‹ Histoire de l'abbaye du BecChapitre 7 sur 50 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

L*école du Bec sous Lanfranc.

Lorsqu'un monastère se fondait, sous la règle de saint Benoit, l'un des premiers soins des religieux était d'ouvrir une école. Us estimaient avec raison que faisant profession de servir plus étroitement celui qui est appelé le Dieu des sciences, ils devaient, en même temps qu'ils réformaient leur cœur, cultiver leur intelligence, c'est-à-dire étudier les saintes Ecritures et les Pères, etne point laisser diminuer entre leurs mains le dépôt des connaissances humaines, fruit de la civilisation antique, que personne, en dehors des cloîtres, ne songeait plus à sauvegardera Cette tradition bénédictine, fidèlement suivie sous le règne de Gharlemagne, subit une fatale interruption, par suite des invasions normandes, dans le nord-ouest de la France, et plus particulièrement en Neustrie. Dans ces contrées, périodiquement foulées sous le pied des envahisseurs, la nuit s'était faite peu à peu dans les intelligences, et le clergé lui-même subissait sans honte, peut-être même sans en avoir conscience, l'absence de toute culture littéraire. Orderic Yital a pu dire : « Sous les six premiers ducs de Neustrie, presque personne, en Normandie, ne se livra à l'étude des arts libéraux ; il ne s'y rencontrait aucun docteur, jusqu'au jour oii Dieu, qui pourvoit à tout, fit aborder Lanfranc aux rivages normands '. » L'auteur des

* Nous nous permettons de renvoyer le lecteur à notre étude : V Abbaye du Bec et ses écoles^ 1045-1790. Ëvreux, 1892, un vol. in-S"* p. 1 à 9.

* « Nam antea, sub tempore sex ducom Neustriae, vix ullus Normon-

Miracles de saint Nicolas n'est guère moins sévère lorsqu'il appelle les Normands du xi® siècle une nation barbare, barbanca gens^. La réforme du bienheureux Guillaume de Dijon introduite, dans les premières années du xi*' siècle, dans les monastères de Fécamp, de Saint-Ouen de Rouen, de Bernay, du Mont-Saint-Michel, avait été la première tentative de restauration littéraire et de création d'écoles au sein des Normands ^. Mais il est permis de dire que ces essais n'avaient guère produit de résultats appréciables. Les obstacles ne manquaient pas, d'ailleurs. Le principal, c'était peut-être le caractère normand lui-même, au fond duquel se retrouvaient l'indomptable orgueil, Tâpreté au gain, l'amour de la domination, qui caractérisaient leur race. Le sang danois et païen bouillonnait dans les veines de ces néophytes. La science sacrée et profane n'avait guère d'attraits pour ces esprits grossiers et terrestres. Quel sera donc le promoteur de la renaissance des lettres en Normandie? Qui pourra relever, par le prestige d'un enseignement vraiment magistral, ces écoles à demi désertes? Qui entraînera irrésistiblement vers l'étude de la Sainte Ecriture, des Pères de l'Eglise, de la dialectique, de la grammaire, ces moines emportés et vains, cette jeunesse chevaleresque, aussi enthousiaste qu'ignorante? Cette fois encore, comme après les invasions, comme au temps de Charlemagne, l'étincelle partira de l'Italie, et le foyer qui va bientôt rayonner sur l'Europe entière s'allumera dans la chélive et obscure abbaye d'Herluin.

Soit pour répondre à la curieuse avidité d'une jeunesse qui voulait s'instruire à ses leçons, soit pour subvenir aux frais que nécessitaient la reconstruction et l'agrandissement de son

norum liberalibus studiis adhaesit, nec doctor inveniebatur, donec provisor oinniuui Deus Normannicis oris Lanfrancum appiilit. » Ord. Vital, t. II, p. 210. — « Hoc uiagistro primitus Normanni litteratoriam arlem perscrutati simt, et de schola Beccensi éloquentes in divinis et saecularibus sophislae proccsserunt. » Id., ibid.

* « Sciens certo relatu illic multum collapsum studium litteraturao uiutatione barbarire gentis, etc. » Miracula de sancio Nicholao édita a quodam mojiacho ecclesie Becciy Bibl. d'Evreux, ms. lat. 90.

• Voy. ci-dessus, ch. i, p. 28.

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monastère, Lanfranc ouvrit, probablement en 1045^ des écoles au Bec. Herluin venait de le nommer prieur, partageant avec lui le soin du spirituel et du temporel de l'abbaye. 11 jouissait déjà, nous l'avons vu, de la confiance du duc de Normandie; en peu d'années, Lanfranc, s'était vu entouré d'une estime singulière. « Sa renommée, dit Orderic Vital, se répandit si bien dans toute l'Europe, que, pour recevoir ses leçons, un grand nombre d'auditeurs accoururent de France, de Gascogne, de Bretagne, de Flandre mème'^. »

La science du maître était, en effet, de nature à frapper rimagination des Normands du xf siècle ^. Au cours de ses voyages, Lanfranc avait à peu près recueilli toutes les connaissances de son époque ; il était à la fois grammairien, dialecticien, jurisconsulte et théologien. Orderic Vital s'est fait l'écho de son siècle en formulant un éloge, emphatique sans doute, mais précieux à retenir. Willram de Bambergfait honneur à Lanfranc d'avoir le premier donné à la théologie, si négligée auparavant dans les écoles, la haute importance

* Le Gallia Chrisliana dit : « Ibi scholas aperuit anno 4046 clarissimus ille doctor », t. XI, col. 219. Nous inclinons plutôt pour 1045, sans cependant pouvoir donner cette date comme absolument certaine.

