CHAPITRE XLVI1I
DOM MATHIEU PETITDIDIER, evéque de Macra, Abbé de Senones, depuis 1715. jusqu’en 1728.
Commence- Le très R. P. D. Mathieu Petitdidier naquit à SL Nicolas “e“p en Lorraine le 18e Déc. 1659. Il reçut au batéme le nom de Mathieu Claude, qui lui fut changé à sa prise d’habit en celui de Petitdi- Mathieu. II eut quatre frères et trois sœurs. Deux de ses
dier, né
en 165 9. Iréres se firent jésuites, les deux autres exercèrent la pro- Eiu abbé fession d’avocat. Les trois soeurs ont été mariées honorablede Seno- ment seion jeur condition.
nés en
1715. Dom Petitdidier fit ses études à Nancy et étant entré au
noviciat dans l’abbaye de S1. Mihiel le 18. may 1675. il y fit profession le 5e. de Juin 1676. Il témoigna dans son noviciat une si grande ferveur et un si grand fond de vertu, que les très R. P. D. Mathieu Galliot son père maitre, lui rendoit en secret obéissance comme s’il eut été son supérieur. Exemple rare, imité de celui de b. Anselme archevêque de Cantorbéri, qui obéissait à Eadmére un de ses religieux ; exemple qui fut suivi par le R. P. D. Petitdidier lui même, qui dans la suite donnoit des marques d’une soumission parfaite à un de ses religieux en qui il avoit confiance, et qui gouvernoit sa conscience (a).
Au chapitre général de l’an 1682. il fut destiné pour enseigner la philosophie et la théologie aux jeunes religieux de l’abbaye de S1. Mihiel, n’étant encor que sous diacre ; car il reçut le sous diaconat le 28 mars 1682. Après avoir achevé le cours dont il étoit chargé, il fut mis à la tête d’une académie composée des meilleurs sujets religieux de la province de Lorraine, avec lesquels il entreprit la lecture des anciens Pères, pour faire la critique de la Bibliotéque ecclésiastique de Messire Louis Elie du Pin , Docteur de Sorbonne. Le fruit de ces études furent les 3 volumes in 8°, Des remarques sur la bïbliotéque ecclésiastique de Mr du Pin, imprimés à Paris, le 1er tome en 1691. le 2e. en 1692. et le 3e. en 1696.
En 1697. on imprima à Rruxelles chés Foppens, Y Apologie des lettres aux Provinciales , contre les entretiens de Cléandre et d’Eudoxe, composée par le R. P. Daniel, jésuite, qui avoit attaqué M. Pascal comme calomniateur des sentimens des casuistes. Cette apologie fut imprimée en 2. vol. in 18. et on l’attribua à D. Petitdidier. Il l’a désavouée à Rome le 30. Sept. 1726. non qu’il n’ait eu aucune part à cet ouvrage, mais c’est qu’on y a retouché et ajouté quantité de choses qui lui ont donné lieu de le condamner et de le désavouer en l’état où il a été imprimé 0.
(a) Le R. P.
D. Louis de
Braux (i ).
Etudes du R. P. D.
M a thie u Petitdidier, 1682 et suiv.
(1) Note marginale de D. Calmet.
(2) A la page 82 du mss se trouve une note marginale de D. Calmet, ainsi conçue :
in
Il est élu abbé deBouzon ville en 1699.
puis de S e n o n e s en 1715.
Emplois qu’il a eus dans la Congrég.
de S1. Vanne.
Le R. P. du Cerceau jésuite, fit imprimer en 1698 les lettres d’un Abbé à Eudoxe, in 12, sur l’apologie des Provinciales par D. Petitdidier.
En i698. et i699. il écrivit trois mémoires ou brochures in 4°. sur la préséance des Bénédictins sur les autres corps religieux dans les assemblées et cérémonies solennelles de Lorraine, contre les Chanoines réguliers et Prémontrés de la même province, qui au retour du duc Léopold dans ses Etats, voulurent disputer la préséance aux Bénédictins (i).
En 1699. il défendit les curés de Veroncourt et de Lorrey contre les censures de l’official de Toul, par 3. lettres imprimées in 12. La même année il fit imprimer un ouvrage in 4° avec ce titre : Dissertationes historicae , criticae, chronologicae in sacram Scripturam veteris testamenti. Tulli Lencorum apud Alexium Laurent. Il a composé de pareilles dissertations sur le nouveau testament, lesquelles sont demeurées manuscrites.
En 1695. il fut nommé Prévost-moine de S. Mihiel. et en 1699. le 1er Aoust, il fut élu canoniquement Abbé de Ste. Croix de Bouzonville, au diocèse de Metz ; mais cette élection fut sans effet, parce qu’en même tems S. A. R. nomma à la même abbaye MonseigE le Prince François, son frère, qui en jouit jusqu’à ce qu'il la résigna à Monseig1'. le Prince de Nassau.
Il (D. Petitdidier) entra dans les emplois de la Congrég. de S. Vanne dés fan 1704. ayant été élu cette année un des définiteurs du chapitre général et visiteur de la Province de Lorraine. En 1720. il fut président du chapitre et en 1723. président du régime. Il gouverna l’abbaye de S. Léopold de Nancy depuis fan 1105. jusqu’en 1108. et ensuite depuis 1111. jusqu’en 1115. qu’il fut élu abbé de Senones,
« L’on m’a assure que ce désaveu et l’acte dans lequel il est inséré a. « été' fait par M. Fontanini qui voulait s’en faire un mérite auprès des « Romains, et qu’il fut imprimé à l'insçu et sans le consentement de « D. Petitdidier. »
(1) Cet alinéa porte aussi la trace de nombreuses adjonctions faites par D Calmet.
le 28. Sept, de la même année. Ayant ensuite obtenu la confirmation de son élection par le R. P. D. Jérome Pichon, président de la congrégation, il prit possession de son abbaye le 21. Oct. ili5.
L’election s’étoit faite dans les meilleures formes ; S. A. R. avoit agrée qu’on la fit, y avoit envoyé un commissaire pour conserver la liberté des élections, et avoit fort applaudi au choix qui avoit été fait de la personne de D. Petitdidier. Cependant quelque tems après il consentit que Mr. l’Abbé de Torniel s’addressat à Rome en iH6. pour avoir l’abbaye, sur l’énoncé de la nullité de l’élection. D. Petitdidier en ayant eu avis, sollicita lui même des Rulles à Rome et le cardinal dattaire déclara que si l’Abbé élu et les religieux de Senones vouloient renoncer à l’election qui avoit été faite et au droit d’en faire à l’avenir, on préféreroit le religieux élu, à son compétiteur. L’Abbé Petitdidier eut l’honneur d’en parler à S. A.. R. qui lui fit entendre que n’ayant que ce moien pour conserver l’abbave, il pobvoit prendre des bulles sur les réserves, et en vertu des règles de chancellerie. Dom Petitdidier en conféra ensuite avec ses religieux et leur fit entendre que les élections n’étant établies que pour conserver les bénéfices aux religieux de l’ordre, dès qu’on ne voudroit plus soutenir les élus contre les dévolutaires et contre ceux qui demanderoient à Rome les abbayes sur la nullité des élections et en vertu des réserves, ce droit ne seroit plus qu’un droit imaginaire et de nul usage. Ils consentirent sans beaucoup de peine à renoncer à un droit dont ils ne pouvoient plus faire aucun usage réel, puisque S. A. R. paroissoit disposée à abandonner les abbayes aux officiers de la datterie.
L’Abbé Petitdidier envoya donc à Rome sa procuration pour demander des bulles en telle forme et manière qu’il plairoit à Sa Sainteté d’en accorder. Mais les officiers de la Cour de Rome, qui n’avoient d’abord demandé que cela, ne voulurent plus s’en contenter ; ils exigèrent de plus que les religieux composans la communauté de Senones, renonçassent, par un acte exprès, au droit d’election et au
[a] L’acle de renonciation est du 6. Septemb.
47J6. imprimé à Ja fin des «clés de la prise de possession.
