‹ Histoire de l'abbaye du BecChapitre 10 sur 50 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Arrivée d'Anselme au Bec. — Lanfranc est nommé abbé de Saint- Etienne de Gaen, puis archevêque de Cantorbéry. — Anselme prieur. — Voyage dllerluin en Angleterre. — Dédicace de l'église du Bec. — Mort d'Herluin.

Quelque temps après le retour de Lanfranc au Bec S c'està-dire dans les premiers mois de Tannée 1060, un jeune homme frappait à la porte de Tabbaye. Ce n'était point un passant vulgaire venant demander le pain de Taumône ; celui-là cherchait le pain de Tintelligence.

Anselme, c'était son nom, était né à Aoste, en 1033 ^, d'une famille noble et riche. Son père s'appelait Gondulf et sa mère Ermemberge^. Dès sa tendre enfance, Anselme avait montré pour Tétude une ardeur surprenante, et il demandait instamment à ses parents de le mettre à l'école. Ils le confièrent à un de leurs proches, homme dur et brutal, qui ne

* Lanfranc, on Ta vu, était parti pour Rome en 1059.

* Saint Anselme est mort le 21 avril 1 109, dans sa soixante-seizième année, ce qui reporte sa naissance entre le 21 avril 1033 et le 21 avril 1034. La Chronique du Bec, ou mieux Robert de Torigni {Chronique de Robert de Torif/ni, édit. Delisle, t. I, p. 49) reportant à l'année 1000 non seulement Tarrivée de saint Anselme au Bec, mais, encore sa profession religieuse, alors qu'il était dans sa vingt-septième année, nous inclinons à croire qu'il est né vers la fin de Tan 1033. Le P. Reigcy pense que k saint Anselme naquit à la fm de Tannée 1033, ou ce qui est plus probable, au commencement de l'an 4034. » Voir : Eadmer, par le P. Ragey. Paris, in-S**, p. 287-*299, Appendice 3, Date de la naissance de saint Anselme,

3 Sur la famille d'Anselme, voir Histoire de saint Anselme par le P. Ragey, t. I, p. 2 et suivantes, Paris et Lyon, s. d. (1890).

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trouva rien de mieux que de séquestrer son jeune élève, afin de le prémunir contre les distractions, et rendre ses progrès plus rapides. Brusquement arraché aux douceurs de la maison paternelle pour être jeté dans une réclusion silencieuse, Tenfant tomba dans une mélancolie profonde, prit l'étude en horreur, et fut bientôt même incapable de s'y appliquer. Heureusement sa mère vit le danger que courait la raison de son fils ; elle le ramena chez elle, et à force de soins et d'affection, elle parvint à effacer les traces funestes de ce traitement insensé ^ L'amour de l'étude ne tarda pas à reparaître chez Anselme. Cette fois, on le plaça chez les bénédictins d'un prieuré d'Aoste qui dépendait de l'abbaye du Fruitier, en Piémont*. « Leur jeune élève conçut pour eux une affection qui l'attacha à la science et à la piété, et qui fit peu à peu naître en lui le désir de la vie religieuse. Le saint conserva toute sa vie le souvenir de cette éducation monastique comme d'une particulière faveur de la Providence ^ »

Anselme n'avait pas encore atteint sa quinzième année que déjà il se demandait à lui-même quelle carrière il embrasserait pour être plus sûr àe vivre selon Dieu. Il lui vint à la pensée qu'aucun genre de vie n'était préférable à l'état monastique. Il alla donc trouver un abbé de sa connaissance et le pria de le recevoir au nombre de ses religieux ; mais comme Anselme n'avait pas obtenu de son père l'autorisation d'entrer en religion, l'abbé ne put accéder à sa demande *.

Gondulf n'avait que deux enfants, Anselme et JRichera. Tout entier aux idées du monde, il comptait sur Anselme pour en faire l'héritier de son nom et de sa fortune; à aucun

* Ce trait curieux de l'enfance de saint Anselme se trouve dans un fragment anonyme inséré dans le ms. 499, f* 160, du fonds de la Reine de Suède, au Vatican, et dans le ms. latin 3427, f» 124, de la Bibliothèque nationale. On le retrouve avec quelques légères variantes dans les mas. latins 1864, f« 269 (xiv siècle) et 12884, f* 22 (xvir siècle) de la môme bibliothèque. Cf. le P. llagey, Ilist. de saint Anselmey t. 1, p. il.

* Le P. Ragey, IlisL de saint Anselme, t. I, p. 12 et note 1. ■ Le P. Ragey, Hist. de saint Anselme, t. 1, p. 13.

* Eadmer, De Vita S. Anselmi, lib. I, édit. Gerberon, p. 2.

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prix il n*eût consenti à voir son fils se faire moine. Pendant une maladie grave, Anselme fit prier Pabbé, son ami, de venir lui donner Thabit religieux, espérant bien, cette fois, qu'on ne lui refuserait pas cette consolation à Tarticle de la mort. Gondulf s'y opposa formellement, et Tabbé se vit encore obligé de répondre par un refus *.

