CHAPITRE VII
Evasion de l'Infant de Majorque
Quoique le trône eût complètement croulé par la mort de Jacques II, qui succomba glorieusement sur le champ de bataille avec le ferme espoir que son fils, héritier de ses droits, travaillerait jusqu'à la dernière goutte de sang à venger l'honneur outragé de son père, l'Infant suscita des embarras si nombreux à la politique spoliatrice de l'Aragonais, que, pendant plusieurs années, on put croire que la couronne de Majorque, bien que brisée de fait, existait encore moralement.
L'issue, funeste il est vrai, d'une bataille trop inégale le fit tomber entre les mains de son cruel ennemi ; mais une main hardie parvint à briser ses fers. Le Capiscol de la Cathédrale de Barcelone. Jacqneé de San Clémente^ muni de
fausses clefs et accompagné de serviteurs dévoués, pénétra à minuit dans la prison, tua le geôlier particulier du prince qui, ne devant jamais le perdre de vue, couchait dans la même chambre que lui. Cet assassinat rendit l'Infant à la liberté. Naturellement cette évasion causa de grandes anxiétés au roi d'Aragon. Celui-ci se trouvait en ce moment à Perpignan.
Dispositions des Roussillonnais pour l'Infant
Don Jayme n'en profite pas
Son mariage avec la reine de Naples
Ceux des Roussillonnais qui avaient varié quelque peu dans leurs sentiments pour le père, avaient consente leur fidélité au fils. Cette classe de gens se souvenait avec bonheur que, à la naissance du prince, la nation entière l'avait proclamé héritier légitime de la couronne de Majorque. Ce sentiment généreux provoqua en elle la pensée de la restauration. Elle était disposée à la réaliser au prix de tous les sacrifices, lorsque l'Infant Don Jayme ne voulut pas profiter de ces dispositions populaires si favorables, et partit pour Naples. Il devint bientôt l'époux de la reine Jeanne i'"'', veuve depuis un an de Louis de Tarente.
Séparation
Retour de Don Jayme en Roussillon
II fond pendant la nuit sur Saint -Martin
Ce mariage ne s'était conclu qu'à la condition que l'Infant ne prendrait que la qualité de roi de Majorque, et jamais celle de roi de Naples, parce que Jeanne n'entendait nullement partager l'autorité royale avec lui. Le prince ne tint pas les engagements stipulés dans les clauses de son mariage, et se donna malgré tout le titre de roi de Naples. De là résulta la séparation regrettable des deux époux.
Jayme partit alors pour le Languedoc ; et là, aidé de la protection de la France et du concours de Henri II, roi de Castille, et du duc d'Anjou, gouverneur de cette province, il réunit mille lances, c'est-à-dire, une petite armée de six mille hommes.
Au mois d'août de l'année suivante, il entra en Roussillon, passa à une lieue de Perpignan qu'il savait trop bien défendu pour l'attaquer et en faire le siège, et prit innnédiatement la route du Col de hiA Pani.uaô. Informé, chemin faisant, de la difficulté qu'il aurait à forcer ce passage, il se décida à pénétrer en Aragon par Urgel. C'est alors qu'il entra en Confient avec la résolution d'attaquer sur son passage les places fortes qui se trouveraient
DK SAINT-MARTIX DU CA.VIGOU I I .->
à sa portée. C'est ainsi qu'il fondit à ['improviste et de nuit par des chemins de'tourne's et à travers les rochers du Canigou, sur le monastère de Saint- Martin. Nous ne devons pas oublier de dire ici que cette place forte avait été démantelée avant la captivité de l'Infant, parce que le roi d'Aragon prévoyait qu'elle pourrait, à un moment donné, favoriser les mouvements stratégiques de Jàvme. Mais une fois que ce monarque eut fait son ennemi prisonnier, il .releva aussitôt toutes les fortifications détruites, aussi bien celles, de Saint-Martin et de Saint-Michel que celles qui en dépendaient: Codalet, Prades et Marquixanes.
Pour le cas présent, les défenses de l'Abbaye de Saint-Martin devinrent inutiles, assiégée qu'elle fut de nuit et sans que son personnel s'y attendît.
