SÉVÈREMENT PUNI
BNDANT que nous nous arrêtons à décrire les anciennes cérémonies de l'église abbatiale de Saint-Vincent , la cathédrale de Laon brûlée dans la sédition de la Commune lors de l'assassinat de Waldrie , se rétablit avec plus de lustre qu'auparavant. Les miracles que Dieu opéra par la vertu des saintes reliques de sa très-digne Mère , avoient obligé les fidèles de diver$ royaumes et contrées à contribuer aux frais de cette construction avec libéralité et largesse en sorte qu'en deux demi-années cette grande église fut achevée comme on la voit encore aujourd'huy*.
L'évéque Barthélémy et tout le chapitre résolurent de la consacrer aussitôt. On prit donc jour pour cette cérémonie au six du mois de septembre de Tannée mil-cent-quatorze , auquel jour on avoit coutume de célébrer Tanniversaire de la consécration de la précédente. Barthélémy , évéque de Laon , fit venir Baoul , archevêque de Reims , GuiUaume , évéque de Chàlons-sur-Marne , Lysiard , évéque de Soissons , saint Go-
(1) Voir page 21.
defroy, évêque d'Amiens , et Hubert , évêque de Sentis , pour assister à cette cérémonie et lui rendre service en ce qu'ils trouveroient nécessaire. Le moine Herman affirme qu'il se trouva deux cent mille personnes de différents sexe et âge à cette consécration; ce qui n'augmentoit pas légèrement la joyc que les Laonnois avoient en Voyant le plus bel édifice de leur cité rétabli d'une manière si auguste par la protection de la Mère de Dieu qui opéra une infinité de miracles pour ce sujet.
On He peut expliquer la joye du fameux docteur et célè))re doyen de la même cathédrale , Anselme , lequel vbyoit la désolation de son église et de sa ville rétablie en si peu de temps. Ce fut alors qu'il commença à chanter son Nunc dimittts comme un autre Siméon , car il ne dura plus guère après cette céré-^ monie. 11 monrut trois ans après , le 15 juillet 1117. Son corps fut enterré en cette église de Saint- Vincent selon la coutume de ce temps-là*.
Cet Anselme de Laon avoit été disciple de saint Anselme , archevêque de Cantorbéry, lorsque ce dernier énseignoit en son abbaye du Bec*. II fut fait doyen et archidiacre de Laon et là il enseigna la théologie avec un très-grand éclat. Il eut pour disciple Pierre Abailard , contre lequel il escrivit aussi bien que saint Bernard , Guillaume de Ghampeaux , archidia < cre dé Paris et évêque de Châlons , Albéric , archevêque de Bourges, Guillaume^ archevêque de Cantorbéry , Gislebert de la Porrée , évêque de Poitiers, Algare, évêque de Goutance, et plusieurs autres' . Il a composé un docte commentaire sur les évangiles. Raoul , son cousin germain , lui succéda et enseigna la philosophie à Laon; Guibert, abbé de Nogent; les appelle les deux yeux de tout le clergé de Laon*.
(1) Voyez son épitapiie, page 272.
(2) Abbaye de bénédictins, dans la Basse-Normandie.
(3) Voyez la page 216, note 2.
(4) Tradidit Deus capiti duos oculos clariores sideribus ; dùm à dexiris habes Anselmum, totius orbis latini magisterio prœdicatum » altrin-
Ce fut par la sage conduite de ùei Anselme qu'on découvrit le larcin d'un autre Anselme , surnommé Béesse. Ce malheureux s'estant vu ester la garde du trésor de Laon , laquelle il possédoit , en conçut tant de dépit qu'il résolut de voler le même trésor. Sçachant donc que la comtesse Sybille , femme d*Ingelran de la Fère, avoit donné plusieurs vases d'or et d'argent au thrésaurier pour qu'il les fit garder avec les choses précieuses de l'église , cet homme de basse extraction prit l'occasion d'une grande tempeste qui s'estoit eslevée pendant une nuit , aux environs de l'Epiphanie de Notre-Seigneur , fracassa tout le trésor et vola l'or, l'argent et les pierreries dont les saintes reliques estoient couvertes. Il ne laissa pas non plus les vases que la comtesse Sybille y avoit mis en dépôt ; plaçant tout dans un sac, il porta le fruit de son vol hors la ville et le cacha dans un lieu qu'il s'estoit marqué en soi-même , sans avoir de témoin de son larcin ni du lieu où il de voit le cacher. Cependant le bruit se répand partout que le trésor de la cathédrale a esté volé ; mais le voleur restant proche de ceux (qui le cherchoient , demeure inconnu. On cherche les moyens de découvrir l'auteur d'un pareil attentat ; après avoir entendu divers avis , on conclut enfin , selon le conseil d'Anselme , doyen de la cathédrale , d'exposer ceux sur lesquels on avoit soupçon au jugement de l'eau , * selon la coutume de ce temps-là. On exécute le décret de l'évéque et de ses conseillers par toutes les paroisses de la ville et on expose d'abord les suspects à cette épreuve, ensuitte les autres. Anselme Béesse , fortement suspect de ce vol à cause d'une vision qu'en avoit eue l'évéque Barthélémy , avec deffense de la part de la Mère de Dieu de laisser le voleur impuni , fut un des premiers exposé à l'épreuve et trouvé coupable. Comme il continuoit de
secùs, Radulpkus ^... Guibert, Prologus in moralitate de Genesi ad Bartholomseum.
