‹ Histoire de l'abbaye de Saint-Germain d'Auxerre, Ordre de Saint Benoît et de la Congrégation de Saint MaurChapitre 45 sur 69 · DE SA1 NT— R M A I X · texte numérisé non relu

DE SA1 NT— R M A I X

de saints moines ou de quelques personnages de distinction. On ajouta que, vers l'an i92, lors de la construction de l'église de Sainte Clotilde, il avait existé un cimetière en cet endroit. On découvrit plus loin un cinquième tombeau, ainsi que des ossements mêlés avec de la terre, ce qui détermina à élever une voûte dans ce lieu même, et à y placer une inscription pour attester à la postérité la date de cette découverte et le jugement qu'on en avait porté (1).

Dom Georges Viole, présent à cette visite, mourut quelques années après, le 12 avril 1669 ; c'est pourquoi le manuscrit qu'il nous a laissé sur le monastère de Saint-Germain se termine à l'abbé de Loménie. Cet homme infatigable s etaitacquisune grande réputation par son savoir. Il a laissé en sept volumes in-folio, l'histoire du diocèse et du comté d'Auxerre. Son style suranné a empêché de donner à ses ouvrages les honneurs de l'impression. On a seulement publié à Paris son histoire de saint Germain. Ses manuscrits et les ouvrages de l'abbé Lebeuf servent aujourd'hui de répertoire à ceux qui écrivent sur le comté ou sur l'ancien diocèse d'Auxerre , c'est pourquoi ces deux hommes seront toujours regardés comme les pères de notre histoire provinciale. Lebeuf avoue que , pour écrire la prise d'Auxerre par les huguenots, il s'est beaucoup servi d'un manuscrit de dom Viole, dont les copies étaient trèsrépandues de son temps (2). Sa publication les a fait disparaître.

Deux registres, conservés aux archives du département, l'un des Délibérations capitulaires , qui s'étend depuis l'année 1556 jusqu'en 1712, et l'autre des Accords et Transactions de la communauté de Saint-Germain, com-

(1) On peul voir le procès-verbal de celle découverte dans l'abbé Lebeuf, t. 2, pr. p. 245.

i> llisl. de la Pnnv d'Awenct p. 1.

mencé le i5 février 1682 et ne finissant qu'en 1790(i), nous mettent à portée de suivre jusqu'au bout ce que l'histoire de Saint-Germain offre d'intéressant (2).

En 4668, les religieux vendirent au ministre Colbert (3) la moitié de la seigneurie de Villeneuve-Saint-Salves , appelée la partie d'en haut; l'autre lui appartenait déjà. Le prix fut de douze mille livres , qui furent employées au rachat de la justice et seigneurie de Perrigny, engagée pour une pareille somme. L'abbaye avait à Villeneuve-Saint- Salves la haute, moyenne et basse justice, elle jouissait de droits honorifiques dans l'église, de droits de cens à raison de six deniers par arpent de prés, et de celui de bourgeoisie, qui était de deux bichets d'avoine et d'une poule par ménage. François de Loménie , alors évêque de Coutances, donnas on adhésion à cet arrangement. On remit à Colbert un titre en parchemin contenant la donation de la terre par Guillaume, comte de Nevers et d'Auxerre, ainsi que la ratification de cet abandon par Guy, son fils.

(1) Presque toutes les Délibérations capitulaires roulent sur des renouvellements de baux pour les fermes, les moulins et les dîmes. On y voit avec quelle facilité on traitait avec les bons moines qui ne craignaient rien tant que de grever leurs fermiers.

Les Accords et Transactions sont des actes relatif!» aux droits féodaux qui restaient sur divers bâtiments de la ville d'Auxerre , par où l'on voit jusqu'où s'étendaient leur justice et leur seigneurie.

(2) A la suite des mémoires de dom Viole sur l'abbaye de Saint- Germain, on trouve, sur une même page, les noms des six derniers abbés avec leurs titres seulement, écrits par deux mains différentes.

(5) Colbert est qualifié de chevalier, marquis de Seignelay , seigneur deCheny, de Beaumont, d'Hauterive, d'Ormoy, de Monéteau , de Villeneuve-Saint-Salves et d'autres lieux; de conseiller ordinaire du roi en tous ses conseils, de commandeur et de grand-trésorier des finances, de surintendant et ordonnateur général des bâtiments , des arts et des manufactures de France. Son hôtel était à Paris, rue Neuvc-des-Petits Champs, sur la paroisse de Saint-Eustache. Accords et transott., f. 40.

