PREMIERE PAGE DE L OFFICE
caracteres que ce dernier ; c'est la meme maniere de relier 1'* et le c au t, la plupart des lettres ont la meme forme et offrent dans les deux textes les memes appendices caracteristiques ; a peine meme pourrait-on y remarquer quelques differences accidentelles, provenant de ce que les paroles desfcinees a recevoir les notes du chant sont d'un type plus petit. De plus, la premiere page du ma-
nuscrit offre plusieurs notes interlineaires d'uneecriture minuscule qui sont certainernent de la merae main que le texte lui-meme et dont la ressemblance avec les caracteres de 1'office est frappante.
Ce qui confirmc encore cette opinion, c'est que le savant benedictin ne voit aucun obstacle a attribuer les notes musicales a la seconde partie du xi siecle. (Odoranne ccrivait en 1045). II lui parait evident que les lignes de la portee ont d'abord ete tracees a la pointe seche sur le parchernin et que plus tard.seulement, au xm e on xiv siecle, on les a repassees a 1'encre rouge, a main levee, en suivant le sillon de la pointe. D. Pothier- ajoute : Le cardina^ Mai presente le roi Robert cornrae pouvant etre 1'auteur du chant ; nous savons en effet, que ce monarque etait compositeur, eL il faut a j outer que les melodies de Toffice de saint Savinien presentent de nombreux points de ressemblance avec les repons : Stirps Jesse, Solem Justitia, Constantia martyrum, etc., de 1'epoux de la reine Constance; rnais Odoranne, lui aussi, etait artiste et musicien, contemporain duroi Robert, moine dans la province de Sens, d'ou dependait Paris, et il n'est pas etonnant que sa musique et celle du monarque qui a travaille pourFulbertde Ghartres, soient pareilles et clans le meme gout.
Ajoutons que 1'humble moine de Saint-Pierre ne se serait pas attribue la paternite de ce bel office, comme il Fa fait a la fin de son manuscrit, si le roi Robert en avait ete 1'auteur.
Cette composition n'est pas la seule ceuvre liturgique accomplie, a cette epoque, au monastere de Saint-Pierre. En 1024, lesmoincs remanierent le missel a 1'usage de leur eglise. Un pen plus tard, le roi Robert fit recopier a ses frais, en deux gros volumes et en caracteres fort elegants, avec une munificence vraiement royale, deux legendaires destines a 1'usage du choeur et dont 1'anciennete etait si grande qif on ne pouvait plus les lire qu'avec difficulte et qu'il's etaient ronges par les vers. D. Mathoucl pense qu'ils etaient anterieurs a Charlemagne. Ces legendaires renfermaient, comme legons des differentes fetes de saint Savinien et de ses compagnons, les Actes de ces martyrs qui furent des lors reproduits dans de nombreux manuscrits. L'abbe Henaulfc (1) mentionne dix copies manuscrites, existant aujourd'hui dans differentes bibliotheques, de la Grande Passion, sans parler des vies incompletes. Deux sont du xi e siecle, trois du xn e , et cinq du xm au xv.
Les qualites superieures d'Odoranne' le fire'nt choisir pour instruire un membre de la famille des comtes de Sens, nomme Gelduin, appele a etre un jour archeveque de cette ville. Retire
(1) Rech. hist., p. 212 et suiv.
avec son eleve dans un chateau SLIP les bords de-la Saone, il se livra aux soins ingrats de cette education qui ne devait pas lui faire grand iionneur; apres dix-huit ans d'un mauvais pontificat, Gelduin fut depose d'abord par une mesure concertee entre le pape et le roi, puis par la decision souveraine d'un concile.
Les dernieres annees du savant. moine furent principalement consacrees a des travaux historiques. Sur les exhortations du roi Robert et de 1'archeveque Leotheric, il ecrivit 1'opuscule intitule : La naissance, les actes et la mort de dame Theodechilde, reine, et la construction du monasterede Saint-Pierre. II commence paries fables auxquelles les chroniques de Fredegaire et d'Aimoin avaient donne cours sur le roi Pharamoncl, ills de Marcomir, issu de la race de Priam, roi des Troyens.
II entreprit ensuite d'ecrire une chronique du monastere pour rappeler les evenements des siecles precedents, et montrcr en quels temps et par quelles personnes ce saint lieu avait e'te enrichi de ses privileges et des reliques des saints. Gette chronique debute en 1'annee 675 etfinit en 1032. Bien qu'elle soit assez courte et que la chronologie en soit egalement defectueuse, on y trouve des faits du plus haut interet, tant pour 1'histoire generate que pour celle de la ville et de 1'eglise de Sens et de Saint-Pierre-le- Vif. Tous les clironiqueurs senonais y ont fait de larges empnmts.
