CHAPITRE XVIII
Jean de Guineville, 16^ abbé. Eudes Rigaud revient visiter Tabbaye. Litiges au sujet des dimes et des patronages d'églises. Pierre de la Gambe, 17^ abbé. Chute de la grande lourde Téglise. Reconstruction du chœur et des transepts. Droits dans les forêts de Bord et de Rouvray. Conflit avec le chapitre d'Ëvreux au sujet des novales de la forêt du Neubourg. La haute-justice du Bec. Bulles pontificales. Mort de Pierre de la Cambe.
Le chapitre élut, pour succéder à Robert de Clairbec, le prieur claustral Jean de Guineville. Eudes Rigaud lui donna la bénédiction abbatiale à Déville S le 27 décembre i26S.
Il fut remplacé en qualité de prieur par Jean du Pies* sis, prieur de GoldclifF en Angleterre ; mais celui-ci étant mort peu de temps après, Guillaume de Bougeville *,
* Les archevêques possédaient un manoir à Déville, près de Rouen.
" Le texte de la Chronique du Bec donne « de Bogeauvilla », et le Recueil des historiens de France de « Borgeauvilla ». H existe dans le canton de Dozulé (Calvados) une paroisse du nom de Bourgeauville. La tombe de ce prieur se voyait dans le chapitre avec cette inscription :
Guillermum, nionim decus, ezemplar monachorum, Uta tegit florem bonitatis lumba priorem Becci, queiu vere meruit decorata fovere Bourga villa. Dei sit ci pax, lux requiesque.
Bibl. nat, lat. 13905, p. 105 v». Ce prieur, que Le Prévost {Mém. et Notes, I, 239) appelle Gaillaume de Bouge ville, de Bogerivilla, serait Fauteur d'une chronique du Bec de Tan 1000 à 1280, qui n'a pas été publiée ni même retrouvée depuis Du Gange. Voici ce qu'en disent les auteurs de VHistoire littéraire de la France (XXI, 746) : a Du Cange, dans la table des auteurs dont il s'était servi pour son Glossaire latin du moyen âge, cite une chronique de Tan 1000 à Tan 1280 par un moine de Tabbaye du Bec qu'il appelle Guillelmus de Bongevilla. Il s'agit probablement du hameau de Bougeville, près de Neuville-sur-Autou. Ce Guillaume serait-il celui que Ton trouve nommé Guillelmus de
prieur de Notre-Dame- du -Pré, fut mis en sa place*.
Le 30 juin 1266, Eudes Rigaud arriva au monastère, et le lendemain, après avoir prêché dans le chapitre, il fit la visite canonique. Les religieux n'étaient plus que quarante, ce qui prouve que, pour ménager les ressources du monastère, l'abbé en avait envoyé un certain nombre dans les prieurés de Tordre. L'archevêque témoigna sa satisfaction en voyant les règles fidèlement observées, et, malgré les perles causées par l'incendie, le temporel rétabli avanlageuseraent ^.
A.U mois d'août suivant, Eudes Rigaud recevait à Gailloa Ghiy de Mello, évêque d'Auxerre, qui revenait de la Fouille où il avait suivi Charles d'Anjou. L'évêque d'Evreux, Raoul de Chevry, qui s'était joint à eux les hébergea à son tour, le 24 août, dans son manoir de Brosville, puis les trois prélats partirent pour Galleville où ils dînèrent au château de Jean d'Harcourt. L'évêque d'Auxerre y tomba malade ; Eudes Rigaud vînt coucher à l'abbaye et se mit le lendemain en route pour Lisiéux et la Basse-Normandie ^.
Le 17 avril 1268, on le voit fêter avec les religieux Tannîversaire de la dédicace de leur église ; il prêcha au chapitre et célébra la grand-messe*.
BogeriviUa, ou bien encore de Boregivilla, et qui, après avoir été prieur du Pré ou de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, fut élu prieur de l'abbaye du Bec, en i2Go? Quoi qu'il en soit, la chronique, rappelée quelquefois d'après Du Gange, ne s'est point retrouvée. » — C'est à cette môme chronique que M. L. Delisle fait allusion dans le passage suivant : n Sed et dimidiuni tabularium cerae quod monachi Beccenses de Longolio reddebant illi annuatim de recognitione decimae. » Hist. monast. Beccetisis, ms. p. 572, n» 17, cité par les Bénédictins dans leur édition de Du Cange, au mot tabularium^ t. VI, col. 954. Je ne pense pas que personne ait encore recherché cette histoire du Bec, différente très probablement de celle de D.Bourget. »L. Delisle, Car^u- UUtè normand^ p. 130 (en note).
* Chronique du Bec, édit. Porée, p. 39.
* a Optime, per Dei gratiam, se habuerant, ut inveoimus, et habebant circa observancieut sui ordinis unlversas et circa statum temporalium ; plura namque debebantur eis, et nichil debebant, licet propter combustionem seu incendium praegravati fuissent Ibidem fuimiis ea die cum expensis abbacie. i> Regeslr. visiL, p. 548.
^Regestr, visit., p. 552.
* Regestr. msit^ p. 599.
Lorsqu'il revint le 3 avril 1269 faire la visite canonique, il y avait soixante-quatre moines dont vingt novices ; sauf ces derniers, tous étaient prêtres. Il ordonna qu'après les fêtes de la Pentecôte on ferait en chapitre, en présence de la communauté, un recensement exact des livres et registres de Tabbaye ; il prescrivit à Tabbé et au prieur de visiter les coffres et les sièges des religieux pour s'assurer s'ils ne possédaient rien en propre, et renouvela l'obligation de lire souvent en chapitre les statuts de Grégoire IX. Il n'y avait qu'un seul moine au prieuré de Saint-Lambert de Nassandres ou de Malassifi ; on devait y en envoyer un second. Eudes Rigaud ordonna expressément à l'abbé de se faire rendre les comptes de recettes et dépenses par tous les religieux qui avaient des administrations, principalement par le cuisinier et le grainetier. 11 y avait au Bec un religieux, Nicolas de Lendy, soupçonné d'être atteint de la lèpre, ce qui le rendait pour ses frères un objet d'horreur. L'arohevèque manda secrètement l'abbé à sa chambre et lui conseilla de séparer ce religieux de la communauté. Jean de Guineville promit de l'envoyer à Saint-Lambert de Nassandres, prieuré peu fréquenté, où le malade bénéficierait d'un air sain et de la solitude. Enfin, le prélat recommanda à l'abbé de ne confier les offices et administrations qu'à des personnes honnêtes et prudentes et d'une capacité éprouvée, et lui signifia d'avoir à se priver des services de son maréchal dont la réputation laissait fort à désirer * .