DE SAINT— GERMAIS . 481

On voit par différents acte3 insérés dans le registre des Accords et Transactions, que les religieux de Saint-Germain étaient les plus grands seigneurs censiers de la ville. Le procès-verbal de la prise de possession du comté d'Auxerre par Nicolas de Verres, au nom du roi Charles V, en i371, contient ce passage remarquable : L'abbé et le couvent de Saint-Germain ont la quinte partie et plus de la ville d'Auxerre en juridiction et seigneurie , haute , basse et moyenne et bien cinq cenz que bourgoiz , que bourgoises ; et est d'ancienne coustume, à Aucerre, que quant un bourgoiz

de l'Eglise prent une bourgoise du comte, ou une bourgoise deV Eglise un bourgoiz du comte, tous les enfants qui en issent sont et demeurent bourgoiz de l'Église: et par ainsi a acquis et aquerra tousiours l'Église sur le roy (1). Pour régler de nouveau les droits réciproques de l'abbaye et du roi , on dressa une cédule qui n'est point connue.

Les communautés religieuses et presque toutes les maisons situées dans la proximité du monastère, relevaient de sa justice , lui payaient un cens et lui rendaient un hommage d'homme vivant et d'homme mourant (2). Les

(I) Annuaire de l'Yonne, 1847, p. 95. Notice de M. de Baslard.

(2> Au dix-septième siècle, le droit d'homme vivant et d'homme mourant variait selon les coutumes ou usages établis. Dans l'abbaye de Pontigny , il était purement honorifique pour les comtes de Tonnerre; chez les Bernardines , il était attaché à la supérieure, au décès de laquelle cette communauté devait trois cents livres à l'abbaye do Saint-Germain. Ce droit pouvait être attaché à une autre sœur que la supérieure, mais alors il était dû , au décès de cette dernière, cinq cents livres , outre une rente annuelle de douze deniers de cens. Les Ursulines devaient trois cents livres pour acquitter cette charge. En 1670, leur notaire présenta pour elles, comme homme vivant et homme mourant, Nicolas Torinon, son (Ils. D'autres communautés attachaient ce même droit au plus jeune de leurs membres qu'elles désignaient dans une transaction.

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religieuses Bernardines (1) , celles de la Visitation (2), les Ursulines (3) , les religieux Augustins déchaussés , les

(1) Les Bernardines, religieuses de l'Ordre de Cîleaax , qni furent transférées des Isles à Auxerre, en 1636, élaienl au nombre de quatorze en 1671, et elles avaient pour supérieure révérende mère madame Marie-Magdeleine de Lespinay. Sept ans après , elle élait transférée dans l'abbaye de Labussiérc, à Bourges, et remplacée par Hélène Colberl. On ne verra pas sans intérêt les noms que ces sœurs prenaient en entrant au couvent. Après la supérieure, on trouve Marie de saint-Joseph, prieure, Marie de la Nativité, sous-prieure, Magdeleine de saint Paul, Marie de saint Jean, louriére, Marie de l'Incarnation, Charlotte de la Croix, maîtresse des pensionnaires, Marie de la Visitation, maîtresse des novices, Marie de l'Assomption, dépositaire, Anne de saint Charles, Anne de sainte Marie, Anne de Jésus, célérière, Marie de la Purification, chapclaine, et Marie de sainte Claire. Accords cl Iransacl., f. 51.

(2) Les religieuses de la Visitation sont citées par leur nom de famille au nombre de vingt , dans un titre de 1671 , passé au grand parloir de leur couvent. La supérieure est révérende mère Marie-Charité Lambert, assistée des sœurs dont les noms suivent: Jeanne-Séraphique Boix-Servoise , Marie-Marthe Gobineau , Marie-Marthe de Lécluse , Claude-Marie Lambert , Marie-Elisabeth de Rochouart , Marie-Catborine Holemant, Anne-Catherine Chavureux, Claude-Agnès Collas, Marie-Thérèse Jolly, Marie-Catherine de Michau, Magdeleine Claveau, Jeanne-Françoise de Michau, Marie-Louise Pasquier, Anne-Angélique Disson, Marie-Alexis Chacheré , Marie-Agnès Foubert, Louise-Françoise Foubert, Marie-Anne Kaguieune , et Louisc-Magdcleine Salle. Dans un autre titre de 1 675, cinq seulement comparaissent avec le titre de conseillères du couvent. Ibid, f. 5i.

