OTHON
Il était le deuxième fils de Hugues-le-Grand et frère de (î) Gall. chr , t. 7, col. 376.
(4) Jbid , t. 7, col. 49. Dom Viole rapporte son élection à l'an 946.
(3) Dom Viole, rass, I. 2, p. 887.
(4) Courtépée, t. 1, p. 123.
Digiti;
Hugues Capet , roi de France. 11 épousa la fille aînée de Gislebert , nommée Leudegarde. Celui-ci n'ayant point laissé d'enfants mâles, Othon eut la Bourgogne ainsi que les abbayes qui s'y trouvaient, comme c'était l'usage parmi les princes de sa famille, au rapport d'Aïmoin. H mourut encore jeune et sans postérité, en 963, selon la chronique de Saint-Bénigne de Dijon. Il était pieux, appliqué à l'accomplissement des devoirs de la religion. Il avait surtout une dévotion particulière pour saint Germain, c'est pourquoi il demanda, en mourant, d'être enterré dans l'abbaye qui portait son nom.
Les moines virent encore, en 962, un frère sortir de leurs rangs, pour monter sur le siège épiscopal d'Auxerrc. C'était Richard, d'une vertu éprouvée par un long séjour dans le cloitre , et d'une famille noble. Il mourut au bout de neuf ans d'épiscopat, et fut enterré à Saint-Germain. La noblesse , dans ces siècles d'esclavage, jouissait de la plus haute considération; l'esclave ou roturier était si peu estimé qu'il semblait inoui qu'il fût parvenu aux charges publiques. Le noble portait l'épée, disposait du sol et de ceux qui le cultivaient à son profit. On croyait même généralement que le ciel lui départissait des qualités qu'il refusait au reste des hommes. La religion rétablissait l'ordre en ouvrant les portes de ses monastères à tous les fidèles indistinctement; en prêchant, dans ses chaires, que tous les hommes sont frères, et qu'ils doivent s'aimer et se faire du bien les uns aux autres.
HENRl-LE-GRAND.
Ce troisième et dernier fils de Hugues-le-Grand prit possession de la Bourgogne immédiatement après la mort de son frère Othon, décédé sans enfants.
Après environ cent-cinquante ans de tribulations, les anciens monastères, dont les richesses avaient fait le malheur, en les livrant entre les mains des laïques , sortent enfin de l'esclavage. Le temps de la grossière ignorance se dissipe, la foi reprend ses droits sur les cœurs. On sent toute l'inconvenance d'un abbé séculier qui vient, avec sa suite, troubler le repos des serviteurs de Dieu et dissiper, en prodigalités, les dons des fidèles. Ce scandale , contre lequel les gens de biens n'avaient pas cessé de réclamer , va avoir un terme. Hugues Capet, qui cherchait à signaler son avènement au trône par quelque action d'éclat, remit aux moines la liberté d'élection, selon les anciens canons, dans tous les monastères qu'il possédait. Ces largesses eurent un profond retentissement. Tous les grands du royaume imitèrent son exemple: alors les moines recouvrèrent, avec leurs anciens droits, des richesses immenses. Cette libéralité valut au roi et aux grands les suffrages des moines et du clergé tout entier.
Le duc Henri, dont l'histoire loue la piété et l'amour pour le bien , n'avait pas attendu l'exemple de son frère. Il eût voulu posséder tous les monastères de France pour les affranchir en un seul jour. La chronique de Saint- Bénigne dit qu'il était réglé dans ses mœurs, qu'il excellait en douceur, qu'il honorait l'Église et ses ministres. Guy de Munois, dans son livre des gestes des abbés de Saint-Germain, l'appelle le juge et le protecteur des veuves, le père des orphelins, l'œil des aveugles, le pied des boiteux. Nonseulement il se défit avec joie de l'abbaye de Saint-Germain, mais encore il voulut y rétablir l'observance régulière. Pour atteindre ce but , il jeta les yeux sur saint Mayeul , abbé de Cluny , l'homme le plus saint et le plus capable qu'il connût. Il le supplia de se rendre à Saint-Germain , pour y rétablir la discipline que le passage de tant d'abbés séculiers n'avait que trop affaiblie. Le saint, qui brûlait de
procurer la gloire de Dieu, accepta la proposition du duc. Son arrivée réjouit les moines , qui se répandirent en actions de grâces au pied des autels.
SAINT MAYEUL.
Ce grand homme, qui devait illustrer la vie monastique, naquit à Avignon , vers l'an 906 , d une famille noble et riche qui avait fait des dons considérables à l'abbaye de Cluny. Ayant perdu son père et sa mère encore jeune, il se retira à Mâcon chez un seigneur de ses parents. L'évcquc de cette ville l'agrégea à son clergé et le fit chanoine. Quelque temps après , le jeune Mayeul se rendit à Lyon pour y étudier la philosophie : les progrès qu'il fit dans celte science lui attirèrent l'admiration de ses maîtres. Bientôt le peuple et le clergé de Besançon réunirent leurs suffrages en sa faveur pour en faire leur archevêque. En ayant été informé , il prit la fuite et se retira à Cluny , ou il fit profession vers l'an 942. L'abbé de ce monastère , voulant se donner un successeur de son vivant, le fit nommer en sa place. Le saint montra dans cette fonction tant de sagesse, qu'il acquit l'estime et le respect non-seulement des moines et du clergé , mais encore de tous les grands personnages de son siècle avec lesquels il fut en correspondance et en relation intimes. L'empereur Othon-le-Grand lui donna l'inspection générale de tous les monastères de ses Etats. Cet homme extraordinaire, que la divine Providence semblait avoir suscité pour réformer les anciennes maisons religieuses, fut appelé de tous les côtés à la fois. Pour satisfaire l'empressement que les moines témoignaient de le voir et de l'entendre , il passait d'une abbaye dans une autre. Partout il était accueilli avec respect, écouté comme un envoyé du ciel. Les grands renonçaient, de
toutes parts, aux abbayes qu'ils possédaient ; les moines devenus libres voulaient se retremper dans les devoirs de leur saint état. Au milieu de ce mouvement général vers le bien , saint Mayeul fut appelé successivement à Saint- Germain d'Àuxcrre , à Saint-Michel de Tonnerre , à Moutiers-Saint-Jean, à Saint-Pierre de Molosmes, à Saint- Vivant, à Bèze et en bien d'autres endroits , tant en France qu'en Italie. Tous ces monastères l'ont placé au rang de leurs abbés et lui-même prenait volontiers ce titre dans chacun d'eux, pour inspirer plus de confiance aux moines. Il trouva les esprits si bien disposés, et Dieu bénit tellement son apostolat , que la règle de saint Benoit fut remise en vigueur dans tous les établissements où il s'arrêta. Comme l'ambition et le prosélytisme n'entraient pour rien dans les démarches de ce saint homme, il laissa les monastères dans leur indépendance et ne prétendit nullement les assujettir à celui de Cluny, dont il était abbé. Cependant nous verrons plus tard cette illustre abbaye, dans l'enivrement de sa prospérité, prétendre à un droit de suprématie sur toutes celles où saint Mayeul avait établi la réforme.
Guy de Munois, dans sa chronique des abbés de Saint- Germain, élève bien haut la vertu de cet homme de Dieu. Ses discours avaient tant d'onction , son cœur paraissait si pénétré de ce qu'il prêchait, que les plus indifférents ne pouvaient résister à son éloquence entraînante. Dans le gouvernement intérieur du monastère, il était si doux, si humble ; il prévenait les frères de tant de marques de bonté , qu'il leur était impossible de ne pas aimer un homme qui voulait si ardemment leur perfection.
Mayeul arriva, à Saint-Germain, entouré de cette réputation de vertu et de sainteté qui donne tant d'empire sur l'esprit des hommes. 11 était accompagné d'Heldric , son disciple. Ses exemples et ses exhortations furent si puissants , que la règle, qui venait d'éprouver des atteintes
to
graves sous les titulaires laïques, reprit toute sa vigueur.
L'administration des abbés séculiers fut comme une longue persécution durant laquelle les plus sublimes vertus brillèrent parmi les moines : ils fournirent une carrière remplie de sacrifices et de dévouement. La pauvreté , le délaissement de la Providence, la patience dans les tribulations étaient leurs vertus ordinaires; ajoutons tant d'occasions d'exercer la ebarité envers une population appauvrie par les malbeurs publics et abrutie par l'ignorance et l'esclavage. Si parfois la discipline éprouve des atteintes parmi eux, l'oppression sous laquelle ils gémissent semble les justifier aux yeux des peuples. La première fois que les annales du monastère parlent de relâchement, c'est lorsque saint Mayeul y entra pour y établir une réforme. Sous ce grand maître de la vie spirituelle, les moines eurent bientôt reconquis la vénération publique. On ignore à quelle époque il vint à Saint-Germain et le temps qu'il y demeura ; on sait seulement que ce fut entre l'an 972 et l'an 989. Lorsqu'il jugea que sa présence n'y était plus nécessaire, il passa dans d'autres maisons, laissant pour abbé Hcldric, son digne élève, l'imitateur de ses vertus et de son zèle. Saint Mayeul était au prieuré de Souvignyen-Bourbonnais, lorsqu'il tomba malade. Une si belle vie devait être couronnée par une fin digne d'admiration. Les moines de ce monastère ont vu tout ce qu'il y avait de calme et de sérénité, d'espérance et de foi cbez cet homme de bien qui allait recevoir la récompense de ses travaux. Il rendit l'esprit le onzième de mai de l'année 994, jour auquel on célèbre sa mémoire (1).
