PROSPERITE DE L ABBAYE AU XIII^ SIECLE D I
veuve du duc de Lorraine, Gertrudede Darsbourg, comtesse de Metz, laissait encore à sa mère, l'énergique et habile Blanche de Navarre , comme régente ', le souci du gouvernement de la Champagne. Au reste, Sézanne et tout le territoire de la châtellennie sézannaise faisaient partie du douaire de cette princesse -. C'est donc à Blanche qu'eurent affaire les religieuses du Bricot. Assez jaloux de leurs prérogatives, et cela, semble-t-il, avec d'autant plus d'obstination qu'elles se trouvaient moins bien établies juridiquement, les souverains champenois n'étaient pas toujours faciles à apaiser en pareille matière. Sous Thibaud III, les religieuses d'Avenay - ayant, sur la recommandation de l'archevêque de Reims, Guillaume aux Blanches Mains, élu une abbesse sans la licence du comte, il ne fallut pas moins, pour le désarmer, que l'intervention du
1. La veuve de Thibaud III exerça la régence de 1201 à 1222 (D'Arbois de Jubainville, Histoire des comtes de Champagne, t. IV, p. loi). Blanche était fille de Sanche VI le Sage, roi de Navarre. C'est par elle qu'à la mort (1234) de Sanche VII, son frère, la couronne de Navarre passa à la maison de Champagne.
2. Collection de Champagne, vol. i38, fol. ii5 : « Lettres de Thibaud, comte de Troyes palatin, par lesquelles il donne en douaire à sa femme Blanche, fille du Roy de Navarre, sept de ses chastellenies, sçavoir : Espernay, Vertus, Sézanne, Chantemerle, Pons, Nogent et Méri, ez présences de Adèle, reine de France, Bérangère, reine d'Angleterre, Geoffroy, comte du Perche, Guillaume, comte de Joigny, Jeoffroy, sénéchal de Champagne, Gaucher de Chastillon et autres, à Chastre, l'an iigg ».
3. Abbaye de femmes de l'ordre de saint Benoît, fondée au vir siècle, dans le diocèse de Reims, non loin d'Épernay.
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grand prélat, son propre lîls '. Le cas des religieuses du Bricot était le même. Celui qui s'entremit pour obtenir leur pardon fut l'abbé de Nesle-la- Reposte, cette communauté avec laquelle nous savons, par ce qui précède, que la nôtre était en relations. Soit par ordre de la comtesse de Champagne, soit de sa propre initiative et en vue de préparer la conciliation, ce zélé religieux se rendit au Bricot dans le but de s'enquérir des faits. A peine arrivé, il apprit qu'on ne l'avait pas attendu pour tenter de réparer la faute commise : au nom de la communauté entière, réunie en chapitre pour exprimer une volonté qui s'était trouvée unanime (de vohmtate cominuiii et conseusu expresso totiiis capittiîi), la supérieure irrégulièrement nommée avait fait solennellement amende et réparation à la suzeraine -. L'abbé de Nesle en reçut l'attestation
1. Bibliothèque nationale, mss., fonds latin, n" bgg2, Cartulaire de la comtesse Blanche, fol. 279, v° : « quod ecclesia de Avenay, que non habet abbatissam, non potest eligcre nec débet sine licentia comitis Campanie »; et Collection de Champagne, vol. i36, p. 210. Cf. Collect. de Champ., vol. iSj, fol. Sy : « Lettres des prieur et couvent de Laigny à la reine de Navarre, comtesse de Champagne et de Brie, par lesquelles ils la requièrent de leur donner permission d'élire un abbé, Tan 1274. »
2. On ne voit pas exactement, d'après la charte, s'il s'agit ici d'une simple amende honorable ou bien d'une amende pécuniaire. Les analyses que nous trouvons dans Tculct [Inventaire des layettes du trésor des chartes, n" 1482) et dans la Collection de Champagne n'interprètent pas ce point délicat. Voici celle que donne le compilateur de la Collection de Champagne : « Lettres de l'abbé de l'église de Ncelle, par lesquelles il déclare que l'abbesse, prieure et tout le chapitre de Bicor, pour avoir esleu une abbcsse sans la pcr-
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formelle de la bouche de toutes les religieuses. Les pauvres filles lui demandèrent même, pour mieux marquer leur regret et se sentir plus rassurées, qu'il en voulût bien témoigner par écrit. L'abbé s'empressa de le faire '. Ainsi Blanche de Navarre vit clairement que, si ses privilèges et ceux du comte son fils avaient été un moment méconnus à Notre-Dame-des-Bois, le mauvais vouloir n'avait aucune part à cette offense. Trop de précipitation, un peu de négligence ou de légèreté peut-être, voilà au plus à quoi se réduisait tout le délit. Le pardon fut aussi prompt d'une part que l'avait été de l'autre le repentir, et les souverains de la Champagne ne retirèrent pas une parcelle de leur affection à la communauté placée, depuis Henri le Libéral, sous leur tutélaire égide.