(ô) L'établissement des Ursulines réunissait, en 1641, vingt-une religieuses professes. Elles s'assemblèrent capilulaireuient dans la chambre de la grille de leur couvent, à la manière accoutumée en tels actes. On voit d'abord révérende mère Edmée de Jésus , supérieure , assistée de ses sœurs qui étaient : Marie de saint Joseph, Marie des Anges, Marie- Angélique, Marie de l'Incarnation, Edmée de sainte Ursule, Germaine de sainte Agnès, la mère de Dieu , Angelle de saint François, Jeanne du Saint-Sacrement, Aune de la Nativité, Elisabeth de la Passion, Marie de l'Assomption, Catherine de Jésus, Françoise de saiule Catherine, Marguerite Saint-Esprit, Elisabeth de sainte Marie, Magdeleine des Anges, Françoise de saint Ignace, Marie Séraphîque et Edmée des Saints.

Jésuites , l'évéque d'Auxerre , le roi lui-même , pour plusieurs parties de son comté d'Auxerre , la ville pour certaines acquisitions dans la censive de Saint-Germain, devaient, soit un hommage d'homme vivant et d'homme mourant, soit un droit de cens. La fabrique de Saint-Loup, le séminaire, le grand-hôpital , devaient aussi des droits féodaux. Comme ils tombaient en désuétude par la marche du temps, des transactions passées depuis 1645 jusqu'en 1700 changèrent ces redevances en rentes foncières perpétuelles. Le maire et les échevins consentirent les premiers une rente de dix livres pour remplacer ces droits. En 1688, les religieuses de sainte Ursule se libérèrent en s'obligeant à une rente foncière et perpétuelle de douze livres par an et de douze deniers de cens. Dix ans plus tard, les Bernardines se rachetèrent par une autre rente de dix livres et deux deniers de cens , et celles de la Visitation par une de six livres et douze deniers. Les religieux Augustins déchaussés s'obligèrent, à la même époque , à une rente de sept livres dix sous et douze deniers , pour être déchargés de ce même droit d'homme vivant et d'homme mourant (1).

Ces détails donnent une idée de la puissance souveraine dont jouissaient les religieux de Saint-Germain. Faut-il s'étonner s'ils étaient si fiers de leurs prérogatives et s'ils occupaient un rang distingué dans les cérémonies publiques? Tous les trois ans , le roi leur adressait une lettre de

En 1670, les principales sceurs étaient: révérende mère Marie de saint Joseph, mère supérieure du couvent, Agnes de saint Alexis, assistante, Marguerite de saint François, zélatrice, Anne de la mère de Dieu , dépositaire , Marie de l'Incarnation , maîtresse des novices , Marie Séraphiqoe, portière, et Louise de l'Ascension, maîtresse générale des classes. Itrid, f. 47 el 48.

(1) Accords et transact., f. 113 el suiv.

t84 HISTOIRE DE l'abbaye

cachet pour les convoquer aux Étals généraux de Bourgogne, qui se tenaient à Dijon, et auxquels ils députaient leur prieur.

Le registre des assemblées capitulaires renferme un grand nombre de délibérations relatives aux baux des fermes et des moulins: on y voit que toutes les plaintes et toutes les réclamations des fermiers étaient prises en considération. On est étonné de leur condescendance, image de celle du Dieu dont ils se proclamaient les humbles imitateurs. Au milieu du dix-septième siècle, différents moulins que les abbés com mandataires avaient estimés bien haut en leur en abandonnant le revenu, rapportaient à peine pour subvenir à leurs réparations. Ne pouvant les conserver plus longtemps , ils en démolirent plusieurs après avoir pris l'avis des paroisses voisines. De ce nombre fut celui de Champs, celui d'Héry et celui deCharmoy-lcs- Moutiers. Ils affermèrent les autres à des prix modérés, en laissant les réparations à la charge des fermiers. Combien de familles trouvaient sous ces bons moines de l'occupation et du pain ! C'est pourquoi » avec une grande fortune , ils pouvaient à peine satisfaire à leurs engagements. Les égoïstes de notre siècle, qui savent calculer le produit d'un champ, les accuseront de simplicité , et ceux-ci , contents d'avoir procuré le bien-être d'un grand nombre de familles, recommenceraient, s'ils vivaient encore, cette œuvre de désintéressement pour laquelle ils ont déjà reçu une récompense dans les deux.

La communauté de Saint-Germain se composait, à cette époque, de huit prêtres et de onze frères laïques, ce qui portait leur nombre à dix-neuf, conformément aux dispositions des derniers abbés corn mendata ires. Parmi eux se trouvaient deux sénieurs chargés de suivre les frères pendant les divers exercices de la journée et de rendre compte de la manière dont chacun s'en acquittait. Il y avait encore

un architecte qui remplaçait l'ouvrier des siècles précédents, un bibliothécaire, un procureur, un dépositaire, se partageant ainsi les divers emplois du monastère.

