L^ÉCOLE DU BEC SOUS LANFRANG
la mesure qui convenait à leur âge, les exercices de la vie monastique. Ils prenaient une part active aux cérémonies et au chant de Tofflce, et se levaient même pour celui de la nuit, ad nocturnos. Ils devaient observer le silence dans le temps prescrit parla règle, et avaient un chapitre à part où leurs fautes et leurs manquements étaient repris, déclarés et punis.
Le Père abbé était leur premier maître, et nul ne pouvait, en sa présence, les reprendre sans sa permission. Ordinairement, l'abbé confiait la direction des enfants au prieur, qui, à son tour, se déchargeait pour la surveillance et certains détails de discipline sur le maUre des enfants *. Les autres moines ne devaient ni pénétrer dans l'école des oblats, ni communiquer avec eux^. Les oblats ne devaient non plus rien recevoir^ pas même un livre, de la main d'un autre que du maître chargé de pourvoir à leurs besoins. De temps en temps, le cellérier et le chambrier parcouraient les classes et demandaient aux oblats de quelles choses ils avaient besoin ; ceux-ci devaient répondre à haute voix. Si pendant
* Le magister puerorum, oa major inagister, avait sous sa dépendance d*autres magistri, qui n'étaient que des surveillants, et ils étaient fort nombreux.
* La mention des classes ou écoles, scholae, n'est pas très fréquente dans les règlements monastiques. Voici quelques extraits deD.Martène où il en est question : a Gum sedent in scholis, nuUus magistroruni débet inde exire sine licentia majoris magistri, nisi pro sola necessitale corporis, nisi ad aliquod ecclesiae sive refectorii servitium sit scriptus în tabula. — NuUus unquam loquitur alicui eorum private, nisi ad confessionem ; quod cuni fit, prior potest eos de schola ducere in rapitulum, atque reducere per consuetudinem. — Nec loquatur unquam alter ad alterum nisi petita licentia a magistro, et audientibus omnibus qui in scbolis sunt; nec surgant de su|s sedlbus nisi jussi. — Sciendum vero de iisdem infantibus quod nunquam exeunt de scbolis donec benedicti sint. — Opus habentes pueri codicem, vel ipsam tabulam brevialem acbipere alio loco quam ubi sedere soient, nunquaui accipiunt sine licentia magistri. Eorum sessio in claustro ita est ordinata, ut pueri sedeant juxta murum, magistri in cancellis claustri, ita ut eos possint jugiter intueri, propter quod etiam ipsi magistri eoruui in scbolis non scribunt. — Tali autem bora faciendus est sonitus, ut post trinas orationes possint légère. Et sciendum est quoniam magistri infantum nunquam revestiunt suos pannos in schola eorum donec ibi sunt infantes, nec debent sedere in schola claustri, nisi ibi sint infantes. » — De antiquis monachorum rilibuSy lib. V, cap. y, passim.
86 HISTOIRE DB l'aBBAYë DU BËQ
la classe, un enfant avait à parler à un camarade, il devait également le faire de manière à être entendu de tous et après en avoir obtenu la permission du maître.
En classe, dans le chapitre, les oblats doivent être suffisamment séparés les uns des autres ^ Une surveillance continuelle les met hors d'état de communiquer clandestinement entre eux, ni par paroles, ni par signes. Ils prennent leurs repos dans un dortoir où leurs lits sont séparés par ceux de leurs maîtres. Pendant la nuit, le maître principal, major magisier, visite les lits des autres maîtres et ceux des enfants, tenant une lanterne d'une main et une verge de l'autre. S'il remarque que quelqu'un est découvert, il le touche légèrement du bout de sa baguette, de manière à le réveiller, et lui fait signe de se couvrir modestement. Si un enfant est obligé de se lever pendant la nuit, ad nécessitâtes suas explendas, il doit commencer par éveiller l'un de ses maîtres et se placer sous sa surveillance. Quand ils font la méridienne,, un maître doit veiller à ce qu'ils ne lisent, ni n'écrivent.
A l'église, les enfants ont la face tournée du côté des moines. Si l'un d'eux vient à s'endormir, le maître lui place entre les mains un livre assez lourd, grandiusculum librum, qu'il doit tenir jusqu'à ce qu'il soit entièrement éveillé.
Au réfectoire, ils sont placés devant les religieux, et ils mangent debout, par respect, à moins qu'ils ne soient trop faibles. On n'oublie pas, en effet, les ménagements qu'exige leur âge, et Ton prend des précautions pour ne pas nuire à leur santé -. Si un enfant ne peut attendre l'heure du déjeuner commun, on lui apporte au moment de son lever, un peu de pain et de vin.
Toutes les prescriptions que nous venons d'énumérer sont
* « In claustro et capitule ubi sedent, singiilos truncos pro sedibus habent et ita séparâtes ab inviccm ut ilie nec amictum alterius aliquo modo tangat. » D. Marténe, De antiq. mon. Htihus^ lib. \\ cap. v.
• « Infantibus usque ad quintum decimum annum aetatis disciplinae diligentia habealur, et custodia sit ab omnibus ; sed et hoc cum omni mensura et ratione. » Régula sancli Benedicli, cap. 70. — « Omnis aetas vel inteilectus proprias débet habere mensuras. » 67atuta et consuet, ord. Cluniac.^ cap. xxx.
l'école du bec sous lanfrang 87
extraites des Décrets de I^anfranc, ou de divers coutumiers monastiques cités par D. Martène dans son ouvrage De antiquis monachorum ritibus, « Les enfants étaient ainsi initiés de bonne heure à la vie monastique ; ils en suivaient les pratiques, ils en connaissaient les austérités. Séquestrés dans le cloître, ils s'habituaient à ne rien voir en dehors des murs du couvent et h trouver leur idéal dans une vie si bien disciplinée. Il ne faut pas s'étonner de la rigueur d'un régime qui semblait ne rien laisser à leur initiative^ d'une surveillance à laquelle n'échappait aucun des actes de leur vie ; n'oublions pas que c'étaient de jeunes moines et non des écoliers ordinaires. On faisait fléchir quelque peu larègle pour la leur appliquer ; mais quelque douceur que Ton pût apporter dans cette application, ce n'en était pas moins un sérieux apprentissage de la vie religieuse ^»
Quel était le régime des clercs séculiers et des jeunes laïques nobles qui fréquentaient les écoles canoniques ou cléricales? Nous sommes moins bien informés sur ce point.M.deCrozals pense que les jeunes enfants de saeculo venientes rentraient peut-être le soir dans leurs familles, et que le régime scolaire était pour eux le même que pour les nutriti ou oblats. Nous ne le croyons pas. Des nuances plus tranchées devaient marquer leurs conditions respectives. Lors même que le système des études aurait été commun, le but que l'on se proposait dans leur éducation était trop différent. Des uns, l'on voulait faire des moines; les autres devaient rentrer dans le monde, soit dans les rangs de la cléricature, soit dans ceux de la chevalerie. Il n'y avait guère, en effet, que les enfants de race noble ou les clercs qui passaient par les écoles sans embrasser l'état monastique ^. Les seigneurs normands n'avaient pas manqué d'envoyer leurs enfants aux doctes leçons de Lanfranc, et cette clientèle n'était pas à négliger.
