DEUX ANS
Bdéced de Tévêque Ingelran ne termina pas les nombreuses diffîcultéz de l^église de Laon, lesquelles s'augmentèrent notablement après sa mort. Le ebapitre voulant mer de son droit , élut Fun après l'autre ses deux arebidiaeres, Gautier et EbaU mais ni Tun ni Tautre ne put obtenir confirmation du pape; par conséquent aucun d'eux ne fut consacré*.
Un troisième personnage qui estoit cbantre et chanoine delà même église de Laon , voulut arriver à estre évêque ; il alla en cour du roy, sous prétexte de demander Tévêcbé en faveur d*un autre, mais faisant son coup adroitement, selon que nous Tavons déjà dit*, il tourna sa demande et sa requête pour sa
(1) Guibert de Nogent. De vitâ sua, lib. 3, cap. à.
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propre personne, promettant plusieurs présents et autres choses au roy, afin d'obtenir révêché. Sa supercherie lui xéussit selon ses désirs. S*en estant retourné en son logis , i\ attendoit que les députez et commissaires du rpy le vinssent mettre en possession de Tévêché, le dimanche suivant ; mais Dieu sut bien Tempécher de parvenir à une dignité qu il n'^ivoit obtenue que par des moyens injustes et simoniaques,mui envoya une maladie qui lui causa Ja mort et par une providence particulière, son corps mort fut porté à Féglise pour ses funérailles le jour ^ème ou il devoit estre établi en la charge épiscopale par le clergé et le peuple. Ce qui fut encore extraordinaire, c'est que son corps creva dans Téglise et Tabondance d'une humeur fétide qui en sortoit coula jusque dans le milieu du cluBur avec une odeur si infecte que tous les assistants en estoient incommodez.
Deux ans se passèrent de la sorte sanis que le chapitre de Laon pût avoir de prélat arrêté et consacré.
. Enfin le clergé s'estant assemblé. Tan de Notre-Seigneur li09 y notre abbé Adalbéron et Guibert , abbé de Nogenl, s'y trouvèrent dans rintention de donner un bon prélat àTéglise de Laon. Ingdran. de Boves y assista au contraire pour faire choisir un évèque qui approuvât son mariage adultère et incestueux^ selon que Févèque Ingeiran de Coucy avoit fait quelques am:iées auparavant. Il espéroit aussi que celui qui seroit élu par sa foptiou Lui feroit le même traitement que le deflUnt ; c*est pourquoi il insista fort et fit tant que. rassemblée élut pour prélat un certain Waldric , ou Çtuddric, référendaire du roy d'Angleterre et que sa renommée faisoit fort riche et possesseur d'une grande quantité d'or et d'argent. C'est donc Pavarice .qui fut le principe apparent de cette élection ; mais le prli\cipe réel, c'estoit le désir, pour Ingdran de Boyes , de couvrir et faire toléra son mariage adultère et de trouver un prélat qui vit le mal sans y mettre ordre et en le tolérant , puisqu'il devoit estre empêché d'y remédier par l'obligation
qu'il auroit à cet homme Incestueux. Nous verrons un mauvais fruit sortir de cette racine et un effet très-pemicièax naître de ce principe et partir dé cette première catuse.
Le nouvel élu estoit alors â la cour du roy d'Angleterre ^t n*^avolt point reçu les ordres, ne possédant des dîgnitéz ecclésiastiques que la tonsure, sans estre attachée à aoenne église. Ayant appris néanmoins son élection à Tépiscopat il se fit ordonner sôus-dladre au plus vîte et poufvoir d'une prébende canoniale en la cathédrale de feduen ; ce qu'il obtînt encore par faction, s'estant toujours comporté en soldat jusques alors *•
Toute l'assemblée consentit à son élection et il n'y eût que maître Anselme qui s*y opposa. Cette opposition devoit éstre considérable I car Anselme estoit de très-bonnes et douces mœurs, lequel outre qu'il estoit doyen, passoit pour la lumière de la France et de toute l'église latine dans les arts libéraux*.
(1) Nous trouvons dans les Notes sur Guibert de Nogenf (édition de 1651 publiée par Luc d'Acbery ) , cette appréciation faite do l'évoque Gaudri : Waldericus, Henrici régis Anglorttm CancellariuSt virinsoUns, in lilteraiurâ nU valens omnino , liiteralos despectui habens , milUes super omnes diligebat;protervus pqriter fuit et prœson.ptuosus. (lia Canon. Laudun.)
Malheureuse époque où l'élection d'un pontife pouvait dépendre des intrigues d'un puissant et dos menées d'une cabale ! L'église n'en restait cependant ni moins chaste ni moins pure et continuait , au milieu dqg désordres de ses enfants, sa marche immortelle à travers les âges.