* c( Item praecepimus ei quod marescallnm sifum, qoem invenimus àe incontinentia graviter difTatnatum, quanqnam axorem Rotbomagi •haberet, cum qua niinquam cohabitare voluerat, a suo servitio amoveret. » Rrr/estr visil., p. 6lÈ2, Eudes Rigaud célébra un concile provincial dans l'église de Saint-Aignan de Pont-AudeineFr, le 26 septembre 1269, auquel assistèrent les évèques de Bayeux, d'Evreax, de Lisieux et de Séez ; le lendemain, il passa la journée à l'abbaye : c'est le dernier Bôjour au Bec dont parle son journal qui s'arrête an 16 décembre de cette année, (fiegesir, visif., p. 640.) L'archevôque partit en 4270 avec saint Louis pour la croisade. En 1273, il fut l'un des trois prélats comvnis par Grégoire X à l'enquête pour la canonisation du saint roi. L'année suivante, il fut choisi par le même pontife pour assisiter au con> cile général de Lyon avec Paul, évéqne de TripoM, et saint Bonaventnre, général des Prères-lfineoni. Eudes Bigatrd m<wrot 4 IkmeB le 2 juil- •let 1275.
Avant d'entreprendre sa seconde croisade, saint Louis avait voulu, comme la première fois, mettre sa conscience en repos par des enquêtes et des restitutions. Ses largesses aux monastères d*hommes et de femmes redoublèrent pendant les années 1269 et 1270 (le Gartulaire normand ne mentionne guère moins de trente chartes en faveur des établissements monastiques) ; le Bec ne pouvait être oublié. Au mois de février 1270, le roi donna une charte générale octroyant et confirmant de son autorité royale à Tabbé et aux religieux les terres, maisons, vignes et autres possessions régulièrement acquises et paisiblement possédées ^
Dès les premières années du xiii® siècle, Tabbaye possédait à Walliquerville un manoir et de nombreuses terres à elle aumônées ou vendues *. D. Thibault nous a conservé le texte d'une curieuse charte en français, de 1271 , par laquelle Raoul Yvet et Jeanne sa femme reconnaissent avoir vendu à Tabbé et couvent du Bec « une pièche de terre en la parroisse de Waliquerville, assise entre la terre Thomas Auberée d'une partie^ et la terre Richard Gorren d'autre, por set livres de tornois ' ».
* L. Delisle, Cartul, normand^ n« 774, p. 177.
■ Inventaire des titres du Bec^ p. 1229 et 1230. Valliquerville, canton d'Yvetot (Seine-Inf''*). Des fragments du Gartulaire du Bec conservés à la Bibi. nat. (Nouv. acq. lai. 1171) renferment trente-deux chartes concernant soit les possessions de Tabbaye à ValliqueryiUe et affectées à Toffice du jardinier, soit d'autres biens.
* Voici le texte de cette charte : « A toz ceus qui ces letres verront, le baillif de Roem saluz. Sachiez que par devant nos furent presens Raoul Yvet et Jehane sa famé qui recunnurent d un assentiment et dnne volenté sans contraigne ment de nul que il avoient vendu et otroié et du tôt déguerpi a labé du Bec et au couvent espéciaument au cortiU lier du Bec une pièche de terre en la parroisse de Waliquerville, assise entre la terre Thomas Auberee d'une partie et la terre Richard Gorren dautre, por set livres de tornois, desqueus les diz abé et le couvent, espéciaument le cortillier du Bec, ior ont fet plein gré par devant nos, et de quoi les diz Raoul et Jehane sa famé se tindrent bien por paies par devant nos, a tenir et avoier par droit, héritage et par dunibleté et par solier au diz abé et couvent espéciaument au cortillier, franchement, quitement, pesiblement, bien e en pes, sauve la droiture le roi et la droiture capithal. Les diz Raoul et Jehane sa famé se obligièrent par devant nos, por eux et por Ior heirs, garantir, délivrer et défendre contre toz, ou eschangier en mieuz apurissant de Ior héritage value value, se mestier en estoit ; et renunca ladite Jehane famé dudit Raoul
Une charte de Richarcl de Courcy, abbé de Notre-Dame de Savigny de Tordre de Citeaux, datée du 7 décembre 1271, approuve un projet de transaction entre Tabbaye de Beaulieu, fille de Savigny, et celle du Bec *. Les termes de cette transaction, passée au mois de juin 1272 entre Jean de Guineville et Tabbé Gautier, nous apprennent que les moines de Beaulîeu recevaient chaque année de ceux du Bec, sur leurs vignes de Yernon, un tonneau de bon vin blanc de la contenance de deux muids et demi, mesure de Rouen; d'autre part, les religieux du Bec avaient droit à deux muids de vin sur la vigne de Varmette, appartenant à Tabbaye de Beaulieu ; les deux couvents se firent remise réciproque des deux muids de vin; quant au demi-muid de reste, les religieux de Beaulieu devaient le prendre dans la vigne Varmette, en même temps que la dîme qu'ils percevaient habituellement *.
Les dîmes et les patronages d*églîses continuaient à être la source de nombreux litiges entre les religieux et les seigneurs. Un conflit s'était élevé entre Tabbaye et Nicolas
a tôt mariage encombré, a tôt douaire, a totes autres choses par quoi la dite vente et la dite ofance puisse estre empoirie ou retargie ou depechie ou empechie en tôt ne en partie, et jura sour seins que elle nira encontre la vente ne l'ofance de cesle letre des choses de sus dites, ne ne fera venir ne par soy ne par autre. En tesmoing de laquelle chose nous avons mis le seel de la baillie deu Pontaudemer o les seaus dudit Raoul et de ladite Jehane sa famé en ceste présente letre a la requeste des parties. Ce fu donné lan de grâce mil deux cens LXXI, les mardi après Reminiscere. » Bibl. nat., Nouv. acq., lai. 1771, et lat. 12884 fo 395 v«.
* Bibl.nat., lat. 12884, f» 396 v.
