribalde , était chargé des cérémonies de ce grand jour. Le sépulcre ayant été ouvert , le corps du saint fut trouvé dans le même état où il était lorsque, quatre cents ans auparavant, on l'apporta d'Italie ; il était si bien conservé qu'on eùl «lit qu'il venait de mourir. Il portait toujours les vêtements somptueux dont on l'avait couvert le jour de sa sépulture. La guérison miraculeuse d'un sourd-muet nommé Hélène, due à ses mérites, vint ajouter à l'éclat de cette cérémonie. Ce fut un dimanche, 28 août 811. qu'eut lieu cette première translation (2).
I , l-o ii.. mon)., t. 2, p. 51.
(2) Ibib., 1. \, p. 100.
Charlcs-le-Chauve ne voulut pas se retirer sans laisser a u monastère des marques de sa munificence royale. « Après avoir assisté, dit-il, à la translation du très-saint corps du bienheureux saint Germain , confesseur du Christ, nous avons voulu , à l'imitation de la Majesté céleste , honorer l'abbaye de son nom par une donation publique de quelques propriétés pour l'entretien des frères qui y servent Dieu. » C'est pourquoi il fait don de trois terres : Lucy(l), Môlay et Montelon, situées dans l'Auxerrois, leTonnerrois et l'Avallonais. « Que personne, ajoute-t-i), ne se permette de changer l'usage de notre donation, ni de rien réclamer aux moines à cette occasion; que tout ce qu'ils recevront ainsi soit employé pour leurs besoins, l'augmentation de leur domaine, et que cela vienne en aide pour le salut de notre ame. » La charte est datée du 5 janvier, la dix-neuvième année de son règne.
Dom Viole dit qu'après le sanglant débat des enfants de Louis-le-Débonnaire , Chrétien se retira dans l'abbaye de Moutiers-Saint-Jean , dont il fut élu abbé, et que c'est de là qu'il fut tiré, vers l'an 860, pour être évôque d'Auxerre. Lebeuf et dom Mabillon ont douté que ce Chrétien fût le même que celui qui fut abbé de Saint-Germain. Le premier place saint Abbon, qui suit, avant Chrétien, car tous deux auraient passé du siège abbatial de Saint-Germain à l'évêché d'Auxerre. Nous suivons ici dom Viole. La chronologie de ces temps reculés est si incertaine , que les plus habiles sont souvent réduits à des conjectures. Quoi qu'il en soit , lorsque l'évêque Chrétien mourut , son corps , ainsi qu'il l'avait demandé , fut inhumé dans l'église de Saint-Germain. On croit que ses ossements sont ceux que Séguier ,
(1) Luciacum Urum , qui doit être Lucy-sur-Cure , Modelagium et Montent Alonem. Urus, mot travesti par les copistes , doit désigner lo nom de la Cure. Cartul. de S.-G., feuil. 25.
l'un de ses successeurs, vit, en 1630, dans un petit tombeau placé près de ceux de saint Alode et de ceux de saint Urse, et qui étaient enveloppés dans une espèce d'étoffe noire. Lorsqu'on peignit les grottes, en 1655, on écrivit son nom au-dessus de cet endroit de la muraille.
En 845, les moines de Saint-Pèrc-de-Chartres , chassés de leur monastère par Hélie, évoque et comte de celle ville, se présentèrent à Saint-Germain pour y recevoir l'hospitalité ; ils furent reçus avec tant de charité qu'ils s'y fixèrent pour toute leur vie.
Nous voici arrivés à l'époque de la féodalité. Les gouvernements des provinces, les duchés , les comtés, les marquisats, qui, jusqu'alors, n'avaient été que de simples commissions, devinrent des fiefs héréditaires et préparèrent à la France une multitude de petits souverains. Cette révolution changea la face des campagnes. D'autres mœurs , d'autres usages durent naturellement surgir de ce nouveau mode de gouvernement. On attribue cet abaissement de la majesté royale à la faiblesse de Charles-le-Chauve. On ne lui tient pas compte de l'esprit d'insubordination qui avait germé parmi les grands sous le règne de son prédécesseur, et qu'il n'était guère possible de comprimer.
SAINT ABRON.