* De Crozals, Lanfranc, p. 49.
* Orderic Vital, parlant du fils d'un seigneur normand du xi* siècle, dit : « In infantia litteras affatim didicit, quarum inter sodales tenaci memoria insigniter viguit. Sed postquam annos adolescentiae aitigit, ipretis litterarum otiis, ad armorum laborem cucurrit, et Wiilermiducis armiger quinque annis extitit. » Ord. Vital, t. Il, p. 40.
Guillaume de Jumièges dit que, sous Lanfranc, Técole du Bec comptait une centaine d^élèves, tant clercs que laïques •.
L'école que Lanfranc avait ouverte était gratuite. Mais si, suivant l'usage alors établi, le maître n'exigeait pas de rétribution, il acceptait les libéralités des étudiants ou de leurs parents. Â partir du jour où clercs et fils de nobles, professeurs déjà célèbres, laïques riches et puissants se pressèrent autour de la chaire du maître^ les présents affluèrent et les donations se multiplièrent rapidement ^
Les écoles claustrales, exclusivement destinées aux oblals et aux jeunes religieux, étaient toujours situées vers Tun des côtés du cloître, d'où leur nom, scholae claustri ; quant à l'école cléricale ou canonique, on la plaçait en dehors des lieux conventuels. Le plan de l'abbaye de Sainl-Gall, dressé vers l'an 840, nous montre quelle était la disposition d'une école cléricale à l'époque carolingienne. « L'édifice est situé au nord de l'église pour éviter les relations avec le monastère construit au midi. Un vestibule conduit à deux grandes salles voûtées, placées au centre et séparées par un mur; elles étaient destinées aux récréations, domus vacationis. Cette division de Tédifice en deux parties égales par un mur rappelie ce qui se fait de nos jours dans les écoles communales pour séparer les sexes. Ici, le but était probablement de distinguer les degrés d'études ; peut-être aussi est-ce pour diviser les enfants selon le sang qu'occupaient les parents dans le monde. Autour des salles de récréation sont distribuées les classes au nombre de douze : on y lit : ffic
* « Nobilissimoruni atque optimorum, tam clericorum quam laicoruni ex multis partibus orbis illic adunatus numerus ad centenariam protendebatur suminaui. » Willelin. Gemet., Hist. Northm., Patrol. lat.. t. CXLIX, col. 842. Nous devons faire remarquer qus le texte de Guillaume de Jumièges n'est pas très clair : il s'agit peut-être ici de l'école que Lanfranc avait fondée à Cantorbéry quand il devint archevêque.
* « Lanfrancus quoque licentia abbatis sui iterum scholam tenuit, et ea quae a scholasticis accipiebat abbati conferebal, abbas opcrariis dabat. » Vita Lanfranci, t. II, p. 290. — « Clerici accurrunl, ducum filiif nominatissimi scholarum magistri latinitatis, laici potentes et nobiles viri ; multi pro ipsius amore multa eidem ecclesiae contulerunt. » Vila Lan f ranci, t. H, p. 284.
l'école du bec sous lanfranc 89
mansiunculae scolasticorum ; une table occupe le centre de chacune d'elles. Ces classes rangées ainsi autour des pièces centrales, rappellent les grandes écoles de la Turquie et de la Perse, contrées où Ton rencontre à chaque pas des dispositions analogues à celles qu'on prenait en Occident au moyen âge. Au nord de l'école, un second vestibule conduit aux latrines. Pendant la belle saison, les enfants jouaient probablement autour de l'édifice, car il est séparé des constructions voisines par des haies, et auprès de celle qui est établie vers l'église on lit ces mots : Haec quoque septapi^emuni discentis vota juventae, Une entrée à l'église, commune aux hôtes et aux écoliers, est établie auprès du parvis : Hic hospes vel templi tecta suhihit ; discentis scolae pulchra inventa simuL Enfin,- vis-à-vis l'école et contre le mur latéral du temple est l'habitation du chef des éludes : Mansio capitis scholae ; ce sont deux chambres allongées ; la première, entourée de bancs et chauffée, communique avec une chapelle du bas côté nord; la seconde est une pièce réservée; on y lit : Ejusdem secretum ^ »
L'aspect des classes au xi® siècle ne devait avoir rien de somptueux, quand on songe que les docteurs de la primitive Université de Paris laissaient leurs élèves assis sur la paille pendant leurs cours ^. En Normandie, nous voyons le chapitre de Rouen attendre jusqu'à l'année 1449 pour se décider à faire planchéier les classes de l'école de grammaire de Rouen, « ut scolares ibidem honestius et decentius sedere et âtudere valeant'' ».
On donnait au professeur le nom de lecto?', à cause du système qu'il suivait dans son enseignement. Chaque maître écrivait sa leçon en marge ou en interligne sur le traité de
* Albert Lenoir. Architecture monastique, l. Il, p. 382.
* II existait à Paris une rue du Fouarre, ainsi nommée parce qu'on y vendait de la paille destinée à joncher les classes des écoliers. Les licenciés en philosophie étaient obligés de payer chacun 25 sols au chancelier de l'Université pour la fourniture de la paille. Chéruel, Dictionnaire kistor, des institutions de la France y l. II, p. 918.
* Ch. de Beaarepaire, Recherches sur l'instruction publique dans le * diocèse de Rouen, t. I, p. 91 .
grammaire ou de théologie qu'il se proposait d'expliquer, puis il lisait son manuscrit en présence des élèves ^ Ceux-ci prenaient leurs notes sur de petites tablettes enduites de cire, tabulae hremales ^, et traçaient les caractères au moyen d'un style, en appuyant la tablette sur leurs genoux^. Quand ils étaient réunis dans leur salle d'étude, ils se livraient à la rédaction sur leurs cahiers de parchemin. Quelques bibliothèques d'Angleterre conservent encore des manuscrits que les étudiants anglais composèrent sous la dictée des professeurs de Paris*.
