ARNAUD. XXVII
Des que la nouvelle de la mort d'Hermuin fut arrivee a Sens, 1'archeveque Richer convoqua, le jour de la fete de saint Jean 1'Evangeliste, les dignitaires de sa metropole, Daimbert, alors archidiacre, et son futur successeur, Helduin, archidiacre, avec d'autres personnages ecclesiastiques et plusieurs grands de la ville, et lit demander aux moines d'elire un abbe. Ceux-ci choisirent Arnaud ou Arnault, le dernier d'entre eux. Richer le manda pres'de lui, et, devant les assistants, lui rappela son origine obscure et le desir qu'il avait de le voir digne de conduire ses freres. 11 lui manifesta egalement 1'intention de se faire inliumer a Sairit- Pierre-le-Vif ; mais il devait en etre autrement, car, a sa mort, pour eviter toute contestation, les moines abanclonnerent a 1'eglise de Saint-Etienne 1'honneur d'avoir son tombeau.
La vie d' Arnaud fut une cles mieux remplies et des plus tourmentees de celles que nous avons a raconter dans cette Histoire. Son premier souci fut de reparer les mines causees par 1'incendie au monastere et clans le bourg. Parmi les nombreuses donations qu'il procura aux siens, il faut mentionner la somme de dix-neuf marcs d'argent qu'il obtint de Philippe I er et qu'il fit servir a la restauration de la basilique de Saint-Pierre et a la construction d'une tour au-dessus du choeur.
Ses premieres epreuves (1103) vinrent de 1'archeveque qui, centre la coutume de ses preclecesseurs, frappa d'excommunication plusieurs eglises de 1'abbaye. Arnaud adresse une plainte a Hugues, archeveque de Lyon et legat du pape ; Hugues renvoie la solution de 1'affaire au concile de Troves. L'abbe fait alors le voyage de Rome, emportant des lettres de 1'archeveque de Sens, de Richard, eveque d'Albe, de 1'archeveque de Lyon et de 1'abbe de Cluny. A Rome, il rencontre quelques prelats, grace a 1'appui desquels il obtient de Pascal It tous les privileges qu'il demande pour son monastere. Arnaud revient en toute hate en France, assiste au concile de Troyes, obtient la confirmation cles privileges accordes a Rome et fait de'poser en meme temps le doyen de Mauriac, Gautzbert, qui se montrait rebelle a ses ordres. II envoie a sa place un moine senonais, Pierre de Saint-Raudier. Le nouveau doyen cut bi en tot a lutter contre les pretentious injustes de Pierre Aimar; ce dernier, pour se venger, le surprend un jour aux environs de Limoges a 1'aide de sotdats appeles robertins 'qu'il avait soudoyes etlejette en prison. Par bonheur, 1'eveque de Clermont, fort d'une armee considerable, accourt au secours de Pierre de Saint-Baudier et le delivre des mains de ses ennemis.
Ce n'etait la que le prelude d'autres demeles plus graves et qui paraitraient invraisemblables s'ils n'etaient racontes par un contemporain, le moine Clarius. Un chapelain de Mauriac ayant eu a souffrir de nombreuses vexations de la part de Pierre de Saint- Baudier, doyen de cette abbaye, etait venu se plaindre a Sens, a 1'abbe Arnaud et lui demander conseil. Mancles par celui-ci afm de se disculper, les coupables avaient dedaigne de repondre ; de plus, par un raffinement de cruaute encore dans les mceurs du temps, ils avaient fait crever les yeux au chapelain, des son retour a Mauriac. Pierre de Saint-Baudier se montrait bien pen digne du choix que Ton avait fait de lui comme doyen.
Informe de ce fait, Arnaud se rend, au mois de novembre 1109, a Cluny ou il trouve, avec plusieurs autres abbes, Richard, legat du Saint-Siege, duquel il obtient une leltre enjoignant a 1'eveque de Glermont de forcer les coupables a venir faire leur soumission et deles frapper d'excommunication, s'ils resistaient. En outre, le legat exigeait que 1'attentat coramis sur la personne du chapelain fut puni : ceux qui y avaient participe, s'ils etaient la'iques, devaient etre excornmunies ; s'ils etaient engages dans les ordres, il fallait les chasser du sanctuaire, les priver de leur benefice et les frapper d'une punition exemplaire.