Les études étaient sérieusement cultivées dans la congrégation de Saint-Maur. Ses savants se consacraient particulièrement aux recherches profondes et à l'étude de l'antiquité. Saint-Germain eut aussi ses hommes de lettres dont nous avons quelques ouvrages : dom Georges Viole a écrit l'histoire du comté et du diocèse d'Àuxerre ; dom Cotron en a composé une de l'abbaye de Saint-Germain en latin ; Philippe Bastide , prieur , a fait une dissertation sur la mission de Saint-Maur ; Dominique Fournier a donné une description des saintes grottes (1) ; Gabriel de Lacodre a composé plusieurs ouvrages théologiques ; Jean Ballivet, autre prieur de Saint-Germain, est auteur de la vie de Jacques Chevreteau ou Jérôme de saint Joseph , ermite du diocèse de Langres(2). <ii v * - -

C'est dans ce temps que dom de Rancé, abbé de laTrappe, attaqua les études des moines, prétendant qu'elles leur étaient plus nuisibles qu'utiles; qu'ils ne devaient ni lire de livres ni en composer , parce que ce travail était contraire à la sainteté des devoirs (te l'état monastique. Dom Mabillon , de la congrégation de Saint-Maur , un des plus savants religieux de répondit à l'austère abbé

de Rancé. 11 démontra que non-seulement les moines pouvaient étudier, mais qu'ils le devaient ; il indiqua le genre d'étude qui leur convenait et les vues qu'ils devaient se proposer en s'appliquant aux sciences (3). Comme l'abbé de la Trappe citait l'exemple des solitaires de la Thébaïde , uni-

(1) M. Quentin en a donné une nouvelle édition, en 1846, dans laquelle il a ajouté des suppléments et supprimé la préface de l'auteur. (&) Leb., mém., 1. 1, p. 525.

(3) Voyez Traité des études monastiques, in-42 publié en 1691.

quement occupés du travail des mains, Mabillon répondit que le but des religieux de Saint-Maur et l'esprit de leur institution n'était pas de leur ressembler; leur vie, dit-il, est moins une vie monastique qu'une vie cléricale ; en entrant dans le cloître, ils comptent y mener celle d'un prêtre et d'un homme d'étude, et non celle d'un laboureur. I^es ouvrages littéraires et les recueils historiques dus à la plume des bénédictins de l'Ordre de Saint-Maur ont immortalisé leur congrégation et forment une des gloires de la France (1).

On lit aujourd'hui avec intérêt les écrits des anciens Pères de l'Église, les recherches scientifiques des bénédictins et jusqu'à leurs lettres. Citer Mabillon , Bouquet , d'Achery, Martenne, Montfaucon, c'est résumer en quelques noms toutes les splendeurs de cette illustre école de savoir et de sainteté , car leur érudition et leur vertu sont au-dessus de tout éloge. Chez les Pères , on remarque une connaissance exacte de l'Ecriture Sainte, une étude approfondie des sujets qu'ils traitent. Au milieu d'un style clair et net, on voit briller ces étincelles d'esprit dont nos écrivains modernes se parent avec orgueil. Combien de leurs pensées , de leurs arguments , de leurs saillies éloquentes, ne retrouverait-on pas dans ces sources antiques, si on prenait la peine de les y chercher (2)? Espérons qu'après avoir admiré les beautés de ces anciens ouvrages dans leur

(1) Voyez Histoire littéraire de la Congrégation de Saint-Maur, par Tassin, et la bibliothèque des auteurs qu'elle a produits, par Lecerf.

(2) Tout récemment, un archéologue faisait des recherches parmi les archives de Dijon. Le bibliothécaire lui dit, en montrant du doigt une suite d'in-folios, ouvrages des Saints Pères et des Bénédictins : tenez, monsieur • voilà où nos savants viennent tons les jours puiser de nouvelles connaissances. 'Ile prends plaisir à les voir feuilleter et compiler tous ces volumes : c'est là que se trouve la science !

langue naturelle, nos savants achèveront de leur accorder les honneurs d'une version française.