Grâce à sa jeunesse et à sa vigueur, Anselme revint à la santé, et son père, pour mieux effacer du cœur de son fils les idées de vie religieuse qui le hantaient, le produisit dans le monde où le jeune seigneur, doué de brillants avantages corporels, d'un caractère ardent et d'un esprit vif et enjoué, se vit bientôt entouré et recherché. Les saintes impressions qui avaient d'abord incliné son âme vers la cloître s'effacèrent peu à peu pour faire place au goût des amusements frivoles. Cependant, il était retenu sur la pente du vice par les avertissements de sa mère, car la pieuse Ërmenberge avait pris sur son cœur un empire auquel il n'essaya jamais de se soustraire". Toutefois Dieu lui envoya une rude épreuve, en lui enlevant sa mère avant qu'il eût atteint sa vingtième année. Ce n'était là que le commencement de ses tribulations. « Dès lors, ditËadmer, le vaisseau de son cœur, comme s'il eût perdu son ancre, devint le jouet des flots. Mais le Tout-Puissant, qui savait d'avance ce qu il se proposait de faire de lui, ne permit point qu'il perdît son âme en se laissant aller à la paix fugitive d'ici-bas, et il le soumit h l'épreuve d'une violente discussion domestique. Son père conçut contre lui une haine si vive, qu'il s'acharnait à blâmer toutes ses actions, plus encore celles qui étaient louables que celles qui étaient repréhensibles. Nulle soumission de la part d'Anselme ne pouvait apaiser sa colère ; plus le

' Eadmer, De Vila S. Anselmi, lib. I, p. 2.

* « Exinde ciim corporis sanitas, juvenilis actas, saeculi prosperitas ei arrideret, coepit paulatim fervor /inimi ejiis a religioso proposito tepescere, in tantiim ut seculi vias inagis ingredi, qiiam, relictis eis. iiionachus fieri cuperet. Studiuni quoquc litlcraruin, in quo se magnopere solebat exercere, sensini postponere, ac juvenilibus Judis coepit operam dare. Verumtamen, pia dilectio et diligcns pietas, quas in matrem suam habebat, nonnihil eum ab istis restringebant. » Eadmer, De Vila S. Anselmij lib. I, p. 2.

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fils se montrait prévenant, plus le père était exaspéré. Jugeant que la position n'était plus tenable. et craignant de la voir s'aggraver encore, Anselme aima mieux s'éloigner de la maison paternelle et de sa patrie que de s'exposer à des scènes qui pouvaient tourner au déshonneur de son père et au sien *- »

Le même biographe nous montre Anselme, quand il eut quitté Aoste, passant le Mont-Genis accompagné d'un seul serviteur, et n'ayant pour tout équipage qu'un âne chargé de vivres. La traversée fut rude et les provisions insuffisantes. Anselme lâchait parfois d'apaiser sa faim et sa soif avec un peu de neige. Un pain, providentiellement oublié au fond d'un sac, rendit aux deux voyageurs les forces et la vie ^.

Après s'être arrêté quelque temps en Bourgogne, Anselme passa en France où il demeura trois ans, puis il prit le chemin de la Normandie. Quel itinéraire fut le sien ? Quelles stations fit-il ? Combien de temps durèrent-elles? Onl'ignore. On sait seulement qu'il s'arrêta quelque temps àAvranches', où il se lia d'amitié avec Hugues le Loup, comte de cette ville. (( A cette époque, on parlait beaucoup en Normandie de la nouvelle abbaye du Bec et de son école. Comme le goût de la vie mondaine n'avait point étouffé dans l'âme d'Anselme Tamour de la science, il résolut d'aller la puiser à cette école dont l'éloge était dans toutes les bouches. Il avait alors vingt-six ans, et il venait de passer loin de Dieu les six plus belles années de sa vie. Ces six années cependant ne lui

• Eadmer, De VHa S. Anselmi, lib. I, p. 2.

* « Paratis igitiir his quae necessaria erant in viaiii itiiris, palria egredituFf uno qui sibi luiaistraret clerico coiiiitatus. Cumqiie dehinc in transcensu montis Scnisii fatigaretur, et laboris impatiens corpus deficeret, vires suas nivem mandando reparare tentabat. Nec eniui quo vesceretur praesto fuit. Quod minister illius advertens, doluit, et ne forte quid edendum haberetur in sacculo qui asino illorum vehebatur, diiigenter investigare coepit, et mox contra speni panem in eo nitidis simum repperit. Quo ille refcctus, recreatus est, et vitae incolumis redoaatus ». Eadmer, De Vita S. Anselmi, lib. 1, p. 2.