* Les maîtres n'écrivaient point durant la classe, afin de mieux surveiller les élèves. « Eorum sessio in claustro ita est ordinata, ut pueri sedeant juxta murum, magistri in cancellis claustri, ita ut eos possint jugiter intueri, propter quod etiam ipsi magistri eorum in scholis non scribunt. » D. Martène, De antiq , monach. ritibus, lib. V, cap. v.
s Orderic Vital dit en parlant d'Osbern, abbé de Saint-Evroult : « Ipse propriis manibus scriptoria pueris et indoctis fabricabat, tabulasque cera illilas praeparabat, operisque modum singulis constitutum ab eis quotidie exigebat. » Ord. Vital, édit. Le Prévost, t. II, p. 94. — Les tablettes enduites de cire furent d'un usage commun depuis l'antiquité romaine jusqu'à la fin du moyen âge. Le principal avantage de la cire et la raison de son emploi, c'est qu'elle permettait d'effacer et de remplacer facilement les caractères tracés. Ces tablettes servaient aux notes des écoliers, aux comptes, aux annotations rapides. On conserve au Musée des Archives nationales, à Paris, plusieurs de ces tablettes contenant une partie des recettes et dépenses de l'hôtel du roi saint Louis. Les Archives municipales de Senlis possèdent une tablette du môme genre, du commencement du xiv» siècle, renfermant un compte administratif. Un de mes amis m'écrivait à propos de mon étude sur V Abbaye du Bec et ses écoles : « Quand vous parlez des tablettes de cire, comment n'avez-vous pas rappelé qu'elles étaient encore en usage dans la bonne ville de Rouen, il y a dix ans, à la halle au poisson ? Cette persévérance des Rouennais qui avait attiré l'attention des auteurs de la Soavelle Diplomatique, D. Tassin et D. Toustain, à la fin du siècle dernier, méritait, ce me semble, d'être signalée dans votre docte travail. J'ai conduit à cette halle au poisson, il y a une quinzaine d'années, un petit grimaud qui avait traduit le stylum saepe vertas d'Horace, par :jc change souvent de style ».l] n'oubliera de sa vie la leçon. » Lettre du l'-^ février 1893. — Cf. De Vusage non interrompu jusqu'à nos jours des tablettes en cire, par Ëdelestand Du Méril, Paris, 1871.
^ « Duas tantum tabellas manubajulans, scribendi ofûcio aptissimas, fabrili opère ita connexas ut posscnt patefieri non tamen disjungi, quibus scolastici dextro femore soient uti. » Biblioth, Cluniac, Vita • i>\ Odonis.
* L. Maître, Les Écoles épiscopales, p. 201.
l'école du bec sous lanfrang 91
Une bibliothèque était l'annexe obligée d'une école monastique. Abbaye sans livres, armée sans vivres, disait un proverbe. « Aujourd'hui que l'impression reproduit nos écrits avec autant d'abondance que de rapidité, et favorise par là même ladifTusion des lumières, nous oublions assez facilement que d'autres ont été obligés pour s'instruire et enseigner de tracer leurs lettres sur le parchemin d'une main aussi patiente que laborieuse. Où en serions-nous réduits maintenant si nous n'avions pas d'autre moyen de publication, s'il nous fallait consigner nos découvertes sur une substance rare et difficile à préparer ? Tel a été pourtant le sort du moyen âge. Dans un tel état de choses, on se demande ce que serait devenu le trésor des connaissances humaines si Tordre de Saint- Benoît n'avait mis au service delà littérature autant de scribes intelligents et désintéressés ^ »
Heureusement les fondateurs d'ordres et les abbés ont toujours mis la lecture et la transcription des manuscrits au nombre des devoirs les plus graves des religieux ^, et les copistes se sont si bien acharnés à leur obscur labeur qu'il nous reste aujourd'hui des milliers de manuscrits, témoins irrécusables de l'amour de l'étude chez le moine du moyen âge, aussi bien que de la variété de son savoir littéraire.
En fondant une école au Bec, Lanfranc avait en même temps réuni les premiers éléments d'une bibliothèque '. Saint
* L. Maître, les Écoles épiscopales, p. 267.
' M. Léopold Delisle a consacré des pages fort intéressantes aux copistes de Saint-Martial de Limoges, de Saint-Germain des Prés et de Corbie {le Cabinet des manuscrits, t. I et 11, passim). Sur les copistes de Saint-Evroult, voir Ord. Vital, édit. Le Prévost, t. II, p. 47-48.
' Lanfranc s'adonna à la correction des copies défectueuses des livres saints et des Pérès, a Lectioni assidûus erat et ante episcopatum et in episcopatu quantum poterat ; et quia scripturae scriptorum vitio erant nimium corruptae, omnes tam veteris quam novi Testainenti libros, necnon etiam scripta sanctorum patrum, sccundum orthodoxam fidem studuit corrigere, et etiam multa de his quibus utimur die ac nocte in servitio ecclesiae ad unguem emendavit, et hoc non tantum per se sed etiam per discipulos suos fecit. » Robert de Torigni, édit. Delisle, I, 74. — Un manuscrit des Collations de Gassien, provenant de l'abbaye de Saint-Martin de Sées, et conservé aujourd'hui à la bibliothèque d'AIençon, porte à la dernière page les mots : Lanfrancus hue usque correxi. Mais le mot Lanfrancus parait avoir été
Anselme y ajouta de nombreux dons ou acquisitions^ si bien qu'au commencement du xii® siècle, la bibliothèque comptait environ cent soixante volumes dont les gloses sur l'Ecriture et les ouvrages des Pères formaient plus de la moitié. On y voyait aussi les œuvres plus ou moins complètes deCicéron, de Sénèque, d'Ovide, de Suétone, de Quintilien, de Martianus
