DOUZIÈME ABBÉ DE CETTE ABBAYE
'bst ici le lieu de parler d*une importante fondation faite du temps de Barthélémy , évéque , et à laquelle Tabbaye de Saint-Vincent de Laon ne fut pas étrangère. Au milieu du grand bois de Vecose / à trois lieues de Laon, estoit un endroit horrible à Yoir, plein de marais et entouré de montagnes très-hautes , lequel on auroit cru destiné à des hom- ' mes fuyant la société , quoique Dieu le destinât à des bommè^l pleins de pénitence et de toutes sortes de vertus. Ce lieu avoitnom Prémontré, non pas à cause de Thistoire d'Ingelran de Coui^y attaquant un lion , lequel auroit dit: a Ahl Saint-Jean, tu me or Vas de prèz montré, ï> cette histoire est toute fabuleuse ; mais à cause peut-estre que les moines de Saint- Vincent , qui possédoient ce lieu depuis quelque temps , y avoient fait ua pré à grande peine , arrachant beaucoup d'arbres en cet en-»
(1) Ou VoaSf forêt de Saint-Gobain.
droit , ou bien pour toute autre raison. Il y avoit là une petite chapelle , dépendante de notre abbaye ; elle estoit desservie ~ pour lors par un nommé Wido ; ce lieu nous avoit esté donné par Tévêque Elinand.
Saint Norbert estant parti de Santen , près de Clèves / après avoir esté converti par miracle , avoit parcouru le pays de Liège, le Brabant, le Hainaut , pieds nus , vêtu d'une robe de peaux d'agneaux , travaillant partout où il passoil à conquérir les âmes au divin Sauveur. Il apprit qu'un concile devoit se tenir à Reims et y estre présidé par le Pape Calixte deuxième; il s'y rendit pour y faire renouveller sa permission de prêcher qu'il avoit obtenue de Gélase, prédécesseur de Calixte. Mais il ne put voir le Pape , et il s'en retournoit, voyant ses efforts inutiles, lorsqu'il rencontra Barthélémy, évêque de Lapn , lequel s'en alloit de son costé dans son diocèse. Norbert intéressa ce pontife en sa faveur et estant retourné avec lui à Reims . il obtint par lui ce qu'il demandoit du Pape. Bien plus le Pape pria Barthélémy de prendre soin du saint homme, promettant de venir le voir à Laon , où il vint en effet et lui offrit réglise de Saint-Hartin de Laon. Norbert ne l'accepta qu'à condition que les chanoines qui la possédoient, s'accommoderoient à sa manière de vivre , ce qu'ils ne purent faire.
Barthélémy alors , désirant retenir le saint dans son diocèse et sçachaat que le lieu le plus désert estoit celui qu'il préféreroit, le conduisit dans les grands bois de Thiérache et lui proposa Foigny et Thenailles , mais le saint répondit que ces
(1) Santen, prés Clèves, petite ville du diocèse de Cologne. — On sait quel est le miracle auquel allusion est faite ici. Saint Norbert , issu d'une famille opulente , ne suivait pendant ses premières années que la fougue et Timpétuo- §ité d'une jeunesse ardente. Les plaisirs de la cour l'enivraient; Dieu l'attendait au milieu de ses déréglemens. Un jour qu'il se promenait seul dans la campagne , il est surpris par un orage effroyable , ht foudre éclate sur sa tête , le gentilhomme est renversé de cheval. Revenu à lui , Nobert reconnaît l'avertissement qui lui est donné , réforme sa conduite , fait pénitence et consacre le reste de ses jours au service de Dieu.
lieux ne lui estoient point destinez. Il le mena alors aux bois de Vecose et saint Norbert ayant vu la petite chapelle de Saint-
Jean , possédée par nous en ce lieu , voulut y passer la nuit en prières. Barthélémy le quitta , promettant de venir le revoir le lendemain; saint Norbert y eut une éclatante vision. La Sainte- Vierge lui apparut , environnée de lumières et lui dit qu*il estoit destiné de Dieu pour bâtir en cet endroit un monastère , lequel seroit le chef de son ordre, puis lui montrant Thabit qu'il devoit porter , lui ajouta: Mon fils Norbert, prenez la robe blanche. Ce sommeil extatique lui fit voir aussi comme une grande troupe d'hommes vêtus de blanc , lesquels tournoient autour de lui portant des croix, des chandeliers et des encensoirs d'argent.
