CONRARD
L'abbaye de Saint-Germain, qui semblait sortie des mains des laïques , y retomba presque aussitôt. Dans ces temps d'anarchie, on oubliait la loi pour ne voir que ce qui flattait la cupidité. Les grandes richesses des monastères devenaient pour eux un fléau. Elles tentaient l'avarice des nobles et excitaient continuellement l'ambition des clercs. Si les abbés eussent toujours , à l'exemple de saint Chrysostôme , compté ces biens comme un embarras , et s'ils avaient été aussi réservés que saint Augustin à en acquérir de nouveaux , ils auraient épargné bien des tribulations à leurs monastères.
Conrard l 'aîné (1), oncle maternel de Charles-le-Chauve, comptait parmi ses grands biens le comté de Paris et celui d'Auxerre j il obtint aussi, vers l'an 850, du roi son neveu, l'abbaye de Saint-Germain. Héric, son contemporain, en fait le plus grand éloge, ainsi que d'Adélaïs, sa femme, qui
(1) On l'appelle l'aîné pour le distinguer sans doute de ses frères dont il était le premier né. Quelques généalogistes le qualifient de comte d'Àllorf ou Alforl : c'est le nom que lui donne Moréry. On le nommait aussi le comte Allemand . parce qu'il possédait des terres du côté du Rhin.
fut aussi d'une naissance illustre. Il dit (i) que Conrard était un prince très-célèbre , associé aux rois, occupant à la cour le premier rang et jouissant d'une très-haute considération. Ils avaient, lui et son épouse, une foi \ive et sincère. Quoique élevés dans un siècle d'ignorance et de mœurs grossières, leur religion était éclairée : ils n'usèrent que modérément des biens de ce monde , ils étaient si pieux et si purs l'un et l'autre, qu'il serait difficile déjuger lequel des deux avait le plus de dévotion envers les saints, et de zèle pour le soulagement des pauvres. 11 me sera permis de dire, ajoute Héric , sans blesser personne, que de mon temps , où un si grand nombre de séculiers aspirent après les dignités ecclésiastiques, ce sont les premiers et les seuls que j'ai vus, qui , après avoir pris possession des églises, n'aient pas satisfait leur avarice aux dépens des serviteurs de Dieu. L'usage de voir les biens des monastères entre les mains des laïques avait tellement prévalu , qu'Héric n'élève, à ce sujet, aucune plainte.
Dans ce même temps, le comte Conrard fut attaqué d'une fluxion sur un œil, dont il éprouvait les douleurs les plus vives. Les médecins qui, jusque-là , n'avaient pu lui procurer aucun soulagement, avaient pris jour pour employer le fer et le feu. Le pieux comte passa la nuit dans une grande inquiétude, n'attendant plus aucun secours de l'art; dans cette extrémité, il s'adressa à Dieu et lui demanda, par l'intercession de saint Germain, une guérison qu'il ne pouvait attendre des hommes. 11 vint donc dans l'église du monastère pendant que les moines achevaient matines, et se prosterna devant le tombeau du saint. Cette situation augmente encore sa douleur. Sans perdre courage, il ramasse des herbes répandues sur le pavé et les tient appliquées sur son œil avec la main qu'il retire
11) Lab., bibl., mss. Hcrici de mirac, l. 1., p. 556.
peu après, ne sentant plus de douleur. 11 était guéri. Aussitôt il dépose ses bracelets d'or sur le tombeau et se retire ensuite, pénétré de la plus vive vénération; il forme; le dessein de rebâtir l'église et en fait part à son épouse , «|ui l'encourage dans cette sainte entreprise. On dresse un plan du nouveau bâtiment , les travaux sont poussés avec vigueur et terminés en peu de temps.
iléric nous apprend qu'on envoya des frères jusqu'à Arles et à Marseille, pour se procurer les marbres nécessaires à l'ornement du nouveau sanctuaire. Il ajoute qu'on en rassembla de tous côtés une grande quantité provenant d'édiûces qui tombaient en ruines; quelquefois on les abandonnait aux frères sur leur simple demande, d'autres fois à prix d'argent (1). C'était sans doute des restes des temples païens qui croulaient de toutes parts. Ces précieux matériaux ont disparu depuis , car on ne rencontre rien , dans les saintes grottes, qui atteste le riche butin que les moines avaient fait au détriment des fausses divinités pour parer les autels du vrai Dieu.