Les religieux se trouvèrent obligés, en 1699, d'emprunter une somme de dix mille livres pour subvenir aux dépenses de leur communauté. Un chapitre tenu cette même année , au mois de juin , nous apprend que les récoltes précédentes avaient manqué , que le blé et le vin étaient fort chers, qu'il y avait eu des inondations, que le nombre des frères avait été porté depuis quelque temps à vingt-cinq. Le même chapitre ajoute qu'on avait toujours beaucoup de malades à l'infirmerie et qu'on recevait un nombre prodigieux d'hôtes. Pour décharger le monastère, les religieux avaient demandé au chapitre général, sans pouvoir l'obtenir, que leur nombre fût réduit à dix et que le cours de philosophie fût transféré à Moutiers- Saint-Jean. Leurs revenus ne s'élevaient qu'à huit ou neuf mille livres et les dettes montaient à sept mille. Les réparations urgentes des fermes demandaient une dépense de trois mille livres. C'est pourquoi il fut décidé que l'on ferait un emprunt, après avoir obtenu l'assentiment du père général (1).

Cette même année , les religieux de Saint-Germain renouvelèrent leur association de fraternité avec les Cordeliers : ils convinrent d'assister aux inhumations les uns îles autres et de célébrer, tous les ans, un service solennel dans les deux communautés pour le repos de l'ame des frères de chacune d'elles. Le jour de saint Marc, les moines de Saint-Germain allaient processionnel le ment chanter la messe dans l'église des Cordeliers (2).

Le 5 juin 1677 , les chanoines de Saint-Martin de Tours renouvelèrent aussi la confraternité qu'ils avaient formée

(1) Registre capital., feuil. S&.

(2) Ibtil, feuil. 84.

autrefois avec le chapitre de la cathédrale d'Auxerre. Non» avons vu que tous les ans, au mois d'octobre , un service avait lieu dans les deux églises pour les chanoines décédés. De Trousset d'Héricourt, diacre et abbé de Saint-Germain, assista au chœur et au chapitre des chanoines d'Auxerre, le 5 novembre 1758, comme prévôt de Saint-Martin de Tours (1).

Les processions extérieures, faites avec tant de pompe et avec un si grand concours , vont cesser à la fin du dixseptième siècle; elles n'entrent plus dans l'esprit de l'Eglise. La philosophie travaille les esprits, la foi est moins confiante. Les supérieurs des différents Ordres pensent qu'il vaut mieux demeurer dans le cloître pour y prier en silence que de se produire au dehors. Le chapitre de la cathédrale, qui , à la fête de saint Gervais et de saint Protais et à celle de saint Julien , avait coutume de se rendre processionnellement dans les églises de ce nom pour y célébrer matines et la grande messe, décida que, pour raisons, ces processions étaient totalement supprimées. Le même chapitre, qui assistait aussi à l'inhumation des abbesses de Saint-Julien , se contenta, en 1699, d'envoyer quatre députés à celle de dame Marie Boulé de Champlay (2).

Ces cérémonies extérieures, si louables dans leur motif, avaient dégénéré en abus. A chaque intempérie des saisons , le peuple demandait une procession à Pontigny ou ailleurs ; la refuser , c'était compromettre la tranquillité publique. La piété avait fait place à la dissipation : c'est pourquoi le clergé prit la sage résolution de les supprimer insensiblement. Elles continuèrent dans les paroisses de la campagne. Outre celles qu'on faisait dans les nécessités publiques , d'autres avaient lieu tous les dimanches à la

(1) Hist. do l'abb. de Saint-Julien, par Frappier, p. Ai.

(2) Ibid, p. 52.

messe autour de l'église, et à vêpres, depuis Pâques jusqu'à l'Ascension, à l'une des croix plantées au milieu des champs. Rien n'était plus touchant que ces religieuses pérégrinations des habitants de la campagne à travers des terres qu'ils arrosaient de leurs sueurs et sur lesquelles ils imploraient les bénédictions du ciel.

L'abbaye de Saint-Germain, qui réunissait tant de prérogatives, avait des baillis dans toutes ses terres et son ressort au bailliage royal de Sens. Lors de l'érection de celui d'Auxerre, en 1371, elle avait maintenu ses rapports avec le bailliage de Sens, malgré les efforts des officiers de la nouvelle justice pour, la soustraire à son ancienne juridiction. Les religieux n'eurent qu'à s'en louer, car durant les guerres civiles qui divisèrent le comté dans les siècles suivants, ils auraient été en butte à la fureur de leurs ennemis. En 1692, voyant les factions calmées et l'union régner parmi lès citoyens, ils furent les premiers à demander au roi à faire partie du baillage d'Auxerre, qui , par sa proximité , leur offrait de grands avantages. Dans la charte de concession, le monarque rappelle que l'abbaye de Saint-Germain est de fondation royale, qu'elle jouit du droit de committimus aux requêtes du palais ou du parlement de Paris, c'est-à-dire qu'elle avait le droit d'appeler de ses procès à ce tribunal suprême. Le roi dit encore qu'elle possède des lettres patentes de garde gardienne accordées par Louis XI en 1487, et par Louis XII en 1501(1): c'étaient autant de privilèges, dont jouissait la justice du monastère.

