SEMENT DE LA COMMUNE DE SENS, SES- EMPIETEMENTS, SA DISSOLUTION
REVOLUTION ET MASSACRE DE L'ABBE HERBERT. BULLE DU PAPE. PROSPERITY DE L*ABBAYE. NOUVEAUX DEMELES.
HERBERT. XXVIIP (1124-1147).
Le successeur d'Arnaud, Herbert, etait en tons points capable de remplir sa difficile mission. Issu d'une grande famille et emule de son predecesseur en vertu, il montra une rare vigueur et la meme fidelite dans la defense cles droits de son abbaye, fidelite qu'il devait sceller de son sang. II possedait une grande influence a la cour : une lettre de Louis le Gros, don de joyeux avenement, mandait a 1'eveque de Lang-res (1124) de restituer a Saint-Pierrele-Yif les Riceys et Pauliac. C' etait la fin d'une longue lutfce soutenue par 1'abbe Arnaud.
L'annee suivante, Herbert encourut 1'anim ad version de 1'archeveque Henri Sanglier qui 1'avait confirme et beni. Le prelat interdit une eglise dependant du monastere, ordonna de refuser la sepulture a un pretre du couvent et excommunia ceux qui 1'ensevelirent. Gette mesure violait les immunites du monastere exempt de la juridiction de 1'ordinaire. L'abbe Herbert s'en plaignit a 1'archeveque de Lyon qui remplissait la charge de legat du pape ; celui-ci envoya a Henri Sanglier une bulle du pape Honorius IT lui ordonnant de ne rien exiger des pretres dependant de Saint-Pierre-le-Vif que ce que voulait 1'usage, et de rendre justice au monastere. Mais ce moyen etant inefficace, Herbert prit le parti d'ecrire directement a 1'archeveque de Sens, au momeut ou il tenait un synode de sa province (1127) et invoqua, pour 1'apaiser, Tinteret que ses predecesseurs avaient toujours temoigne au monastere. Pen de temps apres, Henri Sanglier se laissa toucher et revint sur sa premiere decision.
La bulle d'Honorius II confirm ait Fabbaye dans la possession de ses biens, notamment dans ceux d'Auxon,. de Naucl, de Sancey et
HISTOIRE DE SAINT-PlEIiRE-LE-VIF.
de Mauriac. Herbert obtint encore deux autres bulles du meme pape, J'une demandant a 1'eveque de Limoges la restitution des eglises de Sauciac et d'Aureoluc, 1'autre reclamant a 1'eveque de Clermont celle de 1'eglise de Veccies. Innocent II en 1134 et Lucius II en 1144 devaient egalement donner a Saint-Pierre-le-Vif des gages de leur protection. Le Saint-Siege condamna pourtant Herbert dans une circonstance : il revendiquait la possession de 1'eglise de Saint-Sauveur-des-Vignes que Rainard, abbe de Saint- Jean, reclamait de son cote pour son monastere. Le differend fut porte, en 1128, a Rome qui donna raison a Rainard.
Si Herbert montrait assez d'eiiergie lorsque les interets de son monastere etaient en jeu, il transigeait amicalement avec quelques-uns des monasteres qui venaient d'etre fondes dans la contre'e, en particulier avec les Cisterciens de Vauluisant et les Templiers de Dilo et de Coulours.
La ville de Sens commengait a s'emouvoir d'un evenement qui allait attirer dans ses murs ce qu'il y avait alors d'illustre a la cour et dans le moncle savant. Abailard, le plus grand representant du rationalisme auxn e siecle, avait offert a saint Bernard de lutter contre lui dans un concile, et Sens avait ete choisi pour etre le theatre de cette joute fameuse. On sait comment le superbe philosophefut vaincu (1140). Louis le Jeune vint a cette occasion a Sens et, conduit par saint Bernard, visita en grande devotion tons les sanctuaires de la ville. Saint-Pierre-le-Vif fut honore un des premiers de la visite des hauts personnages.