On ne peut plus se faire une idée des constructions de Conrard, à moins que la belle église que nous voyons aujourd'hui n aît été bâtie sur les fondations de la sienne. On peut lui attribuer la tour qui reste de l'ancien portail. Tous les connaisseurs, et en particulier l'anglais Hope, dans son histoire de l'architecture , la range parmi les monuments du style lombard ou saxon , qui furent élevés en grand nombre au neuvième, au dixième et au onzième siècles. Durant cette époque , Conrard est le seul homme qui ait pu élever cette tour magnifique , l'un des monuments dont s'honore la ville d'Auxerre. Cet édifice , construit de la base au sommet en pierres de moyen appareil, est destiné à durer aussi longtemps que les pyramides
(1) Unkide mirac, lil». I l, cap.
DE SAINT-GERMAIN. fi.%
d'Egypte. La vue que nous en avons reproduite à la tète de cet ouvrage, en donnera une plus juste idée que toutes les descriptions qu'on pourrait faire. Ainsi, dans l'ancien portail dont il reste des lithographies, la tour du couchant, le portail et même le piguon seraient de sainte Clotilde, la tour du levant viendrait du comte Conrard. Si elle n'est pas son ouvrage, on peut dire que celui qui en est l'auteur a échappé àl' histoire.
Lebeuf , en citant Héric et un passage trouvé dans la bibliothèque de Pétau, publiée par le père Labbe, dit que l'augmentation que Conrard fit à l'église, consiste dans la construction des grottes du côté de l'orient , au-dessus desquelles il éleva un dôme où fut transféré le grand-autel. Ce dôme, au-dessus des cryptes, n'était autre chose qu'un prolongement de l'église de sainte Clotilde. Héric ne trouvant rien dans cette nouvelle construction^ qui fût d'un haut intérêt, a pu n'en pas entretenir ses lecteurs. Les cryptes , au contraire , ouvrage d'un goût nouveau , l'ont tellement frappé d'étonnement, qu'il en parle avec admiration (1). Si Conrard, issu de sang royal, qui était si riche et si généreux, qu'il rendait aux églises les revenus qu'il en percevait , n'avait bâti que les grottes , c'aurait été une dépense peu importante pour un tel personnage. Mais si l'on considère que les cryptes qui occupent tout le dessous du chœur sont appuyées sur les murs mêmes de l'église actuelle, on conviendra que, pour les construire, il a fallu jeter les fondements de l'édifice que nous voyons. Pour exécuter ce projet, le comte aura abattu le rond-point de la basilique de Sainte-Clotilde, et y aura ajouté un prolongement de soixante-deux mètres. Pour se conformer à la pente du sol , il aura établi l'assiette des cryptes deux
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[V, Ipsum ccclcsiam, miro cryplarum operc, a parte Otïmtis, addilo dvcoravil. Lalib., bibl. rass, t. 1, p. Nôl.
mètres et demi plus bas que celle de l'église. Selon le goût du temps, la voûte aura été basse, les piliers rapprochés. L'art encore timide n'osait hasarder ces arceaux qu'on a élevés depuis , qui , appuyés sur de faibles colonnes auxquelles les vastes fenêtres qui les séparent donnent quelque chose de merveilleux, semblent jetés dans les airs. Lorsque la cathédrale d'Auxerre et tant d'autres somptueux édifices curent été élevés au treizième siècle , l'église de Saint- Germain ne se trouvant plus à la hauteur des chefs-d'œuvre du temps , ni en rapport avec la fortune de ses maîtres , ceux-ci voulurent aussi posséder un de ces temples que nos pères ont jugé dignes de la majesté du Dieu qu'ils adoraient. C'est pourquoi sa réédification fut entreprise à grands frais en 1277 , comme on le verra plus loin. Pour conserver les cryptes, on aura bâti la nouvelle église sur les fondements de l'ancienne, peut-être ajouta-tr-on la chapelle de la Vierge ainsi que les chapelles souterraines qui se trouvent au-dessous, car elles paraissent se détacher du plan primitif. Il semble aussi que cette église laisse quelque chose à désirer sur sa largeur; ceci ferait croire qu'on fut lié par les dispositions de celle que bâtit Conrard, car elle n'égale pas la basilique de Pontigny, et encore moins celle de Vézelay , qui appartenaient à des abbayes dont la fortune n'était pas plus considérable que celle de Saint-Germain, et qui, comme elle, n'avaient pas à représenter dans «une grande ville. Cependant l'édifice élevé par Conrard était remarquable pour son siècle ; il répondait au nombre des frères et à l'importance du monastère.