Arnaud prend le chemin de Glermont pour porter cette lettre a 1'eveque qui, soit faiblesse, soit antipathic, soit par un secret desir de voir le monastere de Mauriac echapper a la dependance de Saint-Pierre-le-Vif, soutenait les coupables. II parait d'abord vouloir rendre justice a 1'abbe; celui-ci gagne Mauriac, et, avec quelques abbes voisins, forme un tribunal ; mais le doyen Pierre refuse de s'y soumettre. II brave 1'excommunication portee contre lui, complete la mort de 1'abbe et s'adjoint comme complices les soldats qui avaient creve les yeux au chapelain, leur promettant en recompense les chevaux de 1'abbe et des biens du monastere. L'abbe Arnaud voyant ses tentatives de reconciliation devenir inutiles, nomme doyen, a la place de Pierre, Robert de Gapsine, prieur d'Urticidium. Ges evenements se passaient a la veille de la septuagesime. Le lendemain, apres la grande messe, 1'ex-doyen fait irruption dans le monastere avec une troupe de soldats et de gens du pays armes d'epees nues; ils entrent de force dans le cloitre et y cherchent 1'abbe, le doyen et les moines senonais. Apres avoir parcouru en vain une partie des batiments, ils les trouvent assis et en conversation devant la chapelle de Saint-Benoit. Le doyen qui savait qu'ils etaient venus pour le tuer, s'enfuit dans la chambre de 1'abbe et barricade la porte derriere lui. Les sicaires maltraitent alors indignement 1'abbe et
les moines, mais sans les blesser grievement, puis se dirigent vers la chambre de 1'abbe, cherchant en vain a defoncer la porte. Us montent en fureur sur le toit qu'ils percent, et lancent une enorme pierre, croyant tuer le doyen ; mais la pierre, au lieu de 1'atteindre, tombe sur une bourse ou se trouvait le pen d'argent qui restait a 1'abbe de son voyage. L'un d'eux jette ensuite un pieu qui attrape et blesse au menton le doyen. Celui-ci, se voyant sur le point d'etre atteint, ouvre la porte, parvient a 1'aide de menaces et d'un baton qu'il tient a la main, a se frayer un chemin au milieu des soldats et court se refugier clans une tour qui servait a la defense de 1'eglise et dans laquelle s'etaient deja renfermes plusieur amis de 1'abbe. Les assaillants s'elancent a sa poursuite, enfoncent les portes de 1'eglise et arrivent devant la porte de la tour qu'ils cherchent en vain a briser et a incendier. L'un des plus acharnes etait un jeune homme qui avait emprisonnele chapelain et dont la mere suivait les soldats en criant : Frappez, tuez, brulez ces Franc,ais ! II est atteint en pleine poitrine par une pique lancee a travers une meurtriere, et tandis que les assaillants, effrayes a la vue de sa blessure, prennent la mite, la mere ellememe est blessee d'un coup de pierre dont elle mourut pen de jours apres.
Cependant 1'abbe envoie aussitot deux moines prevenir 1'eveque de Clermont de ces tristes scenes et lui demander 1'eau benite et I'liuile sainte pour consacrer de nouveau 1'eglise polluee par 1'effusion clu sang. L'eveque refuse, et ne permet aux moines de reciter 1'office que dans la. chapelle de Saint-Benoit. De leur cote, les habitants de Mauriac craignant de voir partir 1'abbe a cause des outrages qu'il avait rec.us, promettent de lui faire rendre justice par le vicomte Ebolus ; mais, domines bientot par la crainte, ils 1'abandonnent. Arnaud quitte alors le monastere, et, sur le conseil de la mere du comte avec laquelle il avait fait le voyage de Rome, il se rend dans le pays de Limoges, a Eva, ou il trouve, avec 1'eveque, 1'archeveque de Bourges, son metropolitain, celui de Bordeaux et un legat du pape, Gerard. En leur presence, 1'abbe demande compte des evenements a 1'eveque de Limoges qui recoit de vifs reproches. Les prelats 1'engagent a rendre justice a Arnaud et a annuler tout ce qu'avait fait 1'ex-doyen, sans son consentement. Sur leurs instances, 1'eveque promet ce qu'il ne devait pas tenir.