Cruautés de l'Infant Prise de Vernet et de son château
Les assiégeants envahirent tout le monastère, et Jayme crut user de représailles en maltraitant l'Abbé qu'il accusa de ne pas être resté fidèle à la Dynastie de Majorque, en blessant même quelques moines qui essayaient de se défendre, en les emmenant prisonniers et en emportant les joyaux et les vases sacrés, de l'église.
Après le sac de Saint-Martin, il se précipita sur les forteresses des environs et s'en empara. Vernet et son château se ressentirent longtemps de ses
cruautés en pillages et en traitements inhumains. A la suite de cette barbarie exercée impitoyablement, la population de Vernet complètement ruinée diminua d'un tiers, 1374(1).
Raymond V et Pierre X, Abbés
L'Abbé de Saint-Martin de cette époque avait pris le nom de Raymond V ou Raymond Déranger.
Raymond Patau et Pierre X l'avaient précédé sur le trône abbatial. Le premier avait été nommé le 6 août 1848 et avait gouverné le monastère douze ans. Le second, nommé en i36o, ne fit que passer, car il mourut l'année même de sa promotion, le 7 mai. Raymond Déranger, le remplaça le 9 décembre suivant. A son tour, celui-ci, après une administration qui dura jusqu'au 28 janvier i38o, eut pour successeur Pierre XI, sacristain major de Saint-Martin.
Pierre XI, Abbé
II se défend des calomnies du roi d'Aragon
Pardon royal — Mort de l'Infant
A la suite de la terrible épreuve dont nous venons de parler, l'Abbaye de Saint-Martin eut encore beaucoup à souffrir. Par l'effet d'une calomnie atroce, ses ennemis indisposèrent le roi
(i) Inventaire n°» 68 et 6g.
d'Aragon contre l'Abbé et ses moines, accusés fous de coopérer sourdement au parti de l'Infant de Majorque. Pierre XI sut se défendre de cette fausse accusation, et grâce aux raisons convaincantes qu'il sut habilement donner, il désarma l'Aragonais. Il obtint alors de celui-ci, non seulement le retrait des lettres d'accusation, relatives aux crimes, à lui et à ses moines imputés, mais il réussit encore à se faire restituer tout ce qui avait été volé à son monastère. La mort de son ennemi Jayme arrivée en iSyS, facilita au roi d'Aragon cette double réparation. Le pauvre déchu du trône, obligé, en effet, de battre en retraite par le fait des péripéties de la guerre qu'il soutenait avec tant d'acharnement, se retira avec son armée en Castille. Pris, presque en arrivant, d'une fièvre maligne, il mourut et reçut les honneurs de la sépulture dans le monastère de Soria (i).
Guillaume V, Abbé
Tremblement de terre à Saint-Martin
Ses effets
Les épreuves n'étaient pas encore finies pour l'Abbaye du Canigou. Il semblait que la main de la Providence s'appesantissait sur elle pour la purifier de certains écarts dont elle s'était rendue coupable en quelques circonstances.
A peine, en effet, commençait-elle à se remettre
(i) Histoire du Ronssillon de M. Henry.
Il6 HISTOIRE DE l'aBBAYE ROYALE
des malheurs précédents, qu'un grand tremblement de terre faillit la détruire de fond en comble: c'était sous l'abbatiat de Guillaume V, successeur de Marc-Vilalta, qu'éclata ce grand cataclysme.
Les Mémoires de la communauté ecclésiastique de l'église de Saint-Jacques relatent qu'il se fit sentir beaucoup à Perpignan, et plus ou moinsdans presque tout le Roussillon.
Mais à Saint-Martin du Canigou il produisit un ébranlement tel qu'il occasionna l'écroulement du clocher qui servait de tour de défense, d'une partie de l'église conventuelle et particulièrement des murs des maisons monacales.
Mort de l'Abbé Guillaume Jean Squerd lui succède
A la suite de cette nouvelle et si terrible épreuve, la détresse devint immense dans le monastère, et l'Abbé Guillaume ne lui survécut pas. Quelle triste et désolante situation occasionnée par les catastrophes que nous venons d'énumérer!! Mais la plus grande était celle de la disparition du pilote au plus fort de la tempête. Toutefois, lorsque tout semble perdu. Dieu entend les cris de la supplication de ceu-x qui sont dans une détresse extrême, presque voisine de la mort. Il répondit, en effet, à la ferveur la plus ardente des prières des religieux ; il les exauça en leur donnant pour chef du monas-
tère un homme d'une sainte et très intelligente énergie, le moine Jean Squerd, lumière éclatante et exemple d'une haute vertu dans le couvent.
