‹ Histoire de l'Abbaye du Bricot en Brie (XIIe siècle-1792) [microform]Chapitre 19 sur 194 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

SOMMAIRE. Duree peu prolongee du gouvernement d'Hersende. Essor rapide de la communaute. Interet qu'elle fait naitre autour d'elle. Le comte de Champagne Henri I or . Sa generosite. II affranchit le couvent du Bricot de sa dependance vis-a-vis de 1'abbaye de Montier-la-Celle (u63). Dedommagement accorde a celle-ci. Acte dresse a cette occasion. Abandon consenti par 1'abbaye de Montier-la-Celle des dernieres possessions qui lui restaient au lieu du Bricot (iiyS). Gamier de Trainel, eveque de Troyes, accorde a 1'abbaye du Bricot 1'eglise de Chatillon-sur-Morin (1196). Particularites qui accompagnerent cette donation. Nom de Notre-Dame-des- Bois pris par 1'abbaye. Augmentation du nombre des religieuses. Elles recoivent de nouveaux biens a Chatillon-sur- Morin (1198). L'abbaye de Nesle-la-Reposte. Echange de proprietes entre cette derniere et le Bricot (1207). Bulle du pape Innocent III en faveur de Notre-Dame-des-Bois (1207). L'abbaye acquiert des revenus a Seu (1212). Testament de Hugues, doyen de Saint-Nicolas de Sezanne, en sa faveur (1218).

La pieuse fondatrice de 1'abbaye du Bricot ne presida pas durant une longue periode aux destinees de la communaute etablie par ses soins. Nous avons dit que cette fondation eut lieu vers 1'annee i i5o. Le premier document que nous rencontrions apres cette date ne lui est pas de beaucoup poste-

So HISTOIRE DE I/ABBAYE DU BRICOT

rieur : il remonte a 1 163. On y remarque cependant qu'une autre abbesse deja gouverne la petite colonie r . Ainsi Hersende n'eut qu'a peine le temps d'asseoir solidement son oeuvre. Elle 1'organisa, lui donna 1'impulsion initiate, la dirigea dans la voie qu'elle desirait, pendant quelques annees tout au plus, puis elle s'eteignit, enlevee sans doute par une mort qu'expliquait un age avance. Elle avait seme, mais elle ne vit point germer la moisson. A celles qui allaient lui succeder dans une direction rendue plus lourde par la difficulte inherente .aux commencements, elle leguait, avec le souvenir de ses vertus et 1'exemple de sa charite, le soin d'agrandir et de faire prosperer le jeune monastere.

Ge programme, si c'etait celui qu'Hersende avait trace, fut assez fidelement rempli des apres elle. Pendant le demi-siecle qui suivit immediatement son etablissement, la communaute du Bricot prit desaccroissements continus et marques. Elle arrive, a la fin du regne de Philippe-Auguste (i 180-1223), au rang d'une petite abbaye deja fort respectable par 1'etendue de ses possessions.

G'est qu'en effet, a peine nee, elle sut, grace, pouvons-nous croire, au zele de ses abbesses, exciter 1'interet autour d'elle, se concilier des protecteurs puissants, s'attirer la faveur de riches et genereux bienfaiteurs. Les plus empresses furent precisement deux des princes de la province les plus eleves en dignite, Tun dans 1'ordre temporel, 1'autre dans

i. V. pieces jtistificatives, n II.

1'ordre spirituel : le comte de Champagne et 1'eveque de Troyes. II est rare que 1'exemple parti de haut ne porte pas ses fruits. Celui-ci produisit ceux qu'on en pouvait attendre. Dans les rangs de la petite noblesse et du bas clerge, le comte et 1'eveque trouverent aussitot des imitateurs, et les aumones des uns et des autres assurerent defmitivement 1'avenir d'abord incertain de 1'abbaye.