L'évéque de Laon, Barthélémy, ne manqua pas de retourner à la petite église de Prémontré dès le lendemain du grand ma« tin et apprit par la bouche de saint Norbert qu'il avoit choisi ce lieu-là pour sa demeure , parce qu'il sçavoit qu'il lui estoit destiné de Dieu dès avant le commencement du monde et que plusieurs y serotent sauvez par la miséricorde divine. Il lui dit qpe la petite église , qui y estoit pour lors , ne seroit point la principale du monastère , lequel seroit bâti de Tautre costé de la montagne. Saint Norbert prit Thabit blanc des mains de Tévèque de Laon , Barthélémy, le 25* jour de janvier en la même année 1119.
L'évéque fut fort joyeux de la résolution du saint homme; mais ne voulant point faire tort à Tabbaye de Saint-Yincent de Laon de laquelle ce lieu dépendoit , il ût venir Tabbé Adalbéron et le pria , ainsi que toute sa communauté , de lui remettre librement le lieu dit Prémontré , pour en di^oser selon son intention et à sa volante. L'abbé et les moines de Saint-Vincent accordèrent volontiers cette requête de Tévêque , quittant en sa faveur tout ce qu'ils pouvoient avoir et posséder à Prémontré.L'évéque en récompense leur donna Tautel de Bairy*
(1) Berry-au-Bac , canton de Neufchàtel.
et un demi-muid de froment annuel à prendre sur le moulin de Brancourt. Alors Barthélémy donna ce lieu à saint Norbert et à ses disciples présents et à venir à perpétuité. Mais le saint , comme nous le dirons tout-à-l'heure ,* voulut que Tannée diaprés la même donation fut renouvellée par Seifjroy, successeur d'Adalbéron , ce dernier estant décédé.
L'institut de saint Norbert est une vie érémîtique et canoniale. Le saint voulant s'obliger lui et ses religieux de vivre dv travail de leurs mains, Tévèque trouva cela trop difficile et im*' possible; il lui donna trois charrues de terres , sçavoir , une à Ânisy , une autre à Chevregny et la troisième à Yersigny pour faire le commencement de la fondation de leur monastère- de Prémontré, et quelques autres terres et possessions.
Saint Bernard favorisa aussi de tout son possible et de son crédit auprès des roys Louis-le-6rôs et Louis- le-Jeune l'ordre naissant , lui obtenant plusieurs grâces et faveurs. L'abbaye de Saint-Nicolas-au-Bois donna la pierre pour la construction ^e la nouvelle église de Prémontré , laquelle ayant esté bâtie en neuf mois de temps des pierres bénittes par Barthélémy, évêque de Laon , fut consacrée par le même , assisté de l'évéque de Soigsons Lysiard , le 28 d'avril de l'année 1122. Elle estoit ûéôiée à la Mère de Dieu et à saint Jean-Baptiste.
Ainsi l'ordre bénédictin a donné naissance à l'ordre de Préraontré, il l'a nourri et eslevé jusques à ce que cette branche ait estendu ses rameaux depuis une mer jusques à l'autre et dépuis un fleuve jusques au bout du monde catholique , c'està-dire, depuis la donation du lieu dit Prémontré faite par cette abbaye de Saint- Vincent de Laon , jusques à la fondadation de la dernière maison de l'ordre de saint Norbert. '
Cette ancienne dépendance de Prémontré envers cette ab-
(l).Chap. 7, page 316.