Mr le Comte du H a u toit obtient la succession de Monseigr. le Prince François s ur l’abb a y e de Senones.
procès qu’ils avoient soutenu pour le maintenir, soit contre Monseigr. le Prince François abbé commendataire, soit à la Rote ; et que non seulement l’Abbé élu, mais aussi la communauté suppliassent le Pape d’accorder des Bulles de sa pure grâce à l’élu ; et de peur que l’on ne dressât pas cet acte de la maniéré qu’ils le souhaitoient, ils l’envoyèrent tout dressé, avec deffense d’y changer un iota, à moins qu’ils ne voulussent perdre l’abbaye pour jamais.
La crainte d’une si fâcheuse extrémité leur fit signer Pacte tel qu’on le voulut (a), et demander des bulles sur ce pied là ; ce qui fut fait le 26. Sept. 1716. Elles furent expédiées en conformité de cet acte, le 16. Décemb. delà même année ; mais elles n’arrivérent que je Jeudi saint de l’année suivante. Il prit possession pour la 2e fois le 23. Avril 1711 . et reçut la bénédiction abbatiale des mains de Mr. Hanz, sufïragant de Basle, le 6. Juin 1717 . assisté des très RR. PP. D. Humbert Belhomme abbé de Moyenmoutier et de D. Gabriel Rutant abbé de Munster.
Gomme il avoit été inséré dans les bulles du R. P. D. Petitdidier, que l’abbaye de Senones avoit vacqué par la mort de Monseigr. le Prince François, abbé commendataire, Mr. Pierre Paul Maximilien comte du Hautoy, présenta sa requeste à S. A. R. le suppliant qu’en considération des services qu’il lui avoit rendus et de ceux qu’il avoit rendus à Monseig1’. le Prince François, il lui plut lui accorder les arrérages des fruits et revenus de la mense abbatiale de Senones, appartenans à la succession de mond. Seigr. le Prince François ; ce que S. A. R. lui accorda par son décret du 30. mars 1717 .
En conséquence de cette cession, Mr. du Hautoy fit saisir sur les religieux de Senones, comme héritiers de D. Alliot, et prétendit leur faire rendre compte de ce que cet abbé avoit touché de l’abbaye, depuis la prise de possession de Monseig1*. le Prince François jusqu’à sa mort. Les religieux s’en deffendoient disant que la donation faite par S. A. R. à Mr. du Hautoy étoit nulle, parce que Monseig1'. le Prince François n’avoit jamais joui de l’abbaye, y ayant eu oppo-
sition de la part des religieux, et qu'il est de régie que les héritiers d’un clerc décédé ne peuvent avoir droit aux fruits d’un clerc qui n’a pas joui et auquel les fruits n'ont pas été ajugés par arrêt, avant sa mort; or ils ont été ajugés à l’Abbé Alliot et, par arrêt du Grand Conseil, pendant que le Roy très chrétien a joui de la Lorraine, et par arrêt de la Cour souveraine de Lorraine, depuis le retour de S. A. R. De plus D. Alliot ayant survécu à MonseigL le Prince François son compétiteur, et ayant été reconnu pour Abbé légitime de Senones, par acte autentique, par S. A. R. même, depuis la mort de MonseigL le Prince François son frère, il s’ensuit que Monsgr. le Prince François n’avoit laissé à ses héritiers aucun droit sur les revenus de l’abbaye de Senones.
L'affaire fut d’abord portée au Parlement de Nanci, et ensuite le 15. aoust 1717. évoquée au Conseil de S. A. R. où elle fut plaidée par écrit avec beaucoup de vigueur de part et d’autre, jusqu’au 5e avril 1720. que les religieux furent condamnés à rendre compte de tous les revenus de la mense abbatiale, depuis la prise de possession de Monseigr. le Prince François, jusqu’au jour de son décès ; si mieux n’aiment lesd. religieux payer au Sr. du Hautoy la somme de 30. mille livres et condamnés aux dépens. On conte que cette affaire coûta prés de trente six mille livres aux religieux.
La manière peu favorable dont on traitoit les religieux de Senones, fit prendre à D. Petitdidier la résolution d’assurer la succession de son abbaye, par la voye de la coadjutone. Il jetta les yeux sur le R. P. D. Renoit Relfoy, sous-prieur et professeur de théologie dans l’abbaye de SL Grégoire de S1. Munster ; et S. A. R. l'ayant agrée, comme il en sollicitoit des bulles à Rome, il apprit que Mr. l’Abbé de Rouzey avoit jetté un dévolut sur son abbaye, le 12. des calendes de Septemb. 1719, ce qui le fit résoudre d’envoyer à Rome led. D. Relfoy, pour deffendre le droit de son élection contre le dévolutaire.
La supplique de Mr. l'abbé de Rouzey est fondée sur
L’Abbé Petit di dier demande pour coadj uteur S>. Benoit Belfoy.
Dévolu jetté sur l’ab-
baye de
par M r.
l’Abbé de Bouzey le 21. Aoust
VIÏ
Accomodement de ». Petitd i d i e r avec Mr.
l’Abbé de Bouzey.
trois points. Le 1er, sur ce que D. Petitdidier n’a pas envoyé à Rome sa profession de foy; le 2e, qu’il a négligé d’envoyer, dans le tems prescrit par ses bulles, son acte de prise de possession, en vertu de la provision du Pape ; et le 3e., qu’il a résigné son prieuré de Haréville, depuis la vacance de l’abbaye. L’abbé de Bouzey obtint ses bulles de dévolut, où les mêmes trois motifs sont exprimés, le 21. Aoust 1719, et prit possession de l’abbaye le 7e Déc. de la même année, à laquelle s’opposèrent formellement le même jour l’Abbé Petitdidier et toute sa communauté. Il est remarquable que led. très R. P. Abbé Dom Petitdidier a laissé écrit de sa main, que la nuit du 19. au 20. novembre, il eut un songe, qui lui marquoit qu’il seroit en très grand danger de perdre son abbaye, mais qu’à la fin il la récupéreroit, ce qui fut vérifié par l’évenement.
Sur l’opposition de l’Abbé et des religieux de Senones, on plaida à Rome jusqu’au 7. Juillet 1121. que M. l’Abbé de Bouzey obtint une sentence qui lui ajugeoit les fruits de l’abbaye de Senones, depuis le jour de sa prise de possession, et en particulier tout le profit du séquestre ordonné en vertu du décret de la signature, dattée du mois de May 4720.
Mr. l’Abbé de Bouzey jouit donc de Y abbaye depuis le 7. Décembre 1119. jusqu’au 1. Octobre 1126. qu’il fit son accommodement avec le très R. P. D. Mathieu Petitdidier. La transaction ou accord qui intervint entre eux est dattée du 7. Octobre 1126. Elle porte que Dom Petitdidier entrera en jouissance de tous les biens et revenus de l’abbaye, et sera reconnu pour seul Abbé régulier de Senones, moyennant une pension annuelle de 500. écus romains, qu’il donnera aud. Sr. abbé de Bouzey.
Je n’entre point ici dans la discussion de ce qui fut dit et contesté de part et d’autre dans la poursuite du procès entre l’abbé élu et le dévolutaire. Je remarquerai seulement que Dom Petitdidier ayant absolument ruiné les 3. motifs qui avoient servi de fondement au dévolut, on prétendit ensuitte que sa prise de possession étoit nulle, n’ayant pas
été faite publiquement et par un notaire apostolique, mais par un simple prêtre chanoine de S1. Diez (a). Ce moien ayant encore été détruit par les témoignages des abbés, curés et ecclésiastiques du pays et par celui des avocats du Parlement de Nanci et autres, on voulut enfin rendre suspecte la foi et la religion dud. très R. Père. Alors il résolut non seulement de se justifier par les témoignages des Evêques et Grands Vicaires de Toul et de Basle et par les écrits qu’il avoit donné au public, mais aussi d’envoyer à Rome une acceptation formelle de la constitution Unigenitus, en datte du 18e février il 21. et de composer un traité exprès pour prouver V Infaillibilité du Pape dans les matières de foy.