Saint Odilon, abbé de Cluny, son contemporain, parle de cet homme de Dieu avec autant d'emphase qu'il en avait mis à rapporter la translation des reliques de saint Martin.
(I) Dom Viole, mss., t. 2, p. 8<Ki.
« Mayeul, dit-il, fut cher à Dieu et aux hommes. Une foule innombrable de catholiques, les plus honorables prêtres, les moines les plus pieux, les vénérables abbés, le respectaient comme leur très-saint père ; les savants et saints évèques le traitaient comme un frère chéri; les empereurs, les impératrices, les rois et les princes du monde l'appelaient leur seigneur et leur maître. Honoré de tous les pontifes du siège apostolique, il était vraiment , dans ce temps-là, le prince de la religion monastique. L'illustre César, Othon-le-Grand, l'aimait de tout son cœur. La femme de l'empereur, l'auguste et sainte impératrice Adélaïde, aussi sincère dans sa charité qu'admirable dans sa piété, lui portait la plus tendre affection. Il n'était pas moins cordialement chéri par l'empereur Othon, l^ur fils, par Conrad, noble et pacifique frère de l'impératrice, et par Mathilde, sa glorieuse épouse; et plus tous ces éminents personnages voyaient Mayeul , plus ils s'attachaient à lui. Que dirai-je du très-noble Henri , duc de Bourgogne, de Lambert, homme très-illustre et très-noble comte; de Guillaume, de Richard, très-braves ducs d'Aquitaine et de Normandie; des princes et des marquis italiens...? Le bienheureux Mayeul, par la grâce du Seigneur, a tellement été glorifié et exalté en présence des rois et des princes , en . face de tout le peuple, que nous pouvons sans doute dire de lui ce que Y Ecclésiastique dit du grand serviteur de Dieu Moïse : Dieu l'a glorifié à la face des rois et lui a communiqué sa gloire. Aprè3 sa mort, le roi Hugues Capet honora de sa présence ses funérailles et son tombeau, où de nombreux miracles ne tardèrent pas à éclater. »
Le duc Henri , en affranchissant le monastère de Saint- Germaiii, n'avait pas, comme d'autres seigneurs, cédé à l'impulsion de son siècle : il avait suivi le mouvement de son cœur, car il avait consacré son existence au bonheur des autres. Il s'était voué uniquement à la bienfaisance. Il
134 HISTOIRE DE LABBÀTE
allait au-devant dos besoins dos malheureux, accueillant toujours la prière du pauvre. L'abbaye de Saint-Germain
reçut continuellement des marques de sa munificence : il l'affranchit des droits de sauve-garde et de maréchaussée, qui pesaient sur elle depuis plus d'un siècle. La charte étend cette exemption sur les terres d'Héry, du Mont- Saint-Sulpice, de Chiehy, d'Ormoy, d'Hautcrive, de Néron, de Villicrs-Vincux , de Rleigny, d'Irancy , de Diges, de Rcqucneux, de Berna y, de Molay et d'Aucep. Perrigny fut seulement déchargé de la sauve-garde. Les bons moines avaient imploré la protection des ducs de Rourgognc i>our défendre leurs propriétés contre les envahissements des seigneurs du pa>s. C'était, pour eux , une occasion de se montrer grands et généreux. Le contraire arriva; car quoique plusieurs de ces princes eussent été abbés titulaires du monastère, nous avons vu que le passage de leurs troupes et leurs réquisitions lui avaient été très-onéreux; c'est pourquoi l'affranchissement, par le duc Henri, de ces charges auxquelles Landry, comte d'Auxcrre, donna son consentement, fut pour les moines une ère nouvelle de repos et de bonheur.
Pour leur assurer une liberté pleine et entière dans l'élection des abbés, le môme duc fit délivrer une charte par Hugues Capet, son frère, en date du il octobre 995, dans laquelle il est dit que les moines de Saint-Germain jouiront, à perj>étuité , de la liberté d élire leurs abbés, conformément à la règle de saint Renoit, avec défense à quelque prince que ce soit de demander leur abbaye aux rois pour la posséder, comme cela avait déjà eu lieu. Pour assurer son indépendance, il la mit sous la protection immédiate du Saint-Siège. Enfin, il recommande aux rois de France et aux ducs de Bourgogne, ses successeurs, de veiller à l'exécution de ses dernières volontés: la charte ajoute qu'il aime l'abbaye de Saint-Germain, qu'il en a
Î>E SAIVMGEIOIAIN. 13 S
choisi le grand et illustre patron pour être son intercesseur auprès de Dieu dans les cieux (1). Que de bienfaits après tant de tribulations !
Encore un mot sur le grand duc Henri : il était plein de zèle pour la décoration des temples: il commença la construction de l'église collégiale de Beaune, il fournit des secours à l'abbé Guillaume pour rebâtir celle de Saint- Bénigne de Dijon, aujourd'hui la cathédrale de cette ville. En Un, il ne se fit pas une œuvre pie en Bourgogne qu'il n'y eût une large part. Ses contemporains l'ont comblé d'éloges et lui ont décerné le titre de Grand, qu'il a mérité par ses bonnes œuvres et parce qu'il a fait des heureux. L'histoire n'est pas juste lorsqu'elle profane ce beau nom, en le donnant à ces ravageurs de provinces que l'on nomme conquérants, qui ne font que des malheureux. Hugues Capet appelait ce vertueux frère le grand duc (2).
Enfin, après une vie si pleine de mérites et de bonnes œuvres, le duc Henri mourut dans son château de Pouilïvsur-Saône, en 1002. Sa fin fut celle du juste qui va recueillir dans le ciel la récompense de ses bonnes œuvres sur la terre. Il avait demandé, par son testament , que son corps fût transféré dans J'abbaye de Saint-Germain d'Auxerre , et inhumé auprès de celui du duc Othon, son frère, ce qui montre que, de tous les monastères de Bourgogne, c'était celui pour lequel le6 deux ducs professaient plus de vénération (3). Honorée désormais des plus hautes marques de confiance des papes, des rois, des princes, l'abbaye de Saint-Germain va continuer son ascendant sur l'esprit des populations.
Jusqu'ici, l'histoire des abbés de ce monastère a présenté
(1) Carlul. deS.-G., feuil. 28.
(2) Courlcp., t. I, p. 127.
(3) Carlul. de S.- G., f i:».
beaucoup (l'incertitude. Le père Viole avoue lui-même l embairas qu'il a éprouve dans ses recherches sur les titulaires tant réguliers que laïques. Cependant nous avons trouvé dans des chartes d'une authenticité incontestable, les noms de presque tous ceux qui ont été cités jusqu'ici : les erreurs ne pourraient tomber que sur des dates ou sur l'oublUle quelques-uns d'entre eux. Les titres du monastère ont été exposés à tant d'accidents divers, soit de la part des ennemis, soit de celle des abbés laïques, qui n'en connaissaient pas le prix , qu'on est étonné de retrouver encore une chronique de chaque siècle en particulier; car, depuis l'invasion des Sarrasins, que d'événements sont venus allliger la communauté de Saint- Germain ! Que d'exemples de vertus sont demeurés dans l'oubli î Que de moines ont illustré leur siècle par une sainteté éminente, et dont les mérites n'ont été connus que de Dieu et des frères du monastère !
A partir du dixième siècle, l'abbaye de Saint-Germain a ses historiens particuliers, ses chartes et autres monuments historiques: c'est là où nous puiserons les faits divers qui la recommandent au souvenir de la postérité.
HELDRÏC.
RETOL'R AUX ABBÉS RÉGULIERS QUI ONT PORTÉ LA CROSSE JUSQU'A LA COMMENDE, EN 1540, CE QUI RENFERME UN ESPACE DE 551 ANS, DURANT LESQUELS ON COMPTE VINGT-HUIT ABBÉS.
Saint Mayeul , auquel sa longue expérience avait donné une grande connaissance des hommes, avait désigné luimême Heldric pour le remplacer, lorsqu'il quitta le monastère de Saint-Germain, vers l'an 980. C'était, pour nous
servir des expressions de d?m Viole, un homme d'un mérite distingué , d'une grande vertu, d'un esprit tout de feu et rempli de zèle pour l'observance régulière (1). Comme les saints se sentent et se comprennent , fleldric s'était attaché aux pas du saint réformateur et l'avait accompagné dans ses différents voyages, surtout dans celui qu'il fit à Rome , en 949. Souvent il avait partagé , avec son maître, le ministère de la parole. Saint Mayeul s'était même déchargé sur lui du soin de quatre monastères dans lesquels il avait rétabli l'observance régulière et dont il portait le titre d'abbé: c'était celui de Saint-Germain d'Auxerre, celui de Moutiers-Saint-Jean, le célèbre monastère de Flavigny-en-Auxois , qu'il gouvernait en 992, et celui de Saint-Léger où il était en 993. Achard, prieur de Saint-Germain, homme d'une sainte vie, remplaçait Heldric, lorsque le gouvernement de ces différentes maisons l'obligeait à s'absenter. Après avoir rempli longtemps, dans ces établissements, les fonctions d'abbé, il en fit nommer d'autres à sa place et ne conserva que celui de Saint-Germain. 11 avait alors soixante ans.
