PRÉFACE
Comme je le dis dans ma préface de la Deuxième série des œuvres inédites de Dom Calmct , je pensais remettre à l’année prochaine la publication de Y Histoire de l'Abbaye de Senones; mais notre Comité, sachant les matériaux prêts et connaissant l’importance de celte chronique au point de vue de l’histoire de notre région, vient de me prier de mettre, dès cette année, mon travail à sa disposition. Au moment de la fondation de la Société Philomatique vosgienne , je m’occupais déjà, dans mes loisirs, des manuscrits inédits du savant bénédictin, que j’avais en grande partie transcrits et annotés pour les produire un jour, et l’on sait par mon introduction mise en. tête de la lre série que, dès sa constitution, la Société Philomatique , entr’autres projets, forma celui de publier ces travaux non encore imprimés, d’après la transcription que j’en avais faite et dont elle me demanda à si juste titre de lui réserver la primeur^). Aussi, voulant également contribuer à faire suivre à nos Bulletins et à notre Société une marche ascendante, je ne puis que soutenir l’intelligente initiative de notre commission et je me fais un devoir de céder au désir qu’elle vient de manifester.
(1) Voir ma préface en tête « Des Divinités payennes adorées autrefois dans la Lorraine, » etc. Saint-Dié, Humbert, imp. 4876, in-8°, 93 pages, et Bulletin de la Société Philomatique vosgienne, année 4876.
Notre Bulletin de l’année 4876 contient la 4r* série des OEuvres inédites de Dom Calmet, c’est-à-dire : 1° Des Divinités payennes adorées autrefois dans la Lorraine et dans d’autres pays voisins; 2° De l’origine du Jeu de Cartes.
Notre Bulletin de l’année 4877, paru récemment, renferme la 2me série des mss. inédits du même, c’est-à-dire: De l’origine de la cérémonie du Roy-boit, et Conjectures sur les coquillages qu'on trouve sous la terre et sur les montagnes,
Nous ferons donc paraître une première partie de l’intéressant manuscrit de Dom Calmet dans un supplément du bulletin de la Société Philomatique vosgienne , 3e année 1877, pour en donner la suite et la fin prochainement. L’histoire complète aurait composé un fort in-8° de plus de 300 pages, et, outre le retard qu’aurait subi l’envoi de notre Bulletin annuel, j’ai pensé que, pour ne pas faire la part trop large à une même matière, il valait mieux diviser la publication en plusieurs livraisons, dont les caractères d'imprimerie seront semblables et qui pourront être facilement réunies pour former, en un beau volume, fhistoire de cette célèbre abbaye, qui n’a jamais été publiée.
11 existe, à ce que je sais, quatre copies manuscrites de V Histoire de V Abbaye de Senones, mais notre publication aura cet intérêt de plus pour les connaisseurs, qu’elle est faite d’après l’exemplaire de la Bibliothèque publique de Saint-Dié et qui était V exemplaire même de Dom Calmet: on y trouve de très-nombreuses adjonctions, annotations, corrections, ratures et renvois de sa main et, à la fin, quinze pages remplies de notes autographes , concernant les actes importants de son administration comme Abbé de Senones; ces autographes donnent au manuscrit de notre bibliothèque une valeur toute spéciale et une authenticité irrécusable et je reproduirai ces notes à la même place que dans l’original, c’est-à-dire à la fin de l’histoire de l’Abbaye. On y rencontre aussi les dessins originaux de D. Calmet des armoiries des abbés mitrés de Senones. Ces écussons ont été gravés sur la plaque commémorative des abbés prélats, placée parmi les monuments funèbres dans la chapelle de l’église paroissiale de Senones, où l’on admire le magnifique tombeau de Dom Calmet. Ces armoiries seront également reproduites dans le présent ouvrage aux endroits qu’elles occupent dans l’originah
Dom Mathieu Petitdidier, cinquante-deuxième abbé de Senones, mourut le 15 juin 1728, et, le 9 juillet suivant, Dom Calmet fut élu nouvel Abbé par les religieux assemblés pour cette élection ; mais il écrivit au pape Benoit XIII pour le prier de ne pas le nommer évêque in partibus , titre qui était donné soit au grand prévôt de Saint-Dié, soit à un des abbés de Senones, d’Etival ou de Moyenmoutier, pour remplir les fonctions épiscopales dans les quatre abbayes et dans les portions de la Lorraine qui étaient exemptes de la juridiction des évêques de Toul. Ce fut seulement au mois de janvier 1729 que Dom Calmet prit posséssion de son monastère. On sait que l’abbaye de Senones ne faisait pas partie du duché de Lorraine, mais de la principauté de Salin, dépendance de l’Empire, et Dom Calmet en donne la description au commencement de son Histoire, chap. S.