Et comme on lui avoit fait entendre que c’étoit sa personne qui étoit odieuse à Rome, et qu’on l’y avoit dépeint comme fauteur de jansénisme, et que si jamais il étoit paisible possesseur de l’abbaye de Senones, il feroit de ce jnonastére une retraite de jansénistes, il envoia, par un trait de générosité et de désintéressement peu commun, au R. P. D. Benoit Belfoy son agent à Rome et procureur général de la congrégation de S. Vanne en cette cour, il lui envoia, dis-je, une démission de l’abbaye de Senones en sa faveur : ce que led. D. Belfoy ne voulut pas accepter ni s’en servir ; mais il pressa D. Petitdidier de mettre tout en oeuvre pour se justifier des accusations et des soupçons qu’on avoit formés contre lui.
Il le fit efficacement en imprimant à Luxembourg chez Chevallier, en 1724. in-12. son traité de l’Infaillibilité, qu’il dédia au Pape Innocent XIII. Mais ce pontife étant mort avant qu’il pût lui offrir cet ouvrage, il le fit présenter au Pape Benoit XIII. qui lui envoia le 24. Déc. 1724. un bref très honorable, pour l’exhorter à continuer ses travaux pour l’Eglise. Ce traité de l’Infaillibilité fit du bruit dans le monde et fut condamné par les Parlemens de Paris, le 1er Juillet 1724, de Dijon et de Metz et par la Chambre Souveraine d’Alsace, Et c’est ce qui fit son grand mérite à Rome.
(a) Mr. l’Abbé de Ctrcourl, chanoine de S*. Diez.
D. Petitdidier se justifie de l’acusat i o n de Jansénisme et écrit pour soutenir l’infaillibilité du Pape.
V°yage de l’Abbé P eti t didier à Home. 1724.
Ac c o rn m o dement de
l’Abbé Petitdidier avec MM’Abbé de B o u zey. 1726.
Il composa ensuite un second ouvrage intitulé, Dissertation historique et théologique , dans laquelle on examine quel a été le sentiment du Concile de Constance et des principaux théologiens qui y ont assisté , sur V autorité des Papes et sur leur infaillibilité ; imprimée à Luxembourg in 12. et dédiée au Pape Benoit XIII. Cet ouvrage fut encor mieux reçu du public que le premier, parce que la matière en étoit plus neuve et par conséquent plus intéressante.
Après avoir ainsi effacé les mauvaises impressions qu’on avoit données de sa personne, de ses sentimens, de sa foy et de sa doctrine, à la Cour de Rome, il résolut de s’y rendre en personne et y arriva le 5e. du mois de Novembre 47 25. Mais avant son arrivée, le Pape Benoit XIII. ayant voulu par lui même prendre connaissance de son affaire, il la fit recommander par un de ses Prélats domestiques à tous les juges de la Rote, faveur singulière et toute extraordinaire, et en conséquence l’Abbé Petitdidier obtint le 12. Janvier 4725. une décision qui lui fut très favorable et qui annulloit 4. décisions et deux sentences du même tribunal, et lui restituoit son abbaye de Senones. Le crédit et les intrigues de son compétiteur firent écarter cette décision et, quoy qu’on ne doutât pas de sa réalité, toutefois elle n’avoit été ni vue ni signifiée et quand il arriva à Rome au mois de Novembre 4725. comme on l’a dit, son agent D. Belfoy ne pût la lui produire. Il fallut faire bien des démarches et des poursuites, pour se la faire représenter.
La faveur déclarée du Pape envers l’Abbé Petitdidier, et la sentence que cet abbé avoit obtenue, ne laissèrent plus lieu de douter que bientost il ne fut pleinement rétabli dans la jouissance de son bénéfice, et les amis communs ayant proposé de faire un accommodement entre les parties, D. Petitdidier ennuïé du séjour de Rome et désirant mériter les bonnes grâces de- S. A. R. de Lorraine qui favorisoit Mr. l’Abbé de Bouzey, passa avec lui le 6. Octob. 4725. la transaction dont nous avons parlé. Elle fut ratifiée par le Pape le lendemain 7e d’Octob. et dés lors il ne songea plus
qu’à retourner le plutost qu’il pourroit en Lorraine, pour y joüir d’un peu de tranquillité après tant d’agitations.
Mais le S1. Père Benoit XIII. ayant connu son rare mérite, son érudition et ses travaux pour l’Eglise, le nomma evéque de Macra, in partibus infidelium, et lui en fit expédier les bulles le 2. Déc. 1726 ; fit lui même la cérémonie de sa consécration le 1er du même mois, qui étoit le 1er Dimanche d’Avent, lui fit présent d’une mitre épiscopale et lui dit ces paroles, quia intinxisti calamum pro hâc sanctâ sede , ipsa sedes sancta te rémunérât.
Quelque tems après, c’est à dire le 23. du même mois de Déc. 1726. il l’honora de la qualité d’Eveque assistant du trône pontifical, et lui en fit expédier les bulles, où sont énoncées toutes les prérogatives attachées à cette éminente dignité, comme d’etre annobli et fait comte, de pouvoir créer trois nottaires apostoliques et 8. chevalliers de la milice dorée, avec pouvoir aux chevalliers de porter le collier d’or et les éperons dorés. On lui accorde de plus le droit de disposer par testament, de la somme de mille ducats d’or de la chambre et plusieurs autres privilèges que l’on peut voir détaillés dans ses bulles.
Ce fut alors que songeant à conserver son abbaye à la congrégation, il en offrit la coadjutorie au R. P. D. Claude Paquin qui, par un rare exemple de modestie et de désintéressement, la refusa, disant que c’étoit pour lui trop d’honneur et une place trop élevée et trop exposée à la jalousie.
Mais ce qui mit le comble à toutes les faveurs que le Pape Benoit XIII. lui accorda, ce fut un induite qu’il lui donna pour le droit d’élection à perpétuité dans son abbaye. Par cet induite, il mit fin à toutes les difficultés qu’on avoit faites jusqu’alors et qu’on pourroit taire à l’avenir sur les élections des abbés réguliers. Il y a seulement cette exception, que l’élection se devra faire dans les trois mois qui suivront la vacance de l’abbaye. Ainsi, après avoir été contraint de renoncer à sa propre élection, il eut l’avantage d’en rétablir pour toujours le droit dans son monastère.
Il est fait evéque de Macra le
a. Déc.
1726. et
evéque assistant du Trône le 23 Déc.
I«e Pape lui a c c o r de un induite pour Télé c t i o n dans l’Abb a i e de Senones.
Permission de donner les ordres à ses religieux.
II retourne en Lorraine. 1727.
Difficultés sur le régime de sa maison et de la Congrégation.
Il obtient un Bref d’éligibilité pour la présidence de la Congrégation.
Il présenta le 20. janvier 4727. sa supplique à Sa Sainteté, la suppliant de lui accorder par un Bref exprès, la permission qu’il lui avoit déjà donnée de vive voix, de conférer les ordres sacrés aux religieux de son abbaye et d’envoier les sujets séculiers de son district à l’évéque le plus voisin, avec un démissoire pour recevoir les ordres. Mais il fut répondu que pour ses religieux il pouvoit les ordonner, et que pour les séculiers il falloit suivre le droit commun.
Comblé de toutes ces grâces et de ces honneurs, il retourna en Lorraine et y arriva dans son abbaye le 19. février 1727. On l’avoit flatté qu’il seroit reçu à la Cour de Lorraine avec les distinctions dues à son caractère, mais des raisons de politique empêchèrent que la chose ne se fit.
Comme par la Bulle de Paul IY. de fan 1559. il est deffendu expressément et sous peine d’excommunication, de donner à un religieux promu à l’episcopat, aucun emploi, dignité ou office, soit dans la conduite de son monastère, ou pour le gouvernement de sa congrégation, le très R. P. D. Petitdidier, Abbé de Senones, ayant accepté l’episcopat, se trouva en vertu de cette bulle destitué de la charge de Prieur de Senones, qu’on lui avoit donnée au Chapitre général de l’an 4726?. Mais le très R. P. D. Humbert Belhomme, abbé de Moyenmoutier et président de la Congrégation, lui donna un acte datté du 6. fevr. 1727. par lequel il lui continue son pouvoir sur son monastère, pour Je gouverner comme auparavant. En effet il en eut le régime jusqu’au chapitre suivant, où s’étant rendu, il remercia humblement l’assemblée des honneurs que la congrégation lui avoit faits jusqu’alors, et lui remit son employ de Prieur.