Quelques mois plus tard, 1'abbe Arnaud se trouvait au couvent de Mauriac, attendant la realisation des engagements pris par 1'eveque de Limoges. De guerre lasse, il se met en route au fort de 1'liiver, a travers les precipices des montagnes, par la neige et
un froicl rigoureux, et il parvient au mois d'avril a Urticidium. De la, il envoie a 1'eveque des messagers pour lui rappeler les ordres qu'il a recus des prelats : Feveque repond qu'il n'en fera rien.
Devant ce refus, 1'abbe part pour Bourges ou il arrive apres cinq journees de marche, le jeucli saint. II demande ime audience a 1'archeveque et obtient de lui une lettre enjoignant a 1'eveque de Clermont de chatier les moines qui avaient attaque 1'abbe, ainsi que leurs fauteurs, de reconcilier 1'eglise et d'y permettre la celebration de 1'office divin. Muni de cette lettre, il parvient jusqu'a Orleans, a la cour du roi auquel il fait part des attentats commis et de la resistance de 1'eveque. Indigne, le roi ecrit a ce prelat une lettre dans laquelle il lui dit son meconlentement de le voir entretenir le trouble a Mauriac qui dependait du fisc royal et avait une chapelle des rois de France ; il lui ordonne de renoncer a une pareille conduite et de venir se justifier devant lui.
L'abbe Arnaud quitte alors la Cour, va trouver clans le pays de Langres le legal du pape, Richard, et obtient de lui une lettre qui, renouvelant les injonctions de 1'archeveque de Bourges, defendait de disposer des terres du couvent de Mauriac, sans le consentement de 1'abbe, interdisait, comrae contraires aux saints canons, les menaces faites a 1'abbe et aux moines pour changer le doyen, et declarait enfm que ne point punir les coupables, quand on en avait le devoir, c'etait participer a leurs crimes,
Le moine Rigaucl fut charge de porter ces trois lettres. Lorsque 1'eveque de Clermont en eut pris connaissance, il promit d'obeir, puis, traversant les montagnes, il s'en alia a Mauriac, reconcilia 1'eglise du monastere, mais n'excommunia qu'un petit nombre de coupables. Ce que voyant, le moine Rigaud quitta aussitot 1'abbay e pour re venir a Sens. Mais la Providence permit qu'il rencontrat sur son cherain, au monastere de Mozac, le legal Richard a .qui il fit part de la conduite de 1'eveque.
A cette nouvelle, Richard prend avec lui le moine et part immediatement pour Glermont ; 1'eveque venait d'y reunir un concile. Le legal le contraignit d'excommunier tons les coupables, munit de son sceau la lettre comminatoire et Fenvoya a Mauriac avec une autre lettre dans laquelle il excommuniait lui-meme les bourgeois de Scurrillac, de Salerne, de Monteclair et de Mauriac qui avaient pris part a la rebellion, ainsi que ceux qui desobeiraient a 1'abbe et au doyen. De plus, il declara de vive voix au synode que, en vertu de 1'autorile apostolique, il enjoignait a 1'abbe de Saint-Pierre-le-Vif et a ses successeurs de ne point donner au couvent de Mauriac des doyens tires d'un autre monastere que celui de Sens ou de Mauriac, et il manda a 1'archeveque de Sens et a 1'abbe Arnaud de confirm er cette disposition.
Le conflit touehait h sa fin. Cette meme annee, au concile de Saint-Benoit-sur-Loire, le legat Richard fit excommunier tous ceux qui attaqueraient les abbes de Saint-Pierre-le-Vif, au sujet du changement du doyen et du prieur de Mauriac, et il reconcilia ensemble 1'abbe Arnaud et I'^veque de Limoges.