* Bibi. nat., lat. 12884, f» 399. La vigne Varmette était sise à Port- Mort (canton des Andclys) où les religieux du Bec avaient des vignes. A propos des vignobles du Bec et de leur culture, nous donnons, à la date de 1272, la lettre suivante de Philippe le Eiardi aux baillis de Senlis et de Mantes relative à la confection d'échalas : « Philippus Dei gratia Franconim rex, ballivo Silvanectensi et Meduntae salutem. Significamus tibi quod nobis placet et volumus quod abbas et conventus de Becco possint de boscis suis de Tremblets juxta Charencias, qui siquidem bosci quadraginta arpenta continere dicuntur, facere pro suis vineis eschalardos, et ad suas hujusmodi vineas ipsos eschalardos transmittere in totam castellaniam de Mellento. Actum apud Brevem vallem, die sabbati post festum B. Mathiae apostoli, anno Domini 1272. » Id., f* 399 v.
d*AQsevUjU> écuyei;, reUtivement aux deux tiep» des dîmes d'ua fief appartenanl à Deabe, feai.]n^ dudit Nùeolaâ^ sur Ut paroisse de Lamberville, e4>«aux deux liers des. OK^ates sèche et verbe provesbaut du moulin des Prés. Nicolas d'Aiisevilie et sa ïeoomj&r moyeaaant une somofte de 40 livres toujrBoia, renoiicèreat à tous leui*s droits ei reve&dicatioiid. L'acte foi: passé sous le sceau de la cour de Rouen, aa mois.de juin 126^ K
£n l!266, Hugues de Gressi abaadooQa aux religieux tous Les droits qu'il prétendait sur le patronage dje Téglise de Montreuil et sur un demi-muld d'a,voine qu'il prenait annuellement sur la dime de la paroisse ; il renonça égalen^nt à la pedevajojce d'une pelisse et d'uoe paire de bottes sur le fifif de Gérard des Fon4.aines, à la Bourtlaine^. et d'un, muid de via à Aubourville^. La même année, Renaud du Rose se désista dft ses réclamations sur les dîmes de Pommerol appartenant à l'église (iieMontreuil. 11 agissails ainsi, disail-il, pour réparer les dommages |q:u'il avait causés aux religieux par ses méfaits; en reconnaissance, les moines du Bec lui donnèrent le pardon et l'absolution en chapitre et le reçurent dans leur fraternité ^.
Le patronage de l'église de Quetteville fut l'objet de plus longs débats. Pai' une charte du 14 octobre 1266) Guillaume du Mesiiil, clerc, seigneur de Triasnon, donna et transféra à Tabbaye le droit de patronage de l'église Saint-Laurent de Quetteville, au diocèse de Lisieux^ avec les deux tiers de cenb^ chandelles ou cierges qu'il recevait chaque année du curé de» la paroisse et les autres redevances auxquelles il avait droit, en sa qualité de patron présentateur. Cette donation fut ratifiée par Foulques d'Astin, év.èque de Lisieux, dans une lettre datée de son manoirde Thiberville, le 21 octobre de la même
* Bibl. nat. , lat. 42884. f» 388 v ; Inventaire des titres du Bec, p. 1253. Laniberville, canlon de Bacqueville (Seine-lnf").
« Bibl. nat.. lat. 12884, f» 388 vo. Montreuil-en-Gaux, caaton de Tôles Seine-Inf'*). Raoul de Gressi et sa femme avaient donné cette église à l'abbaye du Bec, et en 1141, rarchevêque de Rouen lui en avait confirmé la possession. (T. Duplessis, Descript. de la Haule-Kormandie^ I, 607.)
» Bibl. nat., lat. 12884, T 388 y\
année ^ ELle fut également coofirmée, le 29 juim 12&7,. pair Robert Bertrand, tenant en chef, domintis capitaiis, tant en son nom qu'en celui de ses héritiers *. Un frère* de Guiblaume/ Robert du Mesnil chevalier, approuva et confirma la même donation au mois de mars 1270 ; au mois d'août suii^ vant, un Raoul du Mesnil renonça aux droits qu'il pouvait prétendre sur le patronage de Quetteville '.
Que se passa-t-il après toutes ces ratifications- qui SBm:blaient devoir assurer au Bec la paisible possession du patronnage de Saint- Laurent? 11 est probable que le donateur de 1266 av^il cru se réserver le droit de présentatix)n, sa vie durant. Toujours est-il, qu'en 1274, les religieux et Guil*laume du Mesnil « prêtre », se disputaient le patronage. L'aQaire fut portée aux assises de Pont-Audemer, par^devant Gautier de Villars, bailli de Rouen, assisté des- abbés de Préaux^ de Gorneville et de Cormeilles, de J«an de Berniezre&, officiai, et de Jean Le Neveu sénéchal de Lisieux, et d'un grand nombre de chevaliers normands^ Le jugement fut rendu le 30 juillet 1274; Guillaume du Mesnil fut évincé de ses prétentions, et l'abbaye définitivement maintenue dan» son droit de patronage. Le bailli écrivit aussitôt à l'cvôqae de Lisieux, lui demandant, au nom du roi, d'agréer le eandi«dat présenté par les religieux à- la cure de Quetteville. Les lettres furent visées par Tofficial de Lisieux; et en l'absence de révèqujô Guy du Merle assistant au concile de Lyon, ses grands vicaires Nicolas de Crapeville "archidiacre de Pont- Audemer; Thibaut de Falaise et Jean de Bernières,chanoineSy conférèrent à Olivier de Nonanl, clerc, la cure de Saint-£au«rent de Quetteville devenue libre et vacante parla mort du curé Pierre le Ghian. Les lettres de collation sont datées< du 30 juillet 1274 ^
La dîme et le patix>nage de Tégliâe de BBuzeville avaient été données à l'abbaye par Henri du Quesnay et Julienne, sa
. * Bibl. nat., lat. 12884^ f 387 et 389 v» ; Inventaire des titres du Bec, p. 1397. — Quetteville. canton. d'ilonÛeur (Calvados).
* Bibl. nat., lat. 12884, f» 391.
» Bibl. nat., lat. 12884, f» 393 v» et 394. v.
* Bibl. nat., lat. 12884, f» 402 v» et 40Ï.
femme, au mois de juillet 1225 ^ Cette posession paraît avoir été longtemps paisible, car les documents n'en parlent plus qu'à l'année 1267 pour nous apprendre que Robert de Beuzeville renonce à toutes les prétentions qu'il pouvait avoir sur l'église *. Mais quelques années plus tard, Richard, chevalier, et Robert, écuyer, fils de Guillaume le Chambrier, Camerarii, sire de Gontemoulin, réclamèrent aux assises royales de Pont-Audemer, le droit d*avouerie ou de patronage sur l'église de Beuzeville. Les religieux du Bec et les sires de Gontemoulin consentirent à remettre TafTaire à l'arbitrage de Jean du Bosc, chevalier, et de maître Raoul de Veex, prêtre, s'engageant à accepter leur sentence, sous peine de deux cents marcs de dédit; au cas où les deux arbitres ne pourraient s'entendre, Roger de Corson, chevalier, leur serait adjoint comme troisième. Get accord préliminaire est du 12 octobre 1274. Après avoir examiné les titres des religieux, principalement les chartes de donation d'Henri du Quesnay, et de confirmation de Guillaume le Chambrier de Gontemoulin, les arbitres siégeant dans le chapitre du Bec, le lendemain 13 octobre, adjugèrent aux religieux la possession du droit de patronage avec un trait de dime et une acre de terre ^. Le bailli de Rouen, Gautier de Villars, manda à Guy du Merle, évèque de Lisieux, que le procès était terminé, et qu'en conséquence il aurait à conférer la cure de Beuzeville au clerc que lui présenteraient l'abbé et les religieux du Bec. Les lettres du bailli de Rouen furent vidimées par l'official de Lisieux, le 28 octobre 1274*:
La Chronique du Bec est à peu près muette sur les faits et gestes de Jean de Guineville; elle se contente de dire «qu'après avoir courageusement gouverné son monastère pendant près de sept ans, il mourut le jour de la fête de saint
* Bibl. nat., lat. 12884, f« 307 ; Inventaire des titres du Bec, p. 1351^ — Le Quesnay était un fief sis à Beuzeville.
