JUGON. XXII
Le successeur de 1'abbe Rainard fut Jugon ou Ingon, cousin du roi Robert II, et cleja abbe de Saint-Martin-de-Massai et de Saint- Germam-de-Paris. Un historien en fait un courtisan occupe a depenser a la cour le produit de ses benefices. C'etait, d'apres Geoffroy de Courlon et le Gallia Christiana, un personnage religieux et lettre : VHistoire litteraire affirme qu'il avait ete disciple de Gerbert, a 1'ecole de Reims.
Quoiqu'il en soit, Odoranne devait avoir beaucoup a souffrir de la mort de 1'abbe Rainard. Plus de protecteur, plus d'encouragements, plus de travaux meme pour le moine artiste ! Quelques annees se sont ecoulees ; nous le retrouvons occupe a 1'etude de la philosophic et demandant aux ecrits des Peres de FEglise et aux deductions du raisonnement la solution des problemes ardus de r existence et de la destinee de I'liomme et de la nature ineme de Dieu. Mais ses talents et la predilection de 1'abbe Rainard lui avaient suscite des envieux et des ennemis ; il se vit de leur part Fobjet d'une injuste aversion donl il explique lui-meme le point de depart. II avait dit que la nature de Dieu est immaterielle, et que la divinite n'a ni bras pour agir, ni jambes pour se mouvoir. L'ignorance et Faveuglement s'ecrierent qu'il calomniait Dieu, en soutenant que c'etait un tronc sans membres, et que cette detestable heresie meritait la mort. II fit plusieurs ecrits pour se justifier. L'un, quin'apas ete conserve, etait intitule : Mes lamentations, De lamentatione mea.
Un autre, adresse a 1'archidiacre de Sens et a un haut dignitaire de Feglise d'Orleans, eclaire d'un cnrieux reflet les mceurs de 1'epoque. On y voit percer le dedain, un peu excessif peut-etre, de
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1'artiste et cle 1'homme de lettres incompris pour les travaux si rudes et si pe'nibles, mais en meme temps si utiles et si meritoires de ces moines laboureurs et patres qui pouvaient ne pas s'affranchir toujours cles habitudes rustiques des serfs et des paysans qu'ils regeneraient, pourtant, par 1'exemple cle leur ardeurau travail.
L'autorite cles Peres de 1'Eglise ne put faire accueillir la justification du moine. On refusa de le lire et de I'entendre. La malice et 1'ignorance souleverent a un tel point les passions qu'il ne rencontrait plus que des ennemis, et que, selon une expression d'un de ses ecrits, 1'univers presque entier conspirait centre lui. On en arriva a le traiter comme un suppot du malm esprit et un complot se forma dans le couvent pour se defaire de lui. L'infortune raconte avec humilite, dans son epitre a I'abbe Guillaume, le guetapens que ses peches, dit-il, avaient merite, et d'ou il ne se sauva que par un miracle de la bonte divine. II prit le parti de s'enfuir clans une autre maison cle son ordre, mais la m align ite cle ses ennemis 1'avait prevenu; il se vit repousse ignominieusement de tous les monasteres ou il avait cru trouver un asile. Accable d'humilialion et de misere, il etait tombe dans un profond desespoir, et un jour il se presenta a la porte de 1'abbaye de Saint-Denis pour y demander 1'hospitalite, non comme un religieux mais comme un etranger et un pelerin. A peine eut-il dit son nom, qu'il fut accueilli a bras ouverts et comme un frere par un admirateur de son talent et de sa science, I'abbe Guillaume, qui remercia le ciel de 1'irisigne faveur de lui envoyer un artiste aussi habile et aussi renomme.
Ce cordial accueil avait bien vivement touche Odoranne, car plusieurs annees apres, dans 1'effusion de sa gratitude, il ecrivait a son genereux protecteur : Quand tous mes cheveux seraient changes en autant cle langues, je ne pourrais pas encore vous exprimer suffisamment la reconnaissance que je vous clois .
II demeura quelques annees dans cette communaute, ou les arts etlesavoir etaient en honneur, enrichissant des oeuvres de son ciseau cette maison hospitaliere, en meme temps qu'il cornpletait son instruction par la lecture des manuscrits que renfermait la bibliotheque de 1'abbaye.