■ « Fama peritiae illius in tota ubertim innotuit Europa ; unde ad magisterlum ejus multi convenerunt de Francia, deWasconia, de Britannia necne Flandria. » Ord. Vital, t. Il, p. 210. — « Exivit fama ejus remotissimas Latinitatis plagas, eratque Beccum magnum et famosum litteraturae gymnasium. » Willelm. Malmesb., De (festis pontif. angl., Patrol. lat., t. CLXXIX, col. 1459.

3 « Virum antiquis scientia et religione comparandum, de quo serio dici potest : Tertius e coelo cecidit Calo, adeo coelestis sapor pectus ejus et palatum infccerat ; adeo latinitas omnis in liberalium artîum scientiam, per doctrinam ejus, se inciteibat; adeo ipsius exemplo vel metu, professio monastica in religione sudabat. m Willelm. Malmesb., Gesta regum anqlorum^ Patrol. lat., t. CLXXIX, col. 1247. — a Sed litteratura perinsignis libérales artes quae jamdudum sorduerant, a Latio in Gallias vocans, acumine suo expolivit. teneriorem aetatem in saecularibus deterens, in Scripturis divinis animo et aevo maturuit. Quibus edoctus mundi fumos et ampuUata gentilium eloquia parvipendens, monachatus desidcrium imbibit, muUisque diu locis circumspectis ex omni abbatiarum copia Beccum apud Normanniam potissimum elegit, paupertate loci et monacborum religione captus. » Willelm. Malmesb., De gestis pontif, angl., Patrol. lat., t. CLXXIX, col. 1459.

à laquelle elle avait droit ^ L'écolâtre du Bec, qui avait eu à réfuter les subtilités dogmatiques de Bérenger, sentait combien il était indispensable de donner à son enseignement théologique une précision rigoureuse, et de le fortifier par la dialectique et la méthode démonstrative.

On possède un commentaire sur les Epitres de saint Paul qui peut donner une idée de renseignement exégétique de Lanfranc. Après une courte préface où Tauteur énumère les épîtres et établit Taulhenticité de celle aux Hébreux, il passe à TexplicaLiondechacune d'elles. Le commentaire est double; Tun, très court, est intercalé dans le texte même ,* l'autre, sous forme de notes, suit presque littéralement le texte et en éclaircit les termes obscurs ou le sens douteux. Aux explications qui lui sont propres, Lanfranc joint des citations de plusieurs Pères, notamment de saint Augustin et de saint Ambroise. « Le commentaire affecte cette forme qui sent l'enseignement fait devant des esprits encore peu ouverts ; il faut tout dire, tout expliquer. Les éclaircissements historiques fournis çà et là ont le même caractère ^, »

On aimerait à savoir quelles qualités propres caractérisaient renseignement oral de Lanfranc. « Faut-il se le figurer orateur entraînant ou causeur disert? Avait-il cette chaleur communicative qui pénètre et anime tout, ou cette grâce insinuante à laquelle tout finit par céder? Le mot facundus lui est appliqué, mais une ou deux fois seulement ^; nous aimons mieux nous le représenter maître de ses auditeurs parle charme d'une parole élégante, claire, précise ; les éclairant, ne les entraînant jamais. Nulle part dans ses écrits, dans ses lettres, on n'est remué par un accent de profonde émotion ; c'est l'esprit seul qui se montre, le cœur rarement;

* Voir D. Martène, Veterum scriptorum amplissima collection t. I, p. 507.

* De Crozals, Lanfranc^ p. 57.

* a Adolescens orator veteranos adversantes in actionibus causarum fréquenter re vieil, iorrente facundiae accurrate dicendo. » Vita Lanfranci, t. I, p. î>9l. — Cf. : Ord. Vital, t. II, p. 209. — « Lanfrancus, vir ingenio admirabilis, facundia non irnpa?H, et quod ad hunianum spectat judiemm, morum omni probitate insignis. » Vita Herluini, t. I, p. 273.