Deux ans plus tard, les religieux regurentla depouille mortelle de Henri Sanglier. Son sepulcre se voyait au xvn siecle dans la partie occidental du chapitre, du cote du refectoire. M. de Gaignieres nous a conserve un beau dessin dela dalle tumulaire dans sa collection d'estampes (1). Les nobles qualites de ce preiat exciterent des regrets universels, et Ton raconta que la nuit de son inhumation on avait entendu dans le voisinage du couvent et du bourg des voix celestes qui celebraient son entree dans la societe des elus. Mais d'autres voix, aux accents terribles et menagants, allaient bientot porter jusque dans 1'interieur du monastere la terreur et 1'epouvante.
En effet, un changement social d'une grande importance s'etait produit, avec le temps, aussi bien a Sens que dans le reste de la France. Apres la longue lutte des archeveques et des comtes de Sens, lutte qui avait fini par le partage de la ville entre les archeveques et le roi, la feodalite s'y etait constituee solidement avec
-(1) Tome XIII, page 19, Bibliotheque nationale. :
HISTOIRE DE SAlNT-PlERRErLE-VIF. H.I
ses rouages compliques et son reseau inextricable d'obligations et de redevances qui enserrait les peuples d'une maniere rigoureuse. Puis, au milieu cles querelles qui divisaient les seigneurs, une lente revolution s'etait peu a pen accomplie. Tandis que, dans les campagnes, les serfs s'etaient approprie les terres et que les charges personnelles s'etaient converties en redevances pecuniaires, dans les villes, 1'activite etl'energie des bourgeois s'etaient developpees. A Sens, en particulier, ou, d'apres M. Quantin, le servage parait ne pas avoir etendu sa lepre, la liberte individuelle existait dans toute sa plenitude. Les citoyens y disposaient a leur gre de leurs personnes et de leurs biens. Sous la protection et rinfluence de 1'eglise, chaque metier, chaque Industrie s'etait constitute en une corporation distincte et puissante dontles boutiques occupaient une meme rue. De plus, les idees de charite fraternelle, d'egalite devant Dieu et devant la regie qui regnaient dans les abbayes, tendaient a s'etendre et a sortir du monde religieux dans la vie civile. Ajoutons, d'autre part, que les premiers Capetiens, reprenant I'ceuvre d'unification tentee par Charlemagne, poussaient deja les habitants cles villes qui etaient demeurees libres, a des degres divers, a s'organiser en communes, corps sur lesquels ils comptaient exercer une influence directe. Iletait passe deslors en jurisprudence que toute ville qui s'erigeait en commune devenait, de droit, ville royale. Deleur cote, les bourgeois esperant resister plus facilement aux exigences des seigneurs et de leurs officiers, acceptaient ces mesures avec empressement. Deja, air milieu du xi e siecle, Le Mans et Cambrai s'etaient constitues en communes. Laon, Amiens et Soissons les suivirent de pres ; mais, comme a Cambrai, la charte de commune fut plus d'une ibis scellee dans le sang.
A 1'epoque ou nous sommes arrives, la ville de Sens voulut, elle aussi, entrer dans le mouvement. En 1147, les bourgeois se liguerent entre eux, adopterent la charte de Soissons, proclamerent la commune, puis demanderent an roi son approbation qui leur fut aussitot accordee. Mais cette revolution fut accueillie avec defiance par les seigneurs senonais qui redoutaient le dommage qu'ils allaient en eprouver et les tendances agressives que montrait la commune. En effet, la premiere clause de la charte declarait que tous les hommes habitant dans 1'enceinte des murs de la ville et en dehors, dans les faubourgs, de quelque seigneurerie qu'ils fussent, jureraient la commune, et que si quelqu'un s'y refusait, ceux qui 1'aurait juree feraient raison de sa maison et de son argent. G'etait attirer invinciblement k la commune tous les habitants clela ville et ruiner les justices feodales.
