AIGLON. XIII
A 1'epoque cle prosperite qui signala, pour le monaslere, le milieu du ix e siecle, va succeder une ere de destruction et de deuil. Vers la fin de novembre 886, remontant la Seine et 1'Yonne, les Normands arriverent devant la ville de Sens. Us y demeurerent six mois, ravageant toute la banlieue et detruisant les villages. Us incendierent les abbayes de Saint-Remi, de Vareilles, de Saint- Gervais et Saint-Protais et de Sainte Marie de la Porte; mais celles de Saint-Pierre le-Vif et de Sainte Colombe echapperent an pillage parce qu'eiles avaient ete recemment entourees de murs et de fosses. Les habitants cle la ville, encourages par les exhortations et rexemple de leur archeveque Evrard, se defendirent avec courage et les barbares furent obliges de se retirer sans avoir pu s'emparer de la ville.
II y eut alors un moment de paix et de calme, mais il fut de courte duree. L'abbe de Saint Pierre etait Aiglon; on ignore ce qu'il a fait cle remarquable. D'apres la Gallia Christiana, il vivait en 891, epoque a laquelle se tint le concile de Mehun-sur-Loire, reuni par ordre du roi Eudes, dans 1'eglise de Saint-Lifard, pour traiter des affaires de I'Eglise.
Les Peres de ce concile recurent une requete des moines de Saint-Pierre, exposant que, depuis un certain temps, les archeveques de Sens avaient mis a leur tete des abbes tires de monasteres etrangers, ce qui etait contraire a la regie de saint Benoit et aux saints canons. L'archeveque de Sens, Gauthier ou Waultier, qui presidait le concile, demanda lui-meme que desormais 1'election de I'abbeappartint aux religieux ; les eveqiies reunis decreterent que celui qui irait teme'rairement contre la volonte des moines
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serait excommunie (1). D'apres les dispositions de cet important privilege, le concile de Mehun abolit la prerogative en vertu de la quelle, depuis 827, les archeveques noinmaient eux memes les abbes; ils ne conserverent plus que le droit cle les confirmer, et, dans la vacance du siege archiepiscopal, ce droit fut reserve au chapitre metropolitan!.
L'abbe Aiglon mourut, d'apres Glarius, en 920. Trois ans apres, 1'archeveque Waultier rec.ut la sepulture dans 1'abbaye. Son successeur et neveu, Waultier II, fut inhume aupres de lui apres un court episcopal de quatre annees.
SAMSON. XIV e (920?-940).
Gependant, les Normands continuaient leurs devastations dans la Gaule. Vers la fin du ix e siecle, ils avaient saccage les villes de Saint-Florentin et de Tonnerre, et penetre en Bourgogne d'ou le due Richard-le-Justicier, apres les avoir repousses jusqu'au-dela de Sens, en avait purge le pays. Dans le combat qui leur fut livre a Chaumont-sur-Yonne, le vicornte de Sens perit, en decembre 924.
Quatorze ans apres, ces barbares reviennent plus puissants et plus redoutables que jamais, repandant la terreur sur leur passage. A la nouvelle de leur approche, 1'abbe Samson, effraye, reunit ses freres en conseil. C'etait un homme d'une science profonde et d'une grancle vertu. Glarius 1'appelle venerable. Sentant leur impuissance pour resister a un pareil torrent, ils se resignent a se refugier dans Finterieur de la ville et a emporter avec eux les nombreuses reliques dont ils avaient la garde pour les deposer en surete dans leur eglise de Saint-Pierre-le-Donjon. llsnelaissent au rnonastere que le corps de saint Serotin, conserve dans son tombeau, sous Tautel de.la crypte qui lui etait consacree.
Les Normands approchent presque aussitot de Sens, s'emparent du monastere et incendient la basilique magnih'quement construite, apres 1'avoir mise au pillage. II ne reste que 1'oratoire de Saint-Serotin qu'ils nepeuvent detruire, malgre tons leurs efforts.
Une epreuve d'un autre genre attendait les religieux. Lorsqu'ils avaient apporte leurs reliques a Saint-Pierre-ie-Donjon, raconte Geoffroy cle Courlon, 1'archeveque Guillaume les avait engages a les deposer dans 1'eglise cathedrale. II est preferable, leur avaitil dit avec insinuation, que les restes des martyrs Savinien et Potentien demeurent clans la cathedrale jusqu'au retour de la securite et de la paix : quand le calme vous sera rendu, vous emporterez chez vous ces gages sacres. Les moines se conformerent au
(1) Cart. gtin. de V Tonne., t. I, p. 127.