Lorsque Arnaud rentra au monastere de Sens, 1'observance de la discipline religieuse s'y maintenait florissante. Des moines. d'une grancle valeur y vivaient dans le silence du cloitre, et plusieurs d'entre eux furent alors choisis pour diriger des monasteres de la contree. Un des plus reraarquables fut Guillaume que les religieux de Saint -Remi, appuyes de Daimbert et du clerge de la ville, vinrent . demander pour le mettre a leur tete.
La tache n'etait point epuisee pour 1'abbe Arnaud. Les officiers de la justice de Sens empietaient sur les droits et les privileges du monastere : il les fait confirmer (1112) par Louis le Gros. Dans sa charte donnee a Sens, le roi rappelle que 1'abbaye a ete fondee par Theodechilde, fille du grand roi Glovis, et y fait speciale mention du couvent de Mauriac sur lequel il confirme la juridiction de Saint-Pierre-le-Vif.
D'autres soucis occupaient son activite. Une affreuse maladie apportee de 1'Orient par les Croises portait par toute la France la desolation : c'etait la lepre ; elle avait envahi la ville de Sens et 1'abbaye de Saint-Pierre. L'abbe avait d'abord construit, non loin de 1'enceinte du. couvent, entre les vignes et les terres cultivees, line retraite ou maladreriepour abriter ceux des religieux attaints . Peu a peu le nombre des reclus grandit tellement que leur voisinage devint incommode et insupportable pour les religieux et les habitants du bourg. L'archeveque Daimbert lui ayant abandonne un endroit plus eloigne et plus spacieux, Arnaud y fit transferor les lepreux etobtint du roi la confirmation de ce changement, fait pour epargner a ses freres le contact de cette horrible maladie.
Vers 1115, 1'abbe vit surgir une nouvelle difficulte relativement a une par tie des biens donnes par Ingoare et Leotherie, et que 1'abbe de Saint-Jean-du-Pre avait achetes a Rainard, chevalier de Bar, au mepris des droits du monastere. Arnaud reclama en vain aupres de 1'eveque de Langres, Joscerand, et, malgre beaucoup de voyages et de demarches, la question resta pendante plusieurs annees. Mais le legat du pape, Gonon de Preneste, etant venu a Sens en 1119, il lui demanda justice. Callixte II lui-meme passant peu de temps apres, a son retour du concile de Reims, .confirma 1'abbaye dans ses droits, et son intervention, imie a celle du roi
Louis le Jeune, triompha enfm de 1'opposition de 1'eveque de Langres.
L'annee suivante, 1'archeveque Daimbert fut invite a se rendre au concile de Beauvais avec ses suffragants et les abbes de son diocese ; comme son grand age lui rendait ce voyage impossible, il chargea Arnaud de 1'excuser aupres des Peres du concile. L'abbe de Saint-Pierre se mit en route pour accomplir cette mission ; mais arrive a Saint-Loup-du-Naud (prieure, pres de Provins, Seineet-Marne), brise par. la fatigue, 1'age et les infirmites, et retenu par le mauvais temps, il confia a 1'un de ses moines, Clarius, homme d'une tres grancle valeur, dont nous parlerons plus loin, la mission qu'il avait regue de son archeveque.
Apres le concile ou sa science et ses grandes connaissances furent remarquees, Glarius retourna a SainMjpup, aupres de 1'abbe Arnaud. lls se disposaient a revenir a Sens quand, au moment de leur depart, le chapelain de 1'eglise, nomme Alexanclre, vicillard venerable et orne de toutes les vertus, leur presenta quatre reliquaires en vermeil, les priant de les emporter. Ces reliquaires renfermaient, 1'un du bois de la vraie croix, 1'autre une dent de saint Nicolas, le troisieme un fragment du tombeau de N. S., le quatrieme un ossement de saint Gregoire. Apres leur avoir raconte comment il etait parti pour la croisade, avec le titre de Chapelain du comte Etienne, et comment, a 1'aide de son patronage, il avait obtenu du roi Baudouin ces reliques, an rapport de Clarius, il ajouta : Tres haut et venerable pere, c'est les larmes aux yeux que je me rappelle avec quelle peine j'ai apporte ces reliques de Jerusalem, avc quel amour je les ai conservees. Mais, indigne pecheur, je ne les ai pas honorees comme je le devais. Maintenant, tres haut pere, queje vous ai donne un encensoir et deux calices d'argent, dont 1'un en vermeil, une chasuble de pretre et les habits de diacre et de sous-diacre pour la messe, je vous abandonne egalement ces reliquaires, c'est-a-dire mon cceur et mon ame. Et afin que vous les traitiez avec honneur, je vous donne la maison que je possede a Provins ; avec tous ses meubles, pour en disposer apres ma morfc. Appelez le magistral et un notaire, faites consigner ma donation sur une charte et, je vous conjure, excommuniez ceux qui voudront vous les ravir. En recompense, vous celebrerez mon anniversaire et vous consacrerez cinq sous, pris sur ma maison a donner un repas aux moines et a servir au culte de ces reliques. Je desire qu'elles soient placees avec honneur dans le tresor de Saint-Pierre et qu'elles y soient venerees publiquement, pour la louange et la gloire du nom du Christ, de qui proviennent tous les biens dans les siecles des siecles.