' « Exactis dehinc partira in Burgundia. partira in Francia ferme tribus annis, Norraaniam vadit, Abrincara ipsius provinciae urbem petit, ubi aliquando demoratur. » Eadmer, De Vila S. Anselmi, lib. 1, p. 3.

avaient pas été inutiles ; elles lui avaient appris à connaître le monde et à le mépriser. Il commençait à être fatigué de ses agitations, dégoûté de ses plaisirs et plus encore blessé de ses injustices. Il entrait à Técole du Bec, le cœur meurtri, comme un soldat revient blessé du combat,^ts'il n'apportait pas dans cette pieuse solitude le désir de s'y ensevelir pour toujours, il s'y retirait du moins avec un besoin de calme et de paix qui, pour devenir Tune des plus précieuses vertus monastiques, ne demandait qu'à être transformé par la ' prière et l'amour *. »

L'école du Bec, on l'a vu, admettait des étudiants laïques ^ ; Anselme se mêla à leurs rangs et prit immédiatement la première place. Tous ces jeunes gens, que l'amour de la science avait attirés de tous les coins de l'Europe autour de la chaire de Lanfranc, admiraient hautement l'étonnante pénétration d'Anselme; plusieurs se firent ses élèves. Le maître luimême se prit bientôt à l'aimer « et l'admit dans son intimité plus avant que tous les autres ' ».

La science prodigieuse de Lanfranc, l'éclat de son enseignement avaient produit sur Anselme une impression profonde. Lui aussi voulait s'ouvrir par la science le chemin de la gloire et de la renommée. Rien ne lui coûtait pour parvenir au but de son ambition ; jour et nuit il étudiait *. Lanfranc, de son côté, s'émerveillait des progrès de cette puis-

* Le P. Uagej-, Hisf. de saint Ansehne, t. I, p. 27. — « Audiens igitur fainam nia^istri Lanfranci, jam monaohi Bcccensis, et scoias ibidem regentis, umniuiu pêne doctoruni noniina praecellere, spreta pro I)ei noiuine patris et iiiatris muitiuioda haercditate, cuin aliquautis faïuiliariuDi clericis, venit ad eum. » Chronique de Robert de Torirpu, êdil. Dolisle, t. I. p. 49. ("e passage a été inséré dans la Cfironique du Bec à l'année 1060. (C/ironicon Beccense, dans Opéra Lanfranci, édition d'Achéry, et Giles, t. I, p. 197.)

* « Ad consilium probatissiuii sophistae (Lanfranci) clerici et laici concurrebant. » Orderic Vital, t. H, p. 2i5.

' a Anselmus igitur. viro adito, cunique singulari quadam sapientia pollere agnito, ejiis se magisterio subdit, eique postniodum familiaris prac ceteris discipulis fit. » Eadmer, De Vita S. Anselmiy lib. l, p. 3.

* « Occiipalur die noctuque in litterarum studio, non solum quae volebat a Lanfranco légende, sed et alios quae rogabatur studiose docendo. » Eadmer, De Vita S. Anselmi, lib. 1, p. 3.

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sanie intelligence. Sans plus attendre, de ce disciple il fit un maître» et il se déchargea sur lui d'une partie de son enseignement*.

Cependant Anselme, tout livré qu'il fût à son ardeur d'apprendre, sentait que la science humaine était une creuse nourriture, et qu'elle laisserait son âme bien vide si Dieu n'était là pour la remplir. « Gomme il fatiguait son corps, dans l'intérêt de ses études, par les veilles, le froid et l'abstinence, il lui vint en pensée que s'il se faisait moine, il n'aurait pas à souffrir davantage et qu'il se procurerait plus de mérite devant Dieu ; au lieu qu'en souffrant comme il le faisait, il ne savait pas s'il méritait quelque chose. Cette pensée s'étant fixée dans son esprit, il commença à faire toutes ses actions dans l'intention de plaire à Dieu et, méprisant le monde et ses plaisirs, il conçut le désir d'embrasser la vie monastique ^. »

Eadmer nous a raconté, d'après saint Anselme lui-même, le combat violent qui se livrait à cette heure dans l'âme du jeune étudiant. Il était décidé qu'il se ferait moine; mais où ? A Cluny ou au Bec? Dans le premier de ces cloîtres, la sévérité de la discipline, dans le second, la science éminente de Lanfranc ne manqueraient pas de le reléguer au dernier plan. Or, il voulait faire éclater son savoir et se rendre utile à ses frères. Pttis^ il ne tardait pas à comprendre qu'aspirer à la prééminence, aux louanges, à la célébrité, ce n'était pas là le fait d'un vrai religieux. « Eh bien, se disait-il, fais-toi donc moine en un lieu où tu puisses, foulant aux pieds ton orgueil, être mis au-dessous de tous, pour l'amour de Dieu, ainsi que cela est juste, être regardé comme le plus méprisable de tous, être estimé moins que tous les autres. Et où pourrais-je trouver tous ces avantages? Assurément c'est au Bec. Là, en effet, je n'aurai aucune influence, car il s'y trouve un homme

* « Cuin ergo Beccum venisset, non aspernanter a Lanfranco susceptus, magnum ei levanientum ad scholas regendas fuit. » Willelm. Mal mesb,. De gestis ponlif. angl., Patrol. lat., t. CLXXIX, col. 1480.— « In cujus scholis aliquandiu diligenter manens, et sibi et aliis multum, proficien». » Chvonicon Beccense, édit. d'Achéry, Giles, t. I, p. 197.