66 HISTOIRE DE SAINT-PI ERRE-LE-Vlf.
conseil de Guillaume qui avait ete naguere leur frere. Mais quand la paix fut retablie et qu'ils vinrent chercher leurs reliques, 1'archeveque, appuye par des clercs et les principaux persormages de la ville, objecta que les corps des saints appartiendraient au siege qu'ils avaient fonde, et repondit aux plaintes des moines en les renvoyant a leur abbaye. L'abbe Samson en ressentit une si violente clouleur qu'il faillit en mourir, et tous les moines avec lui se mirent a prier et a jeuner. Aussi, continue le chroniqueur, les gens preposes la nuit a la garde des reliques dans la cathedrale, furent tellement effrayes par un tremblement extraordinaire qui semblait devoir renverser tout 1'edifice, que la troisieme nuit ils refuse-rent de continuer leur garde et que 1'archeveque fut oblige de veiller lui-meme aupres des reliques. Mais les memes prodiges s'etant renouveles, accompagnes de lueurs etranges, 1'archeveque Guillaume fut epouvante, et faisant appeler les moines de Saint- Pierre, il leur permit de reprendre les reliques et de les emporter dans leur eglise. Cependant, un dignitaire de 1'eglise Saint-Etienne, outre du triomphe des religieux, saisit le voile qui recouvrait le cercueil de saint Savinien au moment ou on 1'emportait, et il le coupe en deux, s'ecriant : Si nous sommes prives des reliques, au moms garderons-nous la moitie de ce voile. On le conserva en effet en memoire du fait.
Geoffroy de Gourlon, apres avoir donne le recit de cette affaire des reliques, ajoute qu'il 1'a pris dans le Livre des miracles de saint Savinien conserve au couvent. D. Cottron, rapportant ce passage, dit que le Livre des miracles avait disparu de son temps : Sed eheu ! ecrit-il, ille liber non amplius apparet. Apres lui, D. Mathoud, traitant la meme question, emet 1'opinion, dans une note marginale inseree au manuscrit de D. Cottron (page 394) que le livre en question n'est autre que celui des saintes reliques du monastere ecrit par Geoffroy de Courlon, qu'il retrouva en 1653, et dans lequel sont rapportes plusieurs miracles du martyr senonais. Ces deux derniers chroniqueurs ont du se tromper et ce Livre n'est autre que celui des Actes de saint Savinien, ou est racontee au long cette histoire des reliques.
Quoi qu'il en soil, apres la translation, 1'abbe Samson fit creuser, pour les y deposer, un caveau plus secret. MM. Julliot et Memain pensent que ce sont les souterrains decouverts en 1882, dans 1'interieur du monastere. Ils se fondent sur deux textes des Actes : le premier porte que le caveau creuse par 1'abbe Samson se trouvait sub arvo sous un champ ; le second, sub atrio sous la cour. D. Cottron declare, au contraire, que ce caveau se trouvait dans la crypte au-dessous du grand-autel. L'entree de ce souter-
HlSTOIRE DE SAINT-PIERRE-LR-VIf. 67
rain etait fermee par une grande dalle de quatre pieds de long et deux pieds et demi de large, sur laquelle etaient graves le labarum de Constantin et le monogramme du Christ, entoure d'une couronne. Ce souterrain etait appele plus specialement, le Sancta Sanctorum ou Saint des Saints ; il offre une grande analogic avec celui qui existe -encore sous les cryptes de Saint- Germain d'Auxerre et dans lequel on descend par une entree derobee dans le dallage. Le sentiment de D. Cottron nous semble le plus probable, car si on laissa ces reliques dans 1'endroit ou elles etaient deposees, quand on les decouvrit en 1006, il fallait que cet endroit fut convenable et non sous la cour ou dans un champ. Malgre le soin que Fabbe Samson avait pris de cacher les reliques dans ce lieu secret, on y venait frequemment implorer le secours des martyrs afin d'obtenir la guerison des maladies.
Les religieux etaient a peine reinstalled au monastere, quand Farcheveque Guillaume mourut au mois d'aout 938 et fut, suivant 1'opinion la plus probable, inhume a Saint-Pierre- le-Vif. L'abbe Samson Favait precede pen de temps auparavant dans la tombe.
EUDES. XV e . (vers 940).
A la mort de Samson, ce fut Eudes ou Odon, abbe de Cluny, que les moines choisirent pour lui succeder. L'archeveque Guillaume lui confia la direction de 1'abbaye dont il fut plut6t, selon Fexpression de Glarius, le restaurateur que Fabbe. A cette epoque nefaste, les invasions ayant chasse bien souvent les religieux de leur cloitre et leur rendant impossible Fobservance de la discipline reguliere, la ferveur religieuse s'etait refroidie dans les monasteres, et les moines y menaient la vie du siecle. On n'y rencontre que quelques homines d'une grande vertu, destines a servir de lumiere a leurs contemporains et a procurer le salut de ceux qui croupissaient dans tous les vices. L'abbe Eudes fut un de ceux qui montrerent alors plus de zele pour ramener ses freres dans la voie de la perfection. Sa saintete eminente et son ardeur infatigable le designaient pour cette grande ceuvre. Abbe non seulement de Gluny mais encore d'un grand nombre d'autres monasteres, il parvint par ses vertus, son activite et sa sagesse a y faire refleurir la regie de saint Benoit. On le comparait a une fontaine d'eau vive qui, par la purete de la vraie perfection, lavait tous ceux qui venaient a elle et s'y plongeaient.