superposé après coup, et d'ailleurs, le manuscrit est attribué, par les connaisseurs, au xii* siècle. Il ne saurait donc s'agir de notre Lanfranc. Le ms. 15 de la bibliothèque du Mans, provenant de l'ancienne abbaye de Saint-Vincent de la même ville, porte à la fin ces mots : LAÂP. Huc usQUE coRRExi. M. Dellsle paraît croire à l'authenticité de cette inscription. Voir : Chronique de Rob. de Torigni, édit. Delisle. I, 74. — Cf. Ravaisson, Hapports, etc., p. 259; — De Crozals, Lanfranc, p. 65; — Catalogue général des tnanuscrils des bibliothèques publiques de France, 1888, t. îl, p. 528; — Charma, Lanfrane, p. 136. — Saint Anselme corrigea également les textes sacrés ou profanes que les anciens copistes avaient transcrits défectueusement. « Practerea libros, qui ante id temporis nimis corrupti crant nocte corrlgebat. » Eadmer. Vita sancti Anselmi^ p. 4. — M. Kavaisson a retrouve dans un manuscrit de la Bibliothèque d'Avranches un catalogue des manuscrits du Bec du commencement du xii* siècle et l'a publié dans ses Rapports sur les bibliothèques des départements de l'Ouest, 1841, p. 113, 162 et 375. — Il se trouve également dans le Catalogue des inss, des biblioth. publiques de France; t. II, p. 385, ainsi que le catalogue des livres donnés en 1164 par l'évèque Philippe d'IIarcourt. Une étude sur la calligraphie à l'abbaye du Bec offrirait de grandes difficultés, car, par une inconcevable fatalité, la bibliothèque du Bec a été presque entièrement détruite. Les quelques manuscrits qui ont survécu sont dispersés à Paris, à Leyde, au Vatican; il n'y en a que deux à la bibliothèque d'Evreux, un autre dans les collections de la Société libre de l'Eure, et encore, à l'exception d'un coutumier du Bec, ne sont-ce pas à proprement parler des manuscrits mais des catalogues, dressés au xviii» siècle, des livres imprimés et des manuscrits de la bibliothèque du Bec. Il n'est pas hors de propos de rappeler ici une note de M. L. Delisle dans ses Mélanges de paléographie (1880), p. 173 : a Les manuscrits du Bec sont faciles à distinguer, lors même que, pour en dissimuler l'origine, les possesseurs modernes ont fait disparaître le nom de l'abbaye, qui devait se trouver en tête. 11 y a en effet au verso d'un des premiers feuillets de garde, des tables écrites avec beaucoup de netteté et de régularité par un bibliothécaire du xii» siècle, et la teneur même de ces tables est scrupuleusement reproduite dans le catalogue que Robert de Torigni nous a conservé. » Cf. Catalogue général des manuscrits des bibL publiques de France, II, 399. U convient de signaler encore les splendides cartulaires dont quelques rares feuillets subsistent encore soit aux Archives de l'Eure, soit dans quelques collections particulières. Sur les cartulaires du Bec, voir L. Delisle, Catalogue des actes de Philippe- Auguste, p. 528, et notre opuscule intitulé, V Abbaye du Bec au XVIII* siècle, p. 49-51.
l'école du bec sous lanfranc 93
Capella. Les poètes manquaient, en particulier Virgile. Gomment expliquer cette lacune étonnante? N'avait-on pu s'en procurer des copies, ou bien cette exclusion était-elle systématique ?Quelque étrange qu'elle puisse paraître aujourd'hui, la seconde hypothèse nous paraît être la vraie. Saint Anselme écrivant à l'un de ses élèves, Maurice, qui venait de se mettre sous la direction du grammairien Arnoul S lui disait : « Et volo quatenus ut fiat, quantum potes, salages, et praecipue de Virgilio et aliis auctoribus quos a me non legisti, exceptis his in quibus aliqua turpitudo sonat^. » Ainsi saint Anselme, tout en recommandant la lecture de Virgile, ne l'expliquait pas lui-même à ses élèves. 11 se pourrait que les chants du cygne de Mantoue aient paru aux maîtres austères du Bec trop passionnés pour être mis sous les yeux des oblats et même des jeunes séculiers, et qu'on ait impitoyablement exclu du programme le poète classique entre tous.
En 1164, une généreuse donation vint presque doubler le nombre des manuscrits. Philippe d'IIarcourt s'était proposé derésigner son siège épiscopal de Bayeux et de venir prendre l'habit religieux au Bec^ Il mourut le 7 février 116i, avant
' Nous ne savons quel est cet Arnoul ; peut-ôtre Arnoul Male-Couronne, qui fut écolâtre de Caen du temps de Lanfranc.
* Epist.yly 55.
' Philippe d'IIarcourt avait été doyen de Lincoln et chancelier d'Etienne, roi d'Angleterre. Il était archidiacre d'Evreux, quand, ent 1140, le roi le nomma à l'évôché de Salisbury. Sa nomination n'aya/i été confirmée ni par le légat ni par le clergé, il fut transféré, en 1142, sur le siège de Bayeux. « Ce fut, dit Robert de Torigni, un prélat prudent et rusé pour augmenter et faire rendre les biens de son église, à laquelle il fut très utile. Mais la sagesse de ce monde est sottise auprès de Dieu. 11 s'était donné comme religieux à l'abbaye du Bec : mais les voies de l'homme ne lui appartiennent pas. Prévenu par la mort, il ne put accomplir ses projets. » Chronique de Robert de ToHgni, édit. Delisle, t. I, p. 344. Il mourut le 7 février 1164, et légua sa riche bibliothèque à l'abbaye du Bec. Philippe d'IIarcourt ouvre la liste des prélats de cette illustre maison qui se sont distingués par leur goût éclairé pour les lettres et la protection qu'ils ont accordée aux écoles et aux étudiants. On sait que le célèbre collège d'IIarcourt, à Paris, fut fondé, à la fin du xiii» siècle, par Raoul et Robert d'Harcourt. En 1336, leur frère Guy, évêque do Lisieux, fondait également le collège de ce nom à Paris. M. Tabbé Bouquet a consacré à l'an
tf4 HISTOIRE DE L ABBAYE DU BEC
d*avoir réalisé son dessein, mais en léguant au monastère sa bibliothèque composée de cent treize volumes ^ Le catalogue en fut presque aussitôt dressé et inséré par Robert de Torigni en tète du principal exemplaire de sa chronique^. La plupart des Pères de l'Eglise y figuraient. L'antiquité païenne était représentée par Cicéron, Pline, Senèque, Suétone, Frontin, Florus, Pomponius Mêla, Pallade, Végèce, Macrobe, etc. Aucun poète ne figure sur la liste. En revanche, on y voit VHortensius de Cicéron ^ qu'on a perdu depuis, V Institution oratoire de Quintilien, dont la découverte a été attribuée, sans raison, à Pétrarque. Ce traité se trouvait au Bec au xu® siècle, et le moine Etienne de Rouen, l'auteur du Draco normannicus^ on a donné une analyse*. En ajoutant à ces manuscrits précieux un bon nombre de traités et de manuels de grammaire, de dialectique, de jurisprudence, d'astronomie, d'arithmétique et de musique, on peut se convaincre que l'abbaye du Bec possédait tous les instruments nécessaires aux études sérieuses.
Durant la plus grande partie du moyen âge, c'est-à-dire du VI® au XII' siècle, le savoir humain, tel qu'on l'enseignait
cien collège d'Harcourt une savante et intéressante étude à laquelle nous renvoyons le lecteur : V Ancien collège d^Harcourt et le lycée Saint-Louis, par II. -L. Bouquet, docteur et professeur honoraire de Sorbonne, aumônier du lycée Saint-Louis, in-8*, de 734 pages, avec pi. Paris. Delalain, 1891.