• Eadmer, De Vita S, Anselmi^ lih. I, p. 3.

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d'une science éminente qui attire tout le monde à lui par son immense réputation, qui suffit à tous et se gagne l'estime et l'affection de tous. C'est donc là le lieu de mon repos. C'est là que Dieu sera le seul objet de mes pensées et de mes désirs, c'est là que son seul amour sera ma contemplation ; c'est là que la douce pensée de Dieu toujours présente à ma mémoire sera mon soutien et mon bonheur, et le rassasiement de mon âme*. »

Ces réflexions ne mettaient pas cependant Qn à ses perplexités ; il lui venait parfois la pensée d'embrasser la vie érémitique; ou bien il se demandait si cette obscurité, à laquelle il aspirait, il ne la trouverait pas dans une vie sainte et retirée au milieu du siècle,en consacrant son patrimoine au soulagement des pauvres*. Plein de trouble et d'hésitation, il alla trouver Lanfranc, lui ouvrit son âme et s'en remit à sa décision. Le prieur n'osa pas trancher lui-même une question de cette importance, et trouva préférable de conduire le jeune étudiant à l'archevêque de Rouen, prélat d'une grande piété et d'une prudence consommée. Anselme répéta à Maurille, ce quil avait dit au prieur du Bec, que trois genres de vie s'offraient à lui et qu'il ne savait lequel prendre. « Choisissez la vie monastique, répondit l'archevêque, elle l'emporte sur les deux autres par son excellence et ses avantages. » Devant cette parole, les hésitations d'Anselme disparaissent ; sa vocation est irrévocablement décidée, et c'est l'abbaye du Bec qui va s'enrichir de cette précieuse conquête. Anselme avait alors vingt-sept ans.^

* Eadmer, De Vila S. AnseOni, lib. I, p. 3.

* « Aut enini, inquit, monachus fieri volo, aut eremi cultor esse desidero, aut ex proprio patrimoDio vivens, quibuslibet indigentibus propter Deum pro meo posse exinde niinîstrare, si consulitis, cupio. Jam enim pater obierat, et tota haereditas illius ad illum respiciebat. » Eadmer, De Vif a S. Anselmi, lib, I.p. 3.

' « Diffcrt Lanfrancus senlentiam ferre, suadetque negotium ad venerabilis Maurilii Rot omagensis episcopi audientiam magis referre. Acqiiiescit Anselmus, et comitatus Lanfranco pontificeui petit. Tanta àutein vis devotionis pectus Anselmi tune possidebat, tantunique veri consilii Lanfranco inesse credebat, ut cuin llotomagum petentes per magnam quae super Beccum est sylvaui pergerent, si Lanfrancus ei diceret : In hac sylva mane, et duni vixeris, hinc cxeas cave : procui

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Ce que fut Anselme à ses débuts dans la vie religieuse, son éminente sainteté le dit assez : il s'appliqua avec une ferveur infatigable à réaliser Tidéal monastique que saint Benoît a tracé dans sa règle. <( Dès qu'il eut été admis au noviciat, dit Ëadmer, il se montra fidèle aux moindres prescriptions de la vie régulière. C'était au point que ceux qui, dans la communauté tout entière, voulaient vivre en vrais religieux, n'avaient qu'à jeter les yeux sur lui pour y trouver un modèle de toutes les vertus. Pendant les trois années qu'il resta simple moine, il marcha toujours de progrès en progrès, chéri et honoré de tous *- » Peu de temps après qu'il eut terminé son noviciat, Anselme reçut l'onction sacerdotale. Il passa ainsi les trois années dont parle Eadmer, joignant à la pratique exacte des vertus religieuses, la correction des livres ^, l'étude approfondie des Saintes Ecritures et des questions philosophiques les plus ardues^.

dubio, ut fatebatur, imperata servaret. Pervenientes ergoad episcopum, adventus sui causas ei exponunt, quid inde sentiat quaerunt. Nec mora; monachicus ordo prae ceteris laudatur, ejusque propositum omnibus aliis antefertur. Anseluius haec audiens et approbans, omissis aliis, saeculo relicto, Becci monachus factus est, anno aetatis suae vigesimo septimo. » Eadmer. De Vita S, Anselmi, lib. I, p. 3. Cf. Willelm. Malmesb.,De gestis pontif, angl., Patrol. lat., t. CLXXIX,

^ <c Anselmus vero novus monachus factus, studiose vitam aliorum religiosius viventium aemulabatur. Imo ipse sic religioni par omnia serviebat, utquisquis religiose in tota ipsa congregatione vivere volebat, in ejus vita satis inveniret quod imitaretur, et ita per triennium de die in diem semper in melius proficiens, magnus et honorandus habebatur. » Eadmer, De Vita S, Ansebni, lib. I, p. 3.

• « Praeterea libros, qui ante Id temporis nimis corrupti ubique terrarum erant, nocte corrigebat. » Eadmer, De Vila S. Aniehni, lib. I, p. 4.