Bien que Saint-Pierre-le-Vif eut accepte la reform e de Cluny et fut gouverne par des prefets ou des abbes que lui donnait saint Eudes, et qui y maintenaient la discipline reguliere, comme a Sainte-Colombe et dans d'autres convents, il n'etait point dependant de ce
(38 HISTOIRE l)E SAINT-PI EKRE-LE-V1F. -^ fl v
inonastere, raais soumis a lajuridiction imrnediatetlu-Saint-Siege, cornrae le mentionne une bulle papale de 1147.
C'est a cette epoque que nous inclinons a attribuer un sceau d'un chapelain de Saint-PieiTe-le-Vif. II represente une basilique romane, a trois nefs, surmontee d'un clocher octogone au-dessus clu chceur et accompagnee d'une chapelle absidale ayant la forme d'une tour roncle. L'inscription en capitales romaines est celle-ci : Sigill : Gaufridi : capell : s : Petri : Vi : Sen : (Sigillum Gaufridi capellani sancti Petri vivi senonensis.) Ce sceau ne represente certainement pas 1'eglise de Saint-Savinien, car on ne voit nullement
Empreinle du sceau do Geoffroy, chapeluia de St-Pierre-le-Vif,
de Sens, xe siecle.
pour quel motif un chapelain (on prieur) clu monastere cut represente cette eglise qui n'avait que peu d'importance, surtout depuis la translation de 847. L'eglise represented sur le sceau est, selon toute probability la basilique de Saint-Pierre. Mais comme elle n'est pas accompagnee de la tour que Gerlan fit construire sur le portail en 948 et qui subsista jusqu'a la Revolution, le sceau doit etre anterieur a cette epoque et appartenir a un des prieurs qui vecurent sous 1'abbe Eudes. En effet, le saint reformateur ne residant pas a Saint-Pierre-le-Vif, les prieurs purent alors acquerir une influence suffisante pour avoir le droit de faire graver a leur nom le sceau de 1'abbaye, droit qu'ils ne devaient certainement point posseder sous les autres abbes residants qui jouissaient a 1'abbaye d'une autorite preponderante. An reste, 1'arcliitecture romane primitive de 1'eglise et les autres caracteres du sceau viennent confirrner notre hypothese (1).
(1) Ce sceau faisait partie de la collection Poncelet, d'Auxerre, et nous avons pu en obtenir une bonne ernpreinte.
Un merite particulier de saint Eudes et donfc la cite senonaise doit lui savoir gre, c'est d'y avoir fait naitre le gout du chant et d'etre, presque a coup sur, le premier auteur de cette reputation musicals dont elle jouit an moyen-age, surtout au xm e siecle, reputation qui avait fait passer en proverbe commun le mot fameux : li chanteurs de Sens comme on disait : li buveurs d'Auxerre . Apres avoir, clans sa jeunesse, etudie a fond la musique, il avait compose son Dialogue sur la musique ou musicse Enchiridion , ouvrage qui servifc de manuel pratique dans les ecoles du x e siecle, ou il etait repandu a profusion. II suftira a sa louange de dire que cette ceuvre lut attribute parquelques aiiteurs a Gui d'Arezzo.
Ce gout de la musique devait accompagner 1'abbe Eudes au milieu de ses dignites, et ses gouts artistiques exercer une grancle influence sur le monastere de Saint-Pierre etsurla cite senonaise. En remettant en vigueur au monastere la regie de saint Benoit, il prescrivit, suivant cette regie, la celebration de deux messes solennelles par jour, sans compter ce qui avait lieu les jours de fete. Quand les moines se retiraient clans Feglise pour se livrer a la meditation, les enfants devaient s'occuper de 1'etude du chant. G'etait aussi au chant ties psaumes que s'operaient les travaux manuels cles Benedictins, et le nombre de ceux qui composaient 1'office du jour et cle la nuit etait considerable. II y avait la cles elements feconds d'etudes et de progres musicaux, surtout sous la direction du saint abbe qui avait une science cle la musique remarquable pour cette epoque, dont les premiers debuts avaient ete des oeuvres rnusicales, et qui devait mourir en composant une hymne (1).
On ne nous accusera pas de temerite en plagant sous 1'abbe Eudes la composition du Panegyrique de s. Savinien (2) qui commence par ces mots : Patet fidelium mentibus..., et que 1'abbe Renault attribue au x siecle, a cause de sa latinite prolixe indi- ' quant ce siecle de decadence. La science et la piete cle 1'abbe Eudes dont rinfluerice a Saint-Pierre-le-Vif fut si salutaire, rendent cette supposition tout a fait legitime De plus, comme ce morceau se trouvait, au temoignage cle D. Cottron, dans le tres ancien breviaire cle Saint-Pierre-le-Vif (partie d'hiver, des Saints, p. 82), il est fort probable que 1'abbe Eudes le composa ou le fit ecrire pour le breviaire cle 1'abbaye et qu'Odoranne n'eut, au siecle suivant, qu'a completer son ceuvre.