On ne parlait, sans doute, déjà plus de l'incident au Bricot, lorsqu'un chevalier de la Brie champenoise, Henri de Nogent-l'Artaud, donna, de son côté, aux religieuses une preuve des bonnes dispositions qu'il entretenait à leur égard. L'abbaye possédait, sur les moulins de Chevign}^ non loin de Vertus, une rente de deux setiers de blé par an. Or, il n'était pas sans intérêt que ce droit, qu'aucun écrit peut-être ne garantissait, pour être rendu plus stable et moins sujet à contestation,
mission de Blanche, comtesse de Champagne, l'auroient depuis amende envers de ladite comtesse, Fan 1221, novembre » (Vol. i38, fol. i3i; voir aussi vol. 1^7, fol. 49, et vol. i?o, f'^'- *""))• I. Y. -pièces justificatives, n" XI.
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fût reconnu par Henri de Nogent. Ce seigneur ne s'y refusa point. Il accorda aux religieuses du Bricot ce qu'elles désiraient, sous la forme d^un acte de reconnaissance en règle, bien et dûment muni de son sceau. Cette pièce, dont l'original existe toujours, est datée du mois de mars 1223 ' .
Mais la série des faits que nous devons relater nous ramène à la comtesse de Champagne. Ce n'est pas à tort que, plus haut, nous disions qu'en dépit de son léger manquement, notre abbaye n'encourut point la disgrâce de cette princesse. Nous voyons, en effet, au commencement de l'année 1225, Blanche de Navarre présider à un accord entre l'abbesse de Notre-Dame-des-Bois et une dame du voisinage, nommée Isabeau, avec laquelle le monastère avait quelque difficulté. Il s'agissait d'une aumône, c'està-dire d'une donation pieuse faite aux religieuses sur une terre sise à Gaye, qui appartenait maintenant à Isabeau. Celle-ci était veuve. Autant qu'il est permis de le conjecturer, l'auteur de la donation ne devait être autre que son défunt mari, Bonard de Barbonne. Il avait laissé deux fils, l'un Pierre, et l'autre Guillaume, qui devint dans la suite bailli de Provins 2. Estimant, peut-on croire, que la libéralité de Bonard grevait trop lourdement, soit son douaire, soit l'héritage de ses enfants, et n'ayant peut-être pas, pour se l'imposer, les mêmes motifs