* Une note qui termine l'inventaire publié par Ravaisson indique qu'originairement la bibliothèque se composait de 140 volumes. L'abbaye n'en reçut que 113. a Sunt volumina CXUI, exceptis XXVII voluminibus quae dédit episcopus, sed nondum habuerunt. Summa voluminum CXIII. » Ravaisson, Rapports^ p. 389-395. — Sur ce qui subsistait encore de ces manuscrits à la fin du xvii* siècle, voir D. Thibault, Chro7iicon Beccense auct. et illustratum, Bibl. nat. lat. 12884, fo 198.
* Chronique de Robert de Torigni, édit. Delisle, t. I, Introduction, p. XLix et suivantes.
* n 80. In alio, Tullius de natura deorum libri III, de divinatione libri H, et Timeus Plato [nis] ab eo translatus, et de fato liber ï, ad Hortensium liber I, et De legibus libri 111. » Omont, Catalogue général des manuscrits des bibl. publ. de France. Départements, t. II, p. 397.
* Cette analyse se trouve dans l'édition des œuvres d'Etienne de Rouen donnée par M. H. Omont, pour la Société de l'Histoire de Normandie, Rouen, 1884, in-8', p. 173.
l'école du bec sous lanfrang 95
dans les écoles, fut compris dans le Tnvium et le Quadrivium, dont la réunion formait les sept arts libéraux. C'est dans ce cadre que Ton avait fait entrer, après les invasions barbares, tous les débris de la littérature gréco-latine. Les trois premiers degrés de renseignement étaient la grammaire, la rhétorique et la dialectique : le Quadrivium comprenait l'arithmétique, la géométrie, la musique et l'astronomie. Cette classification répond à peu près à la division moderne des lettres et des sciences. Le moyen âge ne Tavait pas inventée. On la trouve dans Philon, qui l'avait probablement reçue des Pythagoriciens. Ce fut par Cassiodore et Martianus Capella qu'elle s'introduisit dans l'Occident.
Ce programme d'enseignement suffisait largement aux efforts intellectuels des écoles carolingiennes. Au xi® siècle, les écoles monastiques et capitulaires y introduisirent d'importantes modifications ;on conserva toujours l'ancien cadre, mais la dialectique se sépara de la grammaire pour se rattacher à la théologie ; quant à la philosophie, ce n'était encore qu'une science vague, auX horizons mal définis*.
Lorsque Lanfranc fonda l'école du Bec, aux environs de l'année 1045, le programme des sept arts libéraux était ^n plein exercice. Nous pouvons donc affirmer que ce fut ce système d'enseignement qu'il mit en vigueur au Bec. Aussi importe-t-il de savoir en quoi précisément consistaient le Trivium et le Quadrivium, et quels manuels classiques servaient de guide aux maîtres et à leurs élèves.
1® La Grammaire. — Dans l'antiquité et pendant le moyen âge, la grammaire, que l'on a aussi appelée grammatique, embrassait non seulement l'étude de la lecture, de l'écriture et du langage correct, mais encore les parties du discours, l'accentuation, la ponctuation, l'orthographe, la prosodie, les figures de mots et de pensée, la versification, la fable et l'histoire '. Raban Maur définissait la grammaire : la science d'interpréter les poètes et les historiens et de parler correc-
* Demogeot, Histoire de la litiérature française, p. 168. 'Isid. Hisp. Originum^ etc.^ lib. I.
tement *. Ainsi comprise, la grammatique embrassait à peu près tout ce que, de nos jours, on entend par humanités. Les grammairiens le plus ordinairement étudiés étaient Priscien et Donat. On connaissait encore les écrits d*Aulu-Gelle, de Macrobe, de Martianus Capella, d*Isidore de Séville. En combinant les diverses doctrines de ces auteurs, les écolàtres composaient de nouveaux traités qui remplaçaient les anciens avec avantage.
La poésie ne paraît pas avoir été fort cultivée au Bec. «La querelle des auteurs sacrés et profanes divisait déjà l'Eglise au ix^ siècle. Virgile faisait la passion des uns et le scandale des autres-^. » Nous avons déjà fait remarquer que Virgile ne figurait pas dans la bibliothèque du Bec.
L'histoire faisait partie intégrante de la grammatique. Lanfranc ne dut pas négliger cette branche de l'enseignement, car lui-même était historien. Il avait composé une Histoire ecclésiastique^ et une Vie de Guillaume le Conquérant*, depuis longtemps perdues. Le catalogue de la bibliothèque du Bec présente une série de livres historiques assez mêlée. On y rencontre Suétone et Eusèbe-, Josèphe et Paul Orose, Trogue Pompée, Grégoire de Tours, Fréculf de Lisieux, Sigebert de Gembloux, etc.
2° La Rhétorique. — Isidore de Séville définissait la rhétorique l'art de bien parler des affaires publiques, afin de persuader les auditeurs de ce qui est juste et bon''. Cicéron, Quintilien, Priscien, Cassiodore, Z>e 07H0 gr ap hia, Alcuin, De rhetonoUy Isidore de Séville, étaient les auteurs suivis à l'école du Bec. Un religieux de cette abbaye, qui, selon toute vraisemblance y exerça les fonctions de professeur, Etienne
* « Grammatica est scientia interpretandi poetas et historicos et recte scribendi etloquendi. » De Institulione clericorum, lib. 111, cap. xviii.
* L. Maître. les -Éco/e* épiscopales, p. 226.
' « Ipscmet (Lanfrancus) de rébus ecclesiasticis, quae suo tempore gesta sunt, veracissimo et compendioso calamo scripserit. » Eadmer, Historia novorum, lib. I, p. 30, édit. Gerberon.
* Hist. litl. de la France^ t. Vlll, p. 295 ~ « Scripsit laudes, triumphos et res gestas Guillelmi Normannorum comitis. » Recueil des hisloriens de France^ t. XI, p. 191 (note).
■ Isid. Hisp. Originumlih, II.
l'école du bec sous lanfranc 97
de Rouen, composa pour ses élèves uû petit manuel qui renfermait les passages les plus essentiels de V Institution oratoire de Quintilien*.