Quelques uns de ses amis lui ayant inspiré qu’il seroit avantageux à son abbaye de Senones et même à la Congrégation, qu’il rentrât dans le régime de l’une et de l’autre, il sollicita auprès de Sa Sainteté et obtint un Bref qui lui permettoit de conserver son abbaye pendant toute sa vie et de pouvoir être élu président de la Congrégation. Le Bref
est datté du 43 Mars il 28. Il fut présenté au Chapitre général tenu la même année, mais certains inconvéniens que l’on voulut prévenir, furent cause que pour cette fois on ne changea rien à ce qui avoit été établi. Cette même année un peu avant le chapitre général, quelques religieux de sa communauté prétendirent que sa qualité d’éveque le privoit de voix active dans l’élection d’un conventuel. Mais le R. P. Président du Régime en jugea autrement et son jugement fut confirmé par le chapitre.
J’ay donné tout de suite ce qui regarde les contestations faites au sujet de l’abbaye de Senones. Je vais à présent reprendre quelques évenemens mémorables de la vie de Mr. l’Abbé Petitdidier.
Depuis fort longtems les Ducs de Lorraine ont fait des tentatives pour obtenir l’érection d’un eveché dans leurs Etats. Le Grand Duc Charles III. , le bon Duc Henri IL, le Duc Charles IV. ont travaillé à Rome pour cette érection. Les oppositions de la France ont toujours fait échouer ces desseins. S. A. R. Léopold I. en iliô. fit de nouveaux efforts pour y réüssir, et la chose fut portée à un point, qu’il ne s’en fallut presque rien, au moins de la part de Rome, qu’elle n’eut son parfait accomplissement. Mr. Firrao, Nonce en Suisse, fut envoyé à SL Diez pour faire les informations convenables. On demanda aux Abbés et religieux de Senones, de Moienmoutier et d’Etival leurs consentemens. Les Prieur et religieux de Senones donnèrent le leur le 6. mars iliô. en l’absence du très R. P. D. Mathieu Petitdidier leur abbé élu, avec ces explications et limitations, savoir: que les Abbés canoniquement pourveus et à leur défaut les Supérieurs réguliers dud. monastère conserveront, dans l’abbaye et dans les paroisses qui sont renfermées dans son territoire, l’autorité et la jurisdiction dont ils jouissent à présent ; qu’ils auront comme auparavant, la liberté d’envoier leurs religieux pour recevoir les ordres auprès de quel évéque ils jugeront à propos; que leurs biens, droits, franchises, privilèges et libertés n’en recevront aucune atteinte et qu’au cas que lad. érection
Projet d’une érection d’un évêché à Sl-
Diez.
V. D. Pierre Munier, Hist. de la réforme , t. 3, p. 296, 297.
Projet d’accommodement avec Mr. l’Eve q . de Toul pour la jurisdiction ép i s co pale.
d’un evéché à S1. Diez n’auroit pas son exécution, le consentement ci dessus qui n’a été accordé que pour cet effet et pour cette fois seulement, ne pourra préjudicier aud. monastère de Senones et n’acquerera aucun nouveau droit au Grand Prévost ni aux chanoines de Sh Diez.
Quelque tems après, c’est à dire en il 19. les Abbés de Senones et de Moienmoutier craignant les suites de cette érection, formèrent le dessein de reconnoitre Mr. l’Evéque de Toul pour diocésain, aux mêmes conditions à peu prés qu’ils avoient donné leur consentement pour l’érection d’un evéché à S. Diez. Ils déclarent qu’ils veulent bien reconnoitre Mr. l’Evéque de Toul pour diocésain et lui rendre les devoirs révérentiaux qui lui sont dus en cette qualité, sans préjudice toutefois à l’exemption qui leur appartient et à leurs religieux, comme étant en corps de congrégation canoniquement érigée, et à la jurisdiction ordinaire dont ils sont canoniquement en possession.
Mais S. A. R. ayant eu avis de ce qui se négocioit entre mond. Seigneur l’Evéque de Toul et les deux Abbés devant nommés, par le moien d’un secrétaire du Seigr. evéque, envoia le Sr. François Gaspar Rebouché, un de ses conseillers d’Etat, accompagné de Thiébaut et Marcot, notaires apostoliques, pour demander aux Prieur et religieux de Senones, au lieu du consentement conditionnel qu’ils avoient donné au commencement pour l’érection d’un nouvel evéché à Sh Diez, un consentement général et absolu, sans aucune réserve pour lad. érection. A quoy la communauté capitulairement assemblée, ayant demandé que ces MMrs. les envoiés leur donnassent le loisir pour délibérer, ils sortirent du chapitre, et les religieux ayant fait leur délibération leur déclarèrent que Monseig1-. le Prince de Salm étant souverain par indivis avec S. A. R. dans l’abbaye, ils ne pouvoient donner led. consentement absolu sans réserver le droit à S. A. S. Monseigr. le Prince de Salm. Ce qui ayant été exposé aud. Sr. Rebouché commissaire, il répondit qu’il ne pouvoit insérer cette clause dans son procès verbal, mais qu’il demandoit un consente-
ment absolu et général ; qu’au reste il n’empechoit pas que les religieux n’en dressassent hors de sa présence tel acte capitulaire qu’ils jugeroient à propos. Ce qui fut exécuté le jour même 9e de May i719.
Depuis le retour de Mr. de Macre de Rome, il emploia le loisir de sa solitude à la lecture des Pères et à la composition de quelques ouvrages. Il nous a laissé un très ample recüeil des passages de S[. Augustin, mais cet ouvrage est resté manuscrit. Il a fait aussi des remarques assés étendues sur les anciennes liturgies publiées par le R. P. le Rrun de l’Oratoire. Enfin il a fait imprimer à Etival chés Heller en i727. un petit in-12 intitulé : Justification de la morale et de la discipline de Rome et de toute VItalie contre un livre anonyme qui a pour titre : la Morale des Jésuites et de la constitution Unigenitus , comparée à la morale des payens. Cet ouvrage de D. Petitdidier fut composé avec l’agrément de Renoit XIII. auquel il est dédié.
Gomme on avoit autrefois vû M. l’Evéque de Macre dans des sentimens fort opposés à la constitution Unigenitus et à l’infaillibilité du Pape, plusieurs personnes imputèrent son changement à des vues d’interest, et d’autres crurent qu’il n’avoit changé de langage que par politique, et que dans le fond de son cœur il étoit toujours ce qu’il avoit été dans les commencemens. Gela lui attira de vifs reproches de la part de certaines personnes mal informées de sa droiture et de sa sincérité ; car ceux qui l’ont connu, savent qu’il étoit incapable de déguisement et que sa franchise alloit même quelquefois un peu trop loin. Quoiqu’il en soit, on imprima en 1724. trois ouvrages in 4° sans nom d’auteur ni d’imprimeur, dont le 1er est intitulé Le faux prosélyte , ou lettres qui découvrent les illusions de celles que D. Mathieu Petitdidier , Président de la Congrégation de S1. Vanne écrivit en i 722 à D. Guillemin, Professeur en V abbaye de St. Mihiel en Lorraine, au sujet de V instruction pastorale du cardinal de Bissy du 7e Juin i722. Les marges de l’exemplaire de cette lettre, qui se conserve dans la biblioteque de l’abbaye de Senones, sont chargées d’apos-
Derniers ouvrages de Mr. de Macre.
Ouvrages composés contre Mr.
de Macre.
Ouvrages entrepris par M .
l’Abbé Petitdidier pendant son gouvernement.
tilles de la main de feu Mr. de Macre, qui en renferment la réfutation en très peu de mots. L'ouvrage contient 40. pages d’imprimé.
