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ARRIVÉE D'ANSELME AU REC

cardinal Hubert, qui veDaient de déposer Stigand, vinrent à Gaen, envoyés par le roi, offrir à Lanfranc l'archevêché de Cantorbéry *. L'abbé résista tout d'abord et demanda du temps pour réfléchir, car cet esprit mesuré ne livrait rien à Tentraînement ni au hasard^. II ne fallut rien moins que Tordre du pape et celui du vieil abbé du Bec^ pour vaincre des résistances et des scrupules que nous fait connaître une longue lettre de Lanfranc à Alexandre H*. Lanfranc se rendit à Cantorbéry où il fut sacré dans sa cathédrale, le 29 août 1070 \

Lorsque Lanfranc avait été nommé abbé de Saint-Etienne, Herluîn n'avait pas vu sans une douleur profonde son fils bien-aimé quitter le monastère du Bec qui lui devait sa renommée et sa prospérité. Puis, Lanfranc ne partait pa seul, ce Afin de former un petit noyau de communauté, et de transporter à Saint-Ëtienne les pieuses traditions et le bon esprit du Bec, il avait obtenu d'Herluin la permission d'emmener avec lui quelques-uns de ses religieux les plus exemplaires : Gondulf, Henri, Gislebert. Lanfranc emmena encore plusieurs de ses élèves, parmi lesquels se trouvait le futur archevêque de Rouen, Guillaume Bonne-Ame. Ces grands changements dans l'intérieur du Bec eurent lieu en 1063*. » Une chose pourtant tempérait l'amertume des regrets d'Herluin. Le disciple préféré du maître, Anselme, n'était-ii pas apte à lui succéder, non seulement dans les fonctions d'écolâtre, qu'il partageait avec lui depuis quelque

* Voir la lettre de Lanfranc à Alexandre H, Epist, 3, édit. Giles» 1. 1, p. 19. Cf. : Vila Lanfranci, t. I, p. 292, et Ord. Vital, t. II, p. 209 et 212.

* a Non abnuit ille praecipiti sententia. quia omne factuin et dictuni ejus discretionis dirigcbat norma. » Ord. Vital, t. Il, p. *212 ; — Vita Lanf ranci, t. I. p. 293.

3 a Precatur regina cum fîlio ; jubet abbas Ilerluinus, licet invitus, cui tanquam Christo obedire solitus erat. » Vita Lanfranci, t. I, p. 293.

* Epist. Lan f ranci ad Alexandrum papam, édit. Giles, t. I. p. 19.

* c In sede metropolitana IV kalendas septembris consecratus archiepUcopus a Willelnio Londonieusi, aliisque provincialibus episcopis.» Annal, ord. S. Benp.d.^ t. V, p. 19.

* Le P. Ragcy, HisL. desainl Anselme, t. I, p. 88.

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temps, mais encore dans celles de prieur, pour lesquelles sa piété profonde, raustérilé de sa vie, la douceur de son caractère* le désignaient de Taveu de tous? Aussi Tabbé n*hésita pas à conférer à Anselme, malgré sa jeunesse, la charge importante de prieur claustral. Veiller à l'obser- Tation de la règle et au maintien de la discipline, diriger les religieux, les éclairer, les animer au bien, les reprendre et les corriger au besoin, telle était la mission difficile et délicate qui venait d'être confiée à Anselme. Elle fut pour le jeune prieur une source d'épreuves. Quelques-uns des anciens religieux furent froissés de voir cette charge importante passer aux mains d'un jeune homme de trente ans, qui, après trois années de vie religieuse, n'avait pu encore acquérir leur expérience, ni donner comme eux des marques d'une vertu éprouvée par le temps. Tant qu'Anselme était demeuré au dernier rang, il avait joui de l'estime et de l'afTection de tous : à peine fut-il placé à la tète de la communauté que plusieurs se prirent à le détester et à le dénigrer. Il se forma des coteries et des intrigues dont le but était de rendre impossible au nouveau prieur l'exercice de sa charge, de le décourager et de l'amener à renoncer de lui-même au priorat^. Ses confrères ne se doutaient pas que ce jeune religieux, si calme, si modeste, était un caractère énergique et trempé pour la lutte. Les caractères doux ont de ces résistances invincibles. Devant une opposition de ce genre, Lanfranc, quelques années auparavant, avait songé à fuir, Anselme sentit son courage s'accroître avec les difficultés ; il resta, et fit face à ses adversaires. Mais il se garda bien d'employer une rigueur et une sévérité qui eus-

* a ÂnselmuB afTabilis et mansuetus erat, et cunctis simpliciter interrogonlibus caritative respondebat. » Ord. Vital, t. XI, p. 245.