(1) Ce jugement ou épreuve consistait à jeter les accusés dans Teau; lorsquMls surnageaient , ils étaient censés coupables.
nier son crime , Févèque le livra au chàtellain Nicolas qui lui fit donner la question , le faisant frotter nu avec du lard bouillant , puis suspendre plusieurs fois ; ce qui ne TobUgea pas encore à déclarer sop forfait. Enfin comme on alloit le suspendre encore une fois avec menace de ne le point oster de cette géhenne qu'il ne fut mort , il commença d'abord à demander ce qu'on lui donnei*oit s'il faisoit connoitre le lieu où esjboit le produit du vol de la cathédrale. On en donna avis à Tévéque et par sop ordre on promit au voleur la somme de ^luarante livres , lui assurant qu'on le conduiroit avec la mêoae somme à cinq lieues hors de la ville de Laon , du costé où il voudroit aller. Estant mis en liberté , il s'en alla vers rég)ise de Saint-Martin qui estoit pour lors hors de la ville , et poursuivant sou chemin encore plus loin , il vint à un lieu proche les vignes , où estoit un grand amas d'échalas.; il descendit alors dessous ce tas de bois comme s'il se fut , dit Tauteur de cette histoire % précipité dans l'enfer. De là il tira premièrement une tablette d'or qu'il avoit arrachée du couvercle d'un livre des évangiles et raillant encore sur son crime, il commença à dire aux assistans: « J'ai £ait un bon marché, don- 9 na^t jun si grand trésor pour quarante francs. Cette table « seule vaut beaucoup plus que la somme qu'où m'a donnée* i Le trésor fut ainsi retrouvé et apporté à la cathédrale ; ce qui donna beaucoup de joye à l'évèque.
Qu^nt au voleur, il ne put obtenir l'absolution de rexcommunicatioa qu'il avoit encourue , ce qui l'obligea de rendre les quarante livres que l'évèque lui avoit fait donner ; pour lors il eut permission de s'en aller là où il voudrait. Mais, ô justice divJine qui veille toujours à la punition des endurcis! ce misérable , voulant descendre la montagne , rencontra un fleuve qui grossissoit ses eaux. Ce fleuve imaginaire lui pai*ut se mettre devant lui' et l'obligea de retourner en la ville de Laon. Cela fut cause qu'on le soupçonna d'estre aussi l'auteur d'un
(1) Herman, De miraculis Beatœ Mariœ Laudunensis lib. S, cap. t8,
(2) Herman, ibidem.
autre vol qui avoit esté fait en la même cathédrale avant ce-* lui-cy et qu'il avoit toujours nié à Tévèque. Mais cette fois le chàtellain de Laon , appelle Nicolas, le prit et, le questionnant, }e menaça de lui faire souffrir les même tourments qu'il avoit expérimentez s'il ne rendoit le tout. Le voleur, se voyant pressé de la sorte, retourna dans les vignes , et tirant les pierreries avec Tor et Targent qu'il y avoit cachez , il les rendit au chàtellain qui les remit à Tévéque Barthélémy. Celui-cy, estant averti en mission divine de ne pas laisser le voleur impuni , le fit prendre et on le trouva dans la vallée d'Ardon sous cette abbaye de Saint-Vincent. Il fut conduit vers la demeure de révêque ; mais comme on passoit devant Saint-Vincent, il pria ceux qui le menoient de lui permettre d'entrer en Tab* baye pour y voir l'abbé Adalbéron qui gouvemoi^ encore ce monastère. Ceux qui le conduisoient le lui permirent ; il fut mené à Tabbé adalbéron, avec sûreté néanmoins , et là il se jetta à ses pieds, le suppliant d'aller trouver Tévêque avec lui. L*abbé lui accorda sa demande et l'accompagna près de Barthélémy. Arrivé là, il se prosterna aux pieds du prélat, le priant de lui donner la vie dont il avoit mérité la perte et le conjurant de ne lui laisser faire aucun mal en ses membres. L'évêque lui répartit : c< Qui est-ce qui vous persécute? Rende ûeï, tout le trésor de madame sainte Marie , puis vous pouce vez aller où il vous plaira. » Le criminel, n'estant pas devenu plus sage , fit des imprécations sur soi disant qu'il vouloit estre pendu s'il avoit autre chose que ce qu'il avoit rendu à l'évêque. Celui-ey répliqua : a II est tout manifeste que vous « mentez ; car vous avez rendu au chàtellain les pierres pré- (ï cieuses qui ont esté volées avec ce que vous retenez encore « injustement du même vol ; le chàtellain Nicolas est témoin tt de ce que je dis. » Pour lors l'évêque fit assembler tous les clercs et la noblesse , lesquels condamnèrent le criminel à subir lui-même la peine qtfil s'estoit imposée. On le prit sur l'heure , on lui fit descendre la montagne et on le pendit à un arbre dans la vallée.
CflBAPIT&B VI.