L'abbe Herbert, tres attache au roi, se preparait a 1'accompagner dans la prochaine croisade. Devant le peril qui se leve pour les droits de son monastere, il accourt aupres de Louis le Jeune, et se faisant Finterprete de tous les seigneurs senonais, il eleve les plaintes les plus vives. Grace a ses instances reiterees, a sa puissante influence et a 1'appui du pape Eugene III, qui se trouvait alors en France, il obtient du roi qu'il revienne sur sa premiere determination et retire aux Senonais la cliarte communale, trois ans apres la leur avoir accordee.
A la nouvelle de cette decision du roi, transmise au prevot le l er mai 1149, les bourgeois s'assemblent et deliberent. L'abbe Herbert venalt de rentrer a Sens. Aussitot des projets de vengeance se forment centre lui, des rassemblements se font de tous les cotes, la colere gagne de proche en proche et bientot une emeute formidable marche contre 1'abbaye de Saint-Pierre-le-Vif. Les portes sont enfoncees et 1'abbe, poursuivi dans sa demeure, est atteint et massacre, malgre la. courageuse defense de son neveu, jeune et brillant chevalier, qui eprouva le in erne sort.
Le roi, en apprenant cet attentat, sans se rappeler qu'il en etait un pen la cause, ne pensa plus qu'a punir les coupables. II fit investir la villepar des troupes et saisir bon nombre de complices de I'emeute. Les principaux fauteurs furent precipites du haut de la tour de 1'abbaye, et les autres emmenes a Paris pour etre decapites. Afin de perpetuer le souvenir de la reparation de ce crime, iicondamna les bourgeois a payer a 1'abbaye une amende annuelle de cent livres, ce qui se faisait encore au milieu du xm e siecle. De son cote, le roi fit elever dans le cloitre, a la place ou Herbert expira, une statue de pierre representant un cherubin, enmemoire de ce quel'abbe avait pris la croix aVezelay, ainsi que son neveu. Cette statue subsista jusque vers la fin du xvir 3 siecle. Son corps fut depose dans la partie orientals du cloitre, pres de 1'eglise, sous une tombe portant une simple croix avec cette inscription : Hie jacet Herbertus, abbas hujus loci . Pres de lui, a cote du puits du cloitre, on ensevelit son neveu.
Le souvenir d'Herbertrestabien longtemps vivant au monastere. Au xvi e siecle encore, les moines avaient coutume, le l er mai, jour anniversaire de sa mort, de couvrir sa tombe de fleurs et de tapis precieux ; au jour anniversaire de son enterrement, il y avait office solennel et Ton allaiten procession au tombeau. D. Mathoud en fit la translation plus tard, dans un lieu decent et plus sur, apres Tincendie de 1'eglise, alors que la colonnade du cloitre, tombant de vetuste, menagait de 1'ecraser.
GlRARD XXIX C (1147-1167).
Pendant que ces evenements tragiques se deroulaient a Saint- Pierre, le pape Eugene III se trouvait a Auxerre. Les moines de Saint-Pierre-le-Vif ayant elu a I'unanimite comme abbe un religieux de Cluny, nomine Girard, il leur ecrivit (9 octobre 1149) les felicitant et leur recoramandant de suivre la regie de ClunyTpour dissipertoute hesitation de leur part, il les exempta de la juridiction de cette abbaye.
L'amour du nouvel abhe pour la charite et la discipline reguliere se revelent dans 1'acte d'association qu'il eonclut avec 1'abbe de Haut-Villiers (1).
La charite divine,, dans son etenclue, ne renferme pas seulement, disait la charte, les proches etles voisins, elle embrasse memeles plus eloignes dans les bras de la misericorde et d'ane mutuelle affection, elle les resserre etroitement par les liens d'un amour sincere et d'une societe agreable, elle les unit et les associe de maniere a Her les ames dans une inviolable amitie, et a rendre presents en esprit ceux qui sont absents de corps.