• « [Facturaque est ut soli Deo coelestibusque disciplinis jugiter occupatus, in tantum speculationis divinae culmen ascenderit, ut obscurissimas, et ante tempus suum insolutas, de divinitate Dei et nostra fide quaestiones, Deo reserante, perspiceret, ac perspectas enodaret, apertisque rationibus quae dicebat rata et catholica esse probaret. » Eadmer, De Vita S. Anselmi, lib. I, p. 3. — « Monachus autera factus, coelestis theoriae omnimodis inhaesit, et de uberrinio fonte sophiae melliflua doctrinae fluenta copiose profudit. Obscuras sacrae scrlpturae sententias solerter indagavit, strenue verbis aut scriptis dilucidavit, et perplexa prophetarum dicta salubriter enodavit. Omnia

114 HISTOIRE DE L'aBBATE DU BEC

Nous avons vu plus haut que la mission de Lanfranc à Rome relative à la dispense du mariage de Guillaume et de Mathilde avait été couronnée de succès. Elle avait mis en relief le mérite éminent du religieux et les aptitudes politiques du négociateur. Il s'était révélé homme d'autorité, et soutenant énergiquement les droits du Saint-Siège, mais en même temps diplomate habile, se tirant avec honneur d'une entreprise épineuse. Le duc de Normandie mit dès lors plus que jamais à contribution la dextérité tout italienne du prieur de Bec, et il ne se traitait plus, à la cour ducale, d'affaire ecclésiastique de quelque importance sans que l'on fit appel à ses conseils. Ces deux puissants esprits étaient d'ailleurs bien faits pour se comprendre. Rarement l'on vit Lanfranc dans les rangs de l'opposition, du moins il ne s'y attarda guère ; par goût et par choix, il se rangeait volontiers à l'avis du maître, avec l'arrière^pensée de le ramener plus tard au sien. « Lanfranc était, à un rare degré, ce qu'on appelle un homme d'expédients. Une rigidité naturelle à l'égard de ses inférieurs s'alliait à une grande souplesse devant, ceux qui étaient placés au-dessus de lui. Quoique habile et prudent, il était beaucoup plus porté à commander qu'à recourir à la persuasion; îa moindre résistance l'irritait. Lui-même déférait sans trop de peine, toutes les fois que sa conscience n'y mettait pas un invincible obstacle, aux volontés du plus fort. On lui voyait des complaisances pour le pouvoir civil, justifiées sans doute, mais qui allaient loin, et semblaient entrer assez dans son caractère. Ses inférieurs tremblaient devant lui, et il tremblait à son tour devant le Conquérante » Le duc de Normandie agissait ordinairement avec un esprit d'ordre et d'organisation qui en a fait l'un des plus grands princes du moyen âge ; mais, comme il est naturel chez les âmes encore rudes, la brutalité et le despotisme étaient souvent le complément ou le moyen de

verba ejus utilia erant, et benevolos audi tores aediûcabant. Dociles discipuli epistolas, typicosque sermones ejus scripto retinuerunt ; quibus affatim debriati non solum sibi sed et aliis muitis non mediocriter profecerunt. » Ord. Vital, t. II, p. 245. 1 Le P.. Ragey, HisL de saint Anselme, t. I, p. 329.

arrivée: d'ânselme au bec Ho

ses réformes. En retour de sa protection, il exigeait Tobéissance absolue et le respect du pouvoir. Réformateur tyrannique, il ne reculait jamais devant la violence*. On en jugera par sa conduite envers les moines de Saint-Evroul.

Leur abbé, Robert de Grentemesnil, s'était trouvé, assez indirectement, impliqué dans un mouvement des seigneurs normands contre le duc^ Redoutant la colère de Guillaume, et se rendant au prudent avis de Tévèque de Lisieux, Tabbé de Saint-Evroul avait préféré se dérober aux fureurs qui le menaçaient plutôt que de s'exposer à une irréparable disgrâce. Il quitta son monastère, le 27 janvier 1061, accompagné de deux religieux, passa en France, et de là se rendit à Rome auprès du pape Nicolas IL On se figure la déception et la fureur de Guillaume, voyant sa proie lui échapper ; aussi ne manqua-t-il pas d'exploiter la faute de cet abbé qui abandonnait son monastère comme un déserteur. « Par le conseil, dit Orderic Vital, du vénérable Ansf roi, abbé de Préaux, de Lanfranc, prieur du Bec et de quelques autres personnages ecclésiastiques, le duc de Normandie manda à Renier, abbé de la Trinité-du-Mont, à Rouen, de lui envoyer Osbern, prieur de Cormeilles ; puis, dans un synode tenu à Rouen, il imposa, en se servant de la crosse de l'archevêque Maurille', la charge de l'abbaye de Saint-Evroul à Osbern, qui

* De Crozals, Lanfranc, p. 125.