3° La Dialectique. La dialectique ou logique est, suivant Alcuin, Tart de raisonner, de discerner le vrai du faux ; c'est elle qui donne les règles de l'analyse, de la synthèse et de l'argumentation. « On ne savait la dialectique qu'à la condition d'avoir appris ce qui regarde les cinq voix, ou les rapports généraux des idées et des choses entre elles, exprimés par les noms de genre, d'espèce, de différence, de propriété, d'accident ; les catégories ou prédicaments , c'est-à-dire les idées les plus générales auxquelles puisse être ramené tout ce que nous savons ou pensons des choses ; la théorie de la proposition, ou les principes universels du langage ; le raisonnement et la démonstration, ou la théorie et les formes du syllogisme; les règles de la division et de la définition; la science enfin de la discussion et de la réfutation, ou la connaissance du sophisme^. »
Les maîtres et les élèves en dialectique avaient pour guide VOrganon d'Aristote et les Topiques de Cicéron traduits ou commentés par Boèce, V Introduction de Porphyre dMxCatégones d'Aristote^. La bibliothèque du Bec renfermait en outre quelques ouvrages où la dialectique était appliquée aux questions théologiques, les traités de saint Augustin sur la Grâce et le Libre arbitre, sur la Trinité, et celui d'Alcuin sur ce dernier sujet.
Dès le XI® siècle, l'étude de la dialectique avait dégénéré, dans beaucoup d'écoles, en un engouement ridicule. On a cru trouver la cause de cet entraînement dans l'obligation où étaient les théologiens de réfuter les erreurs et de prévenir les doutes qui s'élevaient autour d'eux. Eprouvant le besoin d'étudier de plus près la logique et d'exercer leur esprit à suivre la trame serrée des subtilités logistiques,
* Etienne de Rouen, Œuvres, édit. Omont, p. 173.
* De Rémusat, Ahélard, I, 7.
3 L'œuvre des grands philosophes grecs ne fut guère connue avant le xu« siècle. Le catalogue de la bibliothèque du Bec ne mentionne qu'une traduction latine du Timée de Platon*
maîtres et disciples apportèrent à la lutte une ardeur qui ressemblait souvent à de la passion. Alors commencèrent ces interminables disputes sur des pointes d'aiguille, qui transformèrent souvent les écoles en autant de champs clos, où chaque tenant était moins soucieux de renverser son adversaire par de solides arguments que de Tétourdir du cliquetis de ses syllogismes. On prenait le moyen pour le but, et sous prétexte de chercher la vérité ou de dévoiler Terreur, on s'évertuait à diviser, à définir, à tel point qu'il arrivait souvent que Ton avait oublié l'objet même de la discussion ^
Avec des maîtres tels que Lanfranc et saint Anselme, l'école du Bec n'avait point à redouter Técueil de cette dialectique affolée. Pour Lanfranc, la dialectique n'était qu'un moyen de raisonnement, un instrument qu'il appliquait discrètement à la défense des dogmes catholiques et à la réfutation des hérésies^; c'était pourtant une arme puissante dans ses mains sûres et exercées. Il le fit bien voir dans sa lutte contre Bérenger.
Le Quadrivium comprenait, comme son nom l'indique, quatre parties :
1® L'Arithmétique. Cette science demeura longtemps à l'état rudimentaire. Un grand nombre d'écrivains, depuis Isidore de Séville jusqu'à Abélard, considérèrent l'arithmétique comme une science mystérieuse, et s'appliquèrent moins à former des combinaisons de chiffres qu'à étudier les propriétés cachées des nombres. « Ceux qui étaient chargés de réglerla succession des différentes fêtes de l'année et d'enseigner le comput étaient à peu près les seuls qui fissent une application sérieuse de l'arithmétique ^, » Les manuels de comput sont très nombreux au moyen âge ; les écoliers y apprenaient les divisions du temps chez les Grecs et les Romains ; à quoi servaient les concurrents, les réguliers, les épactes ; comment
* L. Maître, Les Écoles épiscopales, p. 227.
* « Sic de parlu Virginis et qiiibusdam aliis sacramentis, perspicaciter lanien intuentibus, dialecUca sacramenta Dei non impugnat : sed ciim res exigit, si rectissime tcneatur. asiruit et firmat. » Lanfranc, In D. Vauli epist. comment. , Kpist. lad Cor., cap. i.
3 L. Maître, Les Écoles épiscopales, p. 230.
l'école du BBC SOUS LANFRANC 99
S€ composait Paanée solaire et se dressait la table pascale -, commeat on trouvait le jour de la férié où tombent les calendes ; c'était, en un mot, la science du calendrier. Au Bec, on paraît s'être surtout servi du traité d'Isidore de Séville et du Liber Abrici de compoto * ;i^ plusieurs autres manuels d'arithmétique sont anonymes.
2* La Géométrie. L'étude de la géométrie se réduisait à une série de propositions élémentaires sur les figures planes et les solides *. Le catalogue du Bec mentionne la Geomeiria Gilberti Papae '.
S*" La Musique. Cette partie du Quadrivium, qu'il ne faut pas confondre avec la musique pratique, canins, que le préchantre enseignait aux enfants de chœur, n'était autre chose que l'étude métaphysique de la musique, c'est-à-dire de ses rapports avec l'arithmétique, l'harmonie, les astres et les lois de l'acoustique. Le mu^icus devait connaître les sons, leurs intervalles, leurs proportions, leurs consonances, leurs genres, leurs modes, leurs systèmes. On croyait parfaire la grammaire et la rhétorique en apprenant la musique ; la littérature y puisait la manière d'agencer ses périodes en cadence, et l'orateur le ton de voix qui convient aux diverses parties du discours ^. Tout cela paraît bien puéril aujourd'hui ; mais alors ces idées, empruntées à Tan-
* Helpéric ou Elpric, moine de Saint-Gall, ou selon d'autres, abbé de Grandfeld en Alsace, fut Tun des plus célèbres calculateurs du X* siècle. Voir Hist. Ut t. de la France, t. VI, p. 397-402.
• Isid. Hisp., Originum lib. II.
• Ce doit être le- traité du pape Gcrbert sur la Géométrie. — On est véritablement stupéfait quand on compare aux étroites notions de géométrie que Ton enseignait dans les écoles du moyen âge les prodigieuses applications qu'en ont fait les constructeurs des abbayes et cathédrales. Indépendamment du goût personnel à chaque architecte, quelle profondeur de calculs mathématiques, quelles connaissances en géométrie et en statique, quelle précision dans la coupe des pierres il a fallu pour élever ces tours énormes, ces nefs hardies et légères, ces absides compliquées ; pour combiner ce système de vofttes et darcs-boutants dont la poussée réciproque se neutralise dans un équilibre parfait! L'album de Villard de Ilonnecourt, qui renferme un bon nombre de tracés géométriques, peut donner une idée des connaissances théoriques et des procédés d'un architecte au xiii* siècle.
* L. MJaitre, Les Ecoles épiscopales, p. 238.
tiquité par Boèce, Donat, Bède, reproduites par Alcuin, Odon de Cluny, Notker et d'autres écolâtres, étaient fort en faveur.