Après le bienheureux Chrétien , la chronique de dom Viole donne pour abbé laïque Charles-le-Chauve lui-même. Parce que le comté d'Auxerre lui échut en 838, on en conclut qu'il dut retenir l'abbaye de Saint-Germain sous son nom, pour jouir de ses revenus, comme il garda celle de Saint-Waast d'Arras, lorsqu'il fut parvenu au trône. Cette preuve ne parait pas assez fondée pour le rangerait nombre des abbés de Saint-Germain. Il est certain que le monarque
conserva toute sa vie une prédilection particulière pour ce monastère. Toutes les fois que les affaires de l'État l'obligeaient à passer par Auxerre, il s'y arrêtait volontiers. Il y passa les fêtes de Noël de l'année 867. C'est durant ce séjour qu'il expédia une charte datée du 27 décembre, par laquelle il accorde à Hugues, abbé de Saint-Martin de Tours, le petit monastère de Chablis, dédié à Saint-Loup(i). C'est autour de cet établissement que s'est formée insensiblement la ville de ce nom. L'a u née suivante, ce prince, étant à Pouill y-sur-Loire , approuva la fondation de l'abbaye de Vézelay (v2) , autre illustration monastique, qui grandit a\ec les siècles, et qui remplit l'Avallonais et le Nivernais du bruit de ses vertus religieuses.
Abbon ou Al bon est qualifié de saint et d'abbé de Saint- Cermain dans son épitaphe, que l'on voit dans les saintes grottes. Les auteurs du livre des évoques ne lui donnent que le titre de simple moine. 11 avait reçu une éducation distinguée : il était savant dans le droit canon et les belleslettres; il s'exprimait avec facilité et ne manquait pas d'éloquence lorsqu'il parlait en public. Ces belles qualités, jointes à une naissance illustre , à une pureté incorruptible , ne tardèrent pas à le faire connaître à la cour. 11 fut envoyé en ambassade, par Charlcs-lc-Chauve , auprès de Lothaire , en 813. Son intégrité , sa droiture, au milieu d'une cour où régnaient la division et la corruption, lui attira des ennemis. Il l'ut disgracié et privé de ses biens. C'est alors que, dégoûté des grandeurs du monde, il vint trouver son frère Héribalde, évéque d' Auxerre; après avoir pris son avis, il entra dans l'abbaye de Saint-Germain comme simple moine. Il ne tarda pas h imiter les modèles de vertu qu'il avait sous les yeux, La prière et la lecture
(I) Leb., lucm., ». 2, p 5N.
{*) Ihid. . .
DE SAINT— G ËRM A IN . <»l
de l'Écriture-Sainte faisaient sa principale occupation. Enlin , il fut élu abbé et se trouva chargé d'une nombreuse communauté qu'il gouverna avec autant de prudence que
<le sagesse. L'évèque son frère étant mort, le roi , comme s il eût voulu réparer l'injustice qu'on lui avait faite en le bannissant de sa cour, recommanda sa nomination au clergé d'Auxcrre, qui l'élut canoniquement. Durant le peu de temps qu'il tint le siège de cette ville, il justifia pleinement le choix qu'on avait fait de sa personne. 11 jeta les fondements d'une pyramide, au couchant de la cathédrale. C'était un clocher ou tour auquel on donnait ce nom. 11 lit présent à cette église d'une croix d'or garnie de pierres précieuses. Il s'occupait de couvrir le grand-autel d'une table d'or pur et de pierres précieuses, lorsque la mort le prévint. On trouva chez lui une grande quantité d'or qu'il avait amassée pour mettre ce dessein à exécution. Lorsque la foi est vive , les sacrifices les plus grands pour la décoration des temples se font avec joie. La seule croix dont il est parlé ici valait une somme considérable. On n'a jamais célébré la fête de saint Abbon ; on l'invoquait seulement dans les Litanies que l'on chantait à l'abbaye. Son épitaphe porte que ce fut un prélat de sainte mémoire (1). Le 8 novembre, on ornait son tombeau , comme ceux îles autres saints ; car c'était un ancien usage , dans l'église de Saint- Germain, de parer, ce jour-là , les tombeaux de tous les saints qui y reposent. w, Vers l'an 850, le clergé de Verdun élut pour évèque un moine de Saint-Germain, nommé Alton. Dans ces temps de ferveur religieuse, on ne croyait pouvoir trouver que dans un monastère des hommes assez ornés de sainteté pour monter sur les sièges épiscopaux. Au dixième siècle, celui de Cantorbéry» en Angleterre , ne devait être occupé que
(I) Sanctœ recordationts.
par un homme qui eut professé la vie monastique ; c'était là , en effet , que I on puisait cette éducation forte dans la foi, ces grands principes de charité, de zèle, de désintéressement, qui rendent éminemment propre aux fonctions pastorales. C'est pourquoi les évoques de ces siècles avaient , presque tous, les vertus qui font les saints.
Abbés laïques jusqu'à Heldric, bn 989, ce qui renferme
UftE PÉRIODE D'ENVIRON CENT QUARANTE-NEUF ANS.