Le premier encouragement, semble-t-il, lui vint du comte de Champagne. Henri I er (i 162-1 181) regnait alors sur cette province. Intelligent, instruit, habile, 1'un des plus redoutables vassaux de la couronne, ce prince joue un role tres en relief dans les affaires politiques de 1'epoque. C'est d'abord aux cotes de Louis le Jeune, dont il epousa une fille, Marie de France, que nous le voyons se montrer. II embrassa le parti du roi de France contre son rival le roi d'Angleterre, Henri Plantagenet. Plus tard, il servit d'intermediaire entre son souverain et 1'empereur Frederic Barberousse, quand il s'agit de faire intervenir un accord entre ces deux monarques pour mettre fin au schisme qui desolait 1'Eglise, divisee par 1'antagonisme de deux papes. Enfin, accompagne du frere du roi, il conduisit une expedition en Terre-Sainte, et c'est au retour de ce voyage que la mort le surprit. Ce ne sont point, toutefois, ces grandes entreprises qui, aux yeux des hommes de son temps, constituerent le principal merite de Henri I er ; c'est sa generosite inepuisable, ce sont ses innombrables largesses, tant envers les couvents, les eglises, les etablisse-

ments hospitaliers, qu'il voulut du moins enrichir quand il ne pouvait les fonder, qu'envers ses sujets, pousses d'autre part, par son administration sageet liberale, dans une voie de prosperite et de progres. On connait le trait piquant, rapporte par le naif Joinville, de la bienfaisance de ce prince. Un gentilhomme peu fortune vint un jour le trouver a 1'eglise, accompagne de ses deux filles et implorant pour elles une dot que sa pauvrete ne lui permettait point de fournir. Artaud, 1'altier chambrier du comte, se mettait en devoir d'ecarter le solliciteur, alleguant que son maitre avait donne tout ce qu'il avait. Henri entendit : Tu en as menti, s'ecria-t-il, car tu m'appartiens, vilain, et je ne t'ai pas encore donne. Prends-le done, ami chevalier. Et Artaud, pour recouvrer sa liberte, dut payer une rancon de cinq cents livres au gentilhomme pauvre '. L'histoire a ratifie le jugement des contemporains sur Henri I er et lui conserve le surnom de Liberal que la reconnaissance publique lui decerna.

L'abbaye du Bricot ne fut point des dernieres a eprouver les effets de sa generosite. Elle existait depuis quelques annees seulement, quand elle se vit 1'objet de la sollicitude et de la faveur du jeune prince. On n'a pas oublie que des liens de dependance et de sujetion la rattachaient a 1'abbaye de Montier-la-Celle, dont, par certains cotes, elle

i. Joinville, Histoire de saint Louis, edition de la Socie'te de I'histoire de France (par Natalis de Wailly, Paris, 1868), p. 33.

tirait son origine. I/intervention de Henri I er ne visa et n'aboutit a rien moins qu'a 1'elargir de cette espece de vassalite. Par son influence sur Dreux, abbe de Montier-la-Celle, il obtint qne cette communaute renoncat a tous les droits qu'elle exercait, soit sur le monastere meme du Bricot, soit sur ses possessions '. C'etait une reelle emancipation qu'il accomplissait au profit de la nouvelle communaute. Affranchie desormais de la tutelle de sa maison-mere, elle devenait, au lieu d'une sorte de prieure qu'elle etait auparavant, une' veritable abbaye, au sens propre du terme. II est juste d'ajouter que son bienfaiteur acquit par la sur elle certaines prerogatives, restrictives d'une complete independance, que nous aurons dans la suite 1'occasion d'indiquer.

La faveur du comte de Champagne pour le Bricot se manifesta, en cette circonstance, d'une facon d'autant plus eclatante, que les moines de Montierla-Gelle ne se laisserent point deposseder gratuitement de leurs droits, ce dont on ne saurait leur faire un trop fort grief. Us exigerent du prince un dedommagement, et celui-ci ne fit aucune difficulte a 1'accorder. On n'ignore pas qu'il existait, a cette epoque, en Champagne, des foires celebres auxquelles, pour une large part, la province fut redevable de sa prosperity au moyen age. Henri I er encouragea puissamment ces grandes assises du commerce et les multiplia. A Troyes, notamment,

i. V. pieces justificatives, n II.