Le monastère de Saint-Léger, que le duc Henri avait donné à l'abbé Heldric, à la prière de la princesse Gersinde, sa seconde femme, devint une maison conventuelle de Saint-Germain. Le roi Robert confirma cette donation la huitième année de son règne. Ce prieuré, appelé anciennement Champeaux, était situé dans le diocèse de Langres, à cinq lieues de Dijon. On lui donna le nom de Saint-Léger parce qu'il était bâti près d'une église de ce nom. Théodrade, fille de Charlemagne, et de Falostrade, sa seconde femme, abbesse d'un monastère de filles à Argenteuil, près Paris, restaura, comme on croit, celui de Saint-Léger (2),
[I] Dom Viole, 1. S, p. 8DU.
<*) Du Tillcl, vie de Chailem.
qui était aussi occupé par des religieuses, et le donna, vers l'an 800, à l'abbaye de Saint-Germain.
Cet établissement, que le pape Innocent III appelait un noble prieuré , tomba , comme tant d'autres , entre les mains des laïques. L'observance régulière ne tarda pas à s'y affaiblir. Le duc Henri, toucbé de l'état déplorable où la domination des seigneurs l'avait réduit, le remit, en 991, entre les mains d'Hekjric, pour le réformer (1). Il ne borna pas là ses bienfaits pour cet établissement; il rebâtit les lieux réguliers et lui rendit la seigneurie de Magny, que ses prédécesseurs en avaient détachée pour l'annexer au duché ; mais il ne put parvenir à lui faire recouvrer ses anciennes rentes, parce qu'elles étaient perdues depuis trop longtemps.
Heldric comprit que ce monastère se soutiendrait difficilement de lui-même, qu'ainsi il était bon, pour y maintenir la discipline, qu'il dépendît d'un autre plus considérable. Après en avoir conféré avec le grand duc , ils convinrent de supprimer le titre d'abbé et d'en faire un prieuré conventuel de Saint-Germain , où l'on entretiendrait, à perpétuité, huit religieux ou davantage, si ses ressources le permettaient. Ce fut peut-être alors que les religieuses, qui y existaient lors de sa fondation, furent remplacées par des moines. Hugues Capet donna son approbation à ces changements en 996.
Le prieuré de Saint-Léger jouit longtemps d'une grande considération dans l'esprit des abbés de Saint-Germain, quj y allaient quelquefois officier pontifiçalemcnt. Us s'étaient réservé, sur ses revenus, un marc d'argent évalué depuis à dix livres. Plusieurs fiefs de sa dépendance leur rendaient une pareille somme, ainsi que l'hommage à chaque mutation de seigneur. Le nombre des frères, fixé d'abord à huit,
(I) Carlul. de S.-G., feuil. -28.
fut porté à douze. En 1394, le prieur Odo d'Inzcnincourt les fit réduire à sept; il a été restreint depuis à six, parmi lesquels était un sacristain à la collation de l'abbé de Saint-Germain : c'est pourquoi certains prieurs se sont fait représenter sur leur tombe avec six religieux (1).
Au treizième siècle, quatorze prieurés conventuels et huit non conventuels dépendaient de l'abbaye de Saint- Germain. Au dix-huitième, sur ces vingt-deux prieurés, il ne lui en restait plus que douze ; les autres avaient été supprimés successivement ou réunis à l'abbaye. Voici leurs noms; Saissy-les-Bois, Moutiers-en-Puisayc, Saint- Sauveur , Saint-Léger, Decize, Moutiers-Heraud , Saint- Florentin, Chàtillon, Mazilles, Egriselle, Saint-Verain et Notre-Dame-de-la-Chapelle-aux-Catz. Quatre avaient été supprimés vers la fin du dix-septième siècle; c'étaient Beaumont, Notre-Dame-de-Pesme, Vay et Barcenay.
Ces établissements étaient souvent formés de monastères qui , venant à déchoir de leur premier état , tant au spirituel qu'au temporel, étaient incorporés à d'autres, pour éviter la ruine totale dont ils étaient menacés. L'abbaye qui s'en chargeait en supprimait le titre qu'elle remplaçait par celui de doyen ou de prieur, et y rétablissait la discipline. Hugues de Challon, évêque d'Auxerrc,
(1) On pense que le premier d'enfre eux a été Fulchcr, qui vivait vers l'an 1000. Arnulphe ou Arnould fut son successeur. Le prieur Robert reçut beaucoup de donations : Etienne Baudet lui légua soixante livres , monnaie devienne. On trouve ensuite les prieurs commcnda— taires qui en exploitent les revenus. La famille de Saulx de Ta vannes en a fourni successivement trois ; celle de Charme en a donné deux ; ils se transmettaient cet établissement comme une succession de famille. En 1570, le prieur Anne de Givry payait trente-trois livres pour la pitance des religieux de Saint-Germain, cinq sous pour l'office de chantre et dix à l'abbé. Dix-sept prieurs sont cités par dom Viole : le dernier, Henri de la Motte Oudancourt, qui était commendalairc, vivait en 1668. Il n'y restait plus alors que deux prêtres et le sacristain. — Voy. dom Viole, mss.t t. % p. 1558 et suiv. Dom Colron, p. 773.
donna ainsi à l'abbaye dcCluny le monastère de Couches, celui de Paray-le-Monial et celui de Saint-Marcel de Chàlons. Le duc Henri donna de même celui de Saint- Léger à l'abbaye de Saint-Germain. C'est afin, dit la charte de donation, que les religieux puissent continuer à vaquer à leurs devoirs et que leur monastère subisse une réforme.
D'autres prieurés appelés Celles n'avaient jamais eu de titulaires. Les additions aux capitulaires de Louis-le-Débonnaire permettent aux abbés d'avoir sous leur direction des celles habitées par des moines ou des chanoines, pourvu que, si ce sont des moines, il n'y en ait pas moins de six dans chacune (1).
Ces petits monastères sont quelquefois nommés obédienceries , parce que les religieux des grands établissements qu'on y envoyait n'y demeuraient qu'autant qu'il plaisait à l'abbé. Ils devaient se présenter tous les ans au monastère d'où ils étaient sortis, pour y exercer, pendant quelque temps, les fonctions de leur Ordre, soit de prêtre , soit de diacre, afin que l'on vît s'ils avaient conservé l'habitude des cérémonies de l'Église, de la modestie et du recueillement qu'on leur avait recommandé pendant leur noviciat. Ils ne pouvaient retourner dans leurs maisons qu'avec un nouvel ordre de l'abbé et des religieux. Les corps enseignants, soit de frères des écoles chrétiennes, soit de sœurs, que nous voyons aujourd'hui dans nos villes et dans nos campagnes , suivent le règlement des anciennes obédienceries ; l'envoi et le rappel des frères ou des sœurs est subordonné à la volonté des supérieurs, c'est ce qui maintient la discipline qui tomberait facilement dans ces établissements composés de deux ou trois membres.
{ l ) Providcal ne minus de monachis ibi habilarc permutai qnam scx. Dom Viole, passiw.
DE SAINT-GERMAIN. iil
Les prieurés ont aussi été fondés pour décharger une communauté trop nombreuse, ou pour donner une règle aux moines envoyés pour prendre soin des fermes éloignées. On bâtissait à ceux-ci des oratoires où ils observaient la vie régulière, autant qu'il était possible, sous la conduite d'un prieur envoyé par l'abbé.
Saint Benoit, dans sa règle, semble n'avoir eu aucune idée de ce qu'on appelle aujourd'hui congrégation religieuse ; il ne s'est proposé que le gouvernement d'un monastère. L'abbé doit y commander sans dépendance, sans concours étranger. Un monastère en fondait-il un autre, le titulaire de ce dernier établissement devenait indépendant. La règle ne parle que d une famille, d'une habitation ; cependant tous suivaient le même règlement. Ce ne fut que vers le neuvième siècle que les abbés commencèrent à retenir une juridiction sur les maisons de leur filiation.
Héribert, évèque d'Auxerrc, portait une affection particulière aux moines de Saint-Germain. Touché de la vie édifiante de leur abbé, il lui donna onze églises, savoir : Saint-Cyr de Perrigny , Saint-Maurice de Venoy , Saint- Germain d'Irancy, Saint-Georges d'Escamps, Saint-Pierre de Préhy , Saint-Martin de Diges, Notre-Dame de Beines, Saint-Germain d'Héry, Saint-Loup d'Auxerre, Saint-Martial de Seignelay et Saint-Pierre de Moutiers, qu'on croit être Moutiers-en-Puisaye. Le droit que conférait une semblable concession consistait à nommer ou à présenter des curés ou des vicaires perpétuels pour chacune de ces églises. Quant aux dîmes ou aux autres droits curiaux, l'abbaye n'en jouissait qu'autant que les paroisses se trouvaient sur ses terres seigneuriales.