" Bibl. nat., lat. 12884, f« 391.
» Bibl. nat.. lat. 12884, f- 402.
* Bibl. nat., lat. 12884, f» 402 v.
Nigaise et de ses compagnons (11 octobre 1272), et fut inhumé dans le chapitre au-dessus de la tombe du vénérable Herluin, premier abbé de ce lieu * » .
Pierre de la Cambe, prieur d*£nvermeu, qui lui succéda, était originaire, comme son nom Tindique, d'un hameau de la paroisse de Saint-Ëloi de Fourques, près de Brionne. Il reçut la bénédiction des mains d'Eudes Rigaud, mais la Chronique ne nous dit pas à quelle date ^.
Un nouveau désastre vint marquer tristement les commencements de son abbatial. Le 15 février 1274, à l'heure de prime, la tour centrale ou lanterne, ébranlée déjà par l'incendie de 1263, s'écroula entraînant dans sa chute le chœur et les transepts ^. La Chronique du Bec a consacré les curieux vers suivants au souvenir de cette catastrophe :
Lan de grâce mille et deux cens Sexante et treze, virent gens La maistre tour du Bec descendre Lendemain du iour de la cendre.
Entour prime fu la ruyne ; Loeuvre desoubz nestoit pas fine, Pour ce la tour se desceodi.
Tout le cuer quassa et fendi :
De la nef une grand partie Ouassa la tour de Tabbaye ; Mez, Dieu mercy, le roy chieri, Onques homme ny onst péri.
Ce fut en temps de Tabbé Pierres A qui eschey maintes pierres, Pour ce qu'en pierres habonda Sur ferme pierre la fonda *.
* Chronique du Bec, p. 42.
* Chronique du Bec, p. 42.
' a Cul accidit, in primo anno regimînis ejus, taie infortunium quod praedicto anno, in crastinum Cinerum, xv» Kalend. martii, qui annus est ab Incarnatione Domini MCCLXXIIl (vieux style) turris maxima Becci corruit, et ecclesiam fere totam consumpsit et quassavit» ut plus ponderatum fuit damnum hujus consumptionis quam damnum combustionis, quod totumpresbyterium in circuitu oportuit radicitus evellere usque ad fundamenta. » Chronique du Bec, p. 43 ; Id,, p. 216.
* Chronique du Bec, p. 44. D. Bourget dit au sujet de cette pièce qu'il cite avec de légères variantes : « Nous transcrivons ici quelques vers composés sur la destruction de Téglise ; nous les avons trouvés
L'ÎQceadi& de 126â u'avalt peut-être détruit que les charpentes des toitures et forleaMut efidoau&agé les parties supérieures des muraille^ de Téglise. Cette foisTédiGce s'éfaHt à moitié écroulé. Il fallut raser le cluBur el Tabside jusqu'aux foudemeuts. Pierre de la Gambe ea profita pour adop*ter un plan grandiose qui comprenait les transepts^ la chœur avec un rond-point de neuf travées et une eoiuroone de dJMpelles absidales. Quatre énormes piliers étaieat dfistijDés à supporter une tour centrale à Tintersection des transepts * ; mais cette tour^laateene^ qui aurait pu sans nul doute rividiâer avec celles de Notre-Dame et de Saiat-Ouen de EU)uea ne fut jamais bâtie. La nef avait pu être co&servée^ce qui expliq^ne La diflérence notable qui existait entre sa hauteur et esUe des transepts et du chœur ^. Les travaux comm/encèroat eii^ 1275; l'abbé du Bec posa la première pierre, Richard de Ganseville, abbé de la Trinité du Mont Sainte-Catherine, la seconde, Guillaume de Bouge ville, prieur claustral ^, la troisième, et Amauri de Meulan» sei^eur du Neubourg, la quatrième \ Durant tout son abbatial, ajoute la Chronique,
écrits sur deux feuillets détachés, de beau parobemia, faisant partie d'un manuscrit qui n'existe plus depuis longtemps. » The liistory of Ihe royal abbey of Bec, Loudre»» 1779. p. 37.
* « Qui praedictus abbas iacoepit augmentare ecclesiam et chorum, et specialitcr fccit ficri opus novuui mirae magaitudinis ab co loco ubi canicra thesauri incipit. ascendendo superiusv In quo opère fecit fieri cruceui ecclesiae, in qua crucc ediûcata sunt qualuor piliaria ad aliamturrim sustentendam, pulcherriiua et maxima. » Chron. du Bec, p. 43 et 21G.
* Voir notre notice : L'éylise abbatiale du Bec d'après deux documents inédits du xvii" siècle^ avec un plan; in-S". Evreux, 1894. Voir aussi les gravures du Monasticon gallicanum, édition Palmé, planche 114, et de l'édition anglaise de D. Bourget, Londres, 1779.
^ Le prieur Guillaume de Bouge ville mourut le 1*' octobre 1273, et eut pour successeur liobert de Leone, qui était prieur de Slokes. en Angleterre. {Chinm. du. Bec, p. 44.}
* Dans son Cartulait^e normand, M. Delisle cite, (p. 90), un texte d« lià68, où il est parlé d' Amauri, seigneur de la Queue, flU de feu Amaaride Moulan, mari de Marguerite du Neubourg, morte en 12T7; et (p. 179), il dit qu'en 1274. Amauri de Meulan, chevalier, seigneur du Neubourg, du consentement de Marguerite sa femme, amortit quelquesbiens des Templiers situés à Ces«eville» près du ^eubousg« U i^oute qu'Amaïui dut mourir, vers 1279 puisque son fils Amauh de Meulam âllui sous la. garde du. roi on. 1279. \OUm^ II, p* 142.)
Uia^SS, DUfSa ET PàTBONAOlBS 619»
Vierre de la« Gao»be s'employa mea- toujte Factivité possibU à l'œuvre (te la. Fecoasi^uction de 3oiitégHs«.
