‹ Histoire de l'Abbaye du Bricot en Brie (XIIe siècle-1792) [microform]Chapitre 94 sur 194 · En 1 683 ou environ · texte numérisé non relu

En 1 683 ou environ

3. Pour toute cette affaire, voir Arch, depart, de la Marne, ut supra.

L'ABBAYE DU BRICOT A SUZANNE ig3

dime en appartenait au cure. Le cure de Chatillon assigna resolument 1'abbesse du Bricot en restitution et aux fins de lui entendre declarer si elle avouait ou desavouait les dimeurs.

D'autres interets retenaient, a ce moment, madame de Pousse hors du monastere ; malgre son impatience d'y etre, dont temoigne line de ses lettres, elle ne put s'y rendre. L'affaire fut engage'e par la prieure, Antoinette de Champagne, avec 1'assistance duprocureurdela communaute a Sezanne, messire Nicolas Huguier, ce galant praticien qui ajoute, en post-scriptum, dans un de ses billets : il faut se fandre (sic) pour les religieuses!

Toutefois la correspondance de Marie de Pousse prouve combien, quoiqu'absente, elle etait loin de se desinteresser d'une question aussi importante, comment, au contraire, elle s'en occupait fort activement. G'est dans ses lettres que nous puisons a peu pres les seuls renseignements que nous ayons sur ce proces. On y apprend qu'au debut, les religieuses, souhaitant un arrangement amiable, avaient fait 1'offre a leur adversaire de lui donner a comble, comme le prieur de Saint- Julien . Mais il parait que messire Guillet n'avait vu qu' une marque de leur mechant droit dans cette proposition, inspiree pourtant par une charite toute chretienne. It doit plutot, ecrit 1'abbesse, considerer que c'a etc par un principe de la loi divine, qui dit si on te demande ta robe, donne encore ton manteau, et par Taversion que les personnes consacrees a Dieu doivent avoir de passer

leur vie a se chicaner, ce qui ne peut etre qu'un scandale pour les particuliers. Cependant, s'il est clair que Marie II desirait eviter un proces, nous ne voyons pas qu'elle fut prete a se depouiller en meme temps et de sa robe et de son manteau. Aux terres designees comme novales par le sieur Guillet elle denie absolument cette qualite : Je maintiens, affirme-t-elle, qu'elles ne le sont pas, par ce qu'elles ont etc labourees autrefois, et que ce qui s'apelle novalles sont terres ou la chariie n'a jamais passe. Ailleurs, elle s'explique avec plus de details : Lesdites terres etant du fonds de 1'abbaye, ladite dame [abbesse] est en cas de montrer qu'elles ne peuvent etre denommees novales, ayant etc autrefois labourees et amodiees a ble. Toutes les terres de 1'abbaye avoient etc abandonnees, tant par les guerres civiles que par la negligence des abbesses, qui en avoient laisse perdre les biens et la maison, qui a este pres de cent ans sans que Ton y aie recu des religieuses. Les deux dernieres abbesses ont travaille a la retablir, en ont recherche les fonds, ont recommence a les faire cultiver... II est vrai que, pendant 1'inculture, il y estoit venu des bruyeres et broussailles, mais ceux qui les ont essences y ont trouve les vestiges de la charrue par les sillons qu'ils y ont encore trouves, marque certaine que cette terre a ete enblavee et ne peut etre dite novalle, puisqu'il faut pour etre reconnue novalle, selon tous lesarres qui en sont donnes, que les terres n'aient jamais ete enblavees et qu'elles le soient depuis quarante ans. Or lesdites dames

prouveront par des arrieres-baux que les terres... ont ete amodiees a ble, tant de boisseaux par chaque arpent. L'on n'amodie point des bois a ble; done lesdites terres ont ete autrefois labourees et semees et ne peuvent etre reputees novales.