O'est dans ce sentiment que 1'eglise de Saint-Pierre de Sens, poussee par la volonte de Dieu et voulant s'unir a 1'eglise de Haut-A^illiers par 1'intermediaire de son abbe G..., a demande a noble homme G..., abbe de Haut-Villiers, et conclu une association. En voici la teneur et les conditions : Les deux eglises s'unissent par les memes conventions qui existent deja entre les eglises de, Haut-Villiers et de Montierjamey. Toutes les fois qu'un pere de Saint-Pierre ira a Haut-Villiers, par occasion ou par necessite, il aura droit de prendre part au chapitre, et tout le temps qu'il voudra y rester ou que son abbe le permettra, il sera secouru selon ses besoms. II en sera de meme des peres de Haut-Villiers qui se rendront a Saint-Pierre de Sens. Quand 1'abbe de ce monastere ira a Haut-Villiers, s'il trouve un des religieux accuse d'une faute grave ou de tout autre manquement, il tiendrr le chapitre, que 1'abbe soil absent ou present, traitera de 1'ordre et de la discipline, et prononcera 1'absolution du coupable. II renverra les jeunes gens de 1'ecole, s'il le juge bon. II pourra apaiser les dissentiments et les discordes, s'il en existe, entre 1'abbe et les religieux. L'abbe de Haut-Villiers jouira des memes prerogatives dans le monastere de Sens. Lorsqu'un frere mourra clans 1'une des deux eglises, dans chacune d'elles tous les pretres diront deux messes a son intention, le couvent dira trente messes en plus de 1'octave, chaque diacre ou sousdiacre recitera une fois le psautier et chaque convers, cent Paler noster. On donnera au refectoire, au repas principal, une prebende a distribuer entre les freres pauvres, et les enfants de ces deux eglises combattront, suivant la teneur de cet accord, dans le royaume de la charite .
(1) Canton d'Ay (Haute-Marn-e). (- > (''.
Pendant les vingt annees qu'il fut abbe, Girard regut dans 1'abbaye la visite de deux notes illustres. Le premier, saint Thomas de Cantorbery, qui merita le surnom d'Athanase de 1'Angleterre a cause des luttes qu'il soutint pour la cause de la religion, aimait a venir, pendant son sejour a Sens, prier et offrir les saints Mysteres pres du tombeau des martyrs senonais. On a conserve jusqu'en 1649, pres de 1'infirmerie, une petite chapelle dans laquelle il venait, dit on, celebrer souvent la messe.
La seconde visite fut celle du pape Alexandre III. Ghasse de Rome par un antipape et se trouvant dans les Gaules, il tint un concile a Tours et vint ensuite a Sens (1163), ou il fut recu avec de grands honneurs par 1'archeveque, le clerge et toutes les communautes de la ville. II etait accompagne de plusieurs cardinaux, de prelats, d'abbes et de nombreux dignitaires des egiises. Le roi Louis vint le voir, suivi d'une cour brillante et distinguee. Alexandre III demeura un an et demi a Sens, sur le trone archiepiscopal. Pendant ce temps, il se rendit frequemment au monastere Saint-Pierre qu'il affectionnait et ou il se plaisait a officier aux grandes solennites. II allait passer delongues heures dans la compagnie de 1'abbe Girard et des moines, et combla 1'abbaye de ses benedictions.
Un sujet qui occupa plus d'une fois leurs pieux entretiens, c'etait la decouverte que Ton avait faite, trois ans auparavant, (25 juin 11 CO) des reliques de saint Potentien et de saint Altin. Un liasard providentiel les avait fait trouver sous le maitre-autel de la basilique, dans des cercueils de bois garnis de plomb a 1'interieur (1). L'archeveque de Sens, Hugues, en avait ressenti une vive joie et il etait venu liu-meme les lever, puis les visiter et les deposer a la meme place et dans le meme etat oil elles se trouvaient auparavant.
L'abbe Girard donna spontanement sa demission en 1168. On ignore 1'annee de sa mort, marquee sur ie livre des obituaires au 10 mars.