Nous trouvons à meatioaner ici q|;uelques litiges, relatifs^ au droit de paUtoaage appartenaai au Bec. La pcéeeoitaiijoa à TcgUse de Saiat-Crespia de Bare- apparteaait* à Tal^bttye^ eoajointenMQt avec le prieuré de Be&umont-le^Bogep; iti arriva qu'un clerc présenté pour cette euce* à Ué^èqua d'Ëvreux a'éUtiil point daii» les coaditione pequisess « pn&pter insufiicientiam personae»; Tévéque- nomoia, motVr propno^ Jean de Louviecs, clerc; mais il fit remarquer qu'il n'eabouh. dait nullemenlr déroger par cette nominatioa aux dlroits de Uabbé du Bee ou de tout autre. La lettre de l'évêque Piu- Uppe de Chaourse est du moi& de no-yembre iâ7o .^
Baudouin de Muez ou de Muids-et sa £êmme prétendaieai: être patroDs présentateurs de régUse de SainihAignaja de Martot; on porta TaiTaire devant le bailli de Bx>u£n, aux
* Bibl. nat., lat. 12884, f« 404. Cette nomination par Tévêque d'Evreux était conforme au droit établi dans une lettre du pape Liiuius ILl â. Gautier le Magnifique, archevêque de Rouen : « Si patroni ecclesiaruin idoneas non praesentaverint tibi personas, liceat tibi auctoritate nostra in ecclesiis ipsHS, appellatione remota, congruos ordinare ministros, quibus ecciesiarum utilitas et in spirijtuallbu& et l6m[x>ralibu8 salubritor committatur. » (D. Dessin, Concil. Rotkom. prov., II. 33.) Toutefois, une réunion de barons normands tenue à llouen au mois de novembre 1205 dans le but d'alBrmer les droits et privilèges qu'ils tenaient des rois d'Angleterre, déclara que lorsque le droit de patronage appartenant à un» laïque serait contesté, Teu'chevêque ou Tévêque diocésain na pourrait en aucun cas conférer le bénéfice avant que la contestation ne soit termir^ née, soit devant la cour du roi, soit devant la cour du seigneur dans la mouvance duquel Téglise était située. (D. Bessin, GonciL lioLhom. prov.. I. 104.) De leur côté, l'archevêque de Rouen et tous se* sulfragant»écrivirent à Philippe-Auguste pour lui demander que, relativement aux patronages litigieux, Tenquôte fut faite parquatre prêtres choisis pari'or^ dinaire et quatre chevaliers désignés par le bailli du roi ; la cause serait jugée à la pluralité des voix ; si les huit enquêteurs ne pouvaient* déterminer à qui appartenait le patronage, la saisine en demeurerait'â celui qui aurait présenté en dernier lieu. Les évoques ne conféreront pas Téglise en litige, à moins qu'elle ne vaque depuis six mois^ et cette collation ne préjudiciera en rien aux droits de celui à qui le patronage pourra être adjugé. Dan» des lettres datées de Gisors au moi8,d!ootobre 1207 et adressées h ses baillis de Normadidie, le roi déclara qu'il, adoptait le mode d'enquête et de jugement proposé par: l'archevêquet dt. Houen. et se# suifragaat^. (D.. Bessin, . Conci/; Hçlhom, pi^ov-., U iO^. et 106.)
620 HISTOIRE DE L'aBBATE DU BEC
assises royales de Pont-de-l' Arche. Par jugement rendu le 19 juillet 1277, les religieux du Bec furent maintenus dans leurs droits de patrons présentateurs *.
Le 14 mars 1279, le bailli de Rouen donna des lettres déclarant que Bertrand Grandin, écuyer, avait renoncé aux prétentions qu'il avait sur le patronage de Téglise de Saint- Martin de Vieu-Rue *.
Enfin, Roger Hodierne, agissant tant en son nom qu'en celui de ses hoirs^ donna et octroya à l'abbaye le droit de patronage qu'il avait sur l'église de la Sainte-Trinité du Mesnil-Joscelin, près de la Roussière. Cette charte fut donnée au mois de février 1279, en présence du seigneur Jean du Bosc, chevalier, de maître Jean de la Roussière, clere, de Robert de la Roussière et de plusieurs autres '.
<c La plupart des pouillez, dit D. Toussaint Du Plessis, donnent aux abbés, à l'exclusion des religieux, le droit de nommer aux bénéfices qui dépendent de leurs monastères. C'est une erreur et dans le fait et dans le droit. Les églises dont les abbaïes jouissent n'ont été données par ceux à qui elles appartenaient, ni aux abbés seuls^ ni aux religieux seuls, mais aux abbés et aux religieux conjointement, ou pour parler plus juste encore, aux saints patrons des lieux
* Bibl. nat., lat. Iâ884, f« 406. En 1258, Raoul de Martot avait cédé à Tabbaye tout le droit qu'il prétendait sur le patronage de Martot. (Invent, des titres du Bec, p. 972 ; Le Prévost, Mém. et notes, 11, 392.) Martot, canton de Pont-de-l'Arche (Eure).
■ Bibl. nat., lat. 12884, f« 408. « En 1149, Guillaume Cauvin, laïque, qui possédait l'église et la dîuie de Vieu-Ruë, donna Tune et l'autre à l'abbaye du Bec. qui selon les pouillez présente à la cure. » D. Toussaint Duplessis, Descript. de la Haute-Normandie, II, 816. L'Inventaire des titres du Bec (p. 1205) fait mention en ces termes de la sentence du bailli : « Jugement du bailli de Rouen par lequel l'abbaïe du Bec est maintenue dans le droit de patronage de Saint-Martin de la Vieurue, au préjudice de Monsieur sire de Préaux, chevallier, et autres, 1278. » (vieux style).
* Bibl. nat., lat. 12884, f« 408. En 1284, un Jean Hodierne donne tout le droit qu'il avait sur le patronage du Mesnil-Joscelin. (Invent, des titres du Bec, p. 893.) Le patronage de cette église avait été originairement donné à cette abbaye, en 1117, par Guillaume Malet. Le Mesnil-Joscelin fait aujourd'hui partie de la Trinité-de-Réville, canton de Broglie (Eure).
et aux communautés qui les habitaient. Par succession de temps, il s'est trouvé des monastères dont les abbés ont présenté seuls aux bénéfices de leur dépendance, soit par ce qu'ils se sont arrogé ce droit, soit parce que leurs religieux y ont donné les mains. £n 1258, Guillaume Vaspail, abbé de Fécan, demanda au pape Alexandre IV le pouvoir de nommer seul aux bénéfices dépendans de son abbaïe, et il l'obtint, sur l'exposé (apparemment faux) que c'était l'usage de son monastère *. »
On a vu que Louis IX, par une charte datée de Pont-Audemer au mois de mars 1256, avait renouvelé et confirmé le privilège accordé par Henri, roi d'Angleterre, aux religieux du Bec, de prendre dans les forêts de Bord et de Rouvray tous les bois nécessaires à la réparation et reconstruction de leurs manoirs de Quevîlly et de Martot, ainsi que leur bois de chauffage ^, En 1277, les forestiers de Rouvray s'opposèrent à ce que les religieux prissent le bois dont ils avaient besoin pour reconstruire leur manoir de Martot. L'affaire fut portée devant l'Echiquier de Normandie séant à la Saint- Michel 1277; et l'évèque de Bayeux, l'abbé de Saint-Denis en France, Jean Dacre et Simon de Néel, chevaliers, après avoir examiné les chartes du Bec, décidèrent que l'abbaye avait droit de prendre dans la forél de Rouvray les bois nécessaires aux travaux du manoir de Martot, lorsque la forêt de Bord ne pouvait les lui fournir ^ Par mesure de précaution, sans doute, les religieux firent constater par les maîtres de l'Ëchiquier siégeant à Rouen, à la Saint-Michel 1279, un autre droit qu'ils avaient dans la forêt de Bord ^.