Sur ces entrefaites, I'abbe Jugon etant mort le 26 Janvier 1025, I'abbe Ermenalcle, personnage tres religieux, le remplaga a la tete de 1'abbaye.
ERMENALDE. XXIII e (1025-1046).
Le bruit des succes d'Odoranne et de la haute estime dont il etait entoure etant parvenu a Sens, on eut bientot honte de 1'exil
d'un homme qui honorait son pays. On le rappela a Saint-Pierrele-Vif, et il y revint charge de presents et comble d'honneurs de tout genre par 1'abbe et les religieux de Saint-Denis, qui ne 1'avaient laisse partir qu'avec le plus grand regret.
Son retour au berceau de sa vie religieuse ne tarda pas a etre suivi d'un eclatant hommage rendu a son talent d'artiste. La chronique raconte le fait avec des details si bien empreints de la couleur du temps que nous ne pouvons nous resoudre a en rien retranclier. Get evenement dans lequel etait engage 1'avenir de la monarchie franchise, devait avoir pour le monastere les plus heureuses consequences.
II arriva que le roi Robert allant a Rome, la reine Constance cleraenra au chateau de Theil, avec son fils Hugues, encore enfant. De.s que cela vint a la connaissance de la reine Berthe, sa premiere femme, dont le divorce avait etc prononce clepuis longtemps pour cause de parente, elle se mit en route pour rejoindre le roi, esperant qu'aidee de certains personnages influents, elle rentrevait en faveur aupres de lui et ferait rapporter par le Saint-Pere la sentence de divorce. C'est pourquoi la reine Constance, craignant d'etre arrachee des bras du roi, etait, en proie a une indicible tristesse.
Une nuit, tandis que ces pensees tumullueuses agitaient son sommeil, elle vit, dans une lumiere eclatanle, un personnage semblable a un ange, en habit sacerdotal, tenant en main le baton pastoral. Comme, effrayee, elle lui demandait qui il etait, il repondit qu'il etait eveque et s'appelait Savinien. II ajouta : Constance, soyez constante, par la grace de Dieu, yous etes delivree d'une imminente affliction. Mais elle, toujours emue d'une si eclatante vision, s'enquit des le matin pres des clercs de sa maison si clans la contree il y avait un eveque appele Savinien. Geux-ci avouant n'en rien savoir, un d'eux, nomme Theodoric, qui avait ete nioine a Sainl-Pierre-le-Vif, repondit: II y a, Madame, dans le monastere de Saint-Pierre, Savinien, premier apotre du Senonais, qui fut martyrise avec ses compagnons et arriva ainsi a la gloire du royaume celeste. Si vous allez trouver devotement ce saint martyr, vous connaitrez immediatemenl si vous devez obtenir ce qu'il vous a promis. La reine accueillit ce conseil avec empressement, elle alia en loute hate a Saint-Pierre-le- "Vif, et fondant en larmes devant le corps du saint martyr, elle sentit sa confiance se raffermir, puis revint, joyeusement rassuree, de son pelerinage.
( II ne s'etait pas ecoule trois jours que tout a coup, au milieu de la nuit, arriva un messager annoncant le prochain retour du roi aupres d'elle. Et de fait, pour que la promesse du saint martyr se realisat, le roi lemoigna a sa femme plus de tendresse que jamais et lui aecorda desormais la libre disposition de tous ses droits de maitre et de roi. La reine qui n'avait pas oublie la promesse du saint, songea des ce moment a orner d'or et de pierres precieuses ses restes qui jusque la avaient reppse au scin de la Icrrc, dans un ccrcucil de plomb. Elle dit av\ voi son vceu,
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et, Dieu aidant, -elle le disposa a tout preparer pour 1'accomplir. C'est alors qu'il manda Odoranne, moine de ce monastere, connu par son lalent pour ces sortes d'ouvrag-es, et, d'accord avec la reine, il lui confia 1'execution de cette oeuvre de piele.
Odoranne revint done a Sens, avec 1'or et les pierres precieuses que le roi et la reine lui avaient remis pour ce grand travail d'orfevrerie,-et il y recut des officiers royaux la quantite d'argent necessaire. On voit, dans sa chronique, que la chasse etait d'or et d'argent, ornee de pierreries et de statuettes. Mais sauf de rares details, c'est plutot le recit du moine que celui de 1'artiste. 11 nous entretient avec line piete naive des rnerveilles qui signalerent les progres de son oeuvre, sans nous renseigner sur sa composition.
