‹ Histoire de l'abbaye de Saint-Germain d'Auxerre, Ordre de Saint Benoît et de la Congrégation de Saint MaurChapitre 23 sur 69 · RAOUL OU RODOLPHE · texte numérisé non relu

RAOUL OU RODOLPHE

Dom Viole conjecture que Raoul, qui fut duc de Bourgogne, comte d'Auxerre et enfin roi de France, a été abbé séculier de Saint-Germain , l'ayant hérité de son père , Richard-le-Justicier. Sa femme, Emme ou Emime, donna à un de ses protégés la terre de Quincy, dépendante de la mense conventuelle des religieux : ce qu'elle n'eût pu faire si son mari n'avait pas été abbé de ce monastère. On pense aussi que cette princesse avait des droits sur l'abbaye, comme petite-nièce de Hugues-l'Abbé. Elle se trouva atta-

(1) Dom Viole, vie de saint Germain.

(2) Leb., mém., t. 1, p. 230 et 231.

quée dans ce même temps d une infirmité grave, et crut voir la main de Dieu s'appesantir sur elle-même, parce qu'elle avait enlevé la terre de Quincy. Elle se recommanda donc à saint Germain et promit de la restituer s'il lui obtenait sa guérisotf ; ce qu'elle fit aussitôt que sa prière eût été exaucée. Comme on ne trouve point à cette époque de confirmations de biens de la part du prince, on en conclut que l'abbé lui-même , étant à la tête des affaires de l'Etat, son nom en imposait assez à la mauvaise foi, sans qu'il fût besoin d'autre titre.

Raoul mourut à Auxerre, le 15 janvier 936. Son corps fut transporté à Sainte-Colombe, pour être inhumé auprès de celui de Richard, son père (1).

Le monastère de Saint-Germain ne pouvait suffire à enrichir ses abbés séculiers et à pourvoir à l'entretien des moines. Gaudry, évêque d' Auxerre, qui l'avait gouverné, ne cessa de porter à ces derniers une affection toute particulière; non-seulement il leur envoyait des provisions, mais encore il se transportait parmi eux, leur faisait des exhortations pour les porter à l'observance de la règle. Il les engageait aussi à s'occuper du travail des mains pendant les intervalles qui séparaient les exercices religieux. L'oisiveté étant la mère de tous les vices, il voulait qu'ils ne fussent jamais sans quelque occupation.

Parmi les présents que ce pieux évêque fit à l'église de Saint-Germain , on remarque une table d'argent , pour orner l'autel de saint Jean-Baptiste , placé à l'entrée et proche de la plus vieille et de la plus petite des deux tours. 11 y ajouta une couronne d'argent que l'on supendit devant l'autel de saint Germain. Etant mort le 24 avril 933, il fut

(1) Viole, mss, t. 2, p. 880. Le présideut iléuault lo fait mourir à A allia.

inhumé devant celui de saint Jean-Baptiste, qu'il avait si richement orné (1).

HUGUES-LE-GRÀND.

Cet homme déjà si riche, qgi possède des provinces entières , qui met à contribution la sueur des peuples , qui vient de recueillir la succession de son beau-frère Raoul, veut aussi dépenser le revenu du patrimoine monastique, les dons des fidèles , la fortune des pauvres. Quelle figure va faire ce prince du siècle au milieu des paisibles religieux de Saint-Germain?

L'histoire a conservé le souvenir des faveurs et des exemptions extraordinaires qu'il obtint pour son monastère. Les évêques d'Auxerre n'avaient pas cessé de réclamer contre les prétentions des abbés laïques, qui repoussaient leur juridiction, et qui s'attribuaient tant de droits sur le temporel du monastère. Hugues-le-Grand, à l'aide du crédit sans borne dont il jouissait à la cour, obtint du roi Louisd'Outre-Mer, une confirmation des biens et des privilèges de l'abbaye, auxquels il fit ajouter quatre clauses : l°qu'aucun évêque ou autre personne déléguée par lui ne pourrait rendre de jugement contre le monastère; 2° que les biens des religieux et leurs serfs seraient exempts de toute espèce d'impôts; 3° que l'abbé ne pourrait détourner les revenus de la maison , ni rien exiger des moines; 4° qu'il ne pourrait aucunement disposer des offrandes qui leur seraient

(1) En 1716, comme on s'occupait de démolir la chapelle de saint Jean-Baptiste , on flt une fouille pour chercher le corps de l'évéque Gaudry et lui donner une sépulture plus honorable. On trouva un vaste tombeau construit en briques simples et sans inscription, mais on crut qu'il n'appartenait pas à cet évéque, qu'il avait été transporté ailleurs lorsqu'on bâtit le portique et que l'on réédifia la chapelle de saint Michel et celle de saint Jean-Baptiste. Leb., méin., 1. 1, p. 217.

faites par ceux qui entreraient en religion , mais qu'elles leur appartiendraient totalement ; enfin que les évèques d'Aiixerre n'auraient à l'avenir aucun droit sur le gouvernement de l'abbaye, et que, si l'un d'eux s'avisait de la demander au roi de France ou s'il la faisait demander pour lui par les moines de cette maison, non-seulement elle lui serait refusée, mais qu'en outre il serait condamné à une amende de cent livres d'or, laquelle serait partagée entre la chambre du roi et les moines. Le titre, passé à Auxerre, est du 26 juillet 936 (I). Cette exemption fut dans la suite le palladium des religieux, toutes les fois que les évèques d' Auxerre voulurent entreprendre quelque chose contre leurs immunités. Tous les monastères, toutes les corporations avaient leurs franchises qu'ils tenaient des papes ou des princes laïques, qui donnaient souvent des exemptions contraires aux canons. Plus tard, lorsque les maisons religieuses se multiplièrent, les abbés mettaient pour première clause, en les fondant, que l'évèque du lieu ne pourrait déroger en rien à leur règle ni attenter à leurs propriétés, caries prélats qui disposaient du temporel des monastères de leur diocèse, pouvaient les appauvrir tout-à-coup. Alors intervenaient les bulles des papes, qui rendaient inviolable tout ce qui leur appartenait.

Après la mort de Raoul , Hugues-le-Grand , son beaufrère, eut, touchant la succession au duché de Bourgogne, un grand démêlé avec Hugues-le-Noir , aussi son beaufrère. Louis-d'Outre-Mer les mit d'accord, en leur faisant partager cette province : Hugues-le-Noir eut, dans son lot, le comté d' Auxerre, et avec lui l'abbaye de Saint-Germain comme une annexe qui semblait en être inséparable, ainsi que du duché de Bourgogne.

Hugues-le-Grand mourut honoré des éloges de toute la

(I) Carlul. de S.-G., feuil. 35. Gall. chr., t. xn, col. 376.

France qui perdait en lui un homme distingué. On a dit qu'il régna vingt ans sans être roi. 11 fut surnommé le Blanc à cause de son teint, le Grand à cause de sa taille, le Prince à cause de son pouvoir, et l'Abbé à cause des monastères qu'il possédait. Il mourut à Dourdan (1) un dimanche, seizième de juin de l'année 956, et fut enterré à Saint-Denis.

Page 1