(1) Voir pour plus cle details, Bull. Soc. des Sc. de I' Tonne, t.YI,p. 21.
(2) Bill. hist, de rYonne, t. IT, p. 340.
L'auteur du Panegyrique ne fait pas oeuvre d'historien; il compose une espece de commentaire ou d'homelie, telle qu'on en lit encore aujourd'hui dans les lecons du breviaire. Son but est de louer saint Savinien, et il prend soin de donner au commencement une table ou resume des matieres qu'il va traiter. II exhorte ses lecteurs a ramour et a 1'imitation des Saints, et en particulier des martyrs senonais. Louons ces hommes glorieux, s'ecrie-t-il, racontons leur sagesse au peuple et pronongons leur eloge dans les eglises *. Et il continue, proclamant les vertus de saint Savinien, sa charite, son humilite, son mepris des richesses, ses austerites, sa justice, sa force, ses miracles, enfin sa mort et celle de ses compagnons. Quant a la relation qui suit le Panegyrique, sous ce titre : De translatione (1) eorumdem , nous pensons, avec M. Henault, qu'elle est du meme ecrivain, a cause de son style incorrect et diffus, de la meme forme oratoire et pieuse. Elle est certainement, du moins, anterieure a la translation de 1028, puisqu'elle n'en parle pas.
Cependant 1'abbe Eudes commenc.ait a etre epuise par la multiplicite de ses travaux, et il ne pouvait plus s'occuper parlui-meme serieusement de 1'abbaye de Saint-Pierre. De concert avec 1'archeveque de Sens et les moines, il mit a leur tete, vers 940, un religieux de Saint-Benoit-sur-Loire.
ARIGAUD. XVP (940? -945).
Arigaud, le nouvel abbe, etait un homme pieux et craignant Dieu ; le choix dont il fut 1'objet laisse a penser qu'il etait prudent et capable de continuer la grande oeuvre de reforme commencee par saint Eudes. Mais son passage fut court a Saint-Pierre et ne fut signals par aucun evenement important.
DACHELIN. XVIP. ARCHENGERE. XVIIP. OTBERT. XIX e .
De 945 j usque vers 960, trois abbes se succedent a Saint- Pierre-le-Vif. Les temps sont devenus trop desastreux, dit la G-allia Christiana, pour qu'il y ait autre chose a mentionner que le nom des abbes. G'est Dachelin, Archengere et Otbert .
La ville de Sens est alors en proie a des luttes intestines. Le due de Bourgogne, Richard le Justicier, qui avait conquis cette ville, y attachait une grande importance et lui avait donne comme gouverneur le vicomte Frotmond. En 948, le comte de Reims, Raynard, s'en empare, mais Frotmond s'etablit au monastere de
(\) Ibidem, p. 353.
Sainite-Colombe et le remplit cle soldats a 1'aide desquels il reprend la ville et chasse Farcheveque Gerland qui avait embrasse le parti cle Raynard. L'annee precedente, ce prelat avait fait construire a ses frais, pour defendre 1'abbaye de Saint-Pierre-le-Vif, une tour magnifique, en pierres taillees, qui dominait par sa hauteur tout le bourg et les pays voisins. Elle s'elevait au dessus du portail de 1'eglise et recut le nom de tow du vestibule.
NOTRANNE. XX e (957-974).
Apres 1'abbe Otbert, la decheance grandit a Saint-Pierre-le-Vif. La faiblesse de Louis le Debonnaire et les sanglantes dissensions survenues apres lui entre ses fils avaierit produit partout 1'anarcliie, la misere et 1'ignorance. Au milieu cle ces perturbations, les barons parvinrent a s'emparer des eveches et des abbayes, d'abord a titre de benefices militaires, puis a titre de fiefs.
G'est ainsi que le monastere de Saint-Pierre-le-Vif fut donne, en 957, a un chef militaire du nom de Notranne. II se mit aussitot a vendre les biens, les ornements, les eglises et les fermes pour en dormer le prix a ses parents. II parvint egalement a s'emparer des abbayes de Saint-Remi et de Saint-Jean, et de 1'argeat cle ses rapines il acheta Feveche de Nevers.
Unseul evenement heureux vient illuminer ces tenebres de barbarie et reposer les yeux attristes. En 958, Bouchard de Montmorency et Hildegarde, son epouse, cle la maison de Blois, fonderent dans une terre qu'ils possedaiem pres de Bray-sur-Seine, le monastere de Saint-Sauveur, avcc Fagrement du roi Lothaire, et demanderent a Hildemanne, archeveque de Sens, la permission d'y transporter les reliques de saint Paterne, qui avaient jusque la repose a Sergines. La translation se fit avec beaucoup de solennite et 1'on deposa les restes precieux du saint dans une chasse magnifique. Les religieux de Saint-Pierre assisterent a la ceremonie : le spectacle du triomphe d'un de leurs freres apporta quelque compensation aux epreuves cruellesdontils etaient abreuves. L'annee suivante, le 5 aout, ils ensevelirent dans leur monastere 1'archeveque Hildemanne.