L'évêquc Jean, successeur d'Héribert, donna à Saint- Germain des vignes et des livres. 11 avait demandé, par son testament , d'être enterré , non dans l'église de l'abbaye, c'eût été trop d'honneur pour un homme aussi humble,
mais en dehors , sous l'egoût, ce qui eut lieu en 998. Cependant, trois siècles plus tard, lorsqu'on agrandit l'église, on leva son corps de terre et on le transporta devant l'autel de saint Pierre.
Ce vénérable prélat, étant près de mourir, fit venir Achard, prévôt de l'abbaye, et lui fit part d'une vision qui l avait beaucoup consolé dans ses douleurs. 11 vit Jésus- Christ accompagné de saint Germain et de plusieurs autres saints, tous éclatants de lumière ; ils lui promirent qu'il serait admis au milieu d'eux, aussitôt qu'il aurait rompu les liens qui l'attachaient à la terre. Lorsqu'il eut raconté cette vision qui le comblait de joie , il récita quelques prières, invoqua plusieurs saints, laissa échapper quelques soupirs, les yeux élevés au ciel, et s'endormit doucement dans le Seigneur, le 21 janvier 998 (1).
A cette époque, un grand différend s'éleva entre Heldric et l'archevêque de Sens. Ce dernier avait fait construire deux moulins sur l'Armançon; comme la rivière formait la limite des propriétés seigneuriales des deux titulaires , les moulins se trouvaient par conséquent sur le territoire commun. L'abbé mit opposition à leur construction; l'archevêque éleva des prétentions sur la totalité de la rivière. Enfin on résolut de s'en rapporter au jugement de Dieu , c'est-à-dire au duel, loi barbare que la religion chrétienne n'avait pas encore pu détruire, et qui était tellement passée dans les mœurs, que des hommes recommandables croyaient pouvoir la mettre en pratique sans blesser leur conscience. Comme les moines ne pouvaient , d'après les canons, porter les armes, les lois féodales les autorisaient à choisir un champion pour combattre à leur place, et on croyait que Dieu, par un miracle, faisait triompher, dans
(l) Lub., hist. des eveques d'Auxene, l. I, p. 231. Dora Viole, hist. lus», des abbés de S -G., I. ± \k 206.
le combat, celui qui avait le bon droit. Déjà chacun d'eux avait choisi son champion, lorsqu'ils descendirent à un accommodement dans lequel les moulins furent déclarés communs. Heldric, craignant que ce différend ne troublât la bonne harmonie qui avait toujours régné entre lui et l'archevêque de Sens , fit don à ce prélat de quelques reliques de saint Etienne. H y attacha tant de prix , qu'en retour il gratifia l'abbé de quatre églises qui se trouvaient sur son domaine seigneurial, savoir: Saint-Pierre du Mont- Saint-Sulpice, Saint-Pierre d'Ormoy, Notre-Dame d'Hauterive (1) et Saint-Martin de Chichy (2), ce qui lui donnait sur ces églises les mêmes droits que ceux qu'il avait déjà sur celles que lui avait octroyées l'évèque Héribert.
Les moines marchaient à grands pas dans les voies de la perfection , sous la conduite de l'abbé Heldric , lorsqu'en 1003 un grave événement vint tout-à-coup jeter la perturbation dans leur monastère. Le duc Henri avait épousé , en 965 , Gerberge ou Gersinde , veuve d'Albert , marquis d'Yvrée et roi d'Italie; cette princesse avait eu, de son premier mariage, un fils nommé Othe-Guillaume. Henri, qui n'avait pas d'enfants, voyant les plus heureuses dispositions dans ce jeune prince, l'adopta pour son fils et l'institua, par testament, héritier du duché de Bourgogne. Après sa mort, Othe-Guillaume se fit reconnaître par tous les seigneurs dont il était aimé. Il avait épousé la sœur de Drunon, évêque de Langres, prélat qui jouissait d'une grande autorité et qui s'était attaché tous les cœurs par la
(1) Dom Viole écrit naule-Rivey se conformant au latin Alla Ripa. t. 2,mss., p. 897.
(2; Le texte de Guy de M unois porte Aygriacum, qu'on a rendu par Aigry-en-Gâlinois. C'est une erreur de copiste. Ce lieu doit être Chichy ou te petit Chichy , qui se trouve enclavé dans les trois paroisses mentionnées et dont l'église est dédiée à saint Martin. Cette commune, qui ne compte de nos jours que vingt feux, a été à peine remarquée.
sainteté de sa vie. Othe-Guillaumc était encore soutenu par Landry, son gendre, comte d'Auxerre et de Nevers. Le roi Robert voulut annuler le testament de Henri , son neveu du côté paternel , et être seul héritier de la Bourgogne. 11 assemble donc une armée , et , suivi de Richard , duc de Normandie, qui avait trente mille hommes sous ses ordres, il marche sur Auxerre , regardé alors comme la clef de la province. Le monastère de Saint-Germain eut à soutenir le premier choc des assiégeants. Heldric , prévoyant les maux que cette guerre allait entraîner pour son abbaye et pour la ville, se rendit à la tente du roi et le conjura, par tout ce qu'il y a de plus sacré , de ne diriger aucune attaque contre Saint-Germain, lui rappelant la sainteté du lieu , la présence de tant de reliques , celle des moines, le sang humain dont il allait le souiller. Enfin, ne pouvant rien gagner sur l'esprit du monarque, il envoya saint Odilon, abbé de Cluny , qui ne fut pas plus heureux dans ses démarches.
Le roi , désirant laisser la vie sauve à tous les moines, commanda à Heldric de les emmener dans le monastère de Moutiers-Saint-Jean, dont il était toujours abbé, et d'en laisser seulement huit pour la garde du sanctuaire. 11 obéit à ces ordres. Robert attaqua d'abord la ville, que Landry défendit vaillamment. 11 y avait six jours que durait le siège, lorsque le roi, 1 epée à la main, parcourut les rangs de son armée, accompagné de Hugues de Challon , évêque d'Auxerre , le seul seigneur de la Bourgogne qui fut de son parti, et commanda de livrer l'assaut au château de Saint- Germain, espérant s'en servir ensuite pour battre la ville. Saint Odilon, qui était demeuré auprès du prince dans l'espoir d'amener une pacification entre lui et les seigneurs, fit un dernier effort pour le détourner de cette attaque, lui représentant qu'il allait fouler aux pieds le tombeau de saint Germain, lui qui avait arrêté la marche des rois bar-
DE SAINT-GERMAIN. Mo
hares; que Dieu pouvait donner du succès à ses armes autrement que par la profanation d'un lieu aussi saint. Le roi demeure inflexikle et marche à l'assaut à la tête de son armée. Landry avait pourvu à tout : le château fit une défense aussi krillante que la ville. Glakert ajoute que le ciel combattit pour lui. Sur les neuf heures du matin , comme la kataille. commençait (c'était aussi l'heure à laquelle un saint prêtre, nommé Gislekert, célékrait la messe à une chapelle de la vierge), un nuage épais, qui s'éleva tout-à-coup , déroka aux deux armées la vue l'une de l'autre. Les assiégés, profitant de l'avantagede leur position, lancèrent des traits et autres projectiles qui mirent le désordre dans l'armée royale; celle-ci, n'apercevant pas son ennemi, décochait vainement contre lui une grêle de traits. Le monarque, voyant l'inutilité de ses efforts, sonna la retraite en regrettant de n'avoir pas accepté la médiation de saint Odilon. Le lendemain, il leva le siège et, s'avançant dans la Bourgogne, ravagea le plat pays jusqu'à la Saône, ce qui indisposa toute la province contre lui; il fut okligé de s'en retourner sans avoir pris un seul château (1).
Deux ans après, Rokert rentra en Bourgogne et fit encore d'inutiles tentatives pour s'emparer d'Auxerre. 11 mit le siège devant Avallon , qu'il prit par famine au kout de trois mois. Il poussa ses succès jusqu'à Dijon, dont il ne put se rendre maître. Enfin il se retira de la province sans pouvoir y rien conserver. Cependant la mort de Brunon, évêque de Langrcs, arrivée en 10 U, et celle de Landry, qui le suivit de près dans le tomkeau, affaiklirent le parti d'Othc-Guillaume et préparèrent les esprits à une pacification.
Le roi se disposait à tourner de nouveau ses armes contre la Bourgogne, lorsque la paix fut conclue. Le mariage de
(I) Courtépéc t. 1. p. 229. La',)., bilil. mss., (. I, p. .S72.
Rainaud, fils du comte Landry, avec la fille du monarque, fut un gage de sa durée. On était en guerre depuis quatorze ans. On tint plusieurs assemblées d'évêques, d'abbés et de seigneurs pour négocier cette paix : l'une d'elles eut lieu à Héry , qui était une terre de l'abbaye de Saint-Germain. Elle prit le nom de concile. On y apporta des reliques de fort loin, comme de Sens, d'Auxcrre, de Cbâtillonsur-Seine et d'autres endroits. Celles de saint Germain y étaient attendues , mais l'évoque d'Àuxerre ne voulut jamais consentir à les déplacer. L'acte le plus remarquable de l'assemblée fut la réconciliation des deux princes. Le roi eut la Bourgogne et Othe-Guillaume le comté de Dijon pour sa vie seulement (i).