Pour connaître tout ce que le nouvel abbé fit dans l’intérêt de son abbaye et de Senones, le lecteur trouvera dans la Notice biographique et littéraire de Dom Calmet de M. Aug. Digot, des renseignements très-détaillés et des p’us attrayants. (*)
Son premier soin, dit cet auteur, dans l’ouvrage précité, fut « comme à Lay- Saint- Christophe et à Saint - Léopold, d’écrire l’histoire du monastère. Le moine Richer avait composé pendant la première moitié du XHïe siècle, une chronique, où l’on trouve moins les annales de l’abbaye elle-même qu’une relation des événements les plus importants qui s’étaient accomplis en Lorraine, et même dans toute l’Europe. Dans la seconde moitié du XVHe siècle, Dom Barthélémy Claudon avait dressé la liste des abbés, et plus récemment
(1) Nancy, Wiener, 1860, în-8° de 45^ pages t Voir l’excellente brochure de notre savant historien moderne.
encore Dom Jeannin avait rédigé en latin une sorte d’histoire qui n’était pas sans mérite; mais aucun de ces livres ne pouvait satisfaire les connaisseurs, et Dom Calmet voulut faire mieux. Dans ce but, il recueillit tous les monuments historiques et tous les titres contenus dans les archives de l’abbaye ; il les disposa par ordre chronologique et parvint à en extraire les matériaux d’un ouvrage assez considérable, et qui n’a jamais été imprimé, bien qu’il soit, sous divers rapports, très-supérieur à plusieurs de ses autres productions. » M. Digot s’est également servi pour sa notice, de l’exemplaire qui appartient à la bibliothèque publique de Saint-Dié, ce qui me prouve surabondamment qu’il y attachait plus de prix qu’aux autres copies existantes.
Dom Calmet est non-seulement célèbre par son immense érudition, mais aussi par son inépuisable bonté (*) : sa bourse était toujours ouverte aux malheureux et sa charité était éclairée, car une grande partie de ses bonnes œuvres indique qu’il était partisan de la propagation de l’enseignement. Comment un savant et un patient chercheur comme lui pouvait-il d’ailleurs penser autrement?
C’est ainsi qu’ayant appris qu’une foule de malheureux, faute de ressources suffisantes, étaient privés des bienfaits de l’instruction, il fit une fondation assez considérable pour que les enfants dont les parents ne pouvaient payer les frais de l’école, y fussent admis, et « lorsque le revenu de la fondation devenait trop faible pour que l’on pût y faire participer tous ceux qu’elle regardait, Dom Calmet donnait le supplément nécessaire (2). »
(1) Il aimait surtout à secourir les pauvres honleux, et D. Fange rapporte que, peu de jours avant sa mort, Dom Calmet lui ordonna de brûler les billets souscrits par des gens qui n’auraient pu s’acquilter san., ruiner leur famiUe, et qui se trouvèrent ainsi complètement libères {Vie de D. Calmet , p. 229-234.)
(2) V. Notice de A. Digot, déjà citée, p. 70.
Il reconstruisit l’église paroissiale de Senones et fit élever à ses frais les bâtiments d’un hôpital destiné aux malades indigents de la principauté de Salm ; aujourd’hui encore, à ce qu’il paraît, « le bureau de bienfaisance de Senones possède une partie de la dotation assurée à l’hôpital par Do ni Calmet, et les fils des malheureux qu i! a soulagés autrefois ont encore lieu maintenant de bénir sa mémoire. » (*) Il refit à neuf l'abside de l’église abbatiale, l’hôtel abbatial avec toutes ses dépendances, etc. . . (Voir Notice de Lorraine par Dom Calmet, t. Il, col. 481); il éleva une vaste galerie destinée à servir de promenoir aux religieux les jours de mauvais temps et commanda « de placer une superbe épitaphe sur le tombeau d’un de ses prédécesseurs, Antoine de Pavie, qui, dans la première moitié du XIIe siècle, avait reconstruit entièrement l’abbaye de Senones. » (2)
Ce qui rehausse surtout la mémoire de Dom Calmet, c’est qu’il ne songea à la construction de la plupart de ces bâtiments que pour soulager la misère où la disette avait réduit les ouvriers, dans tout le val de Senones. L’édification de l’hôpital qui n’existe plus et de l’ancien chœur détruit également, date de cette époque (1741 -1742). Toutes les vertus et tous les talents dont il était doué étaient couronnés d’une modestie exemplaire. C’est ainsi qu’il ne voulut jamais habiter l’hôtel abbatial : il vivait dans sa cellule, comme un simple religieux, et ses meubles, sa table et ses vêtements étaient les mêmes que ceux de ses confrères.