Odoranne etait d'une taille exigu'e ; il compare plaisamment sa chetive et grele personne a un petit poulet. En 1045, une annee avant sa mort, il etait age de soixante ans, accable d'infirmites, atteint de la goutte et de la plique, et presque aveugle ; mais 1'esprit restait net et vigoureux dans ce corps epuise. II prit soin de reunir ses OBiivres eparses et variees en un memo volume, et il en donne pour raison, dans son prologue, le desir d'etre utile encore apres sa mort. 11 avait sans doute sujet de craindre que les sentiments d'envie que son genie lui avait suscites ne fussent pas encore bien eteints, car, apres avoir transcrit a la suite de son prologue, les titres de ses oeuvres, il ajoutait : En convalescence apres une longue et grave douleur des pieds, Odoranne a reuni ces opuscules en un seul corps afin de les soustraire aux attaques de 1'envie ; il les laisse par charite a ses freres, amis de Fetudc, pour leur permettre de s'en servir.
Le livre dans lequel Odoranne a ecrit son exegi monument-urn, pent paraitre aux yeux de la science moderne bien defectueux et de minime importance. II n'en atteste pas moins des etudes pro- Ibndes et un savoir encyclope'dique bien rare et bien extraordinaire pour les temps de barbarie ou ce moine vivait. Dans ses vers comme dans sa prose, il est toujours clair, simple, precis, elegant et plein de reminiscences et d'allusions classiques,
Cependant la periode qui avait suivi 1'elevation d'Ermenalde an siege abbatial, avait ete marquee par de grandes vicissitudes et de nouveaux malheurs pour la ville de Sens. Le comte Rainarcl II, avec le puissant appui d'Eudes II, comte de Champagne, de Ghartres et de Blois, qui convoitait la. souverainete du comte de Sens, enclave dans les diverses parties de ses etats, etait venu assieger la ville de Sens, et il avait fait un accord par lequel le roi et 1'archeveque lui en ceclaient la jouissance usufruitiere. Quand 1'areheveque Leotheric vint a mourir en 1032, il y eut division sur le choix de son successeur. La population et le clerge reclamaient 1'archidiacre Mainarcl ; mais un jeune parent du comte, clont nous avons parle. Gelduin, gagna a prix d'argent la faveur du roi. Les Senonais, indignes d'une simonie qui consommait le sacrifice de leur nationalite distincte, remserent de le recevoir clans leurs murs et invoquerent le secours du comte de Champagne. Le roi Henri l er , qui venait de succeder a son pere, appela ses vassaux pour dompter cette rebellion et mit le siege devant la ville de Sens (1033). II avait son quartier general a son chateau de Malay. Le comte d'Anjou qui commandait le premier sous le roi, voulut prendre le sien a Saint-Pierre-le-Vif. Les moines, pour s'y opposer, sortirent processionnellement avec les reliques des saints, mais on entra rnalgre eux. Le monastere fut une fois encore saccage et le cloitre rase jusqu'a terre. II s'ensuivit une collision sanglante entre les troupes cles divers partis. Toutefois, le roi se rappelant la veneration que son pere portait a ce saint lieu, leva le siege, mais pour le reprendre 1'annee suivante. Apres de nouvelles devastations auiour de la ville, le comte de Champagne la lui livra a condition d'en partager avec lui la souverainete. Ce n'est que vingt et un ans plus tarcl et apres la mort du comte Rainard, que le comte devait etre cornpletement et definitivemeut renni a la couronne.
Au milieu de ces luttes intestines, 1'abbe Errnenalde lutta avec intrepidite centre toutes les attaques et defendit genereusement les droits du monastere. Eudes, comte de Champagne, s'etait empare de la ville d'Auxpn (pres d'Ervy, Aube) ; il la fit restituer. Le comte Rainard empietait sur les droits de 1'abbaye ; Ermenalde s'adressa au roi Henri I er et il en obtint justice.