* « Aniinosus autem dux, plus aequo irae frena relaxans, praecipuos milites Rodulfum de Toënia et Ilugonem de Grenteniaisnilio atque Ernaldum de Escalfoio et barones eorumexhaereditavit, et sineprobabilibus culpis diu exulare coegit. Tune etiam Kodberlus Uticensium abbas ad curiam ducis accitus est, et ad diem stalutum de quibusdam reatibus, unde falso accusatus fuerat, respondere jussDs est. llunc niuiirum Rainerius Castellionensis monachus, queni ipse priorem Uticensibus praefecerat et ad intima consilia sua velut fideleni amlcuni indubitanter accersierat, de quibusdam ludibriis et improvidis diotis ducique privatim derogantibus, apud ipsum accusayerat. m Ord. Vital, t. II, p. 81.

' « Eique nil taie suspicanti, per cambutam Maurilii archiepiscopi in synodo Hotomagensi, curam Uticensis abbatiae commendavit. » Ord. Vital, t. II, p. 82. L'investiture par une crosse épiscopale paraît avoir été assez en usage au xi« siècle» en Normandie. Au sujet de l'élection abbatiale de Robert de Grentemesnil, en 1059, Orderic Vital dit: « Dux autem petitioni eorum adquievit, et praefato vire qui electus crat, per

116 UTSTOIRE DE l'aBBAYE DU BEC

ne s'attendait à rien de tout cela. Hugues, évêque deLisieux, conduisit ensuite Osbern à Préaux, sur Tordre du duc, et là, soudainement, à Tinsu des moines d'Ouche, lui donna la consécration abbatiale, l'emmena avec lui à Saint-Evroul, et toujours par le commandement de Guillaume, l'imposa aux moines consternés. Ceux-ci se trouvèrent dans un grand embarras ; en effet, leur abbé vivait encore ; c'était lui qui avait fondé leur église et les avait reçus à profession, et il avait été chassé sans preuves suffisantes, non en vertu d'un jugement canonique, mais par la tyrannie d'un prince en fureur. Ils hésitaient à recevoir un autre abbé, et ils n'osaient pas non plus le refuser, par crainte du courroux de Guillaume. Enfin, sur les conseils de l'évêque Hugues, ils préférèrent souffrir la violence et se montrer obéissants envers le maître qu'on leur donnait et qu'ils n'avaient pas choisi, de peur qu'en demeurant sans chef, ils n'offensassent la puissance divine, et ne provoquassent par leur résistance au duc un surcroît de malveillance qui pouvait aller jusqu'à la destruction du nouveau monastère ^ »

A lire ce récit, ne croirait-on pas assister, par anticipation, à la dépossession violente de quelque abbé anglo-saxon? Pourtant, la scène se passe dans un monastère normand, de vie pieuse etrégulière. Le seul grief que l'on pouvait alléguer contre les moines, c'était une certaine turbulence^, écho affaibli et, au fond, peu dangereux, des intrigues que le duc avait déjà durement réprimées dans la personne de Raoul

cambutam ;ïvonis episcopi Sagiensis exteriorein abbatiae potestatem tradidit. Wilicrmus vero Ebroiceiisis episcopus interiorem animaruai curam per ponlificalem benedictionem, xi* Kal. julii, spiritualiter commendavit. » Ord. Vital, t. H, p. 69.

' Ord. Vital, t. Il, p. 81 et 82.

* A la mort de Guillauiue Giroie, l'abbé Thierri se voyant privé de l'appui de son meilleur ami, et fatigu« des intrigues de plusieurs de ses religieux, particulièrement du prieur Robert de Grentemesnii, avait résigné entre les mains du duc de Normandie sa dignité abbatiale. Mais au mois de juin 1056, Guillaume envoya à Saint-Evroul Parchevôque Maurille et son conseiller Fulbert le philosophe, sophista, Hugues, évoque de.Lisieux, Ansfroi, abbé de Préaux, et Lanfranc, avec ordre de réintégrer l'abbé Thierri dans ses fonctions. Ord. Vital, t. II, p. 63. — Cf. Gallia christ., t. XI, col. 818.

ARRIVÉE d'aNSELME AU HEC 117

de Tosny, d'Arnaud d'Echauffour et de Hugues de Grentemesnil, frère de Tabbé Robert. Mais, quand son autorité était en question, Guillaume devenait redoutable : tout devait plier devant lui. Lanfranc ^- car il est aisé de voir qu'il fut le principal conseiller de Guillaume dans cette circonstance, et que cette rapide exécution fut en partie son œuvre S — Lanfranc, disons-nous, montra ce jour-là quels liens étroits l'attachaient à la fortune de son maître : Guillaume saura bientôt s'en soutenir.