Dom Calmet augmenta beaucoup la bibliothèque de l’abbaye de Senones; il a inscrit lui-même, dans l’exemplaire qui m’a
(1) V. Notice de Aug. Digot, p. 71 : Eloge historique de D. A. Calmet, par M. L M ’Ggiolo, p. 114 et 121 , note 70, et voir aussi sa Vie par D, Fangé, p. 220, 223.
(2) Ibid., p. 72, et Notes autographes de Dom Calmet à la suite de l 'Histoire de V Abbaye de Senones .
servi d’original pour ma publication, une partie des achats qu’il fit et quelques règlements à son commissionnaire, M. de Bure, libraire à Paris. 11 en agrandit le bâtiment et porta le nombre des volumes à plus de douze mille; aussi, Voltaire, dans une lettre au duc de Richelieu du 6 août 1754, dit que cette bibliothèque est « presqu’aussi complète que celle de Saint-Germain-des-Prés. » Voltaire vint voir Dom Calmet à Senones en 1753 et logea au palais abbatial dans un appartement encore existant. Le philosophe de Ferney, qui ne craignit pas de se faire l’ami du roi de Prusse Frédéric II, vécut au milieu des bénédictins, assistant à tous les offices divins ; il resta trois semaines à l’abbaye, puisant dans ses trésors littéraires et se faisant aider dans ses recherches par Dom Fangé notamment. Dom Calmet dota encore l’abbaye de collections de médailles, de manuscrits, d’antiquités et de curiosités naturelles, provenant en grande partie d’achats faits auprès de M. de Corbcron, premier président du conseil souverain d’Alsace et de M. Voile, bailli de Ribeauvillé, et qu’il forma pour procurer à lui-même et à ses religieux les moyens d’étudier plus facilement les temps passés et l’histoire naturelle. Il appela aussi à Senones Dom Ambroise Collin, célèbre canoniste, pour présider à une académie que l’Abbé fonda dans le but d’enseigner aux jeunes religieux la théologie et le droit canonique. M. L. Maggiolo, dans son éloge historique de Dom Calmet, dit très-bien que ce qui frappe le plus dans la vie de l’illustre bénédictin, c’est qu’il sut sanctifier la science par la piété chrétienne, par une piété non moins solide qu’éclairée, et comme M. Aug. Digot, cet auteur a laissé un ouvrage qu’on relit et qu’on consulte toujours avec fruit.
Comme notice biographique générale, on ne saurait faire mieux que celles qui ont déjà paru et que tous les bibliophiles
possèdent (*): j’ai donc cru devoir me borner dans mon introduction aux principaux actes de Dom Calmet comme abbé de Senones. Cette existence si bien remplie s’éteignit, comme on lésait, le 25 octobre 1 757, et le 26 octobre 1875 on inaugurait solennellement le monument élevé dans l’église de Senones à la mémoire de celui qui fut une des plus pures illustrations dont s’enorgueillissent nos contrées. M. Frédéric Seillière a fait paraître, dans un in-8° de 1 04 pages, le rapport présenté à la commission du monument sur l’ensemble des travaux de cette commission, sur les fouilles entreprises pour retrouver les restes de Dom Calmet : on y trouve aussi la description du tombeau et de la chapelle, et le compte-rendu de la fête d’inauguration avec le discours de Mgr Freppel, évêque d’Angers (1 2). La filature, dirigée maintenant par MM. Vincent Ponnier et Cie, autrefois filature Seillière et Cle, est installée aujourd’hui dans ce qui reste des anciens édifices de l’abbaye de Senones. En parcourant ces lieux, après s’être occupé de ses innombrables travaux, chaque pierre vous rappelle l’abbé, le savant. L’église du couvent n’est plus debout; elle fut vendue comme bien national le 14 prairial an V et démolie, à l’exception de la tour. Cette tour qui existe encore actuellement, et qui forme l’entrée à la nef de l’église paroissiale, est la seule partie commune à l’ancienne église et à la nouvelle, mais leur axe n’est plus le même et au lieu de former l’entrée, cette tour surmontait au siècle dernier le transept de la cha-
(1) Je n’avais pas davantage à faire l’histoire de Senones et de sa valle'e, car la Notice de Lorraine de D. Calmet, le Département des Vosges, par H. Lepage et Ch. Charton, et récemment les Vosges, par Ch. Charton, sont des ouvrages où le lecteur trouvera tout ce qui concerne l’ancien chef-lieu de la principauté de Salm.