La paix étant conclue, Auxerre ouvrit ses portes. Robert y fit son entrée, accompagné de toute sa cour. L'abbé Heldric, suivi de ses moines, alla le complimenter. Le roi l'accueillit avec bonté et se rendit à toutes ses demandes. Il confirma d'abord les privilèges que ses prédécesseurs avaient accordés à Saint-Germain dans les siècles précédents : a Et nous aussi, ajoute-t-il, nous voulons soustraire ce saint lieu à la puissance séculière ; nous confirmons , par cet édit, tous les privilèges de l'abbaye et nous couvrons la congrégation entière de Saint-Germain de notre protection puissante; nous voulons qu'elle vive en paix et qu'elle se livre en liberté à ses exercices pieux, nous voulons aussi que tous les biens qui lui appartiennent soient sous notre autorité inviolable. » (2). Il entre ensuite dans le détail des faveurs qu'il lui accorde : il le fait avec une effusion de sentiments qui montre l'affection toute particulière qu'il porte au monastère; il accorde une liberté pleine et entière pour l'élection des abbés, l'exemption de la juridiction épiscopale; il renouvelle cette clause d'une
(1) Voy. louchant cette assemblée : Hisl. de Seignelay, t. 1, p. 143.
(2) Cartul. de S.-G., feuil. 35.
DE SAINT— GKIIMAIN. i 47
charte du roi Louis-d'Outre-Mer : que celui des évoques qui aurait demandé ou fait demander l'abbaye, non-seulement ne l'obtiendrait point, mais encore qu'il payerait cent livres d'or. Heldric fit ajouter aux nouvelles chartes une disposition particulière qui fait honneur à son zèle et qui montre son détachement des choses de ce monde: c'était que ni l'abbé , ni aucune autre personne ne pourrait détourner les revenus du monastère de leur destination; qu'on ne pourrait s'en servir ni pour faire des présents, ni pour nourrir les chiens ou les chevaux de qui que ce fût, à moins que l'hospitalité religieuse, qui s'exerçait dans l'abbaye, n'en fit un devoir. Le vertueux Heldric voulait aller au-devant d'un désordre de son siècle. Des évêques, des abbés , des pasteurs des ames ne craignaient pas d'abandonner leurs ouailles pour aller à la chasse. Cetexercice, avec son attirail, ne s'accordait guère avec la modestie cléricale, avec l'étude, la prière, le soin des pauvres, l'instruction des peuples, ni avec une vie réglée et mortifiée.
Une bonne œuvre, que réclamaient ces temps de guerres privées et publiques , était le soin des pauvres. Les abbés et les nobles ne se contentaient pas de quelques aumônes passagères, mais ils pourvoyaient régulièrement aux besoins d'un certain nombre d'entre eux. Le roi Robert , après la prise d'Avallon , en nourrit trois cents dans cette ville ; comme elle était peu étendue alors , ces aumônes nous donnent une idée de l'extrême misère qui y régnait. Ce prince en nourrissait autant dans Auxerre et dans quatre autres villes. Les grands et tous les gens de bien s'honoraient de remplir une sorte de culte envers les pauvres. La vieille monarchie leur garda toujours une place dans ses solennités (1); les riches, dans les villes, leur mettent
(1) A l'inhumation de Louis XVIII, en 1824, cent pauvres, un cierge à la main, marchaient sur deux lignes immédiatement devant la livrée des princes.
fi8 HISTOIRE DE L ABBAYE
encore quelques cierges dans la main, à rinlmmation de leurs proches. La religion allait au-devant des besoins de la société. Depuis que le philosophismc a éteint la charité chrétienne et lui a enlevé ses moyens d'action en la dépouillant de ses biens, on n'a pas songé qu'il y avait là un vide qu'il fallait combler.. Il est vrai que les grandes communications ouvertes avec tous les pays offrent aujourd'hui du travail et du pain à ceux qui en manquent, tandis qu'au onzième siècle, le peuple, attache à la glèbe, vivait et mourait sous la chaumière qui l'avait vu naître, quel que fût d'ailleurs le poids de misère qui pesât sur lui. En Russie, où l'esclavage subsiste encore, les nobles vraiment dignes de ce nom, distribuent régulièrement des aumônes, deux fois par semaine, aux serfs indigents répandus dans leurs terres.
Robert, en approuvant et en étendant les privilèges du monastère, déclare qu'il le fait surtout en considération de ses glorieux oncles Henri et Othon, ducs de Bourgogne, qui ont eu une grande dévotion pour le bienheureux saint Germain, qu'ils ont regardé comme leur patron pendant leur vie , et qui ont voulu que les dépouilles de leur mortalité fussent déposées dans le monastère de son nom. auprès des siennes. L'évêque d'Auxcrre, Hugues de Challon, proche parent du roi. loin de s'opposer h des concessions qui dérogeaient à son autorité, les approuva et aida, dansec même temps, l'abbé Heldric à recouvrer le prieuré de Saissy-les-Bois, que la négligence de ses prédécesseurs avait laissé enlèverai! monastère de Saint-Germain.
Ce prieuré, situé à quatre lieues de Varzy, fut fondé par la reine Ingonde, surnommée Toute-Bonne, femme de Clotaire l< r. 11 était dédié à saint Baudèle, apôtre de Nîmes. Dans l'origine, c'était un monastère distingué parmi ceux du diocèse d'Auxerrc, et qui dépendait de celui de Saint- Gormain. L'évêque saint Aunaire, qui vivait en 578, ayant
ordonné des processions et des litanies dans tout son diocèse , pour détourner les fléaux de la colère de Dieu , désigna les abbés et les religieux qui y devaient faire tour à tour l'office. Le 1er novembre fut assigné au prieuré de Saissy-les-Bois. C'était aussi la coutume que les moines des principales abbayes observassent les veilles de la nuit dans la cathédrale. Ce monastère et celui de Saint-Marien furent chargés de les célébrer ensemble , le mardi de chaque semaine. L'évêque saint Tétrice prescrivit aussi aux abbayes, vers l'an 700, de réciter chacune à leur tour l'office divin dans la cathédrale. Celle de Saissy-les-Bois dut faire ce service deux fois l'année : la troisième semaine de mars et la quatrième de décembre. Wala, autre évèque d'Auxerre, choisit ce monastère pour sa sépulture, en 878.
Un ancien manuscrit, cité par Née de la Rochelle (1), attribue la fondation du monastère de Saissy à des moines de Nîmes qui se réfugièrent avec saint Romule leur abbé, dans un lieu désert, dont le fonds leur avait été donné par nos rois, et y bâtirent une église et des lieux réguliers. Un des successeurs de Romule, l'abbé Trugaud, agrandit l'église, en 878, et envoya des moines à Nîmes, qui rapportèrent des reliques de saint Baudèle, que leur donna l'archevêque de Narbonne; ce qui étendit dans tout le pays le culte de ce serviteur de Dieu.
A leur passage, les Normands détruisirent cet établissement jusqu'alors si florissant. L'église, dont ils avaient abattu les murailles, fut rebâtie par l'évêque Gaudry, qui avait été abbé de Saint-Germain. Parmi les riches ornements qu'il lui donna, on remarquait une grande croix d'argent pareille à celle de la cathédrale, un calice sans prix et une châsse couverte de lames d'argent doré, dans laquelle il avait mis des reliques de saint Baudèle. 11 déposa lui-même
(1) Mcm. pour l'lti>l. du Nivernais, p. ~;8.
ISO
sur l'autel deux paiements très-beaux, une aube de diverses couleurs, une chasuble bleue avec l'amict et la ceinture garnie d'or. Il semblait qu'il eût pris en affection les religieux de ce monastère, à cause de leur pauvreté : il leur faisait de grandes aumônes, et leur adressait souvent de pieuses exhortations pour les animer à la pratique de la vertu (i).
Après la mort de ce digne évêque, les seigneurs du pays, auxquels son crédit et ses vertus en imposaient, s'emparèrent de cette abbaye , firent entre eux le partage de ses revenus, qu'ils transmirent à leurs enfants, et réduisirent les moines à une sorte d'esclavage. Le monastère de Saint- Germain n'était pas dans un état plus heureux. Heldric, étant parvenu à lui rendre la liberté et la régularité, avait recouvré les mêmes avantages pour Saissy-les-bois (2).
(1) Lob., mém., t. 1, p. 116.
