CHAPITRE IX
Abbés commendataires Le cardinal Aloys — Gaspard Borreil
Voilà donc la commende inaugurée aussi à l'Abbaye de Saint-Martin, io56. Nous invitons nos lecteurs à parcourir les quelques pages que nous avons écrites sur ce système de spoliation, dans notre Hiâioite de F Abbaye de Saint-Michel de Cuxa.
Le premier Abbé commendataire de Saint-Martin a été le cardinal Aloys d'Aragon. Il est ainsi nommé dans la liste des Abbés du Canigou.
Gaspard Borreil, moine régulier de Saint-Benoît, le remplaça, en i5i3, sous le titre aussi d'Abbé commendataire.
Le n° 86 de notre inventaire relate la permission qu'il obtint du vicaire-général de l'évêque d'Elne, Messa, le 25 août 1019, de quêter pour les besoins du monastère.
Jacques Sirach, Abbé mîtré
Ce même numéro nous apprend aussi que son successeur Jacques Sirach, moine régulier comme lui, put jouir d'une faveur bien grande que lui
accorda le Saint-Père, dès la première année de son abbatial. Son collègue, l'Abbé de Saint-Michel, du nom de Henri de Cardonne, eut l'honneur de la lui faire connaître.
Celui-ci avait, en effet, reçu de Rome, avec prière de le transmettre en personne, un induit apostolique qui accordait à l'Abbé de Saint-Martin l'usage de la mître, et la permission de conférer la tonsure et les ordres mineurs aux novices et aux autres clercs soumis à sa juridiction, de réconcilier les églises et les cimetières pollués ; mais dans ces deux cas, il fallait user de l'eau bénie par un évéque.
Avant cette concession, les Abbés de Saint-Martin n'avaient droit qu'à la crosse, tandis que ceux de Cuxa jouissaient, de temps immémorial, de tous les privilèges à eux actuellement accordés, 3 des calendes de janvier i523. On comprend aisément cette supériorité de pouvoirs abbatiaux du monastère de Cuxa sur celui de Saint-Martin. Il fallait laisser à l'Abbaye fondatrice un privilège sur l'Abbaye fondée, à la fille aînée des droits sur la fille cadette.
Il parait même que les Abbés de Saint-Martin n'eurent le privilège de la crosse que postérieurement à i3o3. Ce qui nous fait penser ainsi, c'est que, des deux Abbés représentés en bas-reliefs sur des pierres sépulcrales de marbre blanc dans l'église de Casteil, au-dessus du mausolée du comte Guifre, l'un est représenté sans crosse (c'est celui dont l'épitaphe porte la date du 8 mai i3o3), tandis que son successeur immédiat, dont l'épitaphe
porte la date de i3i4, a la crosse à son côté droit ; et que parmi les moines qui entourent son cercueil, figure aussi un Abbé avec ces deux insignes, crosse et mitre.
Le cardinal Césarini — Sigismond Paratge Le cardinal Jacques de Serra
La commende de Dom Jacques Sirach dura douze ans. Nommé Abbé commendataire en i522, au mois de mars, il mourut le 20 des calendes dé juillet 1534. La survivance de sa charge revint au cardinal Césarini qui la garda jusqu'en 1540. La liste des Abbés de Saint-Martin nous donne le nom de son successeur, Sigismond Paratge, prêtre séculier. L'administration de cet intrus a été relativement longue. Elle a duré