CHAPITRE VIII
l'abbaye du bricot a sézanne.
(xvii-xviii'^ siècles.)
Sommaire. — Caractère nouveau de la communauté à Sézanne.
— Série de ses abbesses jusqu'à la Révolution.
§ i°\ — Paille de Guédon (i62g-i644). — Incendie de Sézanne (i632). — Causes de la catastrophe. — Tableau du désastre.
— Reconstruction de la ville. — Agrandissements de l'abbaye. — Ses ressources. — Fin et épitaphe de Paule de Guédon.
§ 2. — Gabvielle II deGuédon ( 1644-1667). — Sa nomination
— Elle élève de nouvelles constructions. — Libéralités qu'elle reçoit. — Les événements du dehors sans influence sur l'abbaye.
— Mort de cette abbesse.
§ 3. — Marie II Ragiiier de Poussé ( lOG-j-i j2g). — Soninstitution. — Détail des biens et revenus de l'abbaye. — Ses charges. — Personnel de la communauté. — Sympathies dont elle est l'objet dans le pays. — Reliques qu'elle possède. — Difficultés avec le curé de Châtillon-sur-Morin au sujet des navales de cette paroisse. — Démarches des religieuses pour obtenir du saint-siège exemption du paiement des dîmes. — Appauvrissement de l'abbaye du Bricot. — Pertes par elle subies vers la fin du xvii" siècle et au commencement du xviii". — Résignation toute chrétienne de l'abbesse. — Sa tin.
§4. — Berthe d'Etampes ( i j^g-i y3j). — Sa nomination. — Personnel de la communauté. — Etat des bâtiments. — Situation financière de la maison. — Mauvaise santé de cette abbesse; ses dépenses.
§ 5. — N. de Mehin d'Épinay (i y3y?-i ySSJ.
§6. — Marie- Anne de Monceaux d'Aiixy ( i']38 - ij56 ou lySy). — Son installation. — Diminution du nombre des
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religieuses. — liisullisaiicc des revenus du couvent. — Autorisation que lui octroie le roi de recevoir des dots. § 7. — Marie III Le Sage de Senières (1^57-1 j6(j ou i']']o}.
— Ses bulles et sa prise de possession. — Aides accordées à la communauté. — Danger de suppression qui la menace. — Mérite de l'ahbesse. — Réunion partielle du prieuré de Sainte- Scholastiquc à l'abbaye de Notre-Dame du Bricot. — Hôtes du monastère.
§ 8. — GabriellcdeBlacoHs 1 1 jjo-i ygo). — Son installation.
— Besoins de l'abbaye ; secours qu'elle obtient. — Réparations importantes faites aux bâtiments; leur disposition. — Personnel. — Caducité de l'institution monastique en 1789.
Les conditions différentes d'existence faites dans un milieu nouveau, à la ville, à l'abbaye du Bricot amenèrent dans son esprit et son caractère, comme dans son régime, un changement inévitable. Notre- Dame de Sézanne cesse d'être la simple et riante communauté champêtre, pieuse colonie d'humbles femmes retirée au sein des bois, dont nous avons suivi jusqu'ici la carrière plusieurs fois séculaire. Elle devient un établissement citadin, la maison religieuse moderne, dont l'aspect fermé, sombre et sévère n'éveillera plus dans l'àme les doux et gracieux sentiments qu'y faisait naître la vue des pittoresques constructions rurales gaiement éparpillées, dans leur cadre de verdure, autour de l'ancienne église abbatiale. Pour s'abriter de la mer orageuse du siècle, dont les tiots viennent battre jusqu'au seuil des maisons saintes, il a fallu ces hautes et froides murailles, que le monde ne contemple guère sans étonnement et sans malaise. En même temps, la règle, la règle extérieure surtout, s'est fiiite plus exigeante et plus rigide ; l'abandon des occupa-
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tions rustie]ues l'a permis, et l'accroissement du nombre des religieuses l'a imposé. C'est là la transformation qui, sous l'influence de mœurs et d'idées nouvelles, devait atteindre au xvn*^ et au xvin« siècles la plupart des monastères de filles, et que subit le nôtre, d'une façon remarquable, dès son installation à Sézannc.
Notre-Dame du Bricot présente, de 1629 à l'époque de la Révolution, une série de huit abbesses, appartenant toutes à des familles d'un rang plus ou moins élevé, dont nous allons retracer successivement les règnes. Ce sont les abbesses Paule deGuédon (1629-1644), Gabrielle de Guédon (1644- 1667), Marie Raguier du Poussé (1667- 1729), Berthe d'Étampes ( 1 729-1 737), A^. de Melund'Épinay (1737-1738), Marie-Anne de Monceaux d'Auxy (i 738-1 766 ou 1757), Marie Le Sage de Serrières (1757-1769 ou 1770) et Charlotte d'Armand de Blacons (i 770-1 790).
§1'"'. — Paille de Guédon (162^-1644).
Cette abbesse nous est connue suffisamment déjà par le chapitre précédent, qui nous l'a montrée, en dernier lieu, présidant à l'installation de ses religieuses à Sézanne.