Le duc de Normandie avait tenu à s'acquitter magnifiquement de l'obligation imposée par le pape de construire deux monastères : condition expresse de la ratification de son mariage avec Mathilde de Flandre. Au mois de juin 1066, l'abbaye de la Sainte-Trinité était construite 2. Durant les années qui précédèrent, tout avait été disposé pour qu'à l'autre extrémité de la ville de Gaen, s'élevât une autre abbaye sous le vocable de Saint-Etienne. Le duc consacrait des sommes immenses à ces deux établissements qu'il se proposait de doter royalement. Il voulut mettre à la tète du nouveau monastère de Saint-Etienne, un religieux d'un mérite incontesté, qui pût le seconder dans l'exécution de ses vas-

' De Crozals, Lanfranc^ p. i26. — Nous regrettons de voir Lanfranc et l'évêque de Lisûeux prendre une part aussi décisive à l'intrusion d'un abbé, du vivant même du titulaire légitime. Rien ne justifiait cette manière de procéder, pas môme les emportements terribles de Guillaume. Deux cardinaux furent envoyés par le pape pour s'efforcer de réconcilier Robert de Grentemesnil avec le duc ; mais à cette proposition, Guillaume éclata de fureur. Sur le refus d'Osbern de se rendre à Chartres, au jour dit, pour conférer avec les deux cardinaux, Robert, avec l'assentiment du pape, excommunia l'envahisseur de son abbaye, puis il retourna à Rome avec onze de ses moines de Saint- Evroul qui l'avaient suivi. Philippe 1" avait voulu lui donner l'évêché de Chartres ; Robert refusa. Après avoir travaillé à la réforme de plusieurs monastères d'Italie, il mourut abbé de Sainte-Euphémie. Entre temps, Osbern avait dû se rendre à Rome, implorer le pardon du pape, en présence mi^me de Robert, et faire lever son excommunication. A ces conditions, le pape lui laissa la libre possession de Saint- Evroul où il mourut en 1066. Voir Gallia chvistiana, t. XI, col. 819 et 820.

* L'abbé du Rec, Herluin, fut de ceux qui assistèrent à la dédicace de l'église de la Trinité, le 18 juin 1066 {Annal, orcl. S. Dmedicli, t. IV. p. 618).

118 inSTOlRE DE t'ABBXYfi DU BEC

tes desseins. Cet homme ii*élait pas difficile à trouver : le duc Tavait sous la main; C'était Lanfranc, qui, en peu d'années, avait reconstruit et agrandi Tabbaye du Bec, et que, depuis son retour de Rome, il regardait comme son conseiller le plus sûr et le plus dévoué ; à tel point que Guillaume de Poitiers pouvait dire que « le duc de Normandie le vénérait comme un père, le respectait comme un maître, l'aimait comme un frère ou un fils ; il lui avait confié le conseil de son âme, le considérant comme un miroir fidèle dans lequel il voyait ce qu'il avait à faire pour le bien de Tordre ecclésiastique en Normandie* ».

Lanfranc se décida avec peine à accepter le fardeau dont on chargeait ses épaules ; il fallut lui faire une pieuse violence, car il résistait, autant par amour de la soumission à son abbé du Bec que par Teffroi des responsabilités qu'il allait assumer dans sa nouvelle dignité '^, Mais, cédant aux instances du duc et aux prières des prélats et des barons normands, il accepta'.

Les historiens ne sont pas d'accord sur la date de la nomination de Lanfranc à l'abbaye de Gaen. Les auteurs de y Histoire littéraire de la France donnent l'année 10():2 ou 1063^ ; D. Geillier, 1063*; Mabillon, 1063 • ; Du Monstier,

* « ut patrein venerans, verens ut praeccptorem, diligens ut geruianuin aut proleni. Illi consulta animae suae, illi speculam quandam,. unde ordiaibus ecclesiasticis per omneiu Northmanniaui prospiceretur^ coimnisit. » Willelm. Pict., Willelm. Conqiiestoris fjesta., Patrol. lat., t. CXLIX, col. liUl.

* « Gloriosus dux Normannorum hune praecordiali colebat fainiliaritate ; quapropter coeuobio Cadomensi illum praefccit invitum. » Vita Lan/'ranciy t. 1, p. 292. — « Ipsum pia quadam violeutia monasterii Cadomensis abbatem statuit, non minus reluctantem subjeclionis^ amore, quam altioris gradus timoré. » Willelm. Pictav., Willelm. Conq. ,qesta, Patrol. lat., t. CXLIX, col. 1242.

3 « Tarn ducis Normanniae quam primatum supplicalioue. » Viia Lan f ranci, t. I, p. 290.

* Histoire litl. delà France, t. Vlll, p. 266. » D. Ccillier, t. XXXI.

" Annales oi'd. sancli Bencd., t. iV, p. o90.

ARRTVÉE D'Al«rfiELHB AU BBC 119

1064 M le Gallia Christiana, 1063 ou 10662; Charma% Hippeau*, de Crozals^ adoptent l'année 1066, s'appuyant sur le témoignage d'Orderic Vital, d'après lequel Guillaume aurait institué Lanfranc abbé de Saint-Etienne dans une assemblée de seigneurs qu'il tint à Bonneville- sur -Touques, peu de temps avant son départ pour la conquête de l'Angleterre *. Nous préférons Tannée 1063, donnée par Robert de Torigni', et qui concorde : 1** avec une lettre de saint Anselme aux moines du Bec, disant qu'il a passé trois ans au milieu d'eux comme simple religieux, c'est-à-dire de 1060 à 1063* ; 2® avec le Vêtus chronicon Beccense, rédigé au plus tard en 1136, et qui reproduit la supputation de saint Anselme : trois ans simple moine, quinze ans prieur et quinze ans abbé; trente-trois ans de séjour au Bec^.