Gependant, apres la mort du vicomte Frotmoncl, son fils, Rainard, dit le Petit vieux, lui avait succede. II s'affranchit cle la suzerainete du clue cle Bourgogne, prit le titre de vicomte et etendit ses domaines en s'emparant de 1'abbaye de Sahite-Colombe et cle celle de Saint-Fare, en batissant sur les possessions de 1'abbaye de Ferrieres, un chateau appele de son nom Chateau-Renard, et en construisant sur les terres de Sainte-Marie une forteresse a 1'ombre de laquelle clevait se construire la ville de Joigny.
Pour mieux assurer sa domination, il associa a sa puissance Archambaud son propre parent, en faisant elire comme archeveque, par la terreur, cet homme de guerre vicieux et debauche, qui fut impose d'autorite parLothaire et sacre, vers la fin de 959, par le pape Jean XII dont la bonne foi fut trompee. Archambaud se livra a tons les genres d'exces. C'etait, helas, la lutte de la barbaric centre la civilisation.
II chasse les religieux de Saint-Pierre-le-Vif, vend les biens que n'avait pas alienes Notranne et s'installe dans le monastere qui devient le theatre des plus honteuses debauches. Quinze d'entre les moines avaient persiste a y rester,mais, dans une nuit d'orgie, ils sont pourchasses et massacres. Le lendemain, douze etaient morts et les trois autres si maltraites qu'ils moururent dans 1'annee. Ce sanctuaire venerable vit se perpetrer les plus ignobles exues. Archambaud se riait des remon trances qu'on pouvait lui faire. On rapporte qu'un chanoine, -nomine Condacher, se promenant im jour dans la basilique avec lui, 1'arreta devant le torn beau delafondatrice,sainte Theodechildo, et Itiimontrant 1'inscription : Voyez,. Seigneur, dit-il, c'est pour les serviteurs de Dieu que cette maison a ete batie, et non pour les chiens, les vautours et les femmes de mauvaise vie. C'est ici une maison de prieres et vous en avez fait une caverne de voleurs. Cette courageuse lec.on n'ayant servi de rien, le bras de Dieu commenca a s'appesantir sur le jeune endurci. L'an 968, au mois de juin, il vit perir le conseiller de Lothaire, Rainald, qui 1'avait pousse a la dignite episcopaie ; au mois de juillet, les flammes clevorerent sa cathedrale, 1'eglise Notre-Dame, celle de Saint-Jean-Bap tiste, le cloitre des chanoines, la riche bibliotheque de Saint-Etienne, avec .quantite d'ornements et de reliques. Entin, raconte le chroniqueur, apres plusieurs avertissements inu tiles qu'il regut de saint Savinien, le 29 juillet, parmi les eclats du tonnerre, on entendit ces paroles : Ne souffrons pas que le lieu consacre par 1'effusion de notre sang soit plus longteraps profane , et Ton trouva son cadavre depouille et frappe par la foudre, dans le refectoire de Saint-Pierre-le-Vif. Par respect pour le sacerdoce dont il etait revetu, on 1'inhuma dans une chapelle du monastere, mais sans aucune marque qui rappelat son souvenir.
Au milieu de ces perturbations etcle ce pillage des biens du monastere, que devinrent les titres qui en garantissaient la propriete? Le G-allia, Christiana dit qu' Archambaud brula les chartes. Geoffroy de Courlon, au contraire, dans sa Chronique affirme qu'un chevalier nomme Frodon, qui voyait avec peine la ruine de 1'abbaye, demancla et obtint d'Archambaud que le Tresor et les
chartes fussent donnes a son fils etqu'il parvint ainsi a les sauver. 11 est difficile de savoir laquelle de ces deux affirmations est la vraie; la seconde nous semble pourtant la plus probable. Quoi qu'il en soit, Frodon fut enseveli dans Feglise du monastere, sous le portique. Son fils, clevenu dans la suite archidiadre de Sens, donna aux moines ^a terre d'Arces et d'autres biens et il regut egalement la sepulture a Saint-Pierre, dans le chapitre, aux pieds de 1'archeveque Sevin.
RAINARD. XXP (979-1015).
Apres la mort d'Archambaud, le comte Sewin n'avait pu empecher 1'election d'un digne pretre appele Anastase. Ce prelat, dans I'oeuvre qu'il entreprit de reparer les scandales et les mines amoncelees par son predecesseur, avait donne une part speciale de sa sollicitude a 1'abbaye de Saint-Pierre. II avait rassemble les religieux dans leur demeure, fait restituer au monastere une partie de ses biens et commence a reconstruire la basilique, monument qu'il eut completement acheve, sans sa mort trop tot survenue. On 1'inhuma a Saint-Pierre-le-Vif, aupres de ses predecesseurs, et Ton grava sur sa tombe une epitaphe composee de quatre distiques latins tres elogieux et exprimant la persuasion qu'il avait deja ete admis dans la societe des saints.