qui avait peut-etre les plus anciennes, remontant a 1'epoque de la domination romaine, il en crea deux nouvelles. Ges foires,.en meme temps qu'elles etaient pour les habitants du pays une cause de richesse, constituaient pour le prince une source precieuse de profits, grace aux diverses redevances qu'il percevait a leur occasion. lien touchait,entre autres, d'importantes sur les deux foires aux chevaux qui, chaque annee, se tenaient dans sa capitale, a la Saint-Jean (24 juin) et a la Saint- Remi (i er octobre). C'est sur le produit de cet impot qu'il assigna a 1'abbaye de Montier-la-Celle une rente ou, comme Ton disait alors, un cens annuel de vingt sous a recevoir a perpetuite, en compensation des avantages dont elle s'etait dessaisie, sur ses instances, au profit de 1'abbaye du Bricot. On stipula d'ailleurs, dans la transaction, que si, par hasard, cette derniere abbaye retombait un jour au rang de simple prieure, les choses reviendraient a 1'etat ancien, Montier-la- Celle recouvrant ses droits et perdant. sa rente '.

Cet evenement, non sans importance pour 1'abbaye du Bricot, se produisit au cours de 1'annee ii63. L'abbesse qui cut la satisfaction de le voir s'accomplir sous son regne portait le nom d'Huldearde. Pour en perpetuer le souvenir, Henri le Liberal en fit dresser un acte solennel, & la confection duquel il presida, entoure de quelques personnages de marque et des principaux omciers de sa cour. II y avait d'abord son jeune frere Guillaume

i V. pieces jitstijicatives, n II.

aux Blanches Mains, le futur eveque, archeveque, cardinal et ministre de Philippe-Auguste; puis Hai'ce de Plancy, promu plus tard a 1'episcopat sur le siege de Troyes; ensuite Anseau de Trainel, bouteiller du comte et son ancien compagnon dans sa premiere croisade; Pierre Bristaud, vicomte de Provins, avec son frere Dreux; enfin Guillaume Roi, marechal de Champagne, Artaud, chambrier du prince, et Guillaume, son chancelier '. Le document, scelle en presence de tous ces grands, fut remis a 1'abbesse du Bricot, qui le conserva precieusement. De leur cote, Henri I er et i'abbe de Montier-la-Celle garderent soigneusement, chacun par devers lui, le texte des conventions qu'ils venaient d'arreter ensemble.

Les moines de Montier-la-Celle, bien qu'ayant renonce a leurs droits sur 1'abbaye que gouvernait Huldearde, ne perdirent point immediatement toute relation avec le lieu meme du Bricot. II leur restait, dans ce pays, des possessions dont ils continuerent a jouir pendant quelques annees encore. C'etaient des terres faisant partie du domaine dont jadis avail etc detache 1'emplacement du monastere construit par Hersende. Dix annees apres 1'acte de renonciation sur lequel nous venons de nous etendre, en 1178, 1'abbaye de Montier-la-Celle se depouilla volontairement de ces proprietes en les cedant, par un contrat d'accensement, a la communaute des chanoines reguliers de Saint-Serein, a

Ghantemerle, qu'il y a lieu de distinguer du prieure de la Celle-Saint-Serein, dont il a ete question au chapitre precedent. Ceux-ci desormais, en vertu des termes de la convention, furent tenus de lui payer chaque annee une redevance de quarante sous r . De cettefacon, Montier-la-Celle cessa d'avoir des interets vivants au Bricot.

Notre abbaye, au contraire, s'y fortifiait de jour en jour. Apres ce qu'avait fait en sa faveur le comte de Champagne, 1'eveque de Troyes ne pouvait garder longtemps vis-a-vis d'elle une attitude indifferente. Le prelat qui, vers la fin du xn e siecle, occupaitle siege episcopal jadis illustre par saint Loup, Gamier de Trainel, etait un homme plein de merite, appartenant a 1'une des premieres families de la Champagne 2 . La veneration que professaient pour sa personne les religieuses du Bricot lui etait bien connue, et elle avait touche son coeur de pasteur. Aussi, en 1196, au moment de quitter son diocese pour entreprendre un voyage d'outre-mer 3 , voyage si perilleux en ces temps-la, et dont nul jamais n'etait bien assure de revenir, voulut-il reconnaitre par un bienfait signale le pieux attachement des devotes recluses. II leur fit don de 1'eglise de Chatillon-sur-Morin, avec tous les biens et revenus qui en dependaient, et confera en meme temps a 1'abbesse du Bricot, pour 1'avenir, le droit de patronage sur

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