(2) De l'école de Laon, dirigée par Anselme, est sorti tout ce que Id science avait de plus distingué' comme de plus érudit dans l'Europe. L'Italie , l'Espagne, l'Angleterre, l'Allemagne, en tirèrent leurshistoriographes et leurs écrivains; Bernard d'Utrccht, l'un des plus fameux maîtres de son temps , avait puisé l'érudition aux leçons d'Anselme. La Finance vit sortir de cette école Raoul, frère d'Anselme, compagnon de ses travaux et de sa gloire, Mathieu de Laon , cardinal-évéque d'Albane , Hugues Métellus , abbé de Saint-Léon de Tod , Gilbert de la Porrée , évigque de Poitiers, Algare, évoque de Coutances, Gii d'Etampes, évéque du Mans, Albéric , archevêque do Bourges, Hugues d* Amiens et Guillaume Lebreton,- archevêques do Rouen, Raoul Levert, archevêque de Reims , Guillaume de Ghampeaux , évéquc de Ciiâlons , suruomuié lu Colonne des Docteurs ^ &. Quelques vers composés par Maibodc , évéque de
Son oppe^ti(Hi estoit foDdée sur la connoissance certaine qu*il avoit du^it Waldrie , d*après le rapport de personnes fidèles. Ouibert de Nogenl et notre abbé Adalbéron se montrèrent timides et lâches en cette occasion ,. car ils déférèrent plus à la crainte de cenx qui a volent quelque autorité sur eux qu'au témoignagede leur propre conscience, selon que le même Guibértl'ayoae. au livre troisième de 5a t;te* .
Nonobstant Topposition du doy«n Anselme, on ne laissa pas d^envoyer . une^ ambassade de la part du clergé de Laon au nouvel élu, lequel estoit pour lors à Rouen ^ dans la cour du roy d'Angleterre. Il ne se fit pas prier et vint à.Laon où il fit son «ntrée avec la vanité d'une pompe tcès**.mondaine.
Il estoit question de faire. approuver son élection par le pape Paschal second, lequel, occupoit pour lors^le siège apostolique, Waldrie n'osoit aller le trouver seul de crainte d'avoir nn refus ;^x>'est cecfui Tobligea de demander à notre abbé Adalbéron , à Uainard, abbé de Bibemont ejt à Guibert , abbé deNogent^ de, le conduire aupapeaûaqu'ilsfavorisâssent sa demande par leur présence et leur témoignage; il promit de plus de leur donner abondamment de quoi faire leur voyage. Commq ils estoient en chemin , ils apprirent que le pape estoit sorti de Rome pour venir en France ; ce qui fut la cause qu'ils s'arrêtèrent à Langres dajps Vintention de l'y attendre. Après buit jours passez, sçacbant qu'il estoit |^ Dijon, ils allèrent l'y
Renoes , à. la louange d'Anselme, lémoigneni de Tafiluence des auditcnis qiii se pressaient de toutes parts à ses leçons :
Anglicit Frarkorum regnum, Pannonia iota , Gens Liguris , plebs ApulUe , Judcm remota , . -Pluribus errorum tenebris priùs illaqueata , Senserant Uocumenta viri , documenta b^ata. Hoc duce floruerat studio sapientia grata QiKB modo marcessit , dùctore suo viduata.
(1) Eramus sanè quibus displicébat , sed aliorum malé fimidi qui noIJis prc&ei'ani potentis sectabamur.. (De V^à Suâ, libj $, cap. 4.)