2. Douct d'Arcq, Collection de sceaux, première partie, t. il. p. 2r):\ n" S 144.
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de conscience que son mari, Isabeau refusa pendant quelque temps de se dépouiller au profit de l'abbaye, ou n'y voulut pas consentir dans une mesure jugée suffisante, bien que ses obligations ne fussent point douteuses. Sur ces entrefaites, la comtesse de Champagne vint à passer à Sézanne. Mise au courant de la situation et désireuse de la régler, elle appela auprès d'elle les intéressées et leur fit accepter un arrangement en vertu duquel les droits de l'abbaye sur la terre de Ga3'e étaient définitivement résolus, de l'entente des deux parties, en une redevance annuelle de quatre setiers de grain: un setier de blé, un setier de seigle, un setier d'orge et un setier d'avoine, exigibles à la Saint-Remi'. Isabeau n'était pas venue seule : ses deux jeunes fils et un seigneur du nom de Philippe de Lurey, dont elle était vassale pour la terre en question, l'avaient accompagnée. Tous trois ratifièrent cette transaction. Dans le cours de la même année i225, Blanche fut appelée par un de ses vassaux de la châtellenie de Sézanne, Renaud de Gironde ^, à recevoir la
2. Le nom de ce personnage se retrouve dans un rôle des vassaux du comté de Champagne remontant au règne de Thibaud IV (I20I-I253). Voici, en effet, un des articles qui y figurent, sous la rubrique Ce siint li fié de la chastellenie de Se^anne : « Li oir Renaut de Gironde, Hue de Gironde, liges, sa meson de Calci et ce qu'il a à Mesmy » {Archives nationales, P, 1 1 14, fol 148, r°). On connaît également, par une source semblable, toujours du xiir siècle, une dame Florence de Gironde (D'Arbois de Jubainville, Histoiredes comtes de Champagne^ t. VII, p. 227, art. io35 : « Domina Florentia de Girondia tenet... apud Soogni IX libratas terre »,
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déclaration d'un don qu'il faisait aux protégées de la princesse. Deux sœurs de Renaud avaient pris le voile au Bricot ; elles se nommaient Comtesse et Marie. Il était assez naturel que ce seigneur s'imposât quelque chose en faveur de la communauté. Il lui constitua, sur la dîme et le terrage ' qu'il percevait à Gaye, une rente perpétuelle de vingt-six setiers de grain, par moitié seigle et avoine, à prendre chaque année, la veille de la Toussaint au plus tard. Mais il stipula en même temps que ses deux sœurs recevraient annuellement, à Pâques, des mains de l'abbesse, une somme de quinze sous « pour leurs nécessités », suivant le terme employé, plus tard, c'est-à-dire pour subvenir à leurs menus besoins. En cas de prédécès, soit de l'une, soit de l'autre, l'intégralité de la somme devait être payée à la survivante. Mais après la mort des deux sœurs, toute obligation serait éteinte pour Tabbaye, et elle jouirait dès lors sans nulle charge de la donation du seigneur de Gironde. La comtesse de Champagne fit dresser un instrument de cet acte et y apposa son sceau pour l'authentiquer. Il est d'octobre i225 -.
1. Le terrage était le droit, pour le seigneur, de prendre chaque année une part déterminée de la récolte (D'Arbois de Jubainvillc, Histoire des comtes de Champagne, t. VII, Introduction, p. 140). « Le droit de terrage est tel, disait une coutume, que les héritages qui sont tenus audit droit, quand ils sont enfruitez en grains ou autres fruits, il en est deu au seigneur du terrage certaine portion, aux aucuns plus, aux autres moins, et ainsi qu'on les a accoustumcz de payer selon la diversité des lieux ». (Du Gange, Glossarium mcdiœ et injîma' latinitatis, y" tcrragium).
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C'est vers la même époque, probablement, qu'eut lieu, toujours sous les auspices de la comtesse de Champagne, la vente, au profit de l'abbaye, d'un terrage et d'un cens, à Fayel, appartenant ou a3^ant appartenu à Bonard do Barbonne. Philippe de Lurey et Renaud Grenons ratifièrent, en présence de Blanche de Navarre, cette transaction, et peu après, le r^'" décembre 1227, Thibaud IV la confirma par un acte sans lequel nous l'eussions ignorée ' .
Quelques années se passèrent, et les religieuses du Bricot firent, sur le territoire du Meix-Saint- Époing, une acquisition des plus importantes. Ce lieu, qu'un comte Hélingaud, sous Charlemagne, avait donné, avec ses dépendances, aux clercs de Saint-Martin de Tours, ainsi qu'on l'a vu plus haut ^, n'avait pas cessé, depuis le ix'-' siècle, d'appartenir à la célèbre collégiale. Parmi les terres qui formaient ce vaste domaine, se trouvait une notable étendue de bois. La foret de Saint-Médard ou de la Traconne y était partiellement comprise. Mais les moines en avaient défriché et mis en culture certaines portions. En 1282, le chapitre de Saint- Martin consentit à détacher vingt arpents de ces terrains cultivés pour les accenser à l'abbaye du Bricot, moyennant une redevance annuelle de quatre deniers provinois. Cette cession fut faite sans détriment pour les droits de justice que les