(2) Cet affranchissement do joug des seigneurs laïques, dù à la puissante protection du duc de Bourgogne, ne (ut pas de longue durée. Les barons de Donzy, qui avaient été atfriandês à ce patrimoine du crucifix, pour nous servir des expressions de dom Viole, et qui l'avaient restitué à regret, le reprirent et le possédèrent encore longtemps. Il échut, par succession, à Geoffroy de Donzy, neveu dilervey, baron du lieu. Il en jouissait, en 1064, lorsque Geoffroy de Cbampalleman , évéque d'Auxerre, et Boson, prieur de Saint-Germain , le forcèrent à déguerpir et à le restituer à celte abbaye ; il conserva seulement le droit de garde. Ce fut sous ce patronage que cette maison alla toujours en décadence, tant au spirituel qu'au temporel. On y comptait encore six religieux vers Tan 1480. Bientôt vinrent les abbés conimendataires qui furent forcés par ceux de Saint-Germain de relever l'église et d'entretenir les bâtiments. Ce prieuré fut visité trois fois, par ordre de ces derniers, entre Tannée 1513 et Tannée 1548. Les procès- verbaux attestent qu'il était en bon état. L'église avait trois autels : les deux qui se trouvaient dans la nef étaient dédiés à sainte Geneviève et à saint Baudèle, dont le chef était conservé dans une châsse d'argent dorée et ornée de pierres précieuses. On y vénérait aussi un bras de sainte Eugénie, dans une châsse non moins riche que la précédente. Sous les abbés commendataires, la décadence de ce prieuré alla si vile que dom Viole, dans un tovage qu'il y lit vers Tan 16C0, ne trouva plus qu'une petite église
DE SAINT-GERMAIN. loi
La haute protection du grand due Henri délivra aussi le prieuré de Moutiers-en-Puisaye des mains des laïques. 11 sortit de ses ruines avec éclat, sous la direction habile de l'abbé Heldric. En moins de quatre ans , tous les édifices furent relevés avec magnificence , les possessions territoriales augmentées , et l'église enrichie de plusieurs vases d'or et d'argent. Hugues de Challon, évêque d'Auxerre, en fit la dédicace vers l'an 998. Théalde , moine de Saint-Germain , dont il fut depuis abbé , y ayant été envoyé comme prieur, en dirigea les travaux. Glabert, qui y demeura quelque temps, dit que la nouvelle église était aussi grande que les deux premières, qu'elle renfermait treize autels, et que les religieux y étaient en grand nombre. Le même auteur rapporte des faits merveilleux qui se débitaient parmi le peuple : lorsque les pèlerins y venaient en dévotion, les chandelles qu'ils portaient à la main s'allumaient d'elles-mêmes dès qu'ils étaient à vingt pas de l'église. Si quelqu'un touchait à une propriété du prieuré, il ressentaitaussitôt le poids de la vengeance divine. Il ajoute encore qu'un esclave, nommé Robert, s'étant échappé de Moutiers, fit la connaissance de quelques juifs qui le corrompirent par argent, et l'envoyèrent au Soudan de Babylone avec des lettres dans lesquelles ils lui disaient que le moyen de sauver son empire était de détruire le temple de Jérusalem. Ce crédule barbare prit ces paroles à la lettre et le détruisit en effet, en 1009. Robert, étant revenu en France, fut arrêté et brûlé vif à Orléans.
Le monastère de Saint-Germain était alors dans une grande régularité : il renfermait plusieurs frères d une
servant de magasin et d'arsenal pour déposer quelques vieilles perlui- >aues et un coffre de linge sale: « Voilà, ajoute-l-il, ce qu'est devenu, par nos péchés , cet ancien monastère de fondation royale , autrefois le plus bel apanage de l'abbaye de Saint-Germain. » Viole, niss., t. 2. p. 1-280 et suiv.
sainteté éminente , formés à l'école de saint Mayeul et à celle de l'abbé Heldric. Parmi eux on remarquait Gislebert, Vulfran, Gaultier, et un autre moine qui faisait l'édification de la communauté par sa tendre dévotion envers la Sainte Vierge.
Après avoir gouverné le monastère pendant vingt-un ans (1), Heldric alla recevoir dans les cieux la récompense de ses travaux. On pense qu'il fut inhumé dans lecbapitre. 11 eut un neveu nommé Hugues , qui vécut saintement dans le monastère de Mou tiers-Saint-Jean. H mit tant de zélé à la reconstruction d'une église de Saint-Germain , auprès d'Autun, qu'on lisait dans une ancienne vie de ce saint, que les anges l'avaient aidé dans l'exécution de son entreprise.
ACHAKD.
Heldric eut, dans son successeur, un digne émule de ses vertus et de son zèle, car il occupe un rang distingué parmi les hommes qui ont gouverné le monastère de Saint-Germain. Il l avait nommé prieur à cause de sa science et de ses vertus religieuses. La prudence avec laquelle il s'acquitta de cette charge lui concilia l'affection des moines, qui l'élurent pour abbé en 1010. C'est la première fois qu'il est parlé de prieur dans le monastère.
Aussitôt que Achard eut pris les rênes du gouvernement, il s'appliqua à retracer dans sa conduite les vertus tant recommandées aux abbés par saint Benoit. Sa règle voulait que ces hauts dignitaires réunissent de grandes qualités. Celui qui est trouvé capable de conduire un monastère, y est-il dit, ne doit pas oublier un instant qu'il remplit les
(I) Les ailleurs de la Gaule chrétienne meltcul sa inorl au 14 décent bre de l'an 1000, 1. 4, col. GUI.
DE SAINT-GEKMAIN. Iîi3
fondions de Jésus-Christ même : il ne doit rien dire ni rien faire qui ne soit fondé sur lu divine justice ; qu'il sache bien qu'au redoutable jugement de Dieu on discutera sa doctrine et sa conduite envers ses frères. L'abbé, pour les diriger, doit instruire par la parole et par l'exemple; il doit développer la loi de Dieu à ceux qui ont de l'instruction, et prêcher par sa conduite aux simples et à ceux dont le cœur est dur ; que Dieu ne puisse jamais lui adresser ce reproche : pourquoi annonces-tu mes justices et as-tu mon nom à la bouche , lorsque , pour ton compte , tu hais la discipline et tu repousses mes commandements loin de toi ? Tu vois une paille dans l'œil de ton frère et tu ne vois pas une poutre dans le tien.
L'abbé ne doit faire acception de personne dans le monastère, il ne doit pas préférer un frère à un autre, à moins qu'il ne soit plus régulier, car l'esclave et l'homme libre sont égaux devant Jésus-Christ. Nous occupons une place plus distinguée dans son esprit si nous sommes plus humbles que les autres. L'abbé doit suivre l'avis de l'apôtre : reprendre à temps et à contre-temps , mêler la sévérité à la douceur, se montrer tantôt comme un maître sévère , tantôt comme un bon père , afin de porter tous les frères au bien. 11 doit savoir que la conduite des ames est une chose très-difficile. Pour diriger des hommes d'un caractère si différent, il doit étudier leur inclination particulière , afin de connaître les moyens à employer pour porter chacun d'eux à la perfection. Avant tout, il doit s'occuper du salut des ames ; tout ce qui tient aux affaires du siècle ne doit entrer qu'en dernière ligne dans son gouvernement, parce que le fils de Dieu a dit ; Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, le reste vous sera donné par surcroît (1). Il serait trop long de développer les règles de
(i) Itcgula s. Bcncd., cap. 11,
conduite tracées pour l'abbé dans la personne duquel chacun des frères doit trouver un ami et un père.
On ne lira pas sans intérêt ce que la règle appelle les instruments des bonnes œuvres. Ce sont de courts passages de l'Écriture sainte qui renferment toute l'économie de la perfection chrétienne. En voici quelques-uns : Avant tout aimer Dieu de tout son cœur; aimer son prochain comme soi-même ; ne faire de mal ni de tort à personne ; respecter tous les hommes; ne pas faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu'on nous fît; se renoncer soimême pour suivre Jésus-Christ; châtier son corps; aimer le jeûne; loger les pauvres ; vêtir les nus ; visiter les malades; ensevelir les morts; consoler les affligés; ne pas s'abandonner à la colère ; dire toujours la vérité ; pardonner les injures; aimer ses ennemis et se reconcilier avec eux avant le coucher du soleil ; souffrir les persécutions pour la justice ; éviter l'orgueil, la médisance, la paresse; ne pas s'adonner au vin, à la bonne chère, au sommeil, aux murmures; si l'on remarque en soi quelque bien , l'attribuer à Dieu; s'imputer seulement le mal que l'on fait; craindre le jugement , les peines de l'enfer ; désirer la vie éternelle de toutes les puissances de son ame ; avoir tous les jours la mort devant les yeux; marcher continuellement en la présence de Dieu ; rejeter les mauvaises pensées; ouvrir son cœur à son père spirituel; éviter de parler beaucoup; écouter avec plaisir les lectures saintes; s'adonner à l'oraison; pleurer les péchés de sa vie passée; combattre les désirs de la chair ; obéir en tout à l'abbé, ne pas souhaiter de passer pour saint, mais tâcher de le devenir ; aimer la chasteté ; respecter les vieillards; aimer les jeunes gens ; enfin, espérer en Dieu et ne jamais désespérer de sa misé» ricorde... Voilà , ajoute saint Benoit, les instruments de l'art spirituel : observons ces choses dans l'intérieur du monastère tous les jours de la vie, nous recevrons cette
DE SAINT-GERMAIN. loo
belle récompense promise aux bons serviteurs, et exprimée par ces paroles : L'œil de l'homme n'a rien vu , son oreille n'a rien entendu, son cœur n'a rien ressenti qui approche de ce que Dieu prépare dans les cieux pour ceux qui l'aiment.