Le 2e. ouvrage est en 9. pages in 4°. Il contient la lettre de D. Petitdidier à D. Pierre Guillemin, professeur à S4. Mihiel, avec des réflexions sur cette même lettre.
Le 3e. ouvrage a pour titre : Réponse à une lettre du R. P. D. Petitdidier , Président de la congrégation de SK Vanne , du i5e Nov. il 23. où Von réfute la dernière instruction de Mr. le cardinal de Bissi. Il contient 70. pages in 4°.
Il y a de plus trois lettres manuscrittes assés longues, en forme de traité ou de dissertation, l'une signée de D. Placide Glouët, du mois de May 1724, en 24. pages in folio; la 2e. de D. Leon l’Allemand du 24. avril 1724. en 27. p. in folio. La 3e. anonime en 12. pages in folio. Elle a pour titre : Lettre critique d'un ami à son ami , au sujet du traité théologique du R. P. Petitdidier sur l'autorité et V infaillibilité des Papes. Enfin en 1732, on imprima à Leide un ouvrage sous ce titre, Io. Frid. Cottae commentatio historico-Theolo gica de fallïbili Pontif. Romani autoritate , ex actis Concilii Constant, maxima parte deducta atque viro clarissimo Mathaeo Petitdidier theologo gallo opposita. Lugd. Batavorum , apud Conradum et Georgium Wislxoff. Anno il 32.
On m’a assuré que dans la dispute entre Mr. l'Abbé de la Trappe et le R. P. D. Jean Mabillon, au sujet des Etudes monastiques , feu M. de Macre avoit travaillé sur la même matière ; mais qu’ayant voulu faire imprimer son ouvrage, on luy avoit dit que l’affaire étoit finie et qu’il étoit inutile de la renouveller.
Quoyque Mr. de Macre ait été fort peu detems en paisible possession de son abbaye et qu’il ait été dans l’obligation de faire de très grandes dépenses dans les procès qu'il a soutenus tant à Rome qu’en Lorraine, il n’a pas laissé de faire plusieurs choses utiles dans son abbaye. Il est vrai qu’ayant trouvé une très grosse succession de son prédécesseur D. Pierre Alliot, abbé de Senones, qui en mourant avoit laissé des sommes très considérables, il en a beaucoup
profité pour tout ce qu’il a fait. Mais c’est toujours une grande louange de bien user des biens que Dieu nous met en main, de quelque manière qu’ils nous viennent. Il entreprit en 1719. le grand corps de batimens qui comprend les caves, les greniers et la bibliotéque, en trois étages bien voûtés. La bibliotéque a de long cent dix pieds de Lorraine, et de large 19. pieds de roy. La boiserie qui est magnifique èt le parquet étoient dans l’ancienne bibliotéque, occupée aujourd’hui par 5. chambres de religieux, qui ont jour sur la basse cour. On a augmenté la boiserie et le parquet de la nouvelle bibliotéque à proportion de la grandeur du lieu. On compte que ce corps de logis revient à prés de 18. mille livres; la boiserie coûte 1436u (<)•
Il a fait aussi le beau et riche ornement de drap d’or, avec des ouvrages en broderie d’or et de soye. Cet ornement consiste en 7. chappes, la chasuble, 4 tuniques, le devant d’autel, le voile, le gremial, les crépines d’autour de l’autel ; les rideaux sont d’un damas de la Chine broché d’argent. On l’estime aux environs de 17 à 18. mille livres.
A son retour de Rome il trouva les batimens du Prieuré de Léomont en très mauvais ordre. Il les répara et y employa 4 à 5 mille livres.
Il rapporta quantité de bons livres d’Italie et en achepta aussi un bon nombre à Paris. Ceux d’Italie se remarquent par leur couverture qui n’est qu’en velin.
D. Petitdidier etoit d’une taille avantageuse, bien fait de sa personne, mais assés négligé dans ses manières. Son caractère d’esprit étoit la solidité et la force, qui dégéneroit quelq. fois en rudesse et en austérité. Il avoit une mémoire heureuse et fidele, un jugement seûr et solide, puissant en raisonnement, ferme dans ses opinions, sévère pour sa personne, assés indulgent pour les autres. Il avoit fait sa principale étude de la théologie, de la lecture des Pères et de l’histoire ecclésiastique, et y avoit très bien réüssi. Mais il avoit assés négligé l’érudition profane, les belles lettres et l’antiquité payenne. *
(P 1436 livres.
Mort du très R. P. D.
Petitdidi er.
Il étoit véritablement pénétré des vérités de sa religion et très attaché aux pratiques de sa régie. Son zélé pour l’observance régulière lui attira l’estime et la considération de tous les gens de bien ; mais la dureté de ses manières et son esprit peu flexible et peu liant lui attirèrent quelques ennemis, tant au dedans qu’au dehors. Sa charité envers les pauvres égaloit la bonté de son cœur et ses aumônes étoient très abondantes. Il étoit très mortifié dans ses sens, et exerçoit en secret sur lui même de grandes austérités. J’ay appris d’une personne qui avoit part à sa confidence et qui lui fournissoit quelque instrument de pénitence, que tous les soirs avant de se coucher il se disposoit à la mort comme devant mourir la nuit même, se confessant à Dieu et recevant, en esprit, le viatique et l’extreme onction.
On lui a souvent oui dire à ses amis, que si Dieu lui donnoit le choix d’un genre de mort, il préfereroit une mort soudaine, mais non imprévue, et que pourvu qu’il put dire la messe le jour de son décés, il ne craindroit pas de mourir subitement. Il semble qu’il avoit sur cela un pressentiment de ce qui lui devoit arriver, car le mercredy 15e Juin 1128. après avoir assisté aux matines, après avoir dit la messe à six heures à son ordinaire, il assista à la grande messe, et au réfectoire prît sa réfection, alla même faire un tour dans la prairie avec les jeunes étudians ; au retour vers deux heures après midi, en rentrant dans sa chambre, il tomba sur ses genoux et expira sans dire un seul mot. Il fut enterré le lendemain avec les ornemens de sa dignité et les cérémonies ordinaires. Son corps repose à coté de la tombe de l’Abbé Vivin, un de ses prédécesseurs. On fit ses obsèques solennels le 12. Aoust 1728.
Mr. Hugo, Abbé d'Etival en fit les honneurs, avec les RR. PP. D. Humbert Barrois, abbé de Moienmoutier et D. Anselme Bavais, abbé de Beauprés, D. Benoist Renaut, abbé de SL Léopold et D. Charles Vassimon, prieur de Flavigny. D. Placide Oudenot prononça son oraison funèbre, qui fut applaudie et on l’a imprimée en 1129.
Dans !e manuscrit de Saint-Dié se trouve, à la page 506, la note marginale suivante :
Cette histoire a été achevée jusqu’icy le 20 Aoust 1729.
Soli Deo hortor et gloria.
L’œuvre de Dom Aug. Calmet s’arrête donc ici et la suite est, dit-on, l’ouvrage de Dom Fangé, son neveu et son successeur à l’abbaye de Senones.
Après la mort de Mr. de Macre, ses frères et neveux, à l’exception de Mr. Petitdidier son frère, syndic des avocats de Nancy, qui ne voulut pas entrer dans leur parti, se portèrent pour ses héritiers, prétendans que sa qualité d’évêque l’avoit sécularisé et relevé de ses voeux, et par là avoit ouvert à ses parens le droit à sa succession. Ils firent d’abord assigner au balliage de Lunéville le Sr. George, receveur de Mr. de Macre, qui résidoit au Prieuré de Léomont, pour être condamné à déclarer et à rendre compte de ce qui pouvoit, lors de sa mort, appartenir à sa succession. Ensuite ils proposèrent de mettre l’affaire en arbitrage et les Prieur et religieux de Senones y voulurent bien consentir. On fit et on se communiqua de part et d’autre des mémoires pour prouver le droit et les prétentions réciproques des parties et on choisit des arbitres. Mais à la fin, certains incidens survenus de la part de ces Messieurs, obligèrent les religieux à renoncer au compromis, et on prit la voie de la justice réglée. Les Prieur et religieux intervinrent en la cause du Receveur de Léomont et sentence intervint au Balliage de Lunéville, le 25. Avril de l’an 1729. qui déboutoit les prétendus héritiers de leurs prétentions.