trouver aveq une troupe de eleres «t d'ecclésiastiques de Laon que Waldric avoit amenez avec lui ; ils lui parièrent, de leur étëque nouvdlement élu. Le pape qui déjà avoit eu avis par les ]ettre9 du doyen Aoselme • de ce qui s'estoit passé , ies renvoya, avec bonne espérance pourtant de leur donner satisfaction ; il se fit de plus expliquer les diver». chefs dont Waldric estoit accusé et ce fut un grand' avantage pour Wal- 4ric que les princes de la cour du pape entendirent quil estoit fort riehe et fort opulent ; car le nom de Tor estoit très-pré cieuxdans ce temps-là. -^
Le pape partit de Dijon et vint à Langres ; le lendemain de •son arrivée en cette ville, il donna encore audience aux ecclésiastiques de Laon , touchant la promotion de Waldric à Tépisçopat et Guibert de Nogent .lut le (urocès- verbal de son élection devant le pape. Il est à remarquer que la vie et les mceurs de Waldric y estoient suffisamment exprimées. Le pape prenant occasion de cette lecture fit un discours devant leiir abbéz et ecdésiastiques de Laon, ainsi que devant les ivéquès et cardinaux Italiens et François qui estoient à sa sukte. Sur la fin du discours , il demanda pourquoi le clt^rgé de Laon avoit fait élection d'une personne inconnue. L'igno^ rance estoit si grande dans le clergé de Laon qu'aucun dés prêtres qui estoient avec Waldric ne put répondre à cette question, car ils n'avoient pas connoissance des premiers éléments de la langue latine ; c'estoit cependant Tidiôme dont on se servoit pour traiter cette affaire. C'est pourquoi le pape se tourna vers les trois abbéz, entre lesquels estoit Guibert quoique tout jeune; il tenoit le milieu. Âdalbéron et Mainard le pressoient de répondre, mais sa modestie le retenoit et la con- .sidération de son âge le rendoit craintif* Enfin il prit la hardiesse de dire au pape que la personne de Waldric leur estoit à la vérité inconnue , mais que la bienveillance de ceux qui avoient parlé de lui à rassemblée en avoit fait connoître quelques bonnes qualitéz. Le pape répondit qu'une personne qui avoit esté témoin de ce qui s'estoil passé l'avoit instruit de tout
et qu'il y avoit lieu de trouver étrange qu'on ait pris pour évéque un sujet appartenant à la cour du roy d'Angleterre ; à quoi l'abbé Guibert répondit qu'il avouoit cette vérité et ne pouvoit aller contre elle. Cette réponse plut fort au pape» lequel continuant à l'interroger, Guibert répondit que Waldric estoit dans l'ordre du sous-diaconat quand il fut élu ; les autre^s abbéz Adalbéron et Hainard lui suggérèrent encore de dire qu'il estoit chanoine de la cathédrale de Bxmen et'par conséquent de légitime mariage , ce à qum le doyen Anselme, qui se trouvolt à cette action, ne répondit aucun ià(A, On fit donc venir l'évéque élu dans rassemblée et le pape, lui accorda la grâce de recevoir l'onction épiscojf^lCé Quand le pape se fut retiré, les cardinaux flattèrent Guibert de Nogeût , pèut-^stre à cause^ des grandes sommes d'or et d'argent que Waldric avoit apportées avec lui. L'abbé Guibert ^remarque particulièrement le grand chambrier du pape , lequel estoit pour lors Pierre, moine de Quny.
Waldric reçut 4'onction épiscopale dans l'église de saintRuffus, en la ville d'Avignon; ayant ouvert le texte des évangiles pour sçavoir son progDostique , il tomb^ sur ces mots : Tuan^ ipsius animam pertransibit gladius*; ce qui fut trouvé un fort mauvais augure. Cependant ayant reçu la grâce du pape dans Langres il ouvrit de nouveau le livre des évangiles , et tomba sur ces mots : UtUier, ecce filius ttms*^ 11 ne manqua pas de raconter cette bonne rencontre dans toutes les assemblées où il se trouvoit ; car il estoit extrêmement vain , instable et léger dans tous ses propos , ne parlant que de choses futiles et peu ecclésiastiques, de chiens , de chevaux , d'éperviers et de tout ce qui regardoit les soldats ; c'estoit tout ce qu'il avoit appris parmi les Anglols. Il lui arriva un jour une action qui mérite d'éstre escrite. Comme il avoit fait la consécration d'une église et s'en retoumoit à cheval , ainsi que l'abbé Guibert et un
(1) « Votre âme sera percée par un glaive. »
(2) « Femme, voilà votre fils.»
auire ecclésiastique fort honnête , il rencontra un païsan qui portoit une lance; l*évêque la lui prit aussitôt, et ayant osté sa mitre de de4ssu§ sa teste, (c'estoit la même dont il s'estoit servi pour la consécration de Téglise ,) il commença à piquer son cheval et à courir, comme s* il a voit voulu percer quelqu'un. Guibert, abbé de Nogent , et Tecclésiastique qni Tacoompagnoient, tirèrent de là un mauvais présage et commen^ cèrent à dire en vers latins :
Nonbenè conveniuni , nec und aede moraniur
Cidari^ et lancea. .
C^est-à-dire que, la mitre et la lance ne conviennetnt pas à un même personnage. Quelques temps après , les grandes sommes que révoque avoit apportées d* Angleterre, s'épuisèpeut entièrement et l'on soupçonna qu'elles avoient esté mal acquises ; car comme il cstoit retourné dans ce paîs« il s'y fit un grand bruit contre lui et beaucoup de personnes redemandoient les vaisselles et les sommes qui leur appartenoient et qu'il avoit enlevées. *