' « Ciini primum igituT prior factiis fuisset, quidam fralres ipsius coenobii facti sunt aciuuli ejus, Tidentes et Tidendo invidentes iilani praeponi, qiiem juxta conversionis ordinem judicabant sibi debere postponi. Itaque turbati, aliosque turbanies, scandala movent, dissentiones pariuat, scctas nutriuat, odia f«>veut. Ât Ipse cuui bis qui odenint pacem erat pacificus, et delractionibus eoruoi reddebat officia fraternae charitatis, maleng vincere malitiaui in booo, ((uam a inalitia eoruin vinci ia malo. » Eadoier, De Vita S. Atiselmi^ lib. I, p. 4

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sent exaspéré ces âpres natures. La douceur d'Anselme, mitis Anselmus \ finit par user la rudesse des moines du Bec, comme elle devait plus tard faire fléchir Timdomptable fierté du roi d'Angleterre. Les religieux, dit Ëadmer, voyant leur prieur suivre dans toutes ses actions la voie simple et droite, et ne trouvant rien dans sa conduite qu'ils fussent fondés à blâmer, sentirent leur malveillance faire place à des sentiments meilleurs, et tous s'appliquèrent à Tenvi à profiter de ses conseils et de ses exemples '^.

Aux fonctions absorbantes de prieur claustral, Anselme joignait celles d'écolâtre. Son âme méditative souffrait de cette multiplicité de soins extérieurs qui Taccablaient et ne lui laissaient pas le temps d'étudier pour lui-même, ni de vaquer à la contemplation. Ne ferait-il pas mieux de renoncer à des fonctions pour lesquelles, en définitive, il se sentait assez peu d'attrait? Il résolut d'aller confier encore une fois ses perplexités à l'archevêque Maurille. Le saint prélat lui répondit par ces mémorables paroles : « Mon très cher fils, ne poursuivez pas ce que vous cherchez, et ne vous retirez pas du service des autres pour ne vous occuper que de vous seul. J'ai entendu citer et j'ai connu moi-même plusieurs qui, après avoir refusé de travailler au salut des autres, en déclinant la charge pastorale, sous le prétexte de conserver leur repos, sont tombés de mal en pis. Pour que pareil malheur ne vous arrive, ce qu'à Dieu ne plaise, je vous ordonne, en vertu de la sainte obéissance, de conserver la prélature que vous exercez aujourd'hui et de ne la quitter que sur Tordre de votre abbé ; et dans le cas où vous seriez appelé à une dignité plus haute, de l'accepter. Je saie, en efi*et, que vous ne resterez pas longtemps prieur, et que vous ne tarderez pas à être élevé à un degré supérieur ^. »

* R Ilabes Anselmuiu mitem, Helluinuni devotum, Lanfrancuni sapienteni. » Lettre d'un moine du Bec, ms. 13î)7.*> du fonds latin de la Bib. nat., f* 48 (.\ii« siècle i. Sur ce manuscrit, voir notre ouvrage, L* Abbaye du Bec et ses Ecoles^ 4045-1790, p. 65-67.

* Eaduier, De VUa N. Anselmi, lib. I, p. 4.

* Eadmer, De Vita N. Anselmi, lib. I. p. 5. — Cette entrevue d'Anselme et de Maurille est antérieure au 9 août 1067, date de la mort de Tarchevêque.

Telle n'était poinlla solution qu*espérait Anselme. Il revint à Tabbaye, Tâme navrée, mais décidé à remplir son devoir avec plus de fidélité et de dévouement que jamais. On le vit supporter sans murmure les défauts de ses frères, donnant à chacun les avis qui pouvaient lui faire le plus de bien. Il se rendait souvent à Tinfirmerie, et sa plus grande sollicitude était pour les religieux malades auxquels il donnait à manger et à boire de ses propres mains ; il avait pour eux la tendresse d'un père et d'une mère. Aussi ne tarda-t-il pas à gagner la confiance alTectueuse de tous les moines, à tel point qu'ils se plaisaient à lui dévoiler sans crainte, comme à une mère bien-aimée. tous les secrets de leur âme *.

Depuis sa nomination au siège de Canlorbéry, Lanfranc était resté en correspondance suivie avec Anselme. Elle débute par une lettre du prieur à l'occasion de l'élévation de l'abbé de Saint-Étienne au trône primatial d'Angleterre. Anselme éprouvait bien une joie réelle en voyant l'insigne honneur fait à son ancien maître ; mais cette fois, la séparation allait être définitive. « Les regrets que m'inspire voire absence vont toujours croissant, et l'affection que vous avez pu lire autrefois dans mon âme ne diminue jamais *. » De son côté, Lanfranc ne cessait de témoigner à Anselme une vive amitié et une entière confiance. Rongé de soucis, parfois découragé, souvent abreuvé d'amertume, soit de la part du clergé anglo-saxon, soit de la part du roi, dont les instincts despotiques avaient grandi en même temps que la puissance, l'archevêque se plaisait à verser son âme dans le cœur de son ami, et à chercher dans la rectitude et la charité de ses conseils, un encouragement et un appui. Nous ne possédons plus que quelques lettres de Lanfranc au prieur du Bec; il est vrai que, pour plus de précaution, il ne lui envoyait souvent qu'un message verbal par des personnes sûres, comme Ilernost, ancien moine du Bec. Les lettres d'Anselme sont plus nombreuses. Tantôt il remercie Lanfranc des pré-

* Eadmer, De Vita S. Anselmi, lib. I, p. 5. — Cf. : Annal, ord. S. Bened.^i, IV, p. 611.

* Opéra S, Anselmi, Epist. I, 1, p. 3H.

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