Quelque tems après, ils interjettérent appel à la Cour. L’affaire fut plaidée pendant cinq ou six grandes audiences. On y épuisa la matière de part et d’autre dans des factums, qui furent imprimés, et enfin la Cour rendit son arrêt le 17e Juillet 1730., qui fut favorable aux Prieur et religieux
Procès pour la success i o n de Mr . de Macre.
de Senones et renvoia les prétendus héritiers frustrés, de leur demande.
Ils ne s’en tinrent pas là. Ils en appelèrent au Conseil de S. A. R. en cassation d’arret, sur la fin de l’an il 30. Mais comme le R. P. Petitdidier l’ainé, jesuite, que l’on croit être le moteur et le conseil des prétendus héritiers dans cette affaire, fut obligé de faire alors un voiage à Rome pour l’élection d’un Général de son Ordre, ils demeurèrent en silence jusqu’au commencement de Mai il 31. que le R. P. étant de retour, leur donna de nouvelles instructions. Ils firent signifier leurs écritures aux Prieur et religieux de Senones en différens tems, et enfin ils obtinrent un arrêt de cassation de celui du Parlement le 2. Juin 1733. qui condamne les religieux de leur restituer tout ce qu’ils avoient pu toucher,' depuis qu’il étoit devenu éveque de Macre et en outre les originaux des Bulles dud. Seig. eveque des 2e et 23e décembre 1726 (•).
(I) On voit à la fin de la page 507 du rass., un renvoi à une feuille volante, sans doute, dont on aperçoit encore les traces de la colle en marge, mais le feuillet n’existe plus.
Le manuscrit de la bibliothèque de Saint-Dié contient encore une quinzaine de pages, consacrées au commencement de la vie de Dom A. Calmet; mais comme sa biographie n’y est pas achevée et que, d’autre part, on possède sur ce sujet l’ouvrage de D. Fangé, et les récentes brochures de M. Maggiolo et de M. Aug. Digot, je ne reproduirai pas ces quelques pages, qui ne contiennent aucun détail nouveau sur l’existence du célèbre abbé de Senones et qui formeraient du reste un article très-incomplet et tout-à-fait superflu (*).
Le manuscrit de Saint-Dié se termine par quatorze pages de notes autographes de D. Calmet sur ses actes d’administration, et sur les dépenses importantes qu’il a faites pendant qu’il était à la tête de l’abbaye. Voici quelquesunes de ses principales annotations :
L’Eglise de Moien : On a fait la nef tout à neuf et à frais communs du couvent et de la mense abbatiale, en 1731, ce qui revient environ à 7000u.
L’Eglise de Colombé: On en a rebâti la nef en 1731, pour la somme de 1500lt. — Réparée de nouveau en 1742.
L’Eglise de S4. Maurice bâtie tout à neuf en 1736 et 1737. Le total de la dépense revient à plus de 16 ou 18 mille livres, dont les habitans de Senones ont donné une partie en contracts de constitution et argent comptant.
La chapelle de S1. Siméon rebâtie tout à neuf en 1735. coûte environ cinq mille livres.
(1) La vie du Très-Révérend P. D. Aug. Calmet^etc.^ par Dom Fangé; Senones, Joseph Pariset, 1 vol. in-8° portrait. — Eloge historique de D A. Calmet , abbe de Senones, par M. L. Maggiolo; Nancy 1839, in-8°. — Notice biographique et littéraire sur D. Aug. Digot; Nancy, Wiener, 1860, in-8°. — Voir aussi ma préfacé de la pre'sente Histoire de l’Abbaye de Senones .
Batimens.
1731. On a bâti la ferme de SL. Sauveur, de la Cour et le grand corps de logis, comprenant les écueries, remises, granges, greniers, et l’enclos des 2 cours, tant celle de l’Abbé que la grande cour intérieure des religieux.
Item le moulin et le pont de pierre sur le ruisseau.
1732. On a construit le pavillon où logent le R. P. Abbé et le P. Procureur, la chsmbre du Curé de Sh Maurice et tout ce qui est bâti depuis barrière grand pignon jusqu’à la maison abbatiale. On a aussy commencé le grand escalier posé à l’entrée de la maison, lequel n'a été achevé avec les grillages, les rampes et le grillage de l’arcade qui va au dortoir, qu’en 1733. Le tout revient à plus de 25. mille livres.
1733. On a achevé la grande galerie qui est au fond du grand jardin et la vuidange des terres de la montagne du Thabor; ce qui coûte plus de 14 mille livres.
On a aussy fait la grande et magnifique porte d’entrée avec les quatre petites maisons attenantes ; ce qui revient à plus de 6. mille livres.
Suit une série de travaux et de dépenses faites pour l’embellissement de l’église abbatiale et pour l’acquisition d’ornements sacerdotaux.
1734. On a fait la porte d’architecture et le grillage qui sépare le potager du verger.
Item on a fait un pavillon joignant la sacristie pour servir de piscine ou de lavoir ; et au dessus des commodités pour les novices.
Item, on a construit le grand escalier de pierre de taille, au fond du jardin, pour monter à la grande galerie.
Etc., etc.
1735. On a fait un coadjuteur, dont les Bulles et autres dépenses ont coûté environ quinze mille livres.
Suivent d’autres dépenses pour des ornements d’église,
faites en 1756, 1737, 1739 (chasubles, achats de confessionnaux de chêne, etc.)
1736. Achetté le cabinet et raédaillier de M. de Corberon, premier président de Colmar, moiennant la somme de trois mille livres.
1734. Le R. P. Abbé dans la veuë d’augmenter le divin service et de mettre à couvert une partie des biens de sa inense abbatiale contre l’avidité des séculiers, a fait une distraction d’environ douze mille livres de rente de sa ditte manse abbatiale, pour fonder un prieuré à Lunéville, ce qui lui fut accordé par Bulles en datte du VI. des Ides de Juin 1734. et confirmé par arrêt de la Cour du Parlement de Lorraine du 24. Juillet 1734. et encore par arrêt du Conseil d’Etat de S. A. R. le 30 janvier 1735. Ledit établissement, par quelques difficultés qu’y forma Mad. la duchesse douairière, fut d’abord placé à Léomont et ensuite transféré au Ménil près de Lunéville avec l’agrément de S. A. R. Madame régente, par M. l’Eveque de Toul, et enfin confirmé par bulles de Sa Sainteté en 1737.
Et comme la communauté de Senones n'avoit consenti à ce démembrement que sous promesse qu’on lui donneroit quelque indemnité, led. R. P. Abbé se réserva huit jours de terres dans la corvée au bas de la vigne de Léomont, pour y planter une vigne ; ce qui s’est exécuté du consentement de la communauté de Ménil, confirmé au Ghap. gal. de l’an 1735 et homologué par un arrêt du parlement en datte du 1737.
Au commencement de l’an 1741. nous avons fait marché pour l’agrandissement et construction du nouveau choeur, à dix sept mille livres pour la fourniture et main d’oeuvre, mais j’ai fourni la chaux, le sable, les briques, les bois, les tuiles, les vitres, et le tout coûtera plus de 25. mille livres.
1742. Item bâti le nouvel hôpital qui reviendra à 4000tt.
1743. Item le nouveau corps d’orgue avec le buffet, et qui revient à près de six mille livres.
Achetté des livres pour plus de mille livres, presque tous les ans.
1745. On a achetté quantité de livres.
Item le cabinet de Mr. Voile pour 3000u. argent de France.
On a fini l’affaire des Petitdidier, pour la succession de Mr. de
Macre, qui a coûté plus de quarante mille à la maison, depuis son commencement.
J'ai perdu le procès du Pallon et celui contre M. M. . . vicaire de S1. Stail. Ces 2 procès nous coûtent plus de quatre mille livres. Les procès de la Broque et de Chatay ont coûté plus de trois mille livres.