Pour se donner centre les exactions du comte un protecteur dont 1'energie et 1'integrite leur etaient connues, 3e clerge et le peuple jeterent les yeux sur Farchidiacre Sewin, qui etaitle propreneveu du comte Rainard. Celui-ci s'opposa de toutes ses forces a cette election, et lorsque, bravant ses defenses, Sewin eut ete sacre a Auxerre, Rainard lui refusa 1'entree de Sens et ne *ceda qu'apres un an de resistance et d'excommunication.
Le nouvel archeveque realisa toutes les esperances qu'on avait congues de lui. II protegea les opprimes, soulagea les souffrances du pauvre peuple, rebatit les eglises, repeupla les abbayes et, autant que le permettaient les mallieurs du temps, ramena 1'ordre et la discipline dans son diocese. Avant d'avoir regu (1) le pallium archiepiscopal, comme il reposait dans le refectoire de Saint- Pierre, le jour de la fete de saint Jean et de saint Paul, saint Savinien lui apparut dans son sommeil. Pourquoi, lui dit-il, relienstu les biens de notre monastere ? A ces mots, il s'eveille, se leve, va trouver les moines, se jette a leurs pieds, et, demandant pardon, leur restitue tous les biens. Mais comment pourronsnous vivre ? lui disent alors les siens. Dieu nourrira ses
(1) Chron. S.-P.-V.-S., page 37-i.
t4 HISTOIRE DE SA.1NT-PIERRE-LE-VIF.
pauvres, repond-il, je vivrai de mon patrimoine jusqu'a ce que Dieu rende a Saint-Etienne ce qui lui a ete erileve . Et il arriva que, dans 1'annee, tous les detenteurs de ces biens moururent.
L'archeveque rappela tous ceux des moines qui etaient encore disperses par la tempete. II leur abandonna des biens en compensation de ceux qu'ils avaient perdus; et comme 1'existence errante qu'ils avaient menee pendant plusieurs annees leur avait fait oublier les traditions du travail et de la priere, il demanda des religieux de Saint-Renoit-sur-Loire et de Cluny pour retablir, par leur exemple, la discipline dechue. Puis, afm de cimenter avec eclat cette restauration, il choisit comme abbe son propre neveu, Rainard, qu'il avait fait elever dans 1'abbaye de Sainte-Colombe.
Le nouvel abbe se voua avec une grande ardeur a relever de ses ruines le venerable sanctuaire et a completer 1'oeuvre d'Anastase. II consacra son patrimoine a reconstruire de fond en comble le cloitre et toutes ses dependances. Des colonies de moines furent envoyees par lui dans les prieures pour rebatir les fermes ineendiees, cultiver les domaines et y elever du betail. Tout ce qu'on put trouver de tableaux, de statues, de manuscrits preeieux, de vases et d'ornements sacres tut achete par lui a grands frais pour orner et enrichir 1'abbaye. Enfin, parmi les moines, il en choisit le plus grand nombre possible qui eussent des connaissances en litterature et en philosophic, et il institua des ecoles pour former la generation nouvelle a la culture des lettres et des arts. Ce ne fut pas la partie la plus facile de la tache quil avait entreprise. Le savoir etait alors aussi rare que dedaigne, et les lumieres de la science etaient presque partout, en France, si completement eteintes que le grand Gerberl ayant voulu etudier les mathematiques, avait du sortir du royaume etaller jusqu'a Gordoue chercher cet enseignement chez les Arabes. L'abbe Rainard ne put done obtenir, sous ce rapport, tous les resultats qu'il aurait voulu.
Les auteurs du Gfallia Christiana pensent qu'il est le me me personnage qu'un certain Romulphe a qui Gerbert ecrivit plusieurs lettres sur des matieres litteraires.
Parmi les biens que Sewin rendit aux religieux, pour servir a leur entretien et a leur nourriture, citons ceux qu'il leur abandonna, du consentement du pape Jean XVI, dans un synode tenu en 980, a 1'eglise de Sainte-Marie et de Saint-fitienne de Sens, avec plusieurs de ses suffragants et son Chapitre . Sur la demande de 1'abbe Rainard et des moines de Saint-Pierre, dit-il, nous leur avons abandonne 1'autel eleve en Fhonneur de saint Pierre et la villa d(Alson, situee dans le., pays senonais,... 1'autel de saint Sanction, martyr, situe dans le village de Saricey, 1'autel
de saint Savinien qui se trouve a cinquante coudees (1) de la crypte de Saint-Pierre; enfln, dans le pays de Provins, 1'autel consacre a saint Loup, dans la villa de Naud . On salt que, d'apres la parole de saint Paul : le pretre vit de Fautel , il etait attache a cheque eglise des biens dont jouissait le religieux ou le pretre qui la desservait. Sewin decreta egalement que 1'abbe de Saint- Pierre-le-Vif siegerait le premier apres 1'archeveque dans les assemblies diocesaines et qu'il aurait la primaute sur les autres abbes.