L'abbe regut avec allegresse ces precieux presents. Quand il fut de retour a Sens, avec Clarius, la reception des reliques se fit solennellement par le clerge et le peuple, et dans une ceremonie quieutlieu an mois de novembre, elles furent exposees a la veneration des fideles.
Cependant 1'abbe Arnaud se sentait epuise par ses travaux plus encore que par le nombre des annees. Gherchant toujours a se soustraire aux affaires du dehors, bien qu'elles vinssent en tout temps le solliciter, il depensait le temps libre et son activite a procurer a son eglise ce qui pouvait 1'elever et la grandir. Dans. un temps ou les livres etaient rares, surtout an monastere, ravage pen d' annees auparavant par un incendie, et a une e'poque ou, pour les reproduire, il fallait de longs soins et de penibles efforts, 1'abbe Arnaud aimait a s'entourer de copistes et a enrichir le monastere d'ouvrages qui entretenaient parari les religienx le gout de 1'etude et servaient a la celebration de 1'office divin. II voulait s'en procurer a tout prix, et lorsque d'autres travaux ne 1'absorbaient pas, il preparait lui-meme les parchemins en volumes pour les remettre aux copistes.
Dans le clessein de conserver ce precieux depot a Saint-Pierre, il excommunia tons ceux qui vendraient quelques-ims de ces livres, ou contribueraient de quelque maniere que ce fut a en deposseder le monastere. II les-offrit lui-meme a Dieu, el,, en 1123, il chargea Clarius d'en dresser la liste exacte qui nous a ete conservee. Elle nous fait eonnaitre en quel ordre on lisait 1'Ecriture sainte a 1'office de la nuit et quels etaient les ouvrages des Peres qu'on y entremelait. L'un de ces livres, un epistolier, avait une reliure en argent.
Ce catalogue ne renferme, pour la plupart, que des livres copies par les soins de 1'abbe Arnaud ou donnes de son temps a 1'abbaye. A ces ouvrages, il faut sans doute ajouter le breviaire du monastere qui fut re fait en 1123, et qui etait divise en deux parties, celle d'e'te et celle d'hiver. D. Gottron 1'indique parmi les sources de sa Chronique et dit que les actes et les translations des reliques des martyrs senonais y apparaissent comrae dans un miroir. On ne possede plus, que nous sachions, aucun exemplaire de ce breviaire.
Nous avons nomine Clarius, qui remplaca 1'abbe Arnaud au concile de Beauvais et s'acquitta de cette mission avec tout le succes desirable. II y eut entre ces deux hommes un double lien qui les unit e'troitement : celui de la vertu et celui de la passion pour 1'etude. N'est-il pas juste que nous les unissions ici clans un meme souvenir ? Glarius avait embrasse la profession monastique
dans 1'abbaye ele Saint-Benoit-sur-Loire, comme il le dit lui-meme dans sa Chronique ; mais il ne nous apprend point pour quelle raison il passa cle ce monastere dans celui de Saint-Pierre-Ie-Vif. L'abbe Garsement de Fontaine pense que 1'abbe Hermuin 1'avait amene avec lui a Sens ou bien 1'avait appele plus tard pour diriger 1'ecole du monastere. Parmi les moines qui furent presents lorsque Lambert, eveque de Langres, donna une charte en faveur cle 1'abbaye de Molesrnes(llOl), on trouve un Clarius qui vraisemblablement n'est autre que lui. En 1107, il assista a une translation des restes de saint Benoit dans 1'abbaye de Fleury-sur-Loire, en presence du roi Louis le'Gros et des eveques d'Orleans etd'Auxerre. II raconte, a ce sujet, que 1'entliousiasme religieux s'empara de la multitude des assistants a un tel point que les moines, en particulier, pleurant de joie, ne pouvaient plus chanter les hymnes et les cantiques.
