CHAPITRE I
Sommaire. — Délimitation de la Brie. — Rivières qui arrosent ce pays. — Le Grand-Morin. — Situation du Bricot. — Son aspect. — Localités qui l'avoisinent. — Quand commence l'histoire du Bricot. — Ce que ce village dut être à l'origine. — Ancienneté du Meix-Saint-Époing. — Obscurité de l'étymologie du nom du Bricot.
Chacun sait, sans être géographe, que la Brie est cette région naturelle, légèrement accidentée, qui s'étend entre la Champagne et l'Ile-de-France. Très anciennement, elle était recouverte d'une immense forêt, le bri^iensis saltus, dont il n'existe plus aujourd'hui, après bien des siècles de civilisation et de défrichement, que comme des lambeaux détachés. Sur trois côtés, au nord, à l'ouest et au sud, la Brie, dont la forme générale rappelle celle d'un quadrilatère, a pour limites deux cours d'eau considérables : la Marne, qu'elle dépasse un peu toutefois, et la Seine. Sur le quatrième côté, à l'est, ce pays aux paisibles ondulations se termine
par un brusque bourrelet, qui le sépare nettement des plaines crayeuses et infertiles de la Champagne pouilleuse.
Plusieurs rivières de second ou de troisième ordre prennent naissance sur le versant occidental de ces collines et vont, par des pentes adoucies, porter à la Marne le tribut de leurs eaux paresseuses. La contrée qu'elles arrosent correspond à peu près à la Brie champenoise, située à l'est, confinant à la Champagne, et à laquelle on opposait autrefois la Brie française, placée à l'ouest et voisine de l'Ile-de-France.
Le plus important de ces petits tributaires de la Marne qui parcourent la Brie champenoise est le Grand-Morin. Sortant de cette saillie de terrain, dont nous venons de parler, au-delà de laquelle s'ouvre le désert champenois, il descend d'abord du nord au sud. A quelques kilomètres de sa source, il présente un de ces phénomènes de bifurcation que les géographes notent curieusement : son lit se divise en deux bras, et, tandis que l'un, à gauche, prenant la direction de l'est, court, sous le nom de rivière des Auges, verser ses eaux dans la Seine ', l'autre, à droite, s'orientant dans la direction opposée, va, d'une allure plus lente, mêler les siennes à la Marne. Cet étrange affluent
I . La rivière des Auges n'est peut-ûtre qu'une dérivation artificielle du Grand-Morin. Il existe, en elïet, dans le pays, une tradition qui l'attribue à des moines. Ce seraient sans doute les religieux de Saint-Julien-de-Sézanne, dont il est plusieurs t'ois question dans cette histoire.
appartient ainsi, en même temps, à deux bassins différents. La branche droite conserve, comme étant la principale, le nom de Grand-Morin, et coulant constamment vers l'ouest, atteint la Marne audessous de Meaux, après un trajet d'une centaine de kilomètres.
C'est dans le bassin tout à fait supérieur de cette rivière et sur ses bords, à deux lieues du point où elle s'est séparée de la rivière des Auges, en cette portion la plus orientale de la Brie champenoise qui fait aujourd'hui partie du département de la Marne, qu'est située l'humble localité dont nous allons chercher à ressusciter le passé, le Bricot.