L'année 1709, si malheureuse pour la France parce que les blés avaient gelé pendant l'hiver, fit sentir la gène jusque dans l'abbaye de Saint-Germain. Dans un chapitre tenu le 7 octobre , les religieux se plaignirent qu'ils n'a-

(I) Accords et transacl., f. 120.

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vaient recueilli ni blé ni vin, et que, Tannée précédente, la récolte avait été très-médiocre; que les greniers manquaient de grains, tant pour les semences que pour les besoins de la communauté, et que si on ne se restreignait à manger du pain d'orge, il faudrait au moins trois ou quatre mille livres pour acheter du blé, ce qui donne une idée de sa cherté. Us ajoutèrent que le monastère était déjà endetté de douze mille livres, qu'il fallait qu'on en empruntât trois mille pour acheter des semences (1). Par suite de l'horrible gelée qui avait eu lieu, on avait été obligé, au printemps, de labourer de nouveau les terres et d'y semer de l'orge ; c'est pourquoi les religieux consentirent, pour cette année seulement, que le moulin Judas fit son payement en partie en orge, parce qu'on ne portait pas d'autres grains à ce moulin (2).

Les fondations des gens de bien venaient alléger la détresse des moines : en 1693, Nicolas Bazin avait donné une rente de vingt-cinq livres pour fonder une messe chaque semaine à perpétuité (3). En 1715, Jean Laloge en fonda aussi une chaque semaine à perpétuité , en donnant une somme de six cents livres (4). Quelques années après, Etienne de la Goûte, chanoine de la cathédrale, laissa par testament sept mille trois cents livres pour la fondation d'une autre messe qui devait être dite tous les jours, à perpétuité, à l'autel de Notre-Dame de l'Assomption (5).

4 vpc le dix-huitième siècle, on voit naître le jansénisme qui causa tant de troubles dans l'église d'Auxerre , et qui usa en guerres intestines des talents, des vertus et une

(1) Registre capitol, p. 121.

(2) Ibid, p. 124.

(3) Ibid, p. 61.

(4) Ibid, p. 145.

;5) Ibid, p. 18*.

activité au-delà de ce qu'il eu faudrait pour convertir une province. En 4743, le pape condamne par sa bulle Unigenitus les cent-une propositions extraites des réflexions morales du père Quesnel. De Caylus , évôque d'Auxerre , semble d'abord approuver la démarche du pape; peu après il revient sur ses pas, et, dans un mandement publié quatre ans plus tard, il se prononce contre la bulle et en appelle au pape mieux informé et à un futur concile général. 11 ne s'en tient pas là : il assemble un synode pour faire partager ses opinions à ses curés. Un certain nombre de fidèles et de communautés donnent successivement leur adhésion aux propositions condamnées par le Saint-Siège. Les écrits de l'évêque se succèdent sans interruption : l'entraînement devient général ; toute l'église d'Auxerre est divisée en deux camps: les Jansénistes et les Molinisles, pour nous servir de l'expression inventée contre les catholiques (4). L'évêque d'Auxerre travaille à introduire dans les monastères des abbés et des religieux imbus des principes de son hérésie , et, durant son long épiscopat, il ne parvient que trop à atteindre son but. Le monastère de

Saint-Germain céda aussi à la funeste influence du prélat. Cette Thébaïde, si calme et si résignée, après avoir bravé les tempêtes des différents âges, vint se briser contre recueil du jansénisme. Une étude profonde de la théologie et un abandon à la direction des supérieurs généraux pouvaient seuls préserver les religieux de cette chute. Ces deux moyens de salut leur manquèrent à la fois. Dès l'an 1717, ils avaient appelé de la bulle Uniyenitus

(I) Co sont les ennemis de la religion qui ont mis les sentiments catholiques de Molina en opposition avec le jansénisme , comme si les catholiques n'étaient pas d'accord. Molina , jésuite espagnol , a fait un ouvrage sur l'accord du libre arbitre et de la grâce ; pour mettre fin aux disputes que son livre soulevait dans les écoles, le pape Paul Y déclara, en 1607, que ses opinions étaient celles de l'Eglise.