Lettre-Circulaire de l'évêque d'EIne Réparations à Saint-Martin
Cet excellent prélat déploya toute son activité pour relever de si alarmantes ruines. Il intervint, d'abord, en homme prévoyant, auprès de l'évêque d'Elne ; et c'était par là qu'il fallait commencer pour intéresser les Roussillonnais à l'œuvre de la résurrection matérielle de Saint-Martin. Le point de départ était bon et lumineux, et l'exemple de la charité parti de si haut devait attirer à sa suite des générosités nombreuses. Il en fut ainsi, car, après avoir obtenu de l'évêque d'Elne, Galcerand, . lui-même religieux bénédictin, une lettre circulaire qui accordait des indulgences précieuses à tous ceux de ses diocésains qui aideraient de leurs mains et de leur argent les importantes reconstructions à faire au couvent du Canigou, les secours affluèrent, et il ne fallut pas plus d'un an pour rendre assez habitable le monastère de Saint-Martin (17 juillet 1433).
Il existe une quittance, datée du 9 octobre de cette même année, qu'un tailleur de pierres, du nom de Guillaume Carmesson, avait faite à l'Abbé Squerd pour témoigner du paiement de son travail
Il8 HISTOIRE DE l'abBAYE ROYALE
à la reconstruction du clocher. Elle portait la somme de 14 livres, monnaie de Barcelone (i).
Concile de Bâle — La décime
En même temps que l'Abbé Squerd continuait son œuvre de réparation matérielle, un Concile tenu à Bàle, 1443, décidait l'imposition de la décime sur tous les revenus ecclésiastiques. Le monastère du Canigou n'échappa pas, malgré sa pauvreté, à cette mesure générale. Il retardait, et pour cause, l'acquittement de la. somme à laquelle il avait été taxé, lorsque Jean Squerd, son Abbé, reçut un avis qui l'obligeait à se soumettre à l'imposition générale. Ce dernier ne voulut pas obéir à cette exigence, et motiva son refus sur les désastres et les pertes immenses dont son monastère avait été atteint.
Enquête de Louis de Berga Ses résultats
Alors, Louis de Berga, Prieur de N.-D. de Corneilla, sous-collecteur de la Chambre apostolique dans le diocèse d'Elne, reçut un ordre formel, le 7 des ides de mars 1439, de la part du Concile pour vérifier les faits allégués par l'Abbé de Saint-Martin.
(i) Jnventairç ri" 58.-
Voici le résultat de ses investigations que nous fournit un vieux manuscrit, écrit en latin à peine déchiffrable, des archives de la Préfecture des Pyrénées-Orientales :
« Nous soussigné, Louis de Berga, Prieur de N.-D. de Corneilla, sous-collecteur de la Chambre apostolique dans le diocèse d'Elne, délégué par le Concile de Baie, le 7 des ides de mars 1489, pour vérifier, sur les lieux, les faits allégués par l'Abbé de Saint-Martin, Dom Jean Squerd, déclarons et affirmons ce qui suit :
« Les réparations à faire au dortoir demandent une dépense de 5oo florins. Une plus forte somme serait nécessaire pour bien réparer le réfectoire, la maison abbatiale, la cuisine et autres bâtiments, ébranlés par le tremblement de terre de l'année 1428. Il faudrait aussi 200 florins pour le portail du monastère tombé en ruines.
« Le château de Vernet, oii on recueillait les denrées du couvent, est dans un état tel de délabrement que sa restauration coûterait 5oo florins : d'où il résulte, d'après l'évaluation des experts, que le total des dépenses qu'exigerait la restauration complète de ces divers bâtiments, s'élèverait à 1900 florins d'or d'Aragon, et qu'il faudrait au monastère quinze ans de ses revenus pour pouvoir réaliser avec peine cette somme.