Il ne s'était pas encore écoulé trois années depuis que les paisibles recluses vivaient dans leur nouvelle résidence, lorsqu'une épouvantable catastrophe, un incendie d'une violence inouïe, réduisit la ville en ruines. L'accident qui le détermina est rap-
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porté dilVcremmeiit dans deux relations. Suivant un premier récit, le sinistre fut causé par l'imprudence d' Cl une petite fille du faubourg de Broyés, laquelle allant... sur les huit à neuf heures du matin, pendant que les habitants assistoient au service divin (c'était le 20 mai, jour de TAscension), avec un fallot de paille pour brûler les vermines qui estoient aux arbres d'un petit jardin joint à une grange », aurait, en traversant cet abri, laissé tomber des étincelles dans la paille. Le feu se serait rapidement communiqué au bâtiment, puis à la maison voisine et de là, favorisé par le vent, à la ville entière '. D'après une autre version, voici comment la chose advint : « Entre sept à huict heures du matin, une femme de médiocre condition pour le lieu, ayant pestry et desjà préparé son bois dans le four pour y mettre le feu, l'apportant, laissa choir un charbon, qui couva et croupit quelque temps parmy des vieux aillons et du menu bois qui estoit en un coing par où elle avoit passé, et puis tout à coup s'enflamma pendant qu'elle estoit occupée après le susdit four et se saisit du bas de la maison avec tant de promptitude que l'on n'y put mettre aucun empeschement tant il se fortifia, ayant soudain rencontré quelques vieilles armoyres où Ton tenoit les huilles et gresses, de là aux tables et aux lits, après, aux chambres et greniers, et en suitte à l'amas du bois
1 . Description de la ville de Sé^anyie suivie du procès-verbal de l'incendie de cette ville en i63j, p. i3.
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qu'elle avoit fait. » En un instant, toute la maison fut en flammes. A ce moment, un vent brusque s'éleva; les tourbillons envahirent les constructions voisines, la boutique d'un chirurgien, celle d'un apothicaire, et là, les huiles, les essences, le soufre et d'autres matières combustibles accumulées, procurant un nouvel aliment au feu, développèrent son intensité '.
Que l'incendie eût pris naissance d'une façon ou d'une autre, ce qui ne paraît pas douteux, c'est qu'il éclata avec une soudaineté et se propagea avec une rapidité qui n'eurent d'égale que sa violence. Quelques heures suffirent pour transformer la ville en un immense brasier. Vainement les habitants tentèrent de combattre le formidable élément. L'eau manquant, ils jetaient, dit-on, du vin sur les flammes ; on raconte que trois mille barriques furent employées de la sorte ^. Mais les efforts des hommes semblaient impuissants. On vit alors s'avancer à travers les rues embrasées, dans l'accoutrement d'un criminel conduit au supplice, pieds nus, en chemise et la corde au cou, le vénérable pasteur du lieu, messire Jacques Boullé, portant
1. Le déplorable embrasement et incendie de la ville de Césane en Brie, avec la désolation universelle des habitants d'icelle, p. 1 1 et 12.
2. Description de Sézanne suivie du procès-verbal de l'incendie, p. 18. — Le procès-verbal officiel de l'incendie, dont l'original se trouve encore dans les archives municipales de Sézanne, futdressé, le 28 mai i632, par le sieur de Nevelet d'Ochcs, trésorier de France de la généralité de Châlons.
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dans ses mains jointes le saint sacrement et l'élevant vers le ciel pour désarmer le courroux divin '. Pendant ce temps, les religieuses de Notre-Damedes-Bois, placées, hors de l'enceinte des murs, dans un quartier qui heureusement ne fut pas atteint, découvraient avec terreur de leur demeure l'effroyable fournaise. Prosternées à terre, les mains suppliantes, les yeux tournés au ciel, elles ne cessaient d'implorer la clémence d'en haut par d'ardentes prières'. Les habitants avaient abandonné la lutte. Ils ne songeaient plus qu'à se mettre en sûreté, emportant avec eux ce qu'ils avaient de plus précieux \
L'incendie dura quarante-huit heures. Le désastre fut considérable. Il ne resta debout, dans le pourpris de l'infortunée cité, que trois maisons, encore fort endommagées. Toutes les autres furent
1. Jo. Bachot, Seianniœ iirbis incendium Ascensionis dominictv die cœptiim 20 maii, aitno 1682, p. i5. — Cette relation grotesque de l'incendie de Sézanne, écrite dans un latin amphigourique par le recteur du collège de la ville, qui en avait été témoin oculaire, mérite d'être signalée comme un comique monument de mauvais goût, d'emphase et d'absurdité. Messirc Jacques Bachot y perd bien vite de vue Sézanne pour faire intervenir les grands noms, sans doute moins indignes de sa plume crudité, de Troie, de Babylone, d'Athènes, de Carthagc, etc. Les détails réels et précis de la catastrophe, qui nous intéresseraient, ne le préoccupent guère, mais avec quelle abondance et quelle complaisance le pédant ne cite-t-il point, dans son chef-d'œuvre, Homère Térencc, Ovide, Lucain, Glaudien, Stobéc, Malachie, Job, Tobie, l'Apocalypse, saint Paul, el d'autres, combien d'autres!