Le Grand-Morin, à cet endroit, promène un cours tranquille, sur un lit encombré de hautes herbes et de roseaux, au milieu d'un vallon sans profondeur que forment les croupes basses de collines recouvertes de belles futaies. Au nord, c'est la forêt de la Loge-à-Gond ; au midi, la magnifique forêt domaniale de la Traconne, l'antique forêt de Saint-Médard ', qui s'étend, dans la direc-
1. On trouve la forêt de la Traconne ainsi appelée, nemus sancti Medardi, dès le commencement du xiii" siècle (Voir A.Longnon, Dictionnaire topographique de la Marne, p. 273). Au souvenir du vieil évêque de Noyon est joint, dans la contrée, celui de sa fille spirituelle sainte Radegonde, cette touchante reine des Francs qui, au vi" siècle, quitta volontairement le trône pour aller fonder le monastère de Sainte-Croix, à Poitiers. Il existe près du Bricot, dans les bois, une source que les paysans appellent la fontaine Sainte- Aragonde et qui possède une vertu merveilleuse ; les jeunes filles qui ont bu de son eau sont sûres, à ce que l'on affirme, de trouver dans l'année un épouseur. Il y avait encore
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tion de la Seine, presque jusqu'aux confins de la Brie. Sur les deux bords de la rivière, un large et verdoyant tapis de prairies tempère par sa gaieté l'aspect quelque peu sombre et sévère des grands bois. Le hameau du Bricot, aujourd'hui en partie dépeuplé, apparaît, sur la lisière de la Traconne, pittoresquement adossé aux premières pentes, dans un gracieux encadrement de verdure. Deux constructions tranchent, sur les pauvres et basses maisons qui le composent, par des proportions moins restreintes ; ce sont, au milieu môme de ces habitations clairsemées, l'église, entièrement dépourvue de style, et, à l'extrémité occidentale du village, le château, qui n'est plus maintenant, à proprement parler, qu'un simple rendez-vous de chasse, d'où la vue est fort belle sur tout le vallon. Si Ton remonte le cours du Grand-Morin, à une lieue environ du Bricot, dans un évasement où la vallée semble s'éclairer et où les grands bois se replient devant l'invasion des terres cultivées qui viennent ronger leur lisière, on arrive au petit village du Meix-Saint-Époing, signalé de loin par le toit aigu de son église. A gauche, sur la hauteur, c'est le hameau de Launat, aux maisons entremêlées de vergers, que l'on aperçoit. On découvrirait, à droite, un autre hameau, faisant pendant
au xvir siècle, « en la maison du seigneur de Mase-Saint-Ispar » (Meix-Saint-Epoinir), une chapelle consacrée à sainte Radegonde et dont le patron était le seigneur du lieu, le collateur l'évéque de Troyes {Fouille f^cnéral de l'archevêché de Sens, 164S; bénéfices dépendant de l'évcché de Troyes, p. Iî3).
il ce dernier, celui de Tourraine, au bord d'un étang, si la forêt, qui le ceint de toutes parts, n'étendait comme un rideau devant lui. Suivi plus en amont, le Grand-Morin conduit à la bifurcation qui donne naissance à la rivière des Auges. A quelques kilomètres à peine de son origine, à l'extrême limite de la Brie, celle-ci arrose l'aimable et coquette ville de Sézanne, dominée par une église monumentale et curieuse, mais fière surtout de l'antiquité que lui a faite une vieille tradition : tirbs ail tiqua Se\aunorum.
Revenons maintenant à notre point de départ, le Bricot, pour accomplir, dans la direction inverse, une reconnaissance analogue des lieux.
Après une heure environ de marche en aval du cours d'eau qui nous sert de guide, nous atteindrons le village de Châtillon-sur-Morin. Ses maisons serrées couvrent un mamelon dominant la rivière, d'où, avec la massive tour ronde de sa vieille église, il n'apparaît point complètement dépourvu d'un certain aspect de forteresse assez propre encore aujourd'hui à justifier son nom '. Au midi, et à très peu de distance de Châtillon, dont il semble la continuation, s'étend le long hameau de Seu. Plus en aval, le Grand-Morin nous conduit au bourg important d'Esterna}^ Depuis quelques années, une ligne de chemin de fer d'intérêt stratégique, remontant le cours de la rivière,
I. Châtillon vient du mot latin castellio, diminutif de castellum, désignant un petit château, une petite forteresse.
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unit Estcrnay à Sézannc en desservant Châtillonsur-Morin et le Meix-Saint-Époing.
Quand aux indications topographiques qui précèdent nous aurons ajouté qu'au nord et au sud du Bricot, par delà sa ceinture de forêts, les villages les plus rapprochés sont la Noue et la Forestière ', nous aurons terminé la rapide énumération des localités, fort modestes pour la plupart, qui avoisinent notre petit hameau. Il n'était peut-être pas inutile, dès le début, d'en faire connaître au moins les noms, qui plus d'une fois doivent réapparaître dans le cours de cette monographie.
L'histoire du Bricot ne commence qu'avec l'établissement de son abbaye, au milieu du xii^ siècle. Jusqu'à cette époque, nous ne rencontrons son nom nulle part. Est-ce à dire que le Bricot n'existait pas? Il serait téméraire de l'affirmer. On a remarqué, en effet, qu'un très petit nombre seulement de localités, dans notre pays, ont été fondées postérieurement à la période mérovingienne. Mais beaucoup, qui se sont développées par la suite, se réduisaient alors à une simple ferme, une métairie ou quelques bâtiments d'exploitation rurale. C'était probablement le cas pour le Bricot avant le xn'" siècle, s'il ne constituait pas déjà, ce qu'aucun document ne nous autorise à avancer, un véritable
I. Cette localité est noiuméc dès le milieu du xii" siècle : t'oletarium en 1 146, Folitaria en 1 155, Folletlieria en 1 165, La Folctière en 12 14, etc. (A. Longnon, Dictionnaire topograpUique de la Marne, p. 108).