« L'appréciation de l'expertise repose aussi sur les dommages et vexations qu'éprouva en divers temps l'Abbaye, et plus particulièrement à l'époque oii l'Infant de Majorque se jeta de nuit sur elle,
comme un vautour qui veut divorer impitoyablement sa proie. Elle ne repose pas moins sur la mortalité qui, depuis nombre d'années, désole les villages dépendant du monastère, les dépeuple tellement que lé peu de revenus qu'en retire l'Abbé ne suffit pas pour soutenir les charges qui le concernent.
« Ainsi, depuis l'attaque inattendue de l'Infant de Majorque, le village de Vernet en Confient, qui comptait soixante hommes, n'en a plus que vingt, à Casteil, de dix hommes qu'il y avait, il n'en reste ,que deux; à Cébra, un seul qui est âgé et n'a pas d'enfants ; à Badoll, de quatre, pas un ; à Guissa, de sept, deux ; à Ballanet, près Prades, de cinq, deux ; il en est de même à Joncet ; à Marquixanes, de trente-cinq, vingt-six ; à Targanosa, de quarante -cinq, sept ; à Vilalta en Cerdagne, de trois, aucun; à Eguat, de dix, cinq ; à Odeillo, de douze, sept. Tous ces lieux, en un mot, ont perdu, depuis l'époque de la guerre majorquine et aragonaise, plus de la moitié de leurs habitants. A peine se trouve-t-il un étranger qui veuille et qui ose s'y établir. Dans ces tristes conditions, ils ne produisent plus rien pour le monastère.
« Les revenus de la grande prévôté, affermés autrefois à cent livres barcelonaises, ne le sont plus aujourd'hui qu'à cinquante; ceux du chambrier qui en produisaient cinquante, n'en donnent plus que trente; ceux de l'aumônier sont tombés de trente à dou-e; ceux de l'infirmier, de vingt à deux;
ceux de l'ouvrier sont au-dessous de la dépense à laquelle ce dignitaire est obligé.
« De plus, il y a toujours dans le monastère deux moines et quatre bénéficiers à qui l'Abbé est tenu de fournir, chaque jour, une offrande de pain et de vin pont le tepoà de l'ânie du comte Giiifze, fondateur de l'Abbaye.
« D'où il résulte, par les dépenses ci-dessus énumérées, et d'après celles que fait annuellement l'Abbé pour l'entretien de toute la maison, qui s'élèvent au chiffre de 3oo livres barcelonaises, qu'il s'endette, chaque année, de plus de loo livres, les revenus du monastère n'étant que de 220 livres ; comptes prouvés par les registres des recettes et des dépenses.
« En conséquence, par les pouvoirs à Nous accordés. Nous réduisons la taxe de la décime à 40 livres, savoir : 26 pour les revenus provenant du diocèse d'Elne, et i5 pour les revenus provenant du diocèse d'Urgell.
« En outre. Nous taxons le grand prévôt à un revenu de 10 livres; le chambrier, à un revenu de 7 ; l'aumônier, de 3 ; l'infirmier, à un revenu de 40 sous barcelonais ; l'ouvrier, à raison de la Prévôté inférieure et du Prieuré de Saint-Romain attachés à son titre, à 40 sous, sans que ces diverses taxes puissent être augmentées, ou qu'il puisse en être exigé d'autres à l'avenir.
« Louis DE Berga, « Prieur de N.-D. de Corneilla, Sous-CoUecteur de « la Chambre apostolique du diocèse d'Elne. «
L'Abbé Jean Squerd, Président de la Province
Sa mort
Cette même année, qui clôtura les malheurs arrivés au monastère de Saint-Martin, eut lieu à l'Abbaye de Saint-Tibéry, du diocèse d'Agde, un Chapitre général de la province bénédictine de Narbonne pour y nommer trois Présidents provinciaux. L'Abbé Jean Squerd, tant éprouvé, inspira la confiance de l'auguste assemblée, qui l'élut et le proclama un des trois Présidents de la province de Narbonne. Cette confiance bien méritée donnée à l'Abbé du Canigou contribua beaucoup au relèvement de son monastère. Malheureusement il ne jouit pas longtemps de la nouvelle dignité dont il venait d'être investi. Il mourut deux années après (1441), avec la grande satisfaction d'avoir donné à son couvent une impulsion sainte qui ne se ralentit pas de longtemps.