(2) Rapport présenté à la Commission du monument de Dom Calmet à Senones, par M. Frédéric Seillière; Saint-Dié, typogr. et lithogr. de L. Humbert, 1873, in-8° de 104 pages avec 5 planches. Je crois que cette brochure n’est pas dans le commerce.
pelle des Bénédictins. En 1830, on chercha à utiliser ce qui restait de cette dernière pour la construction de l’église actuelle de la paroisse.
Les principales parties du monastère existent encore et sont très-bien conservées: l'abbaye, les cloîtres, le réfectoire, la cellule de Dom Calmet, le magnifique escalier d’honneur en spirale orné d’une rampe très-riche, enfin la salle capitulaire dont la famille Seillière avait autrefois fait un véritable musée où l’on voyait les portraits des princes de Saîm, les écussons des abbés, une collection remarquable de médailles, d’autographes, etc — ( 1 ) i\l . Seillière savait, avec une amabilité parfaite, faire admirer toutes ces curiosités aux étrangers qui paraissaient s’intéresser à l’histoire du pays, et je ne doute pas que les propriétaires actuels n’apportent la meme complaisance vis-à-vis des personnes désireuses de visiter ces bâtiments, encore tout remplis du souvenir de l’éminent hist rien lorrain.
On a choisi pour entourer la statue qui se trouve dans la chapelle de Senones, les titres des plus importants ouvrages du savant abbé : parmi ces noms se trouve V Histoire de t Abbaye de Senones, que tous les Lotharingistes s’étonnent et regrettent de voir encore à l’état de manuscrit.
En publiant cette œuvre inédite, qui passe à bon droit pour une des plus considérables de Dom Calmet, il nous semble donc remplir un devoir vis-à-vis de cette grande mémoire, car cette publication nous apparaît comme l’exécution du testament littéraire de celui qui a si bien résumé sa vie dans ces trois mots : leyi , scripsi , oravi, suivis de ce vœu si modeste: Utinam bene ! (1 2)
(1) M. Seillière, qui habite maintenant Paris, y a emporte sa pre’eieuse collection.
(2) On sait que c’est une partie de l’èpitaphe que Dom Calmet se composa quelque temps avant sa mort. Voir notamment l’excellente plaquette de M. l’abbe' Déblayé, intitulée : Véritable épitaphe de Dom Calmet, Nancy, Crépin-Lebiond, 1873.
Cette lacune est jugée d’autant plus regrettable que parmi les ouvrages dont les titres sont gravés sur son monument et qui forment au-dessus de sa tête comme une auréole de gloire, l’histoire de l’an ti' ne monastère est le seul qui n’ait pas encore été imprimé. Nous avons pensé qu’il fallait rendre à chacun ce qui lui est dû, et que la Lorraine ne pouvait pas laisser, ignorée plus longtemps, une œuvre qui appartient à un de ses enfants, à un de ses plus utiles écrivains : la place d’honneur qu’orv lui a donnée sur la pyramide de marbre noir dont il est parlé plus haut, prouve d’ailleurs qu’elle ne devait pas rester dans l’oubli et qu’elle était destinée à compléter la réputation de son auteur.
Que ma patrie d’adoption accueille donc ma publication comme l’accomplissement d’u: e des dernières volontés de son illustre historien et comme un hommage de plus, rendu par la Société Philomatique vosgienne, au souvenir de celui qui fut une des plus remarquables personnifications de l’esprit investigateur et du travail fécond.
F. DÏNAGG.
A Senones le 26 Mai 1729.
jour de l’ascension de N. S.
D. Aug. Galmet Abbé de Senones.
Ordre de Si Bcnoil, Congrcgaôn de Si Tanne & Si Hjdulplie.