‹ Histoire de l'abbaye de Saint-Germain d'Auxerre, Ordre de Saint Benoît et de la Congrégation de Saint MaurChapitre 44 sur 69 · CHARLES-FRANÇOIS DE LOMÉNIE · texte numérisé non relu

CHARLES-FRANÇOIS DE LOMÉNIE

Louis XIV nomma de Loménie abbé de Saint-Germain, au mois de décembre 1G61 . Ses bulles lui furent immédiatement expédiées de Rome. Il était bachelier en théologie de la faculté de Sorbonne. Le roi lui permit de disposer des revenus échus pendant la vacance qui avait précédé sa nomination. Il était fils de Henri-Auguste de Loménie , chevalier des ordres du roi, comte de Brienne et de Montbron, baron de Pougy et de Roussac, conseiller du roi, et ministre des affaires étrangères , et de Louise de Béon de Luxembourg. Tant de titres sur la téte d'un seul homme devaient tout naturellement mettre à sa disposition les plus riches bénéfices de France pour doter ses enfants. En effet, son fils Charles-François fut évêque de Coutances, abbé de Saint-Eloi de Noyon , de Saint-Cyprien de Poitiers et de Saint-Germain. Le 23 juin 1062, le prieur dom Clairé prit possession pour lui de cette dernière abbaye, selon la commission qu'il lui en avait donnée (1). Cependant, le 31 juillet suivant, jour de la fétc de saint Germain , il se rendit au monastère, assista à la grande messe, revêtu d'un camail et d'un rochet, et se plaça vis-à-vis l'évêque d'Auxerre, qui occupait la première place à droite. Les chanoines de la cathédrale étaient du même côté, à la suite de l'évêque.

L'abbé de Loménie, cet homme déjà si riche par ses biens

il; Accord* cl Iransacl , leuil. 31 cl 32.

patrimoniaux, ne roug it pas de plaider avec les religieux de Saint-Germain, disantquïl ne voulait participer en rien aux dépenses que nécessitait la reconstruction de l'aile de leur bâtiment qui s'était écroulée. Suivant lui, les douze mille livres payées par les héritiers du cardinal Mazarin devaient acquitter pour longtemps la mense abbatiale. Prévoyant que l'issue de cette affaire ne lui serait ni honorable ni avantageuse , il transigea avec les religieux, le 17 décembre 4663 , leur- paya une somme de trois mille livres et abandonna en outre à la mense conventuelle la moitié de la châtellenie de Moutiers , dont le revenu était de quatre mille neuf cents livres , sous la condition expresse que la mense abbatiale serait désormais affranchie de toute contribution pour les réparations de l'église et du monastère. Cette transaction compléta le divorce entre les abbés commendataires et la communauté, qui n'auront plus de rapports d'intérêts. Quand il plaira aux abbés de visiter leur monastère, ils y viendront en équipage de princes ou d'évêques pour recevoir les honneurs dus à leur rang , et se retirer immédiatement.

Charles de Loménie mourut le 7 avril 1720. Ainsi il fut cinquante-huit ans abbé de Saint-Germain; c'est le plus long règne bénéficier qu'on trouve dans cette histoire. On voit avec peine que sa longue vie y occupe aussi peu de place.

En 1663, les habitants d'Auxerre abandonnèrent généreusement aux religieux les tours, les remparts, les ponts-levis et le passage contigu à leur monastère , afin qu'ils pussent rétablir la clôture qu'ils avaient autrefois , ajoutant qu'ils faisaient cette concession pour leur témoigner le bon souvenir qu'ils conservaient des services rendus à leur ville en diverses circonstances; pour leur donner des preuves de l'affection qu'ils leur portaient, et pour les engager à continuer leurs prières pour la prospérité de la

ville et celle de leur communauté. Les moines s obligèrent en retour à faire construire à leurs frais , à l'entrée et à la sortie du passage qui avait lieu par le monastère, une porte dont ils devaient remettre une clef aux autorités , pour y passer quand il serait nécessaire. Ils s'obligèrent encore à entretenir la muraille de la ville en cet endroit , sans y rien changer. Néanmoins ils attachèrent du prix à cette concession qui assurait leur tranquillité en donnant à leur établissement une clôture qu'il avait perdue durant les guerres (i). Nous avons rapporté les vaines tentatives qu'ils firent autrefois pour recouvrer ces droits.