Pour avoir une idée des cryptes de Saint-Germain, où tant de saints sont endormis du sommeil de la paix, qu'on se représente une nef ou bas côté , faisant le tour du sanctuaire comme dans nos cathédrales; c'est cette même nef, plus basse que l'église d'environ deux mètres et demi,
et voûtée à la hauteur de trois mètres quatre-vingts centimètres, qu'on appelle les cryptes ou saintes grottes. Il faut descendre quinze marches pour y arriver. Le terrain, qui est en pente, a permis de pratiquer des fenêtres qui l'éclairent faiblement. Leur longueur est de dix-huit mètres sur quatre de largeur. Si on y ajoute la chapelle de sainte Maiime (1) à l'extrémité, qui a quatorze mètres de profondeur sur sept de largeur , la longueur totale des cryptes est de trente-deux mètres sur treize de largeur au transsept. Au-dessus règne une tribune environnant le sanctuaire , où l'on monte par deux escaliers de neuf marches chacun. Au-dessus de la porte des cryptes, au nord, on lit ces mots de l'Exode : Ne appropies hûc, solve calceamentum de pedibus fuw(2). a Avant d'approcher d'ici, détachez votre chaussure de vos pieds. » Ce sont les paroles que Dieu adressa à Moïse, lorsqu'il lui apparut dans un buisson ardent. Au-dessus de l'autre porte , au sud , on lit cet autre passage de l'Exode : Locus enim in quo stas terra sancta est (3). « La terre sur laquelle vous marchez est sainte. »
Le caractère architectural du monument répond à la date que lui assigne l'histoire. Les voûtes, à plein cintre , retombent sur des pilastres massifs à moulures d'une grande simplicité. Les deux colonnes qui soutiennent les voûtes des passages latéraux sont remarquables par le mélange d'architecture ancienne, où l'on voit une partie du chapiteau ionien.
La chapelle de sainte Maxime paraît être du treizième
(1) C'est dans cette chapelle, placée à l'extrémité orientale, que l'on dit la messe, les dimanches, pendant 1'hiyer, poor les personnes de l'hôpital.
(2) Exode, ch. m, v. 5.
(3) Ibid
08 HISTOIRE DE L ABf AYft
siècle , époque de la reconstruction de l'église. La cryple inférieure, sous le Tocable de saint Clément, est de même date , car on y voit aussi des arcades ogivales , des baies à trilobés, des voûtes pareilles soutenues par de fortes nervures qui s'appuient sur tous les piliers latéraux.
Celle de saint Germain n'a plus sa voûte de lames d'argent, ni son reliquaire si riche d'or et de pierreries. Ses murs nus ont été enduits récemment d une couleur jaune. La voûte, en berceau, retombe sur quatre colonnes monolythes et sans bases , dont les chapiteaux , qui paraissent antérieurs au dixième siècle , sont d'une grande richesse de dessin , comme on peut le voir sur le plan que nous donnons des saintes grottes. Ces colonnes tronquées , cette voûte si simple, annoncent une destruction dont l'histoire ne fait pas mention, peut-être celle des huguenots, qui se seront acharnés sur le lieu le plus vénérable de la basilique. La position des affaires de l'abbaye aura fait ajourner la reconstruction de cette chapelle qui ne put avoir lieu depuis. En résumé , les cryptes sont une église bâtie sous l'église principale ; elle a ses nefs, son sanctuaire et sa chapelle absidale.
Les caveaux de la basilique de Saint-Denis, où l'on voit les tombeaux de nos rois, offrent beaucoup d'analogie avec les cryptes de Saint-Germain. Celles-ci ont dû être exécutées sur ce même plan. L'enfoncement qu'on remarque au centre est dû à quelque révolution, ainsi que nous l'avons fait observer, et ne se trouve pas à Saint-Denis. La chapelle de saint-Germain, qui est sous cet enfoncement, est si irrégulière dans son architecture, qu'on ne ne peut croire que les princes et les rois qui environnaient ce grand saint de tant de vénération , l'aient laissée dans cet état.
En parcourant ces vénérables souterrains, on est frappé du recueillement qui règne dans cet intérieur sombre où
reposent les dépouilles mortelles de tant de saints. On voit, çà et là, des caveaux fermés par des trappes en bois avec de gros anneaux pour les soulever ; au-dedans, à cinq ou six pieds de profondeur , on remarque des sarcophages
on pierre où sont renfermées les précieuses dépouilles des saints. Ce sont des évêques d'Auxerre, des abbés de Saint- Germain. On voit sur la muraille leurs portraits peints à fresque avec la crosse et la mitre en tète. Leurfront paisible et radieux fait pressentir le bonheur dont ils jouissent dans une meilleure vie. Les tableaux sévères de ces hommes qui furent plus grands que le monde, semblent se montrer là pour faire la censure des dérèglements du siècle. Ces fresques, aujourd'hui détériorées, furent peintes en 1G55, par Henri de Roquemont, religieux du monastère , sous la direction du prieur dom Coquelin.
