RICHARD
H a été surnommé le Justicier à cause de sa rare intégrité. 11 était duc de Bourgogne , comte d'Autun et d'Auxerre , abbé de plusieurs monastères, parmi lesquels se trouvaient celui de Sainte-Colombe et celui de Saint-Germain d'Auxerre, auquel il donna la terre d'irancy, qui renfermait cinq métairies : il la détacha de la mense abbatiale pour l'ajouter à celle des moines, ce qui lui concilia leur affection. Le roi Gharles-le-Simple approuva cette donation par une charte datée de Troyes, le 22 avril de l'an 900, dans laquelle Richard a le titre de comte d'Auxerre et d'abbé de Saint-Germain (1). Le monarque, après avoir dit que ce monastère est un lieu très-sacré , ajoute : « Nous voulons que les moines ne soient jamais troublés dans la jouissance de ses biens. Ils trouveront toujours en nous appui et protection , en reconnaissance de ce qu'ils ne cesseront de prier Dieu pour notre conservation , pour le salut de l'Etat et pour celui de l'abbé Richard, notre fidèle serviteur. » Le prince signa cette charte et y apposa le sceau de ses armes.
C'est tout ce que l'on sait de Richard, qui mourut à
(1) Leb., mém., t. 2, pr. p. 6; Car lui. de S.-G., feuil. 26.
Auxerrc, le 1er septembre 921. Il fut enterré dans l'église de Sainte-Colombe, près de Sens. Son amour pour la justice, qui l'avait porté à grossir la mense des moines» ne put l'obliger à se démettre de l'abbaye, tant les hommes tiennent à leurs intérêts temporels. Comme son esprit droit sentait l'inconvenance de cette possession, il crut apaiser les remords de sa conscience en mettant à la tête du monastère le moine Waldric, homme d une grande sainteté, auquel il donna le titre d abbé , sans pour cela renoncer à ses droits temporels.
Il fut témoin de la déposition du corps de l'évêque saint Betton, dans les cryptes de l'église. Son tombeau est devant la chapelle de saint Martin avec une épitaphe en caractères gothiques (\).
WALDRIC.
Issu d'une famille noble de l'Auxerrois, Waldric, Gua!dric ou Caudry, fut voué, par ses parents, à Dieu et à saint Germain; c'est pourquoi il fut conduit dès sa plus tendre enfance dans le monastère de ce nom, où il fut élevé avec soin dans la piété et dans la connaissance des lettres (2), Il répondit aux soins de ses maîtres; son humilité, son obéissance le rendaient le modèle des religieux de son âge. Il priait avec assiduité , mortifiait son corps et montrait un grand amour pour les pauvres, vertu dont il avait trouvé de grands exemples dans sa famille. Le duc Richard , qui aimait sincèrement la religion et qui affectionnait Waldric, à cause de sa haute naissance, lui confia la direction du monastère avec le titre d'abbé. On lui donne aussi celui d'archimandrite. Il montra , dans cette charge , tant de
(I) Lcb., mém., I. 1, p. 212.
,2) Lab., bibl. mss, t. î. p. 442.
prudence et de sagesse, qu'il passait pour l'homme le plus éminent et le plus vénérable du diocèse. L'évêque d'Auxerre étant mort en 918, on l'élut d'une voix unanime pour monter sur le siège de cette ville. Ses historiens racontent de lui des traits admirables de charité. Son cœur, naturellement tendre et généreux , lui faisait aimer les pauvres dans la personne desquels il révérait Jésus-Christ même. Tous les jours , après la messe , une foule d'indigents s'assemblaient devant la maison épiscopale, il leur distribuait lui-même un pain ou un demi-pain , selon l'âge, et un bon verre devin (1). Des clercs chantaient des psaumes autour de lui pendant cette distribution. En carême, il ajoutait de l'argent, et le jeudi saint il donnait des vêtements. Saint Betton, son prédécesseur sur le siège d'Auxerre, faisait asseoir douze pauvres à une table placée à côté de la sienne. Il leur distribuait le premier mets qu'on servait devant lui et y ajoutait un second plat. Pendant le repas, on faisait une lecture (2). Les évêques, les abbés, les grands mêmes, en qui reposait l'esprit de Dieu, se distinguaient par un amour extrême envers les pauvres. Une bonne œuvre de l'époque était de les nourrir; iJs étaient alors en grand nombre , parce que le peuple en général était malheureux. Outre le soin particulier que le clergé prenait d'eux, on voyait de simples fidèles sacrifier tous leurs biens pour venir à leur secours. 11 était rare qu'on les oubliât sur les testaments. 11 semble que la Providence, qui veille à tout, avait bâti pour eux des monastères où ils étaient nourris, habillés, et toujours accueillis avec une cordiale amitié. On voyait là cette lutte admirable de la charité chrétienne : le pauvre remerciait le religieux qui lui donnait du pain , et le religieux, à son
(I) Cum oplimo calice vint. Lab., bibl. nus, t. I, p. 444. (3) Leb., mém., t. 1, p. 21t.