* T. Duplessls, Description de la Haute-Normandie, I, 258 et 259. Aux XI* et XII* siècles, lorsque les seigneurs véritablement inspirés par une pensée pieuse donnaient aux monastères des églises qu'ils avaient en leur possession» ils se réservaient un simple droit de patronage ou de tutelle, advocatio, pour protéger ces établissements contre les usurpateurs et les oppresseurs. Le patronage n'était dans ce cas ni féodal ni fiscal ; dans la suite, nombre de seigneurs s'efforcèrent de le transformer et de s'en faire un droit utile.
* Bibl. nat., lat. 12884, f 263.
» Bibl. nat., lat. 12884, f« 407.
* « A tous cheus qui ches présentes lettres verront, le baiUif de
S3A m&TOfRfi tfE L* ABBAYE DU BEC
« ©ans les actes du xi* et du xn« siècle, il est souvent ques^ tion de défrichements. Mais ce fut surtout au xiii® siècle et sous rinfluence éclairée de saint Louis, que, principalement da^ns les forêts de la Haute-Normandie, de vastes étendues de bois furent transformées en champs cultivés * ». Ces grands défrichements, qui signalèrent le règne de Louis IX, s'expliquent, d'un côté par Taugmentalion de la population à Vaquelle il fallait proctiTer des habitations et de )a nourri* ture; d'un autre côté, par le profit qui en revenait aux pro^ prtétaires ^. En général, les forêts ne faisaient partie d'aucune paroisse. Si Ton venait à les défricher et à y fonder des \'îllages, c'était ordinairement à quelque communauté religieuse que des conventions antérieures donnaient le droit, soit d'y établir une église paroissiale, soit d'y lever la dîme. Néanmoins, la perception des novales ou dîmes des terres Tiotivellement mises en culture était souvent matière à procès. « En effet, leur propriété était régie par des lois toutes particulières, mais qui n'avaient rien et fixe : ici, elles appartenaient de droit au curé; là, àTévèque; ailleurs, au
'Roem salut. Nous feisons assavoir qiie comme moaseignour le Veneour chevalier, chastelain du Val de rueil et verdîer de la forest du Bort. mcyst sus pour nostre seignour le roy a l'abbé et couvent du Bec Hclluin ([ne par resoïi de hisage que ils avoient et par chartre a leur manoir de Maretot ils vonloicnt user en la dicte forest a une bercherie que ils avoient près dicheluy manoir par la reson de la chartre devant dite a tort et contre lu droiture lour roy; et les dits abbé et le couvent deissent que ils povoient et dévoient user de la dicte forest a la berclierie devant dite, parce que ele estoit 4cs apartenanches dudit manoir de Maretot, que par lour chartre, que par le lonc usage (|ue i\ fcre en avoient pesibleoient quarante ans et plus, si corne ils disoient : 'sur ceu nous feismes une aprise, laquele aprisc feite et veue lour chartre diligiaument, il fu accordé de nos mestres de l'eschixpiier que les dits abbé et le couvent demouroient en saisine a tou- 2iours mes. et avoient droit de user en ladite forest a leur bercherie devant dite. Kn tesmoing de laquele chose nous avon donné au devant diz abbé e* au couvent .par le commendement de nos mestres ctfs présentes lettres seelées du scel de la baillie de Roem, sauve la droiture lour roy et îautri. Ce fut fet en leschiquier qui fu a Roem a îa qnainîaine de la saint Michel, en lan de grâce MGCL^X et noef. » Bibl. nat., lat. 12884, f- 409.
* L. Delisle, Études sui^ la condit. de la classe agricole, p. 390.
* Toutes ces raisons sont développée^ dans Toûvrage âé M. Delisle,
LITIGES, BïMES ET PATRONAGES €23
propriétaire des anciennes dîmes ; ailleurs enfin au seigneur •du fief* ». Ce fut un conflit de ce genre qui mit aux prises les religieux avec l'évêque et le chapitre d'Evreux. En 1143, Robert du Neubourg, aénéchal de Normandie, bienfaiteur insigne du Bec, avait donné à Tabbaye des dîmes et des droits d'usage fort étendus dans la forêt du Neubourg. A cette époque, la forêt n'avait encore subi presque aucun défrichement. Mais vers la fin du xin'' siècle, ou mieux, avant
1280, dévastes défrichements avaient été opérés, des maisons de laboureurs avaient été bâties et ii»e église avait été construite, au lieu dit la Neuville, sous le vocable de sainte Catherine -. On ne s'accordait pas sur l'attribution des novales d-e cent acres ou environ de terres qui étaient ou devaient être défrichées. Les religieux du Bec désignèrent Richard Pelé, clerc, et le chapitre d'Evreux, Richard d'Avriliy et Jacques de Senonis, clercs, pour nommer des arbitres, afin de terminer cette affaire à l'amiable. Ct futTarchevèqu* de Rouen qui fut choisi ; et par délibérations des 8 et 11 avril
1281, les deux parties s'engagèrent à accepter son arbitrage «ous peine d'un dédit de 200 marcs d'argent *. L'archevêque promit son concours dans une lettre datée d^e Déville, le 8 mai suivant ♦. Le même jour, les parties ouïes, il rendit la sentence suivante. Lorsque les limites de la paroisse Ae Sainte-Catherine de la Neuville, nouvellement fondée dans la forêt du Neubourg, auront été fixées, les religieux percevront les deux tiers des novales sur les défrichements faits où à faire dans l'étendue de ladite paroisse, et le curé en aura le tiers. Dans les défrichements déjà faits dans la forêt, en dehors des limites de la paroisse de la Neuville, les religieux jouiront de toutes les dîmes, sauf les novales d'environ six acres de terre sises vers la paroisse du Troncq, dont les religieux auront la moitié, et Tévèque
* L. Delnèe, Éludes «crr la condii. de la dusse agricole, p. 1)7.