On voit encore dans les saintes grottes quelques sculptures, des tombeaux de toutes formes, des inscriptions. Au fond de la belle et majestueuse chapelle de sainte Maxime, on remarque le rétable de l'autel à colonnes torses, des vitraux peints (t). Celle de saint Germain occupe le centre de ces richesses de la foi. La statue du saint évèque , revêtu de ses ornements pontificaux , forme le rétable de l'autel. On voit encore son tombeau en pierre et la fosse profonde où il reposa longtemps. Nous aurons souvent occasion de revenir sur cette intéressante partie de l'église.
L'étendue des cryptes montre que leur fondateur espérait que, dans la suite des siècles, un grand nombre de serviteurs de Dieu viendraient dormir près de leurs prédécesseurs. Dieu en a disposé autrement, inclinonsnous.
(1) Ces vitraux, de date récente, sont dus à M. Boutrais, chapelain de l'hôpital.
Ces cryptes ou saintes grottes, comme on les a toujours appelées, étant destinées à recueillir les corps saints places en différents endroits de l'église , marquent la décadence de la foi envers les reliques. Jusque-là, loin de les dérober à la vue, on les exposait sur le pavé des églises pour donner aux fidèles la faculté de venir les honorer. Grégoire de Tours , qui vivait au sixième siècle , rapporte qu'alors on voyait çà et là des tombeaux près desquels on allait prier. 11 est probable que plusieurs des successeurs de saint Germain ont été inhumés dans la cathédrale ou dans d'autres églises, et qu'ils ont été portés plus tard dans celle de l'abbaye. Ceux qui ont écrit , dans la suite , l'histoire des évêques d'Auxerre , en voyant leurs tombeaux à Saint- Germain, ont cru qu'ils y avaient été déposés immédiatement après leur mort. Les épitaphes, presque toutes d'une rédaction uniforme, ont été composées ou retouchées par le même auteur, qui pourrait être Héric, mort vers l'an 880.
La foi aux reliques des saints créa, au cinquième siècle, les cercueils en pierre dans lesquels les ossements pouvaient se conserver autant que le monde. Ces tombes, d'abord en usage pour les fidèles qui mouraient en odeur de sainteté, passèrent tellement en coutume , qu'au septième siècle l'usage en était général.
A cette époque, le culte des reliques était peut-être poussé à l'excès. On faisait cent lieues pour aller prier au tombeau d'un saint, comme si les saints ne pouvaient pas être invoqués partout. Des imposteurs abusaient de la bonne foi des peuples , présentaient de fausses reliques pour attirer les offrandes, et inventaient des légendes. Les attentats d'une piété peu éclairée pour enlever les corps saints, obligeaient à prendre des mesures de sûreté; c'est pourquoi les reliques les plus vénérées étaient déposées sous des portes de fer. Des gardiens préposés à leur con-
servation veillaient auprès le jour et la nuit, et y entretenaient une ou plusieurs lampes continuellement allumées. Héric rapporte que, de son temps , l'église de Saint-Germain avait aussi des moines pour gardiens , et que sept lampes y brûlaient le jour et la nuit ; il veut que I on soit très-sévère envers ces gardiens, afin qu'ils ne s'abandonnent pas au sommeil et qu'ils ne laissent pas s'éteindre ces lampes. Pour montrer combien les saints voulaient qu'on apportât de soin à la garde de leurs reliques vénérées , il ajoute que plusieurs fois des gardiens endormis s'étaient senti éveiller miraculeusement ( 1 ). On enchâssait les reliques dans l'or et l'argent. Les fidèles en gardaient dans leurs maisons ou en portaient sur eux-mêmes, comme saint Germain le faisait toujours. Ce culte envers les amis de Dieu était bien propre à porter les hommes à la vertu ; il leur rappelait qu'un bonheur pareil à celui des saints qu'ils vénéraient, leur était réservé s'ils imitaient leurs exemples.
Conrad , toujours occupé à faire du bien aux moines , et surtout à ceux dont il avait le gouvernement , détacha quatre terres de la mense abbatiale et les unit à celle des moines. Il y ajouta encore l'abbaye de Moutiers-en-Puisaye et obtint du roi Charles-le-Chauve une charte qui déclarait que ce monastère ne serait jamais séparé de celui de Saint-Germain. On ignore le lieu de la sépulture de cet homme, digne d'une éternelle mémoire pour ses vertus, son humilité, ses grandes aumônes et son tendre attachement envers l'Eglise. Dom Viole pense qu'il mourut en 866(2).
(I) Ldbb., bibl. mss., t. 1, p. 545.
(4) Leb., mém., I. 2, p. 35.
72 HISTOIRE Dl L ABBÀYE