Elle existait encore au xvn siecle, et D. Gottron qui 1'a vue, vient combler en partie cette lacune. Le reliquaire avait trois pieds de long, im de large et deux de haut. La face anterieure etait toute d'or et de pierreries, rehaussee de precieuses statuettes taillees dans 1'agate, dont une representait le roi Robert et 1'autre la reine Constance. Les trois autres cdtes etaient d'argent. Chacune des deux grandes faces etait divisee en deux panneaux, au milieu desquels, comme sur les faces laterales, se trouvaient graves en demi-relief des sujets tires des actes dumartyre de saint Savinien. Autour des panneaux, on lisait des inscriptions que D. Gottron ne put dechiffrer que difficilement, a cause de plusieurs reparations qui avaient ete faites au reliquaire. (1)
Une autre chose, que la modestie du pieux moine ne nous dit pas, et que nous trouvons dans d'autres chroniques de ce siecle et du siecle suivant (Guillaume Godelle), c'est que sa creation nouvelle apparut comme 1'oeuvre la plus ingenieuse et la plus parfaile qu'on eut encore vue ; son art et son Industrie exciterent une admiration universelle dont 1'abbaye de Saint-Pierre-le-Vif retira de tres grands a vantages.
Quand cette merveilleuse chasse fut terminee, le roi vint a Sens, avec une suite nombreuse d'eveques et de barons pour assister, en presence d'un concours innombrable de peuple, a la translation des reliques de saint Savinien. Apres avoir raconte, dans son style simple et naif,- un miracle qui s'accomplit sous ses yeux, Odoranne continue : Le dimanche, le roi accompagne des eveques, des grands de sa cour, des abbes, des clercs et d'un peuple innombrable, assista a la translation (25 aout 1029). II prit luimeme le reliquaire sur ses epaules, avec son fils Henri, le porta
(1) Chron. S.-P.-V.-S., page 472.
s'olennellement a travers la ville et le deposa a 1'endroit ou Ton venere aujourd'hui les reliques. (1)
Cependant, le roi se leva de table pour aller prier, comme il avait couturae de le faire. II se trouvait seul a 1'eglise quand Odoranne y rentra. Le roi 1'apercevant lui fit signe doucement d'approcher et lui clit : Racontez-moi ce que fut saint Potentien pour saint Savinien. Le moine lui repondit. humblement que c'etait le compagnon de ses voyages et de ses travaux, son successeur dans sa (lignite et son collegue dans le martyre. Alors le roi se mil a gemir et a se frapper la poitrine de ce qu'il avait separe leurs deux corps ; il promit de les reunir, et remit au moine trente trois sous de pur argent pour qu'il commengat la chasse de saint Potentien. Mais au moment ou il formait ce projet, il fut rappele par Dieu et paya la dette de notre pere Adam.
II faut sans doute attribuer encore aux largesses du roi le suaire, dit de saint Savinien, que la Gazette des Beaux- Arts (l)faitremonter au x e ou xi e siecle et qui se vou actuellement au tresor de la cathedrale de Sens. G'est ime etoffe en sole damassee, presentant une longueur de 1 m. 86 sur m. 68 de largeur. II est forme de la reunion de plusieurs morceaux cousus les uns au bout des autres, sans aucun souci du dessin present e par le tissu. Ce dessin est rouge, a Fexception des tetes et des sabots des quadrupedes, des tetes, des serres et du plastron des oiseaux qui sont de couleur ma'is.
Les succes du moine orfevre lui acquirent un grand renom et lui attire-rent bientot du dehors une multitude de commandos auxquelles il put sans doute satisfaire, car il raconte dans sa chronique qu'il consacra le fruit de ses travaux a faire une chasse d'or et d' argent pour les corps de saint Sanctien et de sainte Beate. L'honneur et le profit qu'enretirait 1'abbaye acheverent de le rehabiliter aupres de quelques-uns de ses freres, et il put librement, apres ces travaux, reprendre dans sa cellule ses etudes scientifiques, sans plus etre inquiete par 1'ignorance ou par 1'envie. On voit par ses ceuvres qu'il avait etuclie 1'histoire, la theologie, le droit, la medecine et les sciences naturelles. II savait le grec puis-
(1) En memoire de cette solennite, tous les ans, a la merae epoque, les chanoines de la metropole avaient coulume de porter en procession, autour des murs de la ville, le chef de saint Savinien. D'apres D. Gottron, cette fete ne se celebrait que le 26 aout, parce que le 25 tombait celle de saint Louis, qui etait de precepte dans le diocese. La tradition liturgique place cette fete au 19 octobre, jour anniversaire de la translation de 847.