J’ai regagné le procès contre les vicaires de S1. Stail et de la petite Ravon, par révision. Je leur ai quitté les frais.
1747. Au mois d’Aoust 1746. la grosse cloche du dôme aiant été rompue, fut refondue au mois de May 1747. Elle avoit été fondue en 1698. par le R. P. D. Pierre Alliot, qui y fit mettre cette inscription : R. P. D. Petro Alliot abbate récusa sum. Patrinus serenissimus Leopoldus I. Lotharingiae et Barri Dux etc. 1° sui regni anno. Matrina Domina Dorothea Rhingraff nata Principissa Sacri Imperii et abbatissa de Romarico-monte. Anno i698. D’un coté les armes de l’abbaye et de l’autre celle de D. Alliot.
Sur celle qui fut refondue le 6. may en 1747. on a mis cette inscription : D. O. M. et Virgini Deiparae, et SS. Apostolis Petro et Paulo Patronis kujus monasterii S. hoc signum denuo fusum est R. P. D. Augustino Calmet abbate Senoniens. totoque conventu assistente Die 7. maii. anno 1747.
Pour les gravures des dessins de Plombières 800.
Pour l'impression du traitté de Plombières 700.
Achetté des livres et dépensé en reliure environ 150.
1748. On a réparé la maison de cure qui reviendra environ à 2000u. à frais communs.
Le procès de R.emberviller me coûte prés de 300tl.
1748. J’ay achetté la grande tapisserie en 6. panneaux, qui revient à 5000tl. argent de Lorraine.
J’ay réparé le moulin de l’abbaye et la vanne et le mur du prey vers la chapelle d’Alizon. Ce qui coûtera environ 20. louis d’or.
Item, agrandi la sacristie, fait un pavé nouveau à lad. sacristie et au chapitre ; ce qui reviendra à plus de 800lt.
1749. J’ay augmenté la bibliothèque. . . de 50 pieds en longueur et la galerie vis-à-vis et ai ajouté la même longueur au jardin potager, pour le prix de dix-huit mille livres, etc. . .
J’ay acheté trois pièces de terre et preys à la Haye l'Abbé et j’y ai fait construire une nouvelle ferme. Le tout reviendra à plus de2000lt.
1749. En cette année dans les mois de Juin et de Juillet, le blé a été si extraordinairement cher et rare, qu’on a vendu ici 33u. le resal de blé et 28 le resal de seigle, et l’orge et l’avoine à proportion.
Pendant le mois de Juin les pluies ont été si extraordinaires qu’elles ont fait des dégâts infinis dans les montagnes dans les chemins, les terres et les preys.
On a reimprimé à Ensidlen le traitté des apparitions et celuy des vampires, beaucoup augmenté et corrigé.
J’ay envoié à Nancy le traitté des hommes illustres pour être imprimé par M. le Seûr. J’ay donné cinq mille livres à l’imprimeur et j’ay la moitié des exemplaires c’est a dire 7. ou 800.
1749. Nous avons achetté les broderies d’un lit donné par le Roy Louis XIV. à la ville de Ludre, moiennant 3000u. payées moitié par l’Abbé et moitié par les religieux.
1750. On a fait avec une partie de ces broderies un dais très magnifique, qui est estimé près de 1200lt.
1750. Achetté pour environ 500tl. de livres à Paris.
J’ai fait graver Castor et Pollux, pris sur une pierre antique de Metz.
Item j’ai fait peindre par le Sr. Dupuy un tableau de Jupiter pris sur l’antique, représentant Jupiter qui distribue des sorts aux mortels.
On a reçu le remboursement de quatorze mille livres dues depuis longtemps par M. de Landsperg.
1749. J’ai fait paver en pierres de Merviller et en quarreaux de marbre noir, la sacristie et le chapitre.
1750. Les religieux ont fait paver de même la sale à manger.
1750-51-52. J’ai achetté environ dix jours de terre ou preys etc. . .
1752. J’ay fait fermer de murailles tout le terrain qui est sur la
riviere derrière la ferme de S1. Sauveur et les écueries, pour la somme de 2500u.
On a recommencé à imprimer mon Histoire universelle depuis le 8e tome où elle avoit été interrompue. J’ai avancé pour cela mille livres à M. Dulseker de Strasbourg. On imprime la continuation du même ouvrage en Italie par M. Coletti, à Venise.
Le R. P. coadjuteur a achetté ce qui restoit des livres de M. Audreu de Remiremont pour la somme de. . .
J’ay composé la Notice de Lorraine qui doit faire un gros volume in-folio ;
— Une dissertation sur les divinités payennes adorées dans le pays-ci et aux environs ;
Une autre sur le dragon volant dont nous avons teste. Cette dissertation est imprimée dans le journal de Verdun,
M. de Moulon, avocat à Nancy, m’a fait présent des médailles que M. son père avoit ramassées.
M. le comte d’Ourches m’a fait de meme présent des siennes.
Suivent des notes concernant la construction de certaines églises et chapelles, notamment de Vacqueville, de Jean Ménil, de Notre Dame de Pitié, proche le Thillot.
1752. M. le Prince éveque d’Augsbourg nous a fait présent de son portrait et je lui ai envoiéle mien coppié par M. Dupuis.
Le R. P. coadjuteur en son voiage de Vienne, a rapporté les portraits de l’Empereur et de l’Impératrice en peinture et ceux de l’archiduc et de l’archiduchesse en cire et habillés en de beaux cadres.
1754. Le 22 Juillet 1754 on a béni la première pierre de la maison de S. A. S. Monsieur le Prince de Salm à Senones, en grande cérémonie, par le R. P. Abbé et son coadjuteur, a la teste de toute la communauté, et en présence de tous les notables de la ville.
1744. Le célèbre M. de Voltaire a passé 18. à 20 jours dans notre abbaye occupé à étudier dans notre bibliothèque. Il assista à la grande procession de feste Dieu, et toutes les festes et dimanches à la messe, mangeant au réfectoire avec les religieux.
1755. On a achetté quelq. nouveaux livres ; et on a achevé le grand catalogue de nos livres, tant celui des matières que le catalogue des auteurs par ordre alphabétique. Cet ouvrage a coûté près de deux ans de travail au R. P. coadjuteur.
La meme année, j’ay fait construire une nouvelle maison à l’extremité de la maison de la ferme de S1. Sauveur. Cette maison me revient à près de cinq mille livres.
1756. Envoié à M. de Bure libraire a Paris 982u. de France pour ce qui luy étoit dub pour livres par luy fournis jusqu’au 21 mars 1756.
Ici se terminent les notes autographes de Dom Calmet. Les trois suivantes sont de Dom Fangé.
1757. Le 19. Juillet envoié à M. de Bure libraire à Paris 950u. de Lorraine pour livres fournis.
Le 10. Septembre payé au sr. Hadot orphevre à Epinal 350tl. pour avoir rétabli les 2. vieux bâtons de choristes et y avoir mis des pommeaux neufs.
Le 28. Septembre j’ay payé 800lt. pour la cotte part de l’Eglise de la Chappelle bâtie à neuf.
Ainsi prend fin, avec les notes autographes de Dom Calmet et de son neveu, le manuscrit que possède la bibliothèque de la ville de Saint-Dié et dont j’ai respecté, autant que possible, l’orthographe et la ponctuation.
Dom Calmet expira doucement vers six heures du soir, le 25 octobre 1757, à l’âge de 85 ans, après avoir gouverné l’abbaye de Senones pendant 30 ans.
Dom Augustin Fangé, qui était son coadjuteur depuis le 17 octobre 1835, lui succéda et fut abbé de Senones de 1757 à 1784, c’est-à-dire pendant 27 ans. Il mourut dans le courant du mois de mai 1784, âgé de 75 ans et 4 mois, laissant après lui, dans l’illustre maison de Salm, comme dans le cloître et parmi la population de Senones, le souvenir d’un homme distingué et bienfaisant, d’un savant modeste et laborieux et d’un religieux d’une grande austérité. On ignore aujourd’hui le lieu où reposent ses restes, la destruction de l’ancienne nef perpendiculaire à l’axe de celle de l’église paroissiale actuelle et l’incendie de Senones en 1811, ayant dispersé ou anéanti tout ce qui aurait pu renseigner à cet égard.