La meme annee, le corps de saint Ebbon fut leve, visite et transfers solennellement de la chapelle de la Vierge, ou il reposait, dans le Saint des Saints. Avec le corps on retrouva, presque intacts, ses ornements episcopaux. D. Cottron qui les a vus conserves en bon etat clans le Tresor du couvent, dit que la chasuble etait de satin blanc ; elle etait fermee de haut en bas et ne ressemblait pas a celles de son temps, mate plutot a une aube sans manches. La tunique etait de taffetas violet, assez large, semblable a celles du xvn e siecle. Enfm, la mitre etait de forme tres elegante, en satin epais et ornee de pierres precieuses inserees dans du vermeil. A 1'occasion de la translation, 1'abbe Rainard fit don a 1'archeveque de plusieurs doigts de saint Ebbon et d'un bras de saint Leon, pape, que Sewin enferma dans un reliquaire enrichi d'or et de perles pour 1'offrir a I'eglise de Saint-Etienne.
A sa mort, 1'archeveque Sewin fut enseveli dans le chapitre de Saint-Pierre, mais la piete des moines devait le transporter plus tard, en 1006, dans la chapelle de la Vierge. C'est la que, du temps de Taveau, on decouvrit son cercueil de plomb, avec une inscription attestant que les ossements etaient ceux de Sewin.
Son successeur, Leotheric, qui avait egalement une grande veneration pour les reliques, aimait a en celebrer les fetes et s'affligeait souvent d'ignorer 1'endroit ou 1'abbe Samson avait cache celles de saint Savinien et de ses cornpagnons. Depuis que ce dernier les avait deposees dans un sou terrain secret pour les mettre a 1'abri des profanations des barbares, des troubles avaient continue d'agiter la contree, de sorte que peu a peu on avait oublie cet endroit (2). Recueillant les dires d'un vieux serf de 1'abbaye, nomme Martin, Leotheric et Rainard parvinrent a les decouvrir, le 25 aout 1006; ils ouvrirent le tombeau ou reposaient les reliques, et il s'en exhala une odeur delicieuse. Les ossements
(1) Trente pas, d'apres Ocloranne.
(2) Cet oubli explique tres bien celui qui s'etait produit du iv e au ix e siecle,
des saints furent leves, on les trempa dans du vin, et ils furenl deposes an meme endroit, avec plus d'honneur, dans de nouveaux cercueils en plomb. D'apres le chroniqueur, des malades qui burent de ce vin recouvrerent miraculeusement la santc.
La vue de ces prodiges inspira sans cloute 1'idee a un moine de Saint-Pierre-le-Vif d'ecrire la partie des actes de saint Savinien intitulee : Incipiunt exerciuncule, etc. et ou sont racontes le martyre de ce saint et de ses compagnons, les divers evenements concernant leurs reliques et en particulier les prodiges qu'elles accomplirent depuis Finvasion des Normands jusqu'a la translation de 1006. Ce morceau est divise en vmgt-quatre paragraphes. L'ecrivain explique le motif qui lui a fait prendre la plume. Apres un court recit du martyre des saints apotres et avant de parler des miracles, il continue : Le lieu ou reposent aujourd'hui les corps precieux des martys est glorifie par les nombreux temoignages de leur puissante intercession. Ces choses merveilleuses que rios anciens Peres, dans vine paresseuse indifference, ont omis d'ecrire pour les faire connaitre a la posterite (Fauteur du panegyrique qui ecrivait sous 1'abbe Eudes, vers 945, et connaissait une partie de ces merveilles, n'en avait parle qne tres bievement et s'etait applique principalement a loner les vertus de saint Savinien), nous-meme, malgre notre indignite, puisque personne n'a tente ce travail, nous allons 1'essayer, en nous confiant dans le secours bienveillant de nos Peres. Et bien que notre style soit rustique et barbare, nous nous efforcerons dc raconter les bienfaits operes par la vertu de nos saints; nous raconterons ce que nous ont appris quelques-uns de nos Peres qui sont -marts, et d'autres qui vivent encore et ce quenous avons vu de nospropres yeux .
Les paragraphes sont de la meme main jusqu'au vingtet unieme, qui traite de la clecouverte des reliques par 1'abbe Rainard et Farcheveque Leotheric : c'est le meme style ernbarrasse et obscur. Les trois derniers, d'un style plus pur, ont du etre ajoutes apres coup, et si Fon ne peut les attribuer a Odoranne, ils sont assurement d'un de ses contemporains.
La nouvelle de cette clecouverte se repandit bientot au loin, et Feveque de Chartres, Fulbert, ecrivant a Leotheric, son metropolitain, Fen felicite en ces termes : Mon ame unie a la votre partage et vos joies et vos peines. C'est pourquoi je vous felicite au sujet des saintes reliques que vous avez retrouvees recemment, et je rends graces a Dieu'cle ce qu'il a bien voulu reserver cet heureux evenement a votre pontificat...