Digiti
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tour, remerciait le pauvre de ce qu'il lui fournissait un moyen de gagner le ciel. On ne savait lequel des deux se retirait le plus satisfait.
C'est vers ce temps-là, c'est-à-dire environ l'an 913, que le corps de saint Martin fut reporté à Tours , après avoir demeuré trente -un ans tant à Chablis qu'à Auxerre. L'histoire de cette translation, qu'on peut liro dans André Duchêne, est attribuée à saint Odon, abbé de Clunyj mais elle est mêlée de tant d'anachronismes , on y voit si peu de critique et tant d'événements surnaturels, qu'on doute que saint Odon, homme instruit, en soit l'auteur. On croit qu'elle a été écrite à Cluny , par un moine qui ne connaissait ni Auxerre, ni son histoire, car il cite parmi les évêques de ce siège des prélats dont le nom ne se retrouve nulle part. L'auteur a cru ajouter de l'intérêt à son récit en y mêlant du merveilleux, comme s'il eût voulu en faire une épopée homérique. Toutefois on peut croire que les faits qui y sont rapportés étaient reçus comme vrais , dans le temps où ils ont été écrits. On peut aussi les regarder comme une vive peinture des mœurs , des croyances et des institutions de ce temps-là. On y voit que la présence des reliques de saint Martin à Auxerre faisait une sensation extraordinaire -, que les malades , qui désiraient obtenir des guérisons, passaient la nuit en prières devant son tombeau, que pendant ce temps le clergé et le peuple priaient et chantaient les louanges ou l'office du saint.
Quoique la légende attribuée à saint Odon soit tombée dans le domaine de l'histoire, nous n'en rapporterons que quelques traits , à cause du peu de confiance qu'elle mérite; en voici un passage: « Les habitants de Tours se rendent à Auxerre avec leur inappréciable trésor. L'évêque et la ville, instruits du bruit de leur arrivée, se précipitent en foule à leur rencontre, pour recevoir de tels hôtes avec
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les honneurs qu'ils méritent, et déposent le corps du grand saint Martin dans l'église de Saint-Germain , à coté du cercueil du grand saint Germain lui-même. Là d'innombrables miracles éclatent par la vertu du bienheureux Martin. Les aveugles voient, les boiteux marchent, les fiévreux guérissent , les étiques deviennent saufs , les lépreux se purifient, les paralytiques reprennent l'usage de leurs membres. La rumeur publique, qui ne laisse jamais rien secret, répand dans tout le pays les merveilles de tant de guérisons, et l'on voit arriver à Auxerre une telle multitude de malades, que s'il faut compter ce qui est innombrable, on peut dire que la population de la ville ressemble à une armée, au point que ses murs, ne suffisant point à la contenir , elle se répand dans les villages voisins pour y trouver un asile. » On peut conclure de ce passage qu'il y eut à Auxerre une grande affluence de pèlerins durant le temps que les reliques de saint Martin y reposèrent, et que les miracles, accordés à la foi des fidèles, étaient aussi nombreux qu'extraordinaires. Un pareil concours eut lieu au treizième siècle , au tombeau de sainte Magdcleine , à Vézelay, et à celui de saint Edme, à Pontigny. Le peuple, qui était serf, travaillait peu ; sa foi naïve et confiante lui faisait faire de longs voyages pour aller au tombeau d'un saint demander une guérison.
La légende concernant les reliques de saint Martin, ajoute des faits qui passent toute croyance, comme les miracles que saint Germain refuse de faire par courtoisie pour son hôte vénérable, auquel il en laisse l'honneur. L'imagination populaire a entouré celte translation d'événements bien plus merveilleux encore , c'est la chasse de saint Germain, qu'on a portée pour reconduire celle de saint Martin, et qu'on ne peut rapporter à Auxerre, parce qu'on n'a pas été assez loin, ou bien c'est celte même châsse que l'on voit marcher en l'air, sans nulle assistance
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humaine pour accompagner le saint évoque jusqu'aux limites du diocèse (1).
Il est vrai que nous sommes aux temps de la plus grossière ignorance et des plus épaisses ténèbres du moyen-âge. Les sciences et les arts sommeillent. On ne trouve plus que les travaux de quelques cénobites ornant les missels de belles vignettes , ou transcrivant quelques ouvrages de l'antiquité dans la paix et l'obscurité du cloître. C'est pourquoi, à l'époque où nous sommes arrivés, on connaît à peine le passage des abbés au gouvernement du monastère. L'histoire marche la plupart du temps à l'aide de conjectures. L'Église d'Auxerre n'avait cependant pas abandonné sa mission civilisatrice, elle avait toujours des écoles; Jean, qui fut élevé à la dignité épiscopale au dixième siècle , avait été écoiâtre de cette ville. Il fit même présent au monastère de Saint-Germain de livres bien conditionnés (2). Nous venons de voir que l'abbé Waldrîc y fut élevé dans la connaissance des belles-lettres.