Le 30 juillet de la même année, on fit à Saint-Germain une translation de reliques qui rappela les anciens jours. On a vu qu'après le pillage des huguenots, les reliques ramassées dans l'église avaient été remises en partie aux religieux qui les avaient déposées dans un pilier des saintes grottes, près de la chapelle de saint Martin, et dont la cavité, en forme d'armoire, avait été inurée; que lorsque l'évêque d'Auxerre visita les saintes grottes, il avait fait ouvrir cette cavité , et qu'après avoir reconnu les reliques, il avait permis de les exposer à la vénération des fidèles ; qu'alors on avait placé dans cette armoire et dans une autre qui se trouvait dans un pilier de la chapelle de saint Benoît, divers gradins où l'on avait déposé les reliques et devant lesquelles on avait mis un verre et un voile de taffetas rouge, avec une porte fermant à clef, afin de pouvoir satisfaire la dévotion des pèlerins qui venaient de toutes parts implorer leurs suffrages. On se proposa de les transférer plus honorablement aussitôt que les ressources de l'abbaye le permettraient.

Enfin, en 1663, le prieur dom Clairé prépara deux châsses de bois doré et fit cette translation avec une grande

\V Accords et fransacl., feuil. 24.

pompe; il évita cependant de lui donner trop de publicité pour empêcher la confusion et l'irrévérence que pouvait occasionner une trop grande affluence. Il rappela dans une vive allocution ces jours néfastes durant lesquels les huguenots avaient profané les saintes reliques, et annonça que désormais, exposées sur le grand-autel, elles recevraient les honneurs qui leur étaient dus et continueraient à obtenir des bienheureux , dont elles étaient les restes vénérables, une protection qu'on n'avait jamais implorée en vain.

On descendit ensuite dans les saintes grottes, et là, en présence des fidèles, du clergé de Saint-Loup, des religieux, d'un médecin et d'un chirurgien qui constataient l'identité des ossements humains et qui désignaient le nom des plus considérables , on en déposa dans une châsse trois cents, tant entiers que fracturés, et deux cents dans une autre. On en laissa néanmoins dans les deux armoires , pour satisfaire la piété des fidèles ; ensuite, on revint procèssionnellement et au son de toutes les cloches au maîtreautel, sur les côtés duquel les châsses furent déposées.

Le prieur et les religieux déclarèrent dans le procèsverbal de cette translation, que les reliques des saints qui étaient renfermées dans des chasses d'argent ornées d'or et de diamants précieux, avant l'irniption des calvinistes, avaient été presque toutes retirées des mains de ces sectaires y par la pieuse industrie de quelques fidèles qui les avaient recueillies soigneusement et à la dérobée; que Dominique Séguier, évêque d'Auxerre, les avaient reconnues et avait permis de les exposer à la vénération publique ; ils ajoutèrent qu'on tenait, par une religieuse et inébranlable tradition, que, parmi toutes ces reliques, il s'en trouvait de saint Germain , leur patron , de saint Maurice et de ses compagnons, de saint Amatre , évèque d'Auxerre, de saint Germain, martyr, de saint Aunairt». de

saint Marc , évangéliste , de saint Thibaut, comte, de saint Urbain, pape et martyr , de saint Prix et de ses compagnons, martyrs à Saints-cn-Puisaye, de saint Robert, abbé de Molesmes, de saint Juste, enfant d'Auxerre, martyr, de saint Pavas, évèque du Mans, de sainte Christine , et qu'il s'y trouvait aussi quelques morceaux de planches de cyprès provenant du cercueil de saint Germain (1).

L'année suivante, comme on travaillait à la réparation des murs et des piliers de la terrasse du dortoir, on découvrit quatre tombeaux en pierre, rangés parallèlement les uns auprès des autres: celui du milieu, couvert d'une belle pierre, les dominait tous par sa grandeur et son élévation. Comme il était endommagé à un angle, on y introduisit une chandelle et on reconnut dans l'intérieur un corps revêtu d'un habit noir, pareil à ceux qu'on appelait alors cucules; lorsqu'on y touchait, il se réduisait en poussière. Ce vêtement recouvrait un cilice également en état de détérioration. On constata par l'histoire que c'était la manière dont se faisaient les inhumations dans l'Ordre de saint Benoît, huit cents ans auparavant. On ouvrit les autres tombeaux dans chacun desquels on trouva, comme dans le premier, un corps revêtu d'un habit de pénitence (2).

Le prieur dom Clairé , touché de cette nouvelle gloire de son abbaye, fit venir des chanoines de la cathédrale, et tous ceux qui pouvaient donner quelques renseignements historiques, car on ne trouvait aucune inscription . On visita de nouveau les tombeaux, celui du milieu laissait exhaler de l'intérieur une odeur très-suave, ce qui jeta tous les spectateurs dans la surprise et l'admiration. On n'hésita point à croire que ces cercueils ne renfermassent les corps

I) Procés-verbal sur parchemin, archives de la préfert. (S) Dom Cotron. Cartul. de S.-G., f. 214.

Page 1