village. Cette hypothèse paraîtra d'autant plus vraisemblable que, bien antérieurement au xii^ siècle, dès le temps de Charlemagne, l'existence du Meix-Saint-Époing, si rapproché du Bricot, est constatée comme celle d'un centre agricole non sans quelque importance. Un comte Hélingaud, dans une charte de l'année 8i3, en fait donation à la célèbre abbaye de Saint-Martin de Tours '. C'est d'ailleurs tout ce que nous savons sur l'antiquité de cette commune.
Si les origines du Bricot sont obscures (celles de beaucoup de localités plus considérables ne le sont pas moins), l'étymologie même du nom n'est pas facile à débrouiller. D'après un compilateur champenois - qui a cru devoir s'en occuper, Bricot viendrait de bruSy houx, et cotta, cabane. L'auteur de cette ingénieuse trouvaille omet malheureusement
1 . Voici, avec toutes les incorrections qui caractérisent le latin de l'époque, le passage de ce document qui nous intéresse : Etiam et tertia villa in ipso pago meldico, qui vocatiir Adillo manso, qui est constructus super jluvium Mogra (le Morin) cum omnes appenditiis suis, in quacumque pagus vel loca in regtto domni nostri Karoli Magni imperatoris esse videtur in ipsa praedicta villa, quem de parte genitore meo Gau^^ehno jure hereditario mihi legibus in alode obvenit et nunc mea videtur esse possessio... (Mabillon, Annales ordinis S. Benedicti, t. III, p. 671). Un grand nombre de manses font partie de cette donation d'Hélingaud à Saint-Martin de Tours, mais se trouvent si insuffisamment désignés, pour nous du moins, qu'il est impossible de les identifier avec des localités actuelles. Il n'y aurait rien de bien surprenant à ce que le Bricot fut ainsi compris dans cette liste.
2. J. Chalette, Précis de la statistique générale du département de la Marne ^ tome II, p. 9.
8 IIISTOIKI' DlC I.'aUIîAYI'; du liRICOT
de nous faire connaître à quel idiome appartient son premier radical [colla est un mot de la basse latinité, mais qui aurait donné, en français, une terminaison féminine), et surtout il oublie, chose essentielle, que les formes les plus anciennes du nom, les seules qui puissent servir ici de point de départ, sont Brichor (vers i i5o) S Blicor, le Blicor (en 1 163) -, Bicor (en 1221) '■'', Bricol (en i223) 4, le Blecor (en 1232) -\ Blicorium (en 1262)^, Bricolium (en 1276)7, Blicoliiim (môme date) ^, Blico- Ifum (en i2(S3)9, jamais Bricol, forme moderne et corrompue. Comme d'ailleurs, en matière d'ét}'mologie, cet érudit se recommande de Ménage et qu'il fait ingénument dériver Champagne de campus ag-ni, Scianne de serra sana (montagne saine), Avenay d'aquaefa?iiim, Chainlrix de campus Iristis, Pévf, de pes vitis, Poguy de pans ignitus, etc. '*',
q. V. pièces justificatives, n" XXV.
10. La connaissance des ctymologics des noms propres était, il n'y a pas bien longtemps (comme elle est encore dans nombre de sociétés savantes de province), aussi peu scientifique que possible. Elle consistait dans des rapprochements plus ou moins ingénieux, plus ou moins puérils, toujours absolument arbitraires, où des radicaux celtiques supposes jouaient un grand rcSle. Les progrès de la philologie ont heureusement mis bon ordre à
on voit, sans qu'il soit besoin d'insister, le cas qu'il convient de faire de ses fantaisies philologiques. Rien n'est plus délicat et n'exige une science aussi précise que la détermination des étymologies des noms géographiques; c'est cependant le champ de la science dans lequel les ignorants s'engagent le plus volontiers, mais c'est aussi celui où les absurdités émises se comptent le moins. Pour nous qui n'avons pu découvrir aucune étymologie raisonnable du nom du Bricot, nous croyons faire plus sagement de n'en proposer aucune.
cela. Si l'on veut voir avec quelle science et quelle méthode cette branche est traitée aujourd'hui, qu'on lise la savante introduction (i" partie), que M. Auguste Longnon a placée en tête de son Dictionnaire topographique de la Marne.