On a reproché, sans réflexion, aux abbés des anciens monastères, d'avoir employé des corrections trop sévères. Qu'on se rappelle la barbarie des siècles passés, époques . où les novices se présentaient en foule : combien qui n'avaient rien moins qu'une vocation religieuse et qui, ne trouvant pas dans le cloître l'oisiveté et la licence qu'ils s'étaient promises, troublaient toute une communauté. Que faire alors? Ce qu'on ferait de nos jours., les chasser de la maison? Ce n'était pas remédier au mal que de renvoyer dans la société ces citoyens dangereux. S'ils persistaient à demeurer au monastère, les abbés employaient des corrections qu'on ne trouve point dans la règle de saint Benoît et que la dureté des mœurs obligea de créer, telsqu'une prison obscure, des jeûnes rigoureux et d'autres peines qu'on remarque dans la législation civile de cette époque. Les capitulaires de Charlemagne prescrivirent à ce sujet des règles. Les ennemis de la religion ont abusé de ces mesures disciplinaires pour flétrir la mémoire des moines. Qu'auraient fait, en pareil cas, ces philosophes si amis de l'humanité, si tolérants, qui ne daignent se placer ni dans les siècles, ni dans le pays dont ils prétendent écrire l'histoire ; qui jugent des mœurs et des usages des anciens peuples par les nôtres ? Qu'auraient-ils fait s'ils se fussent trouvés à la tète d'une foule de moines accourus de tous les coins d'une province, avec des mœurs grossières, des vices invétérés , et néanmoins réclamant l'hospitalité du monastère et une pénitence salutaire? Heureusement ces réformateurs n'existaient pas. Quand on interrogeait saint Hugues, abbé de Cluny, sur les causes de cette sévé-
rite extrême, il répondait : a Les monastères ne sont pas déshonorés par les fautes des moines, mais par leur impunité. »
11 faudrait avoir été témoin de la physionomie que présentaient ces maisons religieuses! On y voyait des hommes d'humeur et de caractère tout différents, réunis sous la même houlette; quelque chose d'angélique dominait sur tous les visages : dans le commerce ordinaire de la vie , c'était l'abnégation la plus complète , la douceur la plus grande , l'humilité la plus touchante. On admirait le triomphe miraculeux de la religion, qui sait changer les loups en agneaux et qui fait vivre en paix, dans la même maison , les hommes du caractère le plus opposé; elle ne se contente pas de remplacer les penchants les plus bas par les sentiments les plus élevés, elle sait encore répandre sur les figures les charmes de la candeur et de la vertu. Voilà cependant quels étaient ceux que le dix-huitième siècle s'est plu à rabaisser comme sises utopies etsa police étaient capables de former, dans la société, des hommes aussi parfaits et de les rendre aussi heureux.
Revenons au digne religieux qui occupait le siège abbatial de Saint-Germain. Il mit en ordre les affaires temporelles qui se ressentaient encore des dilapidations des abbés laïques ; il assura le rang de son monastère au milieu du monde féodal , car il eut aussi sa population serve, et ses bourgeois qui lui devaient un perpétuel hommage; il maintint ces droits en attendant que des temps plus heureux permissent d'affranchir l'humanité de cette situation humiliante. Dodo, seigneur sénonais, lui donna le prieuré de Moutiers-Héraud , avec tous les droits de justice qui y étaient attachés. Cet établissement avait été fondé par un seigneur de ce nom dans lediocèse de Sens, sur l'Armançon, proche Ervy, et dédié à saint Pierre , quoiqu'on l'appelât communément le prieuré de saint Gervais. C'était, dans
DE SALNT-GEKMAIN. 157
l'origine, un i>etit monastère qui, après avoir passé par les mains de plusieurs abbés séculiers, au neuvième et au dixième siècles, échut à Dodo, sous le règne du roi Robert. 11 eut assez de foi pour sentir l'inconvenance d'une telle possession pour un seigneur laïque ; c'est pourquoi il en fit don à l'abbaye de Saint-Germain, qui le réduisit en prieuré. C'était entre les années 1010 et 1020. Léothérique, archevêque de Sens, approuva cette donation.
Les revenus de Moutiers-Héraud consistaient en un droit de justice et de franchise sur les sujets et sur les terres de sa dépendance ; en sept arpents de prés et en trois journaux de terre. Ils se composaient encore d'un droit de dîmes et du labourage d'une charrue attaché à une chapelle appelée Manillé. Le donateur avait ajouté la permission de conduire « ont porcs dans le bois de Saint-Pierre : c'était une partie de la forêt d'Othe, qui lui appartenait; il avait aussi donné la dîme du pacage de cette forêt. Achard réunit toutes ces possessions et en foi ma un revenu pour le prieuré. Plus tard, l'abbé et les religieux y joignirent la moitié des produits de l'église d'Ervy, qui leur avait été donnée, en 1 186, par Guy de Noyers, archevêque de Sens, ce qui fut approuvé par le pape Urbain III (1). Ces biens s'accrurent encore par l'économie des prieurs, comme on le verra dans la suite.
L'abbé Achard fit réduire les droits de coutume et de sauvegarde que Geoffroy, baron de Donzy, levait sur les terres de Diges, de Requeneux, de Bernay et d'Orgy ; il obtint une pareille réduction du comte Landry, pour le prieuré de Mazilles, situé dans le diocèse de Nevers. On ne connaît rien sur l'origine de cet établissement, qu'on attribue à l'abbé et aux religieux de Saint-Germain ; on sait seulement que la terre , l'église et ses dépendances , leur furent données par un illustre seigneur nommé Itier. En
il) Viole, mss., t. ï», |>. 1360 et suiv.
Digitiz
886, Charles-le-Gros cite le domaine et l'église de Mazilles dans une charte de confirmation des biens de l'abbaye de Saint-Germain. Le nom de prieuré ou de monastère (car à ces époques ces deux noms étaient souvent synonimes), est donné pour la première fois à Mazilles, dans une bulle d'Eugène 111 , en 4151. Le pape cite en même temps cinq églises de sa dépendance , dont on retrouve les noms dans la localité : c'est, dit-il, le monastère de Mazilles, avec les églises de Champvert , de Montaron , de Tbais , de Vendenesse et de Saint-Jacques (1) , chapelle située dans les bois et aujourd'hui en ruines. On voit encore dans la paroisse d'Isenay, l'ancienne habitation du prieur convertie en maison particulière, et un pan de muraille de l'église. On verra plus loin, en parlant des prieurs de Mazilles, quelques particularités sur l'histoire de cet établissement.
Le comte Landry grossit encore l'apanage de l'abbaye de Saint-Germain en lui léguant le prieuré de Saint-Sauveur, auquel on donne quelquefois le nom de monastère ; sa fondation est attribuée, par les trois auteurs de la vie des évêques d'Auxerre , à Ermeneux , comte de cette ville. Il était bâti dans ses terres, à huit lieues d'Auxerre et à une demie de Moutiers-en-Puisaye. Un monastère que saint Germain avait fondé dans cette contrée, avait été détruit par les Sarrasins, en 731 , et les moines qu'il renfermait incorporés à ceux de Saint-Germain. Le vénérable Morin, évêque d'Auxerre, dédia l'église du prieuré de Saint-Sauveur, et lui donna la seigneurie de Coucy, appelée depuis Saints-en-Puisaye. Ermeneux lui permit, vers l'an 770, de l'annexer à l'église cathédrale. Un autre évêque , nommé Engclelme, fit présent, pour la décoration du grand-autel, d'une table d'argent, et donna aussi une cloche qui rendait un son très-harmonieux,
(I) Dora Viole, mss., t. 2, p. 1589.
Peu après , ce monastère, par une donation de nos rois, passa aux comtes d'Auxerre, suivant l'abus de ces siècles. Landry, l'un d'eux, se voyant près de mourir, et cédant aux prières de l'abbé Achard , y renonça en faveur de l'église de Saint-€ermain ; c'était environ l'an 1020. Comme on ne passa point d'écrit , le comte Renaud, son fils , le reprit après sa mort; mais, touché de repentir, il le rendit à l'abbé Odon , en 1035. Jusque-là , on ne sait si ce fut un prieuré conventuel ou un monastère. Les droits réciproques du prieur et du chapelain ou vicaire perpétuel de la paroisse de Saint-Sauveur furent réglés, en 1157, par Alain, évêque d'Auxerre (1).
Le pouvoir du prieur n'était pas moins grand dans la terre seigneuriale que dans l'église. Il prouva, en
(1) Parmi les singularités que renferme cet accord, on voit que, la nuit de Noël, on ne doit point sonner de messes, ni en dire dans l'église de la paroisse avant que les religieux n'aient achevé celle de minuit et ne soient au canon de la seconde, qui se dit à l'aurore. Aux quatre fêles (Ui prieuré, qui sont celle de la Trinité, les deux de saint Germain et celle de saint Nicolas , le chapelain et son clerc doivent assister à la grande messe des moines, et manger avec eux au réfectoire. Aux Rogations, le chapelain et les paroissiens sont tenus de suivre la procession des religieux. Pendant les jours d'infirmerie, le chapelain doit célébrer la messe conventuelle, apprêter le dîner avec les moines chargés de cette fonction, et manger ensuite avec eux. Les jours d'infirmerie étaient probablement les jours de jeûne.