De quel cote etait le bon droit dans ce debat ? C'est ce que ne permet guere de decider rinsuffisance des quelques pieces qui en restent. Certains points, qu'il est superflu d'indiquer, en echappent; d'autres demeurent obscurs, fame d'eclaircissements. On s'etonne, par exemple, que 1'abbesse n'invoque pas les accords de 1648 et 1626, qu'elle connait, on n'en peut douter. Or elie ecrit, dans une note a messire Huguier : Je vous dis hyer que nous n'avions jamais passe aucune transaction avec le cure de Chatillon ny ses predecesseurs, mais qu'il y avoit une sentence randue a Troyes qui me condamne a luy payer les novalles. II ne faut point done alleguer qu'il y a eu des transactions qu'il fait semblant d'ignorer, car on me diroit de les produire; il faut seulement repondre que je jouys comme estant en possession de tous temps.

Les juges virent-ils plus clair que nous en cette affaire? Nous n'oserions 1'affirmer, car nous n'avons trouve nulle part de sentence qui la tennine. Tout ce que nous savons, c'est que tandis qu'elle etait encore pendante, et pour la regler, les religieuses faisaient faire les plus actives demarches en cour de Rome a 1'effet d'obtenir du saint-pere une bulle consacrant le droit, dont elles se pretendaient en

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possession, cTimmunite de dimes de toutes leurs terres, presentes et a venir, tenues par elles-memes ou par des fermiers, a 1'egard de tout cure. Nous avons eu ces titres, ecrivent-elles a leur homme d'affaires, M. Couturier, mais . . . le desordre des guerres civiles de longtemps les a fait perdre, et... nonobstant ce desordre, nous n'avons jamais paye dime de notre domaine tenant par nos mains.

Elles ont grande impatience d'obtenir ce privilege : Si vous plait, y faut au plus tot que faire se poura marchande a un banquie de Rome l pour faire veny[r] cette bulle, afin de 1'avoir au plus tot, affin de faire cesse le procez ou je suis et tous les frais qui faudret faire. Pourvu que le banquier face avoir cette bulle comme on la demande, on le contentera; mais qu'il n'y ait rien d'obmis et qu'il ne manque pas au temps qui vous donnera 2 . La bulle, neanmoins, fut attendue vainement 3 .

1 . On appelait banqitiers expe'ditionnaires en cour de Rome des sortes d'officiers ministeriels, etablis a Paris et dans les villes import-antes, qui se chargeaient de faire venir les expeditions de la chancellerie pontificale, telles que bulles, dispenses, provisions de benefices, etc.

2. Arch, depart, de la Marne, serie H, fonds de I'abb. de N.-D. du Bricot, carton IV, liasse 8.

3. L'abbaye cut, dans la suite, des difficultes semblables avec le cure du Bricot. Un memoire non date, mais qui parait 6tre de la premiere moitie du XVfll" siecle, donne des details a ce sujet : le cure du Bricot pretendait dimer plus de 3oo arpents de terre faisant partie, de temps immemorial, du territoire de Chatillon et dans lequel se trouvaient m6me des terres et pre's appartenant a 1'eglise de Chatillon en vcrtu de liberalites parti-

Si les religieuses du Bricot envisageaient avec apprehension 1'eventualite d'une procedure longue et couteuse, c'est qu'en realite elles se trouvaient peu en etat d'en supporter les frais. Sous le gouvernement de leur abbesse Marie II, nous les voyons entamer contre la pauvrete une lutte qui ne finira qu'avec 1'existence meme de 1'abbaye. Les revenus des etablissements religieux, qui consistaient pour la plus grande partie en rentes et en cens, n'avaient cesse, depuis le xnr 3 siecle, de subir une reduction progressive et considerable par le fait de la diminution constante du pouvoir commercial de 1'argent. La piete des rois et des peuples, tant qu'elle fut ardente, avait pu offrir aux communautes une compensation dans les aumones qu'elle leur faisait liberalement. Mais ces temps n'etaient plus. D'autre part, le regime auquel etaient soumis les biens ecclesiastiques, administres par des usufruitiers moins interesses a. leur conserver leur valeur que des proprietaires hereditaires, etait une cause d'amoindrissement de ces biens. Dans le diocese de Troyes, notamment, ils avaient subi, depuis trois siecles, une depreciation enorme l .