DOM JEAN-FRANÇOIS LOMBARD, dernier abbé de Senones,
La cérémonie de la prise de possession de Dom Lombard eut lieu à Senones le 14 octobre 1784. Il avait prêté serment de Fidélité et d’obéissance au prince de Salm le 6 octobre précédent à Erstein. Le prince régnant à cette époque était « S. A. S. Monseigneur le Prince Constantin-Alexandre de Salm-Salm et se trouvait sous la tutelle et l’administration de LL. AA. SS. Madame la Princesse douairière de Salm-Salm, née Landgrave de Hesse-Rhinfels, sa Sme mère, et de Monseigr. le Prince Guillaume Florentin de Salm-Salm, etc., evêque de Tournay, etc., son sérénissime oncle. » On trouve ces renseignements et les détails de ces cérémonies dans le Registre du grand Bailliage de la Principauté de Salm, aux archives des Vosges.
D. Lombard était né à Han-sur-Meuse, près Saint-Mihiel, le 4 décembre 1733. On ne sait rien de précis sur sa jeunesse ni sur ses études, mais sa nomination à la première dignité d’une abbaye aussi célèbre que celle de Senones, est une présomption qu’il avait reçu une éducation et une instruction très-soignées.
Il sera intéressant de connaître les noms des localités où étaient situés les biens, qui formaient les revenus de la mense abbatiale, sous le dernier Abbé de Senones. Les voici :
Dans la principauté de Salm, M. l’Abbé de Senones possédait des fermes et des maisons, etc., au Mcnil , à la Basse- Forain, , à Senones , à Belval.
Hors la principauté de Salm, l’abbaye avait des biens, revenus, rentes : à Baccarat , Deneuvre , Bertrichamp , Bu ri-
ville , Saint- Clément, Brouville , Merviller , Domptait , Fontenay, Menarmont , Bazien , Lintrey, Colombey , Plappeville , Moyen , Deuville , Petonville , Hablainville , Lunéville , Courbessaux , Remeréville , Ohéville, Jeuvelise , Juvrecourt, Reherey , Rosières-aux-Salines , Vigneule , Bois-le-Moine , Coincourt .
Le 2 mars 1793, une députation de la principauté de Salm, ayant été admise à la Convention nationale pour présenter le vœu de ses habitants d’être unis à la République française, la Convention décréta à cette date que « la cidevant principauté de Salm est réunie au territoire de la République et fait partie provisoirement du département des Vosges. »
Sur l’ordre des commissaires de la Convention, les religieux de Senones quittèrent leur monastère. Dom Lombard, après avoir refusé de reconnaître la Constitution civile du clergé et de prêter le serment qui lui était demandé, partit de Senones incognito, s’arrêta à Clefcy où il trouva momentanément asile chez le curé de la paroisse ; puis il se retira à l’abbaye d’Einsiedlen, en Suisse, et de là à l’abbaye de Saint- Biaise, dans la Forêt-Noire. Un contemporain de D. Lombard raconte qu’après le rétablissement du culte, ce dernier revint à Saint- Jean-du-Mont et s’y fit nommer curé: il revenait, du reste, à son ancienne paroisse qu’il avait dirigée depuis le 16 février 1775 jusqu’à sa nomination d’abbé de Senones. Il avait promis de ne reparaître à Senones qu’au rétablissement de son ordre et vivait à Saint-Jean-du-Mont selon la règle de Saint-Benoît, après être parvenu à grouper autour de lui huit de ses anciens religieux. Il ne rentra jamais en possession de son ancienne abbaye, et après une vie d’études, de prières et de mortifications, il mourut le 11 janvier 1815, à l’âge de 82 ans.
Son acte de décès est ainsi conçu :
L’an 1815, le 11e jour du mois de janvier, à 7 heures du matin,
par devant nous maire officier de l’état civil de la commune du Saulcy canton de Senones, — sans déclaration — nous maire ci dessus n’ayant aucune connaissance de ses père ni mère, ni du lieu de leur résidence, je fais la déclaration suivante: Jean François Lombard ancien et dernier abbé du ci-devant couvent ou abbaye de Senones est décédé dans la maison ci devant presbytérale de S1. Jean, commune du Saulcy, le 11 janvier à 6 h. du matin, à l’âge de 78 ans. J’ai la connaissance qu’il est né à Han, près S1. Mihiel, sans autre connaissance d’après plusieurs autres informations qui n’ont rien produit, non plus son acte de naissance.
François JANDEL, maire.
Cet acte de décès, rédigé par le maire, est inscrit sur les registres de l’état civil de la commune du Saulcy, dont faisait partie Saint-Jean-du-Mont. Le registre- de la paroisse porte l’inscription suivante :
L’an 1815, le 11 janvier, Dom J. Lombard, dernier abbé de l’abbaye de Senones, congrégn. des bénédictins de l’ordre de S1. Vanne et de S1. Hydulphe, bienfaiteur de la paroisse de S1. Jean-du-Mont et des soeurs de la Doctrine chrétienne, n’ayant jamais donné que l’exemple le plus édifiant, est décédé à S1. Jean-du-Mont, au grand regret de tous les fidèles. Le lendemain son corps a été inhumé sous le portail de l’église paroissiale à 11 heures du matin, 36 heures après sa mort, en présence d’un grand nombre de fidèles, et nommément en présence de M. Nicolas Maurice, curé desservant la paroisse, et de M. Remi Marchai, prêtre bénédictin, curé desservant de l’Allarmont, canton de Raon-l’Etape, qui ont signé avec moi.
MARCHAL, MAURICE, Séb. MOINE, curé de Senones.
Dans le courant de prairial et de messidor an IV, les bâtiments composant la maison des bénédictins de Senones, cour, église, écurie, les jardins, etc..., l’hôtel abbatial et ses jardins avaient été vendus, par une adjudication définitive, à Pierre Mazeran, négociant à Senones. Les bâtiments composant le monastère et ses dépendances, lui furent adjugés pour
38000 livres, et ceux composant l’habitation de l’Abbé avec les jardins et la maison dite des filles, pour 1 3277 livres 8 sous.
Les autres maisons de l’abbaye, avec leurs aisances et dépendances, furent vendues à la même époque à Joseph Augustin Tisserand, négociant ,à Senones, à Ch. -Joseph Derivaux, juge au tribunal civil d’Epinal et encore à Pierre Mazeran de Senones. La cure de Senones avait été vendue le 6 prairial an IV, avec le jardin y attenant, pour 2490 fiancs au boucher Aloïse Kaa.
On trouve des renseignements très-précis sur ces aliénations dans le cahier des ventes des biens nationaux de l’an IV, aux archives de la Préfecture des Vosges, série Q.
Comme je le dis dans ma préface, les bâtiments de l’abbaye de Senones subsistent encore aujourd’hui en grande partie et ont conservé, à peu près, leur ancien aspect extérieur. Ils sont occupés, ainsi que le château du prince de Salm-Salm, par les filatures et tissages de la Société Vincent, Ponnier et C*°.
L’ancien château de Salm, qui termine la place, est resté extérieurement ce qu’il était avant la révolution, ainsi que les bâtiments de service et casernes, placés de chaque côté.
Les autres maisons historiques de Senones sont: les hôtels occupés autrefois par les princes François et Charles, frères du prince régnant Louis-Charles Othon et qui appartiennent en ce moment aux familles Maréchal et Kah, ainsi que la maison de l’intendant du prince (M. Noël), qui est la propriété actuelle de M. Perrin.
L’hôtel de ville était le siège du grand bailliage de la Principauté de Salm. Il a été tout récemment surmonté d’un second étage et restauré de manière à en faire un édifice qui fait le plus grand honneur â ceux qui ont inspiré et exécuté les travaux. F. DINAGO.
Saint-Dié , 1876-1879.