L'abbe Rainard meritait de non moins vi-ves felicitations. Mais son principal titre al'admiration de la posterite, c'est d'avoir eleve
et forme a Saint-Pierre des personnages tels que Maynard, qui devint eveque de Troyes, puis archeveque de Sens ; saint The'odorie, eveque d'Orleans ; Gimerius, abbe de Sainte-Marie-de-la- Charraoye, et surtout Odoranne dont le nora adeja ete cite maintes fois dans cette histoire.
Entre jeune (1) a Saint-Pierre-le-Vif, alors que les lettres, les sciences et les arts y etaient en grand honneur, Odoramne on Odoranne etait d'un esprit vif et subtil, d'une merveilleuse aptitude pour 1'etude et la pratique des arts et des sciences mecaniques. Developpee avec predilection par les lecons et les encouragements du digne abbe, son intelligence ne tarda pas a s'assimiler le peu de savoir que pouvaient lui transmettre ses maitres et le peu de lives que contenait la bibliotheque du convent. Attire par une disposition native vers les arts du dessin et de la sculpture, le moine avait curieusement recherche par quels precedes avaient pu etre executees ces ceuvres de sculpture antique, dontil clevait, a cette epoque, exister bien des morceaux dans la ville de Sens, si Ton en juge par les fragments que Ton retrouve aujourd'hui. La studieuse ardeur d'Ocloranne entreprit de faire revivre 1'art de la statuaire. Ilrechercha comment leciseauet 1'ebauchoir peuvent evider la pierre et en faire sortir une statue ; comment les metaux en fusion, projetes dans un moule ere use sur le modele de cette statue, arrivent a en reproduire et a en multiplier les formes. Et grace a de longs essais et a des etudes perseverantes, il parvint a executer plusieurs productions dont deux surtout exciterent une admiration dont on voit le retentissement dans quelques chroniques contemporaines.
La premiere etait un Christ mourant sur lacroix, qui fut place dans la basiliquede Saint-Pierre; Fautre est designee sous le nom de Puits du monastere . D. Cottron rapporte que, suivant une tradition encore vivante de son temps, c' etait le grand puits en larges pierres de taille que Ton voyait alors clans le cloitre, du cote du levant, remarquable par sa profondeur, 1'abondance et la purete de ses eaux. On dit que c'est le puits de sainte Petronille de nos jours. Si la construction de ce puits clevait etre rapportee a Odoranne, elle prouverait qu'a ses autres talents il joignait celui d'ingenieur. Suivant 1'usagequi s'etablit au moyen age d'embellir la margelle et le couronnemerit des puits, il sculpta le puits du cloitre; son ceuvre d'artque citent les ecrivains du temps et qu'Odo-
(1) La plupart de nos details sur Odoranne sont empruntes a M. Challe qui les a tires lui-meme en grande partie de V Histoire litteraire de la France.
78 HIStOIRE DE SAINT-PlERKE-LE-VIt''.
ranne lui-meme mentionne avecun legitimeorgueil dans saChronique, a disparu dans une des catastrophes dont mtaffligee la ville de Sens : c'est la plus ancienne oeuvre de ce genre que relatentles annales de 1'art.
Tant que vecut 1'abbe Rainard, le talent du moine sculpteur fut encourage et utilise dans le monastere que la munificence de cet illustre patron dotait sans cesse de nouvelles richesses. Mais 1'lieure de samort approchait. Apres avoir occupe le trone abbatial pendant trente-cinq ans, il rendit sa belle ame a Dieu, en 1015. Odoranne n'avait que trente ans : ce fut pour lui une perte irreparable, qui coincidait, d'ailleurs, avecde grands malheurs publics.
L'archeveque Leotheric, abreuve d'injustices, de violences et d'outrages par le jeune comte Rainard, avait, de 1'avis du pape, de 1'abbe de Cluny et de ses suffragants, remis la ville de Sens entre les mains du roi et implore sa protection. Les troupes royales s'etaient emparees de la ville apres un massacre effroyable et un incendie qui brula plusieurs quartiers. L'abbe Rainard mourut alors, peut-etre dans le desordredu sac de la ville, du moms de la douleur que lui causa ce desastre, qui avait pour consequence 1'expulsion et 1'abaissement de sa race.
Sa tombe portait 1'inscription suivante :
Gemma Patrum necnon diadema nitens monachorum
Hie tegitur tumulo funeris offlcio.
Cujus erat nomen Rainardus, mente benignus,
Dulce decus monachis extitit et famulis.
Quo melior pietate viget per sseeula nemo
Nobilis in membris, nobilior mentis.
Vivere post mortem cui concedat sine line
Cunctipotens Dominus semper ubique plus.
GHAPITRE VI.
ODORANNE, SON GENIE UNIVERSEL, SES EPREUVES, SES ECRITS. APPARITION DE SAINT SAVINIEN A LA REINE CONSTANCE. MUNIFICENCE DU ROI EN-
VERS LE MONASTERE. LE RELIQUAIRE DE SAINT SAVINIEN. LuTTE ENTRE LES ARCHEVEQUES ET LES COMTES DE SENS. SlEGE DE LA VILLE ET SACCAGEMENT DE SAINT-PlERRE-LE-VlF.