(2) L'ordre de Prémontré prit de rapides accroissements et compta dans la suite des âges plus de mille établissements tant en France que dans le rest« de l'Europe et dans TAsie. Les seules maisons de France étaient au nombre de quatre-vingt-onze au XYllI^ siècle ; quarante appartenaient à la réforme , cin-
baye de Saint-Yiacent a obligé les deux églises , dès la naissance du nouvel ordre de Saint-Norbert , d'avoir communication et participation réciproque de prières , bonnes œuvres entre les deux communautéz. Cette communication ou société fut renouvellée en Tannée 1181 par Hugues , abbé de Saidt- Vincent, et un autre Hugues, abbé de Prémontré , au sujet de quelque différend qui s'estoit eslevé entre eux, lequel différend fut réglé par deux religienx de cbaque abbaye. L^abbé de Saint- Vincent en ayant pris deux de Prémontré pour arbitres de son droit et Tabbé de Prémontré en ayant pj^is deux de cette communauté pour son costé , tous les quatre ensemble décidèrent le différend. Il fut ensuitte ordonné que les deux abbayes en useroient de la sorte toutes les fois qu'il y auroit quelque difficulté entre elles, sans avoir recours à aucune personne séculière ou ecclésiastique externe. Il fut ensuitte déterminé que , outre les anciennes solennitéz que chaque église fai^oit réciproquement pour les vivants ou pour les morts ,
quante et une à la commuue observance. La réforme s*était fai)^ en 1618 par les soins du père Laruel , abbé de Sainte-Marie de Pont-à-Mousson. Les religieux qui Tavaient embrassée formaient une congrégation à part gouvernée par un vicaire-général ; ils pratiquaient l'abstinence perpétuelle de la viande et un jeûne strict depuis TExaltation de la Croix jusqu'à Pâques.
'L*abbaye chef-d'ordre , dont il est ici parlé, soutenue par les évêqueS de France , agrandie par les princes et ennoblie par les rois , devint le centre d'un immense mouvement qui embrassait dans son action les diverses parties du monde civilisé. Âù commencement du XVIII« siècle , elle était encore dans toute sa splendeur; alors furent terminées ces magnifiques constructions dont la hardiesse nous, étonne; Lucas de Muyn^ son abbé, avait pu mener abonne fin cette grande œuvre et combler même les vides du trésor ; un chapitre général de l'ordre s'était tenu dans son enceinte. Survint la révolution française ; l'illustre abbaye fut aliénée cotfime les autres établissemens religieux , toutefois le gouvernement dictatorial imposait en 1 795 la condition de ne détnolir aucun des bâtimens principaux; dans l'enceinte de Prémontré fut établie une manufacture de glaces. Àiyourd'hui, grâce au zèle inépuisable et à la sollicitude de, Monseigneur de Garsignies , évêque de Soissons , l'antique monastère de Prémontré est devenu un Orphelinat général où Tenfant délaissé trouve les joies ignorées de la famille et les consolations suaves et pures de la religion.
Tabbé ou le prieur de Saint- Vincent , si i'abbé estoit occupé , se trouTeroit au monastère de Prémontré tous les ans avec deux ou trois de ses religieux pour y célébrer la teste de Saint- Jèan-Baptiste et réciproquement Tabbé ou prieur de Prémontré avec deux on trois de ses chanoines réguliers assis*teroit à la feste de Saint- Vincent en cette abbaye de Laon.
Lorsque le déced d'un religieux de quelqu'une des deux églises seroit annoncé à la communauté de l'autre abbaye , on diroit les vigiles, messe et commendaces pour le repos de son àme et de plus, tous les ans , au jour de Saint- Valelitin , on Feroit un obit solennel dans chacune des deux églises de Saint- Vincent et de Prémontré pour tous les defTunts de chaque abbaye, ensuitte que depuis ce jour-là jusques à trente Joufs après, on diroit tous les Jours une messe dans chacune des deux églises pour le repos des âmes des mêmes trépassez. Outre cela, ondevoit faire un anniversaire pour les abbéz des deux maisons dans chaque église et pour se lier encore plus étroitenient ensemble par les liens de la charité , il a esté accordé que les deux églises s'entraideroient dans les différends deviittt toutes personnes , s'entresoulageroient avec une charité fraternelle et s'entreprocureroient tous les devoirs d*une véritable et sincère compassion dans leurs affaires. Les deux églises ont prononcé anathème contre ceux qui romproient cet accord et au cas qu'aucun à Vavenir établit quelque querdié entre les deux abbayes , il serDit obligé défaire satisfaction dans les deux chapitres de Saint-Vincent et de Prémontrér
De la part de Tabbaye de Saint-Vincent , Wilbold j prieur claustral de Saint-Vincent de Laon » Bonon , supérieur , Gauthier, Herbet , Henri , Bauduin, Raennier, Raoul, Thomas , Gérard, Jean , Richard , Bérenger , Lambert.
De la part de Tabbaye de Prémontré, Ëustache, prieur^ Gilles, sous-prieur, Haimon, Reinelin, Héluin, Gauthier, Wermond , Daniel , Joscelin , Raoul , Robert , Gérard , Simon.
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