Nous voulons, dit la charte donnee au mois de juillet 1035, que Ton entende la plainte que Tabbe Ermenalde[et les moines de Saint-Pierre nous ont faite contre le comte Rainard, au sujet des coutumes injustes et mauvaises qu'il pretend etablir sur les terres de Saint-Pierre. Les rojs de France ont exempte cette maison de Dieu de ioute autorite et puisseculiere, et dans la suite, notre pere, le roi Robert, par amour de
i Dieu, de saint Pierre et du saint prelat et martyr Savinien dont il a 'exalte le corps venerable en Fenchassant dans 1'or et les pierreries. Ge privilege accorde par nos predecesseurs, nous 1'approuvons et le confirmons de notre aulorite royale, de sorte que, a partir de ce jour, toutes les terres de cette abbaye doivent etre exemptes de toute ingerence ou action judiciaire. Qu'aucun de nos juges publics n'ose s'arroger aucun droit dans le bourg (de Saint-Pierre), dans les villages, sur les chemins et les terres, ni aucune taxe de peage, rouage ou tonlieu ; qu'il ne saisisse aucun homme, soit libre, soit serf; qu'il ne s'attribue aucune reclevance ou prerogative illicite. Et pour que ce decret demeure ferine et stable, nous Favons signe de notre main et yavons fait apposer notre sceau.
Mais les attaques les plus clouloureuses que 1'abbe eut a souffrir vinrent de I'archeveque Gelduin. Ce prelat etait, nous 1'avons .vii, un de ces paste urs qui n'etant pas entres par la porte legitime ne peuvent que ravager le troupeau. Glarius 1'appelle meme un aulre Archambaud. II inquiefca et vexa de toute maniere 1'abbe Ermenalde, saecageant le monastere, emprisonnant les religieux et les domestiques du convent, les accablant de toute sorte de maux, et s'emparant, quand il le pouvait, des ornements de 1'eglise qu'il donnait a ses complices.
De telles epreuves n'aneantirent pas, heureusement, la regularite monastique a Sairit-Pierre-le-Yif. Nous voyons les religieux contracter a cette e'poque, ime union de prieres avec Saint-Pierre dejCli.my, Saint-Benigne de Dijon, Saint-Pierre de Reims, Saint- Gefmain-des-Pres, le grand monastere de Tours et d'autres encore. C'etaitun moyen tres efficace d'entretenir parmi les communautes religieuses la charite cliretienne. La pratique de 1'iiospitalite y etait aussi en grand honneur. Vers ce temps passait a Sens, Louis., comte des Allemands, qui revenait d'un pelerinage a Saint- Michel-du-Pont ; etant tombe malade dans cette ville, il entra a 1'abbaye de Saint-Pierre, prit 1'liabit religieux et a sa mort, il laissa, par reconnaissance, an monastere sa terre d'Hericourt, dans laquelle on eleva plus tarcl un prieure.
Saint-Pierre-le-Vif devint egalement alors la retraite de saint Theodore ou Thierry, e'veque d'Orleans. Get aricien novice du monastere, qui avait fait sous la direction de 1'abbe Rainard de rapides progres dans les voies de la perfection cliretienne, etait devenu clerc de la chapelle du roi Robert ; sa piete envers saint Savinien fut recompense"e^ comme il a ete raconte plus haiit. II fut e'leve alors sur le siege episcopal d'Orleans ; mais les epreuves clouloureuses qu'il eut a y subir contribuerent a le faire revenir cle temps en temps au monastere, premier abri cle sa jeunesse. Apres quatre annees de pontificat, il se demit de sa dignite et reprit a
Sens la vie du cloitre qu'il aurait voulu n'avoir jamais quittee. Le pieux pontifc redevenu simple moine, faisait I'edification des religieux par son humble soiimission aux observances de la regie. II coneut le projet dc faire le pelerinage dc Rome et, commc il avail Ic prcssentiment de sa fin prochainc, il manifcsia le desir que s'il venait a mourir en route, son corps fut ramene a Saint-Pierre, pour y etrc inhume aupres de ses oncles, 1'archeveque Sewin ct 1'abbe Rainard. tl partit done. En arrivant a Tonnerrc, il voulut s'arretcr pour voir le comte Milon IV, son propre parent. La, il toraba presque aussitot dangereuscmcnt inalade ct unc fievre violente 1'emporla en quelques jours, le 27 Janvier 1032. On sc disposait a transporter scs restcs a Sens, mais le comtc qui n'ignorait pas sa saintete, s'y opposa formellcment, ct le fit inhumer an monastere de Saint-Michel de Tonnerre, ou il ne tarda pas a briller par de nombreux miracles.
Aprer avoir passe sur le Irone abbatial vingt et un ans de combat, Enncnaldc quitta cettc vie le 24 novembrc 1046, la meme annee qu'Ocloranne. On ignore 1'endroit precis de leur sepulture.