avec l'évèquc d'Àuxerre. L'année suivante, ils signèrent leur opposition à cette même bulle, en protestant, à chaque fois, de leur attachement à l'Eglise et au Saint-Siège. Pierre Thibault, supérieur général de l'Ordre de Saint- Maur, leur écrivit pour les rappeler de leur égarement. Voyant leur opiniâtreté, il en fit part au roi pour prendre avec lui les moyens d'arrêter le mal dans sa source. C'est pourquoi, après s'être concertés ensemble, ils décidèrent qu'on ne laisserait aller aux diètes des provinces, où les députés du chapitre général devaient être élus, aucun prieur, ni aucun religieux qui aurait appelé de la constitution Unigenitus, depuis la déclaration de 1720 (1). Par là, les moines de Saint-Germain se trouvaient exclus du gouvernement de l'Ordre, et obligés de recevoir les prieurs qu'il plairait au chapitre de leur envoyer. En leur faisant connaître cette décision, le supérieur général ajoute : a Nous ne pouvons différer de vous faire connaître des ordres aussi respectables, croyant que cela amènera de salutaires réflexions dans vos esprits. Nous ne doutons pas que vous n'y obéissiez avec toute la sommation dont vous êtes capables. » Les religieux parurent d'abord se rendre aux sages remontrances de leur supérieur; mais bientôt, conseillés par le haut clergé de la ville, ils déclarèrent tous, sans exception, dans un chapitre du 10 avril 1727, qu'ils rejetaient la constitution Unigenitus et que rien au monde ne serait capable de la leur faire recevoir. La communauté se composait de quinze frères : le prieur était Gabriel de Lacodre, déjà avancé en âge.

Les supérieurs généraux, voulant employer tous les moyens possibles pour ramener ces moines à des sentiments orthodoxes, choisirent leur monastère pour tenir la diète provinciale de l'année 1729, espérant que la présence

(i) Rcgisl. capiluK, p. 195.

DE SAINT-GERMAI>*.

et la confession de foi des prieurs et des conventuels de la province de Bourgogne éclairerait leurs esprits. Le 3 mai, tandis que l'assemblée tenait ses séances , ils se réunirent en chapitre, munis des procurations des frères de la province qui partageaient leurs opinions, parmi lesquels on voit ceux de Saint-Léonard de Corbigny, dont la communauté n'était que de cinq membres. Dans cette réunion, ils écrivirent de longues et humbles remontrances qu'ils présentèrent à la diète, séante à Saint-Germain, avec prière de les faire parvenir au chapitre général qui devait se tenir à Marmoutiers.

Cette pièce, qui est fort longue, mettant à part la question de foi, roule principalement sur l'illégalité des diètes, parce qu'ils n'y sont point représentés, disant qu'ils no manquent pas de motifs pour prouver qu'elles ne peuvent être canoniques. On y voit que la province de Bourgogne souffrait le plus de l'ordonnance du roi ; qu'elle renfermait vingt-quatre maisons, tant abbayes que prieurés, dépendantes de l'Ordre de Saint-Maur; que chacune d'elles envoyait à la diète son prieur et un conventuel, élu à la pluralité des voix. Or, en 1729, la province de Bourgogne ne fournit que quinze prieurs , parce qu'un d'eux était mort, un autre infirme, et que sept s'en trouvaient exclus par l'ordonnance du roi. L'absence de quatorze conventuels était due aux mêmes motifs, c'est-à-dire au refus d'admettre la bulle Unigenitus,

Le chapitre général gémit à la vue des humbles remontrances des religieux de Saint-Germain et de leurs adhérents. Il leur envoya pour prieur Placide Boguet. Etant tombé malade, la même année, en allant aux Etatsgénéraux, à Dijon, il fut remplacé par Léonard Le Texier. Trois ans après, André Trablainc vint prendre la direction de l'abbaye, avec le titre d'administrateur. A son arrivée, les religieux s'assemblèrent en chapitre pour protester

contre sa nomination (I), disant qu'ils ne reconnaissaient pas pour canonique le chapitre dont il tenait son institution, parce qu'on n'avait pas convoqué tous les membres de l'Ordre ; que, néanmoins, pour le maintien de la paix, * ils lui obéiraient, quoiqu'ils ne le reconnussent pas pour supérieur légitime. Un visiteur général s étant présenté, la même année, ils lui firent les mêmes observations.