' Aujourd'hui la Neurille-du-Bosc, cuntoii de ifirionne (Eure). Ces défrichements du aiii* siècle à la Neuville sont e&oore parfaitement reconnaissables sur la carte de Cassini.
» Bibl. nat., lat. 12884, f*409 v».
* Bibl. nat., lat. 12884, f« 410 v».
624 HISTOIRE DE l'aBBAYE DU BBC
d'Evreux et ses successeurs Tautre. Quant aux défrichements des novales qui seront faits à Tavenir dans ladite forêt, en dehors de toute paroisse, les religieux et les évêques dTvreux en auront chacun une moitié. L*évêque recevra les dîmes recueillies jusqu'à ce jour et déposées à la Neuville, auquelles il a droit depuis quatre années, parce que nous les considérons comme meuble, mobile; les religieux recevront les autres dîmes perçues en dehors de la paroisse ^
Restait à fixer la délimitation de la nouvelle paroisse. Le dimanche 25 mai 1281, Tévèque d'Evreux, Philippe de Ghaourse, se rendit à la Neuville. Etaient présents, Pierre de la Gambe, abbé du Bec, Henri de Pont-Audemer, sous-prieur, Thomas du Yaudreuil, trésorier, Thomas de BouUevilIe, hôtelier, Renaud Dupas, cuisinier, Adam, sous-cellérier, André, sacristain, Arnoul de Bonneville, Gilbert d'Andely, chapelain de Tabbé, et Nicolas Baudouin, justicier du Bec. De leur gré et consentement, Tévèque assigna à la paroisse les limites suivantes. Dans les défrichements déjà faits dans la portion de forêt qui appartient à Guillaume d'Harcourt, du chef de sa femme, où Téglise est située et qui s'étendent jusqu'à la forêt d'Amauri de Meulan, écuyer, seigneur du Neubourg, les religieux auront deux tiers des novales et le curé de la Neuville un tiers; dans les vingt-deux acres appartenant à Guillaume d'Harcourt et affermées à divers moyennant un cens annuel, les religieux auront deux tiers des dîmes et le curé un tiers. L'évéque ordonna en outre, du consentement des religieux, que le curé percevrait dans les masures situées sur la paroisse, la dîme entière des fruits naturels, du lin, du chanvre, des poireaux, de l'oignon, de Tail et autres légumes de ce genre ; quant à la dîme des pois, fèves, orge, avoine, vesce et blés divers, les religieux auraient deux tiers et le curé un tiers. En outre, les religieux paieraient huit setiers de méteil et quatre d*avoine sur les dîmes recueillies dans la paroisse. Ges clauses et délimitations furent approuvées par le couvent du Bec et le chapitre d'Evreux, et il fut déclaré que Taffectation faite par i'évéque
* Bihl. nat., lat. 18824, f* 411.
de la dîme des vingt-deux acres ne portait aucun préjudice aux clauses prescrites par Tarchevêque de Rouen. La lettre de Philippe de Ghaourse est du â juin lâSl '.
Henri I**^ avait accordé aux religieux, par trois chartes données en 1125' et 1134, le droit de haute-justice et le profit des amendes sur l'étendue du territoire de Tabbaye et du bourg du Bec. Ce privilège ne paraît pas avoir été maintenu, du moins dans son intégrité, après la réunion de la Normandie à la France. Nos rois s'appliquèrent à battre en brèche et à restreindre les attributions souveraines des hautes justices seigneuriales en faisant évoquer les causes, soit devant leur cour, soit devant les assises royales présidées par leurs baillis. Il est vrai que le l*"" juin 1204, Philippe- Auguste s'était empressé d'octroyer une charte pour confirmer les religieux dans la paix et les exemptions dont ils jouissaient au temps d'Henri II d'Angleterre, et selon la teneur des chartes accordées par ce roi; mais il ne faudrait pas prendre à la lettre le diplôme de Philippe-Auguste, car dans presque tous les documents où il est parlé de la hautejustice du Bec, on la voit contestée ou gênée par les gens du roi.
A TEchiquier de la Saint-Michel 1277, les religieux présentèrent leur charte établissant qu'ils avaient droit à l'amende des monnaies ' sur leurs hommes demeurant au
* Bibl. nat., lat. 12884, f 411 y* et 412.
* On pourrait concevoir quelques doutes sur l'authenticité de la charte de 1125, qui ne fait qu'énumérer des privilèges identiques à ceux conférés par la seconde charte donnée en 1134. Peut-être la seconde charte, mise par U. Thibault et D. Jouvelin à Tannée 1134, devrait-elle être placée à 1125. Voir à TAppendice, n» 7.
* La fabrication de la fausse monnaie était cruellement punie au XII* siècle. « Ut amputetur dextera his qui monetam adulteraverint, » dit une assemblée d'évêques et de barons normands présidée à Lisieux en 1106 par Henri !•'. (D. Bessln, Concil, Rothom, prov., I, 79.) Il est permis de croire que dans beaucoup de cas, lorsqu'il s'agissait par exemple de la mise en circulation de monnaies adultérées ou rognées dont l'usage était interdit, le délit se payait par une amende plus ou moins forte. Le traité de la Fleta (lib. I, cap. XX, n* 122 et 136, et cap. XXII, n* 4 à 12), renferme de curieuses indications sur la fabrication et la mise en circulation en Angleterre, au xiii* siècle, de monnaies fausses ou rognées, retonsura monetae. (Apud Houard, Traités sur les
HISTOIRfi tm L AB8ATB DV B8C
Bec. Les maîtres de TEchiquier décidèrent que l'amende n'appartenait pas aux religieux mais au roi ^
Ce jugement, était pourtant en contradiction flagrante avec les chartes d'Henri V ' ; aussi les religieux portèrentils leurs plaintes aux assises tenues à Pont-Audemer par le bailli de Rouen, le S6 juin 1279. Les gens du roi prétenr daient, en effet, que l'amende sur les monnaies reçues ou données, malgré la défense ^, sur l'étendue de la paroisse du
coutumes angUMiormandes^ Rouen, 1776, t. III, p. 64 et 71). Il est vrai que sous le nom de emenda monetae on a entendu le fouage ou monnéage, imposition de 12 deniers par feu payée tous les trois ans, et qui existait dès le xii* siècle. La vieille Coutume de Normandie disait : « Le monnéage est un aide de deniers qui est deuë au duc de Normandie de trois ans en trois ans. afin qu'il ne face changer la monnaie qui court en Normandie Tous les autres, fors ceux que nous
avons exceptez, qui tiennent feu et lieu doivent payer le monnéage, et pour ce soûl oit-il estre appelé fouage ; car ceux le paient principalement qui tiennent feu et lieu. » Du Gange, Glossarium, II, 468. Voir L. Delisle, Des revenus publics en 'Normandie au xii* siècle, Bibl. de TËcole des Chartes, année 1852, p. 105.
' « De abbate et conventu Becci Uelloini petentibus habere ab hominibus suis manentibus apud Beccum emendam monetarum per cartam quam habebant. Visa carta, concordatum fuit quod non haberent, immo domino Régi remanerent. » Grands rôles des Echiquiers de Sor-: mandie, 1, 151. Au même Echiquier de Saint-Michel, 1277, il fut décidé : a De dicto comité (de Gnelles) et aliis nobilibus Normannie altam justiciam in terra sua habentibns, petentibus emendas monete. Concordatum fuit quod non haberent, immo Domino Régi remanerent. » Id., p. 151.
' (( Quaecumque autem occasio in tota parrochia Becci orta fuerit unde pecunia debeat accipi, ^orumdem monachorum sit. » (Charte d'Henri I*r en 1125). « La perception des droits purement fiscaux et Texercice du droit de justice étaient alors naturellement confondus, celui-ci se résolvant le plus souvent dans le paiement de compositions judiciaires et amendes. » Louis Tanon, Registre criminel de la justice de Saint-Martin-des-Champs -à Paris au xiv* siècle, 1877, p. X.
* « Pro emenda monetarum receptarum et traditanim contra inhibitionem. » Il s'agissait donc ici du délit de circulation de fausse monnaie. Certaines canses concernant les habitants du bourg du Bec échappaient pourtant à la justice des religieux ; ils ne manquaient pas de s'en plaindre. Les entreprises du vicomte de Pont-Audemer donnèrent lieu, en 1260, à une enquête de commissaires dans laquelle nous relevons le passage suivant : « Item, contens estoit entre ung borgeis 4u Bec Herluia et- le prevost de Briosnc, que ledit prevost se plenist au visconte que ledit borgeis Tavoit desmenti. Le visconte le fit prendre et lier les mains et les pies comme si ce fust ung larron. La famé audit boigeis ala au dit visconte et requist son segnor pour
LITIGES, DIMES ET PATB0NiL6IS tfST
Bec, appartenait an roi. La somme de ces amendes perçues^ s^élevait à 18 livres tournois qui avaient été déposées chez, maître Richard de Pas, clerc du bailli de Rouen. Les maîtres du parlement « per magistros pallamenti deliberatumfuiti>, jugèrent que Targent de ces amendes appartenait à Tabbé et couvent du Bec ; et Richard de Pas remit la somme qu'il avait encaissée aux mains de Jean du Bosc, chevalier, sénéchal de Tabbaye. Au nombre des chevaliers présents à ces assises de Pont-Audemer on remarque : Guillaume de Y&Ueville, Guillaume et Jean du Bosc, Thomas de Binioniat Richard de Gontemoulin, Jean de Beaumontel, Guillaume de Montpoignant, Pierre de Ferrières, Richard de Brionne» Raoul de Ressencourt, Jean de Bigard, Jean de Saint-Amand, Matthieu de la Poterie le jeune, Richard de Brestot, Roger de Preneuse, etc. ^
De même que ses prédécesseurs, le pape Grégoire X prit à tâche de faire restituer au monastère du Bec les dîmes et terres affermées de gré ou de force à des clercs et à des laïques. Dans une bulle datée de Lyon, le 22 juin 1273, il prescrivait à Tarchidiacre du Vexin normand dans Téglise de Rouen, d'admonester sévèrement les détenteurs des biens et possessions du Bec, et de les soumettre à l'excommunication générale si, dans un délai déterminé, ils n'avaient pas restitué les biens usurpés ^
Nicolas III, par une bulle du 2 août 1278, confirme et prend sous sa protection les droits et possessions de l'abbaye tant en Prance qu'en Angleterre, et il en fait une longue énumération; il défend à qui que ce soit d'élever une chapelle ou un oratoire sur l'étendue de la paroisse du Bec,
amender, se il avoit un effet. Le visconte li respondit et espoenta tant, que de la peor que ele out. ele enffanta en el chemin, briement devant le poeple ung enfant qui en péri et mourut sans baptesme. Ce seroit prové par la commune enqueste du Bec llerluin. » Cartulaire normand^ p. 135.
' Bibl. nat., lat. 12884, p. 408 ; Chronique du Bec, p. 125.
* Bibl. nat., lat. 12884, f» 400 y». Dans plusieurs circonstances, saint Louis déploya son zèle à faire rendre aux. églises et monastères les dîmes, terres et droits qui étaient injustement passés aux mains des seigneurs temporels. M. Delisie cite un bon nombre de chartes sur ce "sujet. Voir Cartulaire normand, p. 178 el 179.
sans ragrément de i'abbé et des religieux; il autorise Télectiond'un abbé en temps d'interdit général ^ Le 3 avriliSSO, le même pape prenait la défense de Tabbaye contre les entreprises de certains clercs et laïques ^.
En 1281, Martin IV accorda trois bulles en faveur des religieux; dans l'une d'elles il reconnaissait Tabus des appels au Saint-Siège auxquels recouraient certains moines et convers pour se soustraire aux corrections que leur infligeait leur abbé. Le Souverain pontife accorde à l*abbé du Bec le pouvoir d'user de son droit de correction, nonobstant tout appel de ce genre au Saint-Siège, « concedimus ut non obstante frivolae appellationis objectu, circa correctionem praedictorum monachorum et conversorum libère oCQcii tui debitum exequaris '. »
Pierre de la Gambe mourut le dimanche i novembre 1^1, et ses obsèques solennellees eurent lieu le lendemain, en présence de Raoul de Thiévilie, évèque d'Avranches, et de Gilbert Ghouquet, abbé de Bernay. On l'enterra dans le chapitre, auprès du bienheureux Herluin ^«
• Bibl. nat., lat. 12884, ^ 407 v, et lat. 13905, f« 5.
' « Nicolaus papa tertius, justis Beccensium postulationibus et que* dmoniis bénigne intendens, quorumdam clericorum et laiconim terneriiatem cohibet authoritate apostolica, qui nullum jus, nuUam authori* tatem habentes in bona et personas monasterii Beccensis, aliquando monachos, interdum couTersos, et nonnunquam animalia et alla bona monasterii, praetextu cujusdam pravae consuetudinis, tanquam propria vadiare, invadere et tandiu detinere praesumunt donec sit eis de hujusmodi quaestionibus juxta ipsorum beneplacitum satisractum. Yolens igitur papa quieti Beccensium consul ère et praedictorum malitiis obviare, prohibet ne quis, occasione praedictae consuetudinis, Beccensibus molestiis inferre et bona monasterii occupare, aut quocumque modo detinere absque juris ordine praesumat. » Bibl. nat., lat. 12884, r409.
• Bibl. nat., lat. 12884, f« 410 v.
• Chronique du Bec, p. 45.