CHAPITRE IV
PROSPÉRITÉ DE l'aBBAYE DU BRICOT AU XIII*^ SIÈCLE,
Sommaire. — Ce que fut le xiii° siècle pour Notre-Dame-des- Bois. — Propriétés contestées à la communauté dans la paroisse de Châtillon (1219). — Election d'une abbesse faite sans l'autorisation de la comtesse de Champagne ; ses conséquences (1221)-
— Acte de reconnaissance accordé par Henri de Nogent-l'Artaud (i223). — Transaction ménagée par Blanche de Navarre entre Isabeau de Barbonne et l'abbaye du Bricot (122 5). — Renaud de Gironde constitue une rente à la communauté (i225). — Vingt arpents de terre, dans la forêt de Saint-Médard, accensés par l'abbaye de Saint-Martin de Tours à celle du Bricot (i232).
— Droits de Notre-Dame-des-Bois, à la Noue et à Congy, sur les dîmes de la collégiale de Saint-Nicolas de Sézanne. — Thibaud le Chansonnier confère une charte aux religieuses du Bricot (1246). — Défaut de renseignements sur les seigneurs du Bricot avant le xiir siècle — Les rôles des vassaux de Champagne. — Guillaume I" du Bricot. — Guillaume II du Bricot.
— L'abbesse Emmeline fonde, dans l'abbaye du Bricot, un anniversaire à sa mémoire (i255). — Jean I et Jean II de Launat. — Ce dernier approuve une vente faite aux religieuses du Bricot par Thibaud de Vanne (i263). — La croisade de 1270. — Le comte de Champagne Thibaud V y prend part. — Charte qu'il accorde à l'abbaye du Bricot avant son embarquement. — Mort de Thibaud V. — Anniversaire fondé au Bricot en son honneur par l'abbesse (1275). — Différend entre l'abbesse Marguerite et Eudes, curé de Châtillon. — Sentence de l'official en faveur de l'abbesse (1276). — Accord conclu entre les religieuses du Bricot et le chapitre de la cathédrale de Troycs
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au sujet des dîmes de Fontaine-Denis et de Saint-Quentin-lc- Vergcr (i283). — Rentes dues aux religieuses du Bricot par Jean vie la Saucerte. — Le monastère du Bricot devient possesseur d'une tuilerie près de Châtillon (1292). — Fondation établie au Bricot par Pierre de Courgivaux (1298).
Qid terram habet , guerram habet, disait, au moyen âge, le proverbe : qui terre a, guerre a. Nous allons voir l'abbaye du Bricot faire l'expérience de cette vérité. Elle avait acquis des propriétés, conquis des droits : elle eut à défendre droits et propriétés. Mais les luttes qu'elle soutint à cette occasion ne furent, qu'on se rassure, ni bien nombreuses, ni très redoutables, et elles ne mirent à aucun moment en péril l'existence de la communauté. Loin même qu'elles aient entravé son dévelloppement, elles s'effacent plutôt au milieu de progrès et d'agrandissements réguliers. Le xni'-^ siècle correspond, en effet, pour notre abba}^ à une réelle période de prospérité. Si quelques possessions ou privilèges lui sont alors ça et là contestés, en revanche, d'une part elle s'enrichit de biens nouveaux, d'autre part elle étend considérablement le cercle de ses relations avec des communautés ou des personnages puissants. On verra encore les comtes d.e Champagne figurer au premier rang parmi ceux-ci. La première contestation dans laquelle se trouva engagée l'abbaye du Bricot se produisit en i2U). Une de ses propriétés de Châtillon, ou tout au moins de la paroisse de Châtillon, y donna lieu. Il s'agissait de quatorze journaux de terre, peut-être des prés, sur lesquels un certain Girard Le Char-
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pentier élevait des prétentions. Ce terrain, d'après le dire du demandeur, lui avait été précédemment cédé en gage ou hypothéqué ; il alléguait aussi les droits de plusieurs tiers, auxquels, à l'en croire, une partie du fonds litigieux devait revenir à titre d'héritage. A de semblables prétentions, aussi peu justifiées qu'inattendues, les religieuses firent naturellement la sourde oreille. Girard poussa la présomption jusqu'à saisir de sa cause la juridiction ecclésiastique du diocèse, l'officialité de Troyes. Espérant l'intimider, il cita par-devant ce tribunal l'abbesse du Bricot. Mais lorsqu'on l'invita à faire la preuve de son droit prétendu, qu'on lui demanda de se porter garant pour ses co-intéressés et d'accepter une assignation d'audience, Girard se refusa piteusement à tout. L'official rendit, en conséquence, en faveur de l'abbesse, une sentence de congé-défaut, qui la dégageait de toute poursuite '. L'instance n'eut, de la sorte, pas d'autre effet qu'un ennui momentané causé aux religieuses de Notre-Dame-des-Bois.
Deux années après, elles faillirent en éprouver un nouveau, par leur faute cette fois, dans une affaire d'une nature plus grave, mais qui heureusement fut arrangée à temps et n'eut pas l'issue fâcheuse qu'on eût pu craindre d'abord.
Les souverains de la Champagne, pendant un certain temps, s'étaient arrogé le droit d'imposer aux communautés religieuses de leurs Etats des
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abbés et des abbesses de leur choix. Cette usurpation . cessa dès le règne de Henri le Libéral (i i52-i i<Si), peut-être même dès celui de Thibaud le Grand (i i25-i i 52), son père; elle laissa néanmoins des traces en ce que certaines communautés étaient astreintes, avant de procéder à Télection d'un supérieur, à demander une autorisation, qui, à la vérité, ne se refusait pas '. On s'étonnera moins, pour ce qui touche à l'abbaye du Bricot, de cette espèce de dépendance à laquelle elle n'échappa point, si l'on songe à ce qu'elle devait aux comtes champenois, qui, presque dès sa naissance, s'étaient montrés ses bienfaiteurs et qui, en l'affranchissant de la tutelle de Montier-la-Celle, l'avaient, en quelque sorte, prise sous leur propre patronage. Quoi qu'il en fût d'ailleurs de la légitimité de leur droit, il arriva qu'en 1221, le Bricot eut à pourvoir au remplacement d'une supérieure, que la mort vraisemblablement lui avait ravie. Soit ignorance, soit oubli, ne tenant aucun compte de l'usage, le chapitre arrêta le choix d'une nouvelle abbesse sans avoir pris soin préalablement de se munir de l'autorisation indispensable.
La Champagne avait alors pour comte un jeune prince, brillant, lettré, poète même et poète non sans mérite, Thibaud IV, que ses talents de trouvère firent surnommer le Chansonnier. Agé de vingt ans à peine, Thibaud, qui venait d'épouser la
I . DArbois de Jubainville, Histoire des comtes de Champagne, i. 111, p. 171.