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il ne semble pas que sa bienveillance soit jamais allée jusqu'à la vraie bonté. Les auteurs qui parlent de lui vantent surtout la finesse, la subtilité de son esprit, son érudition, son talent dans la discussion, les variétés de ses connaissances. Ainsi Télégance de sa parole, la netteté et la finesse de son esprit un certain tour enjoué qui lui a valu à plusieurs reprises Tépithète de faceiuSy quelque chose de retors qu'il tenait du Lombard, telles furent les causes de son succès ^ »

Antérieurement au ix* siècle, les moines de Tordre de Saint- Benoit, se conformant en cela aux prescriptions de leur fondateur *, se contentaient d'instruire les enfants que l'on destinait à l'état monastique, sans jamais ouvrir leur porte aux jeunes séculiers. Ce ne fut qu'à partir du règne de Gharlemagne que les Bénédictins consentirent à suivre l'exemple donné déjà par les écoles épiscopales, et à élargir le cercle de leurs auditeurs en y admettant des laïques et des clercs. Cette transformation ne se fît pas tout d'un coup, ni sans résistance. Une réunion d'abbés, tenue à Aix-la-Chapelle, décidait encore en 817, que, dans les monastères, il n'y aurait d'écoles que pour les oblats, c'est-à-dire pour les enfants offerts à Dieu par leurs parents, élevés et nourris dans le cloître '. Ces écoles s'appelaient scAotoe claustri ou claustrales. Peut-être voulait-on, par cette mesure, préserver les enfants voués à la religion de tout contact avec la jeunesse séculière, plus bruyante et plus indisciplinée. Mais peu à peu tous les monastères importants ouvrirent pour les clercs et lesjeunes séculiers une seconde école, entièrement séparée, et qui prit le nom de schola canonica ou clericalis^. Toutes deux étaient dirigées par les moines ; seule la discipline différait.

* De Crozals, Lanfranc, p. 60.

* Hegula S. Benedicti, cap. 30, 37, 45, 63, 70.

■ « Ut schola in monasterio non habeatur nisi eorum qui oblati sunt. » Conc. Aquisgr., cap. 45; cité par d'Achéry, Opéra Lanf ranci, dans les Nolae et observationes, p. 30.

* « Traduntur post brève tempus Marcello scholae clauslri cum B. Notkero Balbulo et ceteris monachici habitus ; exteriores vero, id est canonicae, Isoni cum Salomone et ejus comparibus. » Eckehardus, in Vita Notkeri^ cité par d'Achéry, Opéra Lanfranci, dans les Nolae et ohservationes, p. 30. — On nommait encore grandes écoles, schola^

11 existait une troisième catégorie d'écoliers ; c'étaient les juvenes. On désignait sous ce nom, ditD. Martène, les jeunes moines, soit oblats, soit venus du siècle, qui, même après leur profession, ne paraissant pas d'un esprit assez mûr pour être laissés à eux-mêmes, étaient, comme les enfants, mis sous la garde, in cusiodia, d'un religieux d'une vertu éprouvée.

L'oblation se faisait au Bec, comme dans les autres monastères, avec des cérémonies fort touchantes ^ Les parents conduisaient leurs enfants au pied de l'autel pendant que l'abbé ou un religieux célébrait la messe. A TofTertoire, l'oblat présentait une offrande qui était reçue par le sacristain. Les parents s'approchaient aussitôt, enveloppaient la main droite de l'enfant dans la nappe de l'autel, et après l'avoir baisée, le présentaient au célébrant, qui recevait l'oblat en formant le signe de la croix sur sa tète. Après l'avoir aspergé d'eau bénite, il lui donnait la tonsure, avec les prières d'usage, le dépouillait de ses vêtements séculiers en disant: Exual te Dominus^ etc., puis le revêtait d'une petite coule bénite par l'abbé, en ajoutant: Induat te Domi- 7niSy etc., etc. ^.

Les enfants ainsi offerts par leurs parents suivaient, dans

majores, celles qui, dans les abbayes de Saint-Gali, d'Hirschaw, du Bec, de Ouiiy, de Saint-Victor, etc., possédaient de nombreux professeurs et toutes les branches de l'instruction. Les petites écoles, scholae minores, étaient établies auprès des monastères moins importants, et ne devaient pourvoir qu'à une instruction limitée.

* A Cluny, la formule d'oblation était ainsi conçue : « Ego frater N.. olferro Deo et Sanctis ejus apostolis Petro et Paulo hune puerum nomine N., vice parentum ejus, cum oblatione in manu atque petitione, al taris palia manu ejus involuta. ad nomen sanctorum quorum hic reliquiae continentur, et domni Abbatis N. praesentis tfado coram testibus, regulariter permansurum, ita ut ab hac die non liceat illi coUum de sub jugo excutere regulae ; sed magis ejusdem regulae fide- Uter recognoscat instituta debere servare, et Domino cum ceteris gratanti animo militare. Et ut haec petitio iirma parmaneat, manu mea aubter firmavi, testibusque tradidi roborandam. » Udalricus, Consuetudines cluniacenses^ iib. III, cap. viii. — Sur les oblations d'enfants, voir: Mabillon. Analecta, édit. in-f», p. 155-158, et L. Delisle, Littérature latine et histoire du moyen âge, Paris, 1890, p. 9-17.

■ D. Martène, De antiquis monachorum, ritibus^ Iib. V, Ex ms. librù usuum tieccensis monasterii.

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