(2) Fevrier 4880.
HISTOIKE DE SAlNT-PIERBE-LE-VIF.
qu'il en cite quelques mots. II s'exefc,ait encore a la poesie Mine dont on trouve plusieurs pieces dans ses ecrits.
SUAiRE DE SAINT SAVINIEN (1)
x ou xi e siecle.
La theorie et la composition musicale etaient aa nombre de ses etudes de predilection. II ecrivit, vers cette epoque, deux traites SUP ce sujet, 1'un intitule ; Des tons de la inusique, adresse a son ami
(1) Dessin lire de la Gazette ties Beaux-Arts, fevrier 1880.
de coeur, dimidm parti amm su&, le moine Robert, de 1'abbaye de Saint-Germain d'Auxerre ; 1'autre portant pour litre : De la division d% monochorde, adresse aux moines de Saint-Leger-de-Champeaux, Mais sonoeuvre musicale qui offre le plus.d'interet, c'est 1'office note de saint Savinien, qu'il composa ou du moins remania, pour etre cliante par les moines an jour de la fete de ce saint et pendant son octave,
Les paroles de cet office, avec les autres ecrits d'Odoranne, ont ete publiees pour la premiere fois, par le cardinal Mai (1), d'apres le manuscrit le plus completetle plus connu des ceuvres du moine senonais, qui est a Rome dans la bibliotheque du Vatican et fait partie du fonds de la mine Christine de Suede. Parune distraction incomprehensible, le cardinal a donne a cet office le titre d'Hymne engross, ou, comme disent les Grecs, de canon, sans paraitre s'apercevoir que c'est un office comme tous ceux du breviaire, al'exception du repons autrefois chante apres le capitule de vepres.
Plus tard, M. 1'abbe Blonclel a constate (2) que cet office de saint Savinien se retrouve textuellement dans lesbreviaires senonais du xm siecle jusqu'au xvir 3 . Jusqu'a cejour, on en ignorait la notation ; nous sommes heureux de combler cette lacune. Grace a rinterrnediaire gracieux de M. Tenaille de Saligny, secretaire d'ambassade a Rome, ct an concours de deux membres de la Societe fran^aise d'archeologie, MM. Auvrayet Remain Rolland, nous avons obtenu d'abord une copie presque complete de cet office avec sa notation, puis deux excellentes photographies dont 1'une represente la premiere feuille du manuscrit d'Ocloranne (3), et la seconde reproduit la premiere page de 1'office.
D. Pothier, de Solesmes, a qui nous avons communique cette derniere photographic, a bien vouhi nous donner sur cette question de chant liturgique, dcs rcnseignements precieux. D'apres le savant benedictin, 1'office des saints Savinien et Potentien est tres bien compose, au point de vue du chant comme an regard des paroles. Tout cet office se retrouve encore dans 1'antiphonaire imprime en -1552 par les soins du chanoine Jean Cousin, oncle ducelebre peintre Jean Cousin, avec quelqucs variantes legeres, soit dans la musique, soit dans le texte.
La perfection de cc chant vient surtout de ce que les traditions
(1) Spicilegium romanum, T. IX. .Vpir la bibliog-raphie de ce volume clans la Bibl. hist, de 1'Yonne, T. II, p. 385.
(2) Semaine religieuse de Sens, 25 avril 1885.
(3) La note Pa. Petaulii Awel, inscrite en haul de cette page, nous apprend que le manuscrit a appartenn au pere Petau, le savant jesuite orleanais, avant de passei^ en la possession de la reine Christine.
gregoriennes ont ete conservees et cultivees a Sens avec un soin particulier et les offices propres que Ton trouve dans les anciens antiphonaires de cette eglise sont bien clans le style gregorien.
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CHRONICON Pa. Petaulii Aurel F. 53
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