Sauf ces quelques details, nous ne savons den d'important sur la vie de ce religieux. II parait avoir eu le sort d'Odoranne dont il voulut suivre les traces, et avoir encouru comme lui 1'ammadversion de quelques freres un peu jaloux de son merite. II etait erudit et lie avec les savants de son temps, particulierement avec ceux de Sens et Hugues, chambrier et maitre des ecoles de la cathedrale, qu'il regardait comme un des plus instruits de son epoque. II lui paie un touchant temoignage d'amitie, sous Tannee 1097 de sa Chronique. Quant a 1'abbe Arnaud, Clarius etait anime a son egard d'un attachement sincere et d'une tendre reconnaissance; il saisissait toutes les occasions de louer les merites de celui qui le protegeait et le couvrait de son affection.
Son principal merite est d'avoir ecrit une Chronique de Saint- Pierre-le-Vif. C'est un ouvrage estime des savants, important pour 1'bistoire de Sens ; il a ete connu et cite avant d'avoir ete rendu public par Fimpression et Robert d'Auxerre 1'a presque copie mot a mot dans les faits qui concernent 1'histoire cle Sens. L'auteur y est peu exact pour les dates des temps qui Font precede, du moins en ce qui concerne les evenements etrangers a 1'abbaye, mais ce defaut lui est commun avec la plupart des ecrivains de son epoque. II ne faut point chercher chez lui des vues politiques, 1'explication des ressorts secrets de 1'histoire, des reflexions profondes. II donne parfois clans le mauvais gout de son siecle en rimant les membres de ses phrases ; mais, en general, bien que son style soit denue de cette elegance puisee dans la lecture des bons auteurs, il est simple, clair et sans affectation.
D. Mabillon croit que cette Chronique n'apasete composee plus de dix ans apres la mort de Beranger, c'est-a-dire en 1098. II est
aise, en la lisant avec attention, de voir qu'elle est 1'ouyrage d'nn seul et merne auteur depuis 1'an 503 jusqu'en 1123. Sans nous arreter aux longues discutions bibliographiques de 1'abbe Duru (1), nous dirons que le sentiment de D. Cottron et de D. Mathoud, sentiment qui prevaut aujourd'hui et qui se fonde sur les caracteres du livre que Ton croit etre 1' original, c'est que Clarius a ecrit lui-memesa Chronique jusqu'en 1124. La suite, jusqu'en 1256, est attribute a Geoffrey Hiron qui transcrivit le livre de Clarius a cette epoque, non sans quelques fautes de copiste. D'autres auteurs anonymes la poursuivirent jusqu'en 1267.
On ne connait actuellement, comme autrefois, que deux manuscrits de cette Chronique, 1'original et la copie de Geoffroy Hiron. Le premier se trouve a la bibliotheque d'Auxerre, le second a la Bibliothequc nationale, a Paris. Elle a ete imprimee pour la premiere fois, en partieseulement, par dom d'Achery, dans son Spicilegium, t. II, et ce n'est qu'a cette epoque, d'apres D. Mathoud, que cette Chronique, d'abord anonyme, a etc connue sous le nom de Clarius. Plus tard, D. Bouquet en a extra! t quelques morceaux pour les inserer dans sa grande collection cles Historiens francais. Enfin, en 1863, la Societedes Sciences de- T Tonne publia, sous la direction de Fabbe Duru, dans la Bibliotheque historique, le texte integral du manuscrit conserve a la Bibliotheque d'Auxerre.
(-1) Bill. hist, de I'Yonne, t. II, p. 569.