* Neustria pia^ p. .625.

• Gallia chrisL, t. XI, col. 423.

* Charma, Lanfranc , p. 21.

* Htppeau, V Abbaye de Saint-Etienne de Caen^.p, 5.

* De Grozals, Lanfranc, p. 77.

• « Hic nimirum a die (fin de juin ou commencement de juillet) quo primltus apud Bonam-Villaui, ut praelibavimus, ecclesiae regimen suscepit, XXil annis et IX mensibus multis in domoDei fidelibusprofîciens nobiliter claruit. » Ord. Vital, t. II, p. 126.

' « Anno 1063. Lanfrancus, ecclesiae Becci prior, cum Sancti Stephani Cadomi accepisset regimen, Anselmus factus est prior Beccensis ecclesiae, qui tribus annis fuerat sine praelatione. » Chronique de Robert de Torigni, édit. Dclisle, t. 1, p. 49. Ce passage a été inséré, mais avec une interpolation, dans la Chronique du Bec. « Qui (Anselmus) ad quanta sanctitatis et dignitatis culmina postea pervenerit, in subséquent! diligens lector invenit. Nam inter caetera dignitatis calmina, cum anno Domini millesimo sexagesimo secundo Lanfrancus Bupradictas, ecclesiae Becci prior, regimen accepisset sancti Stephani Cadomi, praedictus Anselmus factus est prior Beccensis, qui tribus annis fuerat sine praelatione. » Chronicon Beccense, édit, d'Achéry, Giles. t. 1, p. 197.

• « Sic enim vixi jam per triginta très annos in habitu monachico, tribus scilicet sine praelatione, quindecim in prioratu, totidem in abbatia annis. » Epist., lib. III, ep. 7, édit. Gerberon, p. 366.

• « Anno MCIX. Obiit venerabilis memoriae domnus Anselmus archiepiscopus, qui factus est monachus Becci anno vitae suae XXVI P, vixit monachus claustralts sine praelatione tribus annis, XV prior, post bo&ae memoriae Lanfrancum archiepiscopum, deinde aliis XV abbas extitit, unde assumptus est ad archiepiscopatum Gantuariae post

Il n'entre pas dans notre sujet de suivre Lanfranc dans ses fonctions d'abbé de Saint-Etienne. Cette première dignité n'était que le prélude d'autres plus considérables dont il serait revêtu. Dès 1067, lorsque le siège de Rouen devint vacant par la mort de Maurille, le clergé et le peuple tout entier le demandèrent pour archevêque. Lanfranc refusa formellement un fardeau trop lourd, disait-il, pour ses forces, et il employa tout son crédit à faire nommer à sa place Jean d'Avranclies- Lorsque Téleclion fut terminée, il partit pour Rome, pria Alexandre II de conûrmer le nouveau prélat et lui rapporta le pallium^ Lanfranc ne demeura que peu d'années à Saint-Etienne. La conquête de l'Angleterre avait été menée rapidement. Guillaume, reprenant avec une activité nouvelle son rôle de réformateur politique et religieux, voulait rétablir sur des bases solides la hiérarchie ecclésiastique, énervée et avilie par l'incontinence et la simonie des prélats et des clercs. L'archevêque anglo-saxon de Cantorbéry, Stigand, avait été déposé par le concile de Winchester, dans l'octave de Pâques de l'année 1070. Il fallait, pour le remplacer, un prélat que la sainteté de ses mœurs mit au-dessus du soupçon, éloquent et versé dans l'étude des saintes lettres, et dont l'énergie établît du premier coup son autorité incontestée sur les évêques et les fidèles'^. Or, nul autre que Lanfranc ne pouvait occuper plus dignement le siège primatial d'Angleterre, tout en appuyant utilement la politique royale. Les légats du pape, Ermenfroi, évêque de Sion, et le

venerabilem Lanfrancum, quem rexit annis XYI. Septimo decioio autem archiepiscopatus anno, monachatus vero XLIX*», porro aetatis LXXVIo, translit e mundo XI kal. Maii, feria IIIT ante coenain Doniini. » Vêtus chronicon Beccense, dans Chronique du liée. édit. Porée, 1883, p. 6. Cette ancienne et brève Chronique a été publiée sous ce titre : Les courtes Annales du Bec, par M. Léopold Delisle, dans Notices et Documents publiés pour la Société de l'Histoire de France^ i884, p. 93 à 99. — Cf. Ord. Vital, t. Il, p. 306.

* Vita Lan f ranci, t. I, p. 292.

* « In sede metropolitana medilabatur sanctum vita, fama claruui, eloquentia divini verbi potentem, qui suffraganeis episcopis congruam forniam praebere et ovili dominico praesse sciret. » Willelm. Pict., Willelm. Conq. gesta, Patrol. lat., t. CXLIX, col. 1262.

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