Voici les principaux droits du prieur et du vicaire perpétuel : 1» aux fêtes de la Toussaint, de saint Etienne ou du lendemain de Noël, des Rois, de saint Jean-Baptiste, de saint Germain , de sainte Magdeleine, de saint Jacques, de saint Gille et de saint Martin, le vicaire perpétuel n'a que le sixième des oblations. Les cierges qui sont offerts aux trois premières de ces fêles et toutes les chandelles des pèlerins sont au prieur, excepté les quatre que l'on met sur les chandeliers pour le service de l'autel. Du reste, ils partagent ensemble tous les autres émoluments de l'année. 2° Le vicaire perpétuel n'a que la sixième partie des dîmes. 5° Le prieur a seul le droit de prêcher le jour des Rameaux et celui de l'Ascension ; il peut, au reste, prêcher quand il lui plait dans l'église de la paroisse. Le vicaire n'y peut admettre, sans le
160 HISTOIRE DE LÀBBAYE
1161, qu'il était en possession des deux tiers de la justice par une donation du comte Guillaume et par une autre de son fils; qu'il devait en nommer tous les officiers, excepté le prévôt ; enfin , que les deux tiers des bois lui appartenaient. Il lui fallait le consentement des comtes d'Auxerre, comme seigneurs châtelains , pour disposer de ceux de haute futaie. Ou voit qu'alors les terres de la ckatellenie de Saint-Sauveur estoient délaissiées à faute de trouver qui les voulust cultiver (i).
Jean de Bléneau fonda, vers l'an 1258, une chapelle dans l'église de Saint-Sauveur, et lui assigna une rente d'un muid d'avoine sur ses terres du Val-de-Mercy. Le prieuré obtint, dans le même temps , la restitution de l'usage des bois de Burcy. Jean de Toucy, seigneur de Saint-Fargeau, s'en était emparé, mais à sa mort, arrivée dans un voyage de la Terre- Sainte, ses exécuteurs testamentaires, l'évêqueGuy de Mello et Bernard, prieur des frères prédicateurs de Sens, se hâtèrent de le rendre. L'année suivante , le comte de Bar, seigneur de Saint-Fargcau, et sa femme , fille et héritière de Jean, approuvèrent cette restitution (2).
consentement du prieur, aucun prédicateur, à moins que celui-ci n'exhibe des pouvoirs revêtus du sceau de l'évêque. 4° Toute la paroisse de Saint-Jean doit entendre la messe dans la grande église de Saint-Sauveur le jour delà Purification, le dimanche des Rameaux et le jour de l'Ascension. Le vicaire ne peut pas chanter dans son église avant que la procession ne soit terminée et que l'Evangile ne soit chanté dans l'autre. On appelait l'église du prieuré la grande église, ou l'église de Saint-Sauveur, et celle delà paroisse l'église de Saint-Jean. 5° Pendant la semaine sainte, le vicaire perpétuel et les habitants de la paroisse doivent se rendre à ténèbres dans celle de Saint-Sauveur , et y adorer la croix le vendredi saint. 6° La veille de Pâques, ils sont tenus de s'y rendre encore et d'y offrir de la cire pour faire deux cierges, dont le plus grand reste à celte église, et l'autre, étant béni, est porté, après l'Evangile, dans celle de la paroisse , où le vicaire chante la messe. Cart. de S.-G.,niss., feuil. 91 et 92. Viole, mss., t. 2, p. 1323 clsuiv.
(1) Viole, mss., t. 2, p. 1327.
(2) Ibid., t. 2, p. 1320.
Théalde, prieur de Moutiers, que nous allons voir monter sur le siège abbatial de Saint-Germain, demanda avec instance, au nom de tous les peuples .du voisinage, qu'on transférât le corps de saint Didier dans son prieuré. Hugues de Challon, évèque d'Auxerre, l'ayant permis, on retira les ossements du sépulcre, où ils reposaient à Saint-Germain, on les mit avec respect dans une châsse d'argent, du poids de cent livres, et on les transporta à Moutiers avec une grande pompe et au milieu d'une affluencc considérable. On réserva cependant pour l'abbaye quelques parcelles du corps de ce saint prélat, que l'on renferma , avec celui (!e saint Aunaire, dans une châsse magnifique. Cette exaltation des reliques de saint Didier eut lieu le 16 août. Ce fut comme une canonisation que fit l'évêque diocésain. Des miracles éclatants , opérés sur son tombeau , vinrent confirmer la glorification du serviteur de Dieu (1).
Achard. accoutumé à faire chaque jour à Dieu le sacrifice de lui-même , vit sans peine approcher sa dernière heure , parce qu'il avait la conscience remplie du témoignage d'une sainte vie. Cet abbé jouissait dans le monde de la réputation d'un homme très-érudit. Heldric , son prédécesseur , était peintre et poète , ce qui montre que , de leur temps, les sciences et les beaux-arts étaient cultivés à Saint-Germain.
THÉALDE.
Profitant de la paix rendue aux établissements religieux, Théalde avait restauré avec magnificence le prieuré de Moutiers-en-Puisaye. 11 l'avait trouvé dans le délabrement et la pauvreté j lorqu'il le quitta , les bâtiments étaient relevés et agrandis, l'église pourvue de vases d'or et d'argent
(I) Lcb., mcm., 1. 1, p.
et de riches reliquaires. Un tel homme était précieux après les dévastations des derniers siècles. Les moines de Saint- Germain l'ayant élu pour abbé, lcvcqued'Auxerreet laville applaudirent à ce choix, car Théalde jouissait d'une grande réputation de prudence et d'habileté dans les affaires. Durant les douze ans qu'il gouverna l'abbaye, il en soutint courageusement lcsintérétsconlrerambitiondes seigneurs; il retira l'église d'Abondant des mains de quelques-uns d'entre eux, qui s'en étaient emparés par violence; il montra une grande sagesse dans la direction intérieure du monastère. Sa mort arriva le o mars 103:2. 11 emporta les regrets de la communauté et des pauvres, car c'était alors (pie sévissait l'horrible famine dont parlent nos historiens et en particulier Glabert, moine de Saint-Germain, témoin oculaire des scènes atroces qu'elle occasionna.
Ce fut particulièrement en Bourgogne que ce lléau exerça ses ravages: il commença en 1030 et dura trois ans. Pendant les deux premières années surtout, les campagnes ne produisirent que de mauvaises herbes et de l'ivraie, au lieu de blé. La faim engendra une sorte de rage. On égorgeait les voyageurs dont la chair servait à apprêter d'épouvantables repas. Opposons de suite à ces horreurs le dévouement du clergé et surtout celui des moines, ces immortels bienfaiteurs de l'humanité. L'auréole de sainteté qui brille sur la tète de l'abbé Théalde, mort pendant la famine, et sur celle d'Odon, son successeur, est un garant de ce qu'ils ont fait pour apaiser la faim de leurs frères. Saint Guillaume était alors abbé de Saint-Bénigne de Dijon; ce célèbre réformateur fit distribuer toutes les provisions de son monastère, rompit les vases sacrés, vendit les reliquaires et les croix d'or et d'argent, donnés autrefois par le roi Contran, pour soulager les pauvres. Odilon, cinquième abbé de Gluny, vendit aussi les vases, les meubles les plus précieux de son monastère et jusqu'à une couronne d'or.
DE SAINI-UEMIALN.
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dont l'empereur Henri H lui avait fait présent. Ardai n, abbé de Tournus, racheta de la faim et de la mort une foule de personnes (4). A Avallon, trois chanoines pourvurent aux besoins des pauvres. Dieu , dit l'auteur d'un ancien nécrologe, se servit de leur ministère pour distribuer des vivres à tous les malheureux ; ensuite il ajoute : Que ces jours furent amers (2)/ Que d'afflictions exprimées dans ces paroles! Ainsi l'Eglise rendit aux pauvres ce qu'elle avait autrefois reçu des riches. Malgré ces immenses sacrifices, on vit, la troisième année, les hommes brouter l'herbe des champs, arracher les écorces et la racine des arbres et déterrer les cadavres. La peste suivit ce terrible fléau, en sorte que les vivants ne suffisaient plus pour enterrer les morts. Elle cessa avec les pluies. Les récoltes furent si abondantes , en 1033 , qu'elles surpassèrent celles de cinq années ordinaires.
Peu auparavant, c'est-à-dire le 8 mai 1118, toutes les vignes avaient été gelées; c'est à peine si, dans tout le vignoble d'Auxerre, on put recueillir un setier de vin.
Tant de maux rendirent les peuples dociles à ce qui fut réglé dans une grande assemblée de la nation, tenue alors à Auxerre. On fit des décrets sur les vols , sur la sainteté des églises ; on ordonna qu'à perpétuité on s'abstiendrait de vin le vendredi , et qu'on ferait maigre le samedi. On ajouta que ceux qui ne pourraient observer cette pénitence nourriraient ces jours-là trois pauvres (3).