Dom Trablaine, désespérant de les ramener à des sentiments orthodoxes, à cause des préventions dont il était l'objet, demanda son rappel. On envoya à sa place, en 1 734, Jacques Monier. A son arrivée, les religieux protestèrent aussi contre sa nomination, qu'ils ne trouvaient pas plus canonique que celle de ses prédécesseurs ; mais, plus ferme qu'eux, il opposa protestation à protestation (2), ne cessant de rappeler les frères à la foi orthodoxe dont ils s'étaient écartés. L'année suivante, on fut obligé de lui donner un successeur qui fut Jacques Peteau. A cette époque, le jansénisme était triomphant dans Auxerre : c'est pourquoi nous voyons les prieurs rester aussi peu de temps à la tête de la communauté.

Jacques Peteau sut gagner les cœurs par sa prudence et sa douceur; il apprit aux supérieurs généraux que les religieux de Saint-Germain, égarés momentanément, n'étaient pas éloignés de rentrer dans l'ordre ; c'est pourquoi, Tannée suivante, le chapitre général le conserva dans sa charge.

L'Ordre de Saint-Maur s'étendait alors dans toute la France, que les supérieurs avaient divisée en six provinces, dont chacune avait ses diètes ou assemblées pour veiller à la conservation de la discipline. En 1733, on tint six diètes provinciales : la première, à Marmoutiers-les-Tours, pour

(1) Regist. capital., p. 199.

{*) lbid., p. 202.

la province de Bretagne; la seconde, an monastère de l'Adorade, pour celle de Toulouse ; la troisième, à l'abbaye de Saint-Denis, pour celle de France; la quatrième , à Saint-Augustin de Limoges, pour celle de Chésal-Benoit ; la cinquième, à l'abbaye du Bec, pour la province de Normandie ; et la sixième , à Sainte-Colombe de Sens , pour celle de Bourgogne. Le chapitre général devait se tenir à Marmoutiers-les-Tours. La lettre circulaire , pour la convocation des frères, portait que les conventuels de chaque monastère auraient soin d'apporter les comptes des quatre années précédentes; c'était la date de la dernière assemblée.

Enfin les religieux de Saint-Germain sont revenus à des sentiments orthodoxes. Ces mêmes hommes qui protestaient encore contre la nomination de Jacques Peteau, parce qu'elle avait eu lieu dans l'intervalle du chapitre général et sans leur participation, abjurèrent leurs erreurs. En 1736, la liberté d'élire un conventuel, pour assister à la diète, leur fut rendue (1) et leur prieur fut prorogé dans ses fonctions. Cette crise religieuse avait duré dix-huit ans. Ni l'éclat de la science , ni la pureté des plus touchantes vertus, ni une vie tout entière consacrée sans relâche au service de Dieu, ne préserveront les moines de Saint-Germain d'être traînés à la barre de la postérité pour cette inexcusable faiblesse.

En 1731, une sécheresse extraordinaire se fit sentir, et vint s'ajouter aux divisions que causait le jansénisme. Pendant les six premiers mois de l'année, il ne tomba presque point de pluie; la terre était couverte de crevasses occasionnées par la sécheresse , les grains et même les légumes semés au printemps ne levèrent pas ou furent brûlés du soleil. Sur la fin du mois de mai , quoiqu'on

(I) Regtsl. capilul., p. 20».

eût déjà fait des prières publiques, on ordonna une procession générale dans laquelle toutes les paroisses de la ville se rendirent à Saint-Germain avec les châsses qu'elles possédaient. La sécheresse continuant toujours, le 18 juin, un nouveau mandement de levêque invita les fidèles à adresser au ciel de plus ferventes prières , chacun dans sa paroisse et les religieux dans leur couvent, et commanda, i>our le samedi suivant, une procession générale à Saint-Germain, composée de tout le clergé d'Auxerre. On y devait dire la messe pour toutes les nécessités, en présence de l'évêque. Pendant cette même semaine, toutes les paroisses voisines de la ville s'y rendirent en procession, ainsi qu'à la cathédrale, en portant les châsses de leur église et en chantant des psaumes, de sorte que, le vendredi 16 juin, on compta jusqu'à seize paroisses qui vinrent faire une station à Saint-Germain. On remarquait celle de Saint-Bris , avec les reliques de saint Prix , son patron. Le prieur et les religieux réunis les reçurent à la porte de leur église. On célébra la messe au grand-autel, ensuite le curé de Saint- Bris fut introduit avec son clergé dans la salle des hôtes de distinction, où on leur servit du poisson frit et des cerises. Après qu'ils eurent mangé , on les reconduisit jusqu'à la porte de l'église, avec le même cérémonial qui avait été observé à leur arrivée , c'est-à-dire avec l'encens et le luminaire, au milieu des moines revêtus de chappes (1).

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