culieres ; des bornes servant a delimiter les territoires respectifs des deux paroisses avaient ete deplacees; etc. (Arch depart, de la Marne, serie H,fonds de Vabb. de N.-D. du Bricot, carton III, liasse 7.)

i. Cf. H. d'Arbois de Jubainville, Pouille du diocese de Troyes, p. 55.

A la fin du regne de Louis XIV, la misere etait partout. Les guerres du roi-soleil, son faste et celui de ses courtisans, avaient epuise la France. Des mauvaises annees , la banqueroute de Law sous la Regence l , augmenterent encore le malaise general. Nombre de communautes religieuses furent atteintes par le desastre. Dans le diocese de Troyes, c'etaient les communautes de filles. dont les besoms etaient les plus pressants 2 .

L'abbaye de Notre-Dame de Sezanne etait reduite a 5,ooo livres de revenu 3 . Nous en aurions bien davantage, remarque 1'abbesse, sans les taxes que nous avons payees, montant a i3,8i3 livres, et 9,000 livres que nous avons ete condamnees a payer a madame de Beuvron pour 3,ooo livres que nous avions recues pour la dotte d'une fille, et cela par une faute faite par un notaire. Nous perdons aussi 400 livres sur la diminution des rentes de 1'Hotel deVille etdeuxbanqueroutes que Ton nous a faites de 400 livres. Je fais tout ce detail pour faire connoistre que, si nous ne sommes pas plus riches, que ce n'est pas pour avoir mal administre

1. L'abbaye du Bricot n'echappa pas a ses funestes consequences : le revenu de cette abbaye, dit Expilly, etait assez considerable avant le systeme de 1720. Actuellement il est reduit a sept ou huit mille livres (Dictionnaire geographique, t. VI, p. 809).

2. Arch, depart, de I'Aube, G, 182 : lettre de Dodun a l'evque de Troyes, du 3o decembre 1724.

3. Arch, depart, de la Marne, se'rie H,fonds de I'abb. de N.-D. du Bricot.

notre bien, mais par le malheur des temps et les cheres annees, ayant eu bien de la peine a subsister sans nous endebter, nos charges estant grandes. II convient d'ajouter a ces considerations que les religieuses avaient perdu 100 livres de rente sur le rabais des monnaies, qu'un ouragan avait, en 1714, detruit deux de leurs fermes qu'elles n'avaient pas eu le moyen de retablir, et que celle de 1'ancienne abbaye avait ete fortement endommagee l . Notre reyenu, disent-elles, n'est pas suffisant a 1'avenir pour acheter du bois pour nous chaufer ; nous n'en avons a notre ancienne abbaye que cent cinq arpents, qui n'estoient que ce.qu'il falloit, a cinq arpents par coupe, pour notre provision. L'on nous a retranche notre quart de reserve, ce qui nous oste, huit ans durant, le moyen d'en prendre dans nos bois. Nous demandons par grace de couper tous les ans trois arpents de ce quart. Gela leur etait d'autant plus necessaire qu'il fallait des poutres au corps de logis qui leur servait d'eglise, au refectoir, au dortoir du monastere, ou plusieurs, en mauvais etat, etaient soutenues par des piliers, et aussi pour reparer les metairies 2 . L'abbesse luttait courageusement contre les difficultes de sa situation. Soutenue par le credit d'un frere qu'elle avait dans 1'episcopat, elle avait sollicite pour sa commu-

1 . Arch, depart, de la Marne, serie H, fonds de I' abb. de N.-D. du Bricot.

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