4** L'Astronomie. Jusqu'à Gerbert, l'astronomie ne fit que très peu de progrès. Pline, Denys le Petit, Bède, Isidore de Séville étaient les auteurs les plus accrédités dans les écoles. Ptolémée n'y fit son apparition qu'au xii® siècle. Gerbert fut le premier qui enseigna l'astronomie au moyen de certains instruments mathématiques. Nous ne rencontrons dans le catalogue du Bec que VHistoire naturelle de Pline, Isidore de Séville et un traité anonyme intitulé Astronomia.
En dehors des sept arts libéraux, deux autres sciences furent enseignées dans certaines écoles : le droit et la médecine. Ce n'est guère avant le xii° siècle que le droit romain eut sa place marquée dans les écoles. Quant au droit canonique, il dut être nécessairement plus cultivé. Lanfranc l'enseigna-t-il au Bec? Cela est très possible, mais nullement démontré K Toutefois, la bibliothèque du Bec renfermait, dès le commencement du xii* siècle, un certain nombre d'ouvrages de jurisprudence ecclésiastique qui prouvent que le droit dut y être, sinon professé publiquement, du moins étudié d'une manière approfondie par quelques religieux : Décréta pontificum, Canones, Excerpta decretorum, Pars prima corporis canonum, Collectiones Bucardi Wormatiensis episcopi, Abbreviaiio totius corporis eanonum. Le don fait en 1164, par Philippe d'Harcourt, fît entrer dans la bibliothèque quelques traités de droit romain : Décréta Gratianiy Codex, Très partes et Digesta nova, Inforciata et Liber Autenticorum, Liber Institutionum et très libri Codicis, Instituta Justiniani minora.
Rien n'est venu prouver que la médecine ait été enseignée au Bec ^ ; mais on y trouvait, comme dans chaque monas-
* Sur cette question, voir De Crozals, Lanfranc^ p. 59.
* « Si l'on ne faisait pas des leçons publiques de médecine aux écoles épiscopales et monastiques, il faut dire que quantité de moines et de clercs l'étudiaient en leur particulier. » lîist. litt. de la France, t. IX, p. 191. — Dans une lettre à l'un de ses anciens élèves, Maurice, saint Anselme le prie de lui copier les Aphorismes d'Hippocrate et un ouvrage de
l'école du bec sous lanfranc 101
tère, une officine où se préparaient les médicaments, avec un ou plusieurs religieux chargés de les administrer aux malades. Les moines possédaient d'ailleurs une quantité de recettes pharmaceutiques éprouvées par un usage journalier, et dues à la tradition plutôt qu*à la science. Au xi^ siècle, les moines et même les prélats médecins ne sont pas rares. On peut citer Tltalien Jean d'Alye, d'abord moine de Saint- Bénigne de Dijon, puis abbé de Fécamp ; Gontard, abbé de Jumièges, Tun des médecins de Guillaume le Conquérant ; Goisbert, moine de Saint-Evroul * ; Raoul Maie Couronne '^ ; le Normand Grimbald, qui exerça la médecine à Oxford sous le règne d'Henri P' ; Gilbert Maminot, fils d'un seigneur de Courbépine, qui étudia à Poitiers, fut le premier médecin et le chapelain de Guillaume, duc de Normandie, et devint évèque de Lisieuxen 1077. Orderic Vital, qu'il avait ordonné sous-diacre avec trois cents autres clercs, a tracé de ce prélat un curieux portrait. C'était un évêque assez médiocre et un savant fort entiché de sa science, donnant à ses chanoines des leçons de médecine, d'arithmétique et d'astronomie. Le plus souvent il passait les nuits à considérer le cours des astres et à faire des observations astronomiques^.
Une science plus haute que toutes celles que nous venons d'énumérer couronnait, dans les grandes écoles, l'étude du Trivium et du Quadrivium : c'était la théologie. Jusqu'au xi^ siècle, les maîtres se bornaient à puiser dans la Sainte Ecriture et dans les Pères les textes qui paraissaient le mieux convenir à leurs thèses. L'autorité passait pour le guide le plus sûr, et rarement l'on évoquait le secours de la raison seule. Ainsi, les traités de Bède, d'Alcuin, de Raban Maur et d'une foule d'écrivains ne sont guère que des compila-
Galien sur le pouls ; à la manière dont il parle de ces deux livres, on voit qu'il les a déjà lus. Lanrranc envoie à Gonduif une recette pharmaceutique. {Epist. XLVI.) Sur la médecine pendant le moyen âge, voir un article de Littré, dans : Etudes sur les Barbares et le moyen âge^ p. 242-279.
^ Ord. Vital, t. II, p. 132 et 133.
« Ord. Vital, t. Il, p. 69.
» Ord. Vital, t. II, p. 311. Cf. Hist. litt. de la France, t. VII, p. 83.
102 HISTOIRE DE l'aBBA.Y£ DU BEC
lions de textes sacrés. Quelques esprits plus hardis et plus curieux de nouveautés voulurent sortir de ce chemin étroit et battu ; ils n'avaient pas tardé à tomber dans Thérésie. L'épreuve avait été mauvaise, et l'on continuait à se défler de la raison et de la philosophie. Lanfranc lui-même pensait qu'elle ne devait être introduite dans le dogme qu'avec la plus grande réserve*
On conçoit qu'avec des maîtres aussi remarquables que l'ont été Lanfranc et saint Anselme, l'école du Bec ait vu sortir de son sein une foule de disciples distingués et parfois illustres. « Ingens in ecclesia Beccensi liberalium artium et sacrae lectionis sedimen per Lanfrancum coepit, et per Anselmum magniûce crevit, ut inde plures procédèrent egregii doctores et providi nautae ac spirituales aurigae, quibus ad regendum in hujus saeculi stadio divinitus habenae cornmissae sunt Ecclesiae », disait Orderic Vital de ce que l'on pourrait appeler la première génération dej 'école du Bec. Elle fut en eiTet, au xi** siècle, une véritable pépinière de savants, d'abbés, de prélats. Les rois d'Angleterre y venaient chercher des conseillers et des ministres. Un pape, Alexandre II \ avait été l'élève de Lanfranc, et il ne l'oublia jamais. Quand Lanfranc vint à Rome en 1071, et' qu'il entra dans la salle des audiences, le pape se leva et alla audevant de lui. Comme cette marque de déférence causait une extrême surprise dans l'entourage pontifical, Alexandre dit : « Cet honneur ne s'adresse pas à l'archevêque de Gantorbéry, mais au maître de l'école du Bec aux pieds duquel je me suis assis avec les autres écoliers ^. »
* Alexandre de Baggio, Alexander Badar/itis.
* « Fertur etiam papa dixisse : « Non ideo assurexi ei quia archiepiscoa pus Cantuariae est, sed quia Becci ad scbolani ejus fui, et ad pedes « ejus cuni aliis auditor consedi. » Mil. Cnsp.,VUa La/i/ranct, 1. 1, p. 30i. Eadmer donne une version légèrement différente : « Ipse papa ad se intranti assurgens, euui ut gressum figeret dulciter hortatus est. Âc deinde subdens : « Ilonorem, inquit, exhibuimus non queni arcbie* « piscopatui tuo, sed quem magistro, cujus studio suums in illis quae « scimus imbuti, debuimus. lliuc quod ad te pertinet, ob reverentiam « beali Pétri, te exequi par est. » Ead m., i/i«/oria novorum^ lib. I, p.30, édit. Gerberon.
l'école du bec sous lanpranc 103
Parmi les noms que l'histoire a conservés, nous pouvons citer, après saint Anselme qui fut le plus illustre de tous les disciples de Lanfranc, Guillaume Bonne-Ame, archevêque de Rouen, Yves, évêque de Chartres S Hernost, Gondulf* et Arnoul, évêques de Rochester, Foulques, évoque de Beauvais, Guillaume, abbé de Gormeilles, Roger et Geoffroy, abbé de Lessay, Henri, abbé de la Bataille, Richard, abbé d*Ely, Richard, abbé de Sainte-Waubourg, Lanfranc, neveu de Técolàtre du Bec, abbé de Saint-Wandrille, Adelelme, abbé d'Anchin, Lanfred, abbé de Saint-Wulmer, Willram, écolàtre de Bamberg, moine de Fulda et abbé de Mersbourg, Henri, doyen de Cantorbéry, Bernard, abbé du Mont-Saint- Michel, Durand, Guillaume, Norman, abbés d'Ivry, Jean, qui devint abbé deSaint-Sabas, et Jean, abbé de Télëse, en Italie, etc.
Les écrivains sont presque aussi nombreux ; il suffira de citer : Ascelin, qui assista à la conférence deBrionne en 1050, et fut Tun des moines du Bec qui réfutèrent Bérenger en présence du jeune duc de Normandie'; Guitmond, Normand d'origine, prit Thabit religieux à La Croix-Saint-Leufroy, et vint se mettre sous la discipline de Lanfranc. C'était un
* Né dans le Beauvaisis, vers tOiO, d'une famille noble ; il ne fit point profession au Bec. mais y vint suivre les leçons de Lanfranc. Il fut d'abord abbé de Saint-Quentin de Keauvais, puis évoque de Chartres. Il a laissé de nombreux écrits sur le droit canonique, des lettres et des sermons. Cf. Rob. de Torigni, édit. Delisle, t. II, p. 153; — D. Ceillier, t. XXXI, p. 423-493 ; - Hist. litl. de la France, t. X, p. 102-147; — Acta sancl, des BoUandistes, à la date du 20 mai.
* Gondulf était originaire du diocèse de Rouen. Elève de Lanfranc au Bec, il suivit son maître à Saint-Etienne de Caen et se lia très étroitement avec saint Anselme qui lui a adressé un grand nombre de lettres. Voir Vita Gnndulphi episcopi Roffensis, dans Anglia Sact^a, pars II, p. 272-293. Sur Arnoul. qui avait été moine de Saint-Lucien de Beauvais et avait été élève de Lanfranc, t qui apud eum diu Becci studuerat», voir Willelm. Malmesb., De gestis pontif, an</l., lib. I, Patrol. lat., t. CLXXIX, col. 1512.
' Une lettre qu*il adressa en réponse à Bérenger, après la conférence de Brioane, a été publiée par d'Achéry en tête des Opéra Lanfranci^ dans les Notae et observationes, p. 20. Sur Ascelin, voir Histoire liUéraire de la France, t. Vil, p. 5o4-oo6. — Sur la conférence de Brionne, voir Durand de Troarn, Liber de Corpore et Sanguine Christi, Patrol. lat, t. CXLIX, col. 1421«
104 UISTOIRE DE l'abbaye DU BEC
solide théologien et un caractère fortement trempé. Appelé en Angleterre, vers 1070, par le roi Guillaume qui voulait lui donner quelque dignité ecclésiastique, Guitmond refusa fièrement et se retira en Italie. Le pape Urbain II le força à accepter l'évèché d'Aversa, ville de la Fouille, que les princes normands venaient de rebâtir sur les ruines de l'ancienne Attella. Guitmond, qui dut mourir dans les dernières années du xi® siècle, a laissé plusieurs écrits dont le plus important est le traité De Corporis el sanguinis Chrisii veritate in Eucharislia, qu'il composa pour réfuter les erreurs de Bérenger K
Gilbert Crespin était ûls de Guillaume Crespin, seigneur de Neaufles ; il fut, dans son enfance, présenté à Herluin et à Lanfranc qui eurent grand soin de son éducation ; saint Anselme fut également son maître. Lorsque Lanfranc fut devenu archevêque de Gantorbéry, il se souvint du mérite de Gilbert et le nomma abbé de Westminster. Ce fut àToccasion de cette promotion que saint Anselme lui écrivit une lettre des plus flatteuses. [Epùt. II, 16.) Il gouverna son abbaye pendant trente-deux ans ; on croit qu'il mourut en 1117. Gilbert Crespin fut l'un des bons écrivains de son temps. Guillaume de Jumièges parle avec éloges de la vie d'Herluin que Gilbert composa pendant qu'il était moine du Bec *. Cette biographie est, en effet, d'un style correct, et renferme une foule de traits précieux sur le caractère d'Herluin et de ses premiers moines, sur les origines du Bec et les mœurs normandes au xi® siècle. Mabillon pense que la première des épitaphes d'Herluin est due à la plume de Gilbert*.
* Sur Guitmond d'Aversa, voir Ord. Vital, t. Il, p. 226 et seq.; ~ llisl, litl. de la France, t. VllI, p. 5b3 et scq.
* « Si quis vcro conversionem et conversationem ipsius plenius nosse desidcrat, librum qui de vita ejusdeiu patris venerandi clcgauti sennonc conscriplus est a viro religioso Gisleberto Crispino, postea abbate VVestemouasterii, et tam nobiliiate generis quam scientia saeculari et divina pollenti, perquirens relegat. » Willelm. Gemet., Hisl, Sorthm., Palrol. lat., t. CXLIX. col. 80i>.
' Annal, ord. S. Bened., t. IV, p. 124. — D'Achéry a publié la VUa llerluin't dans son édition des Œuvres de Lanfranc. D. Gerberon, dans son édition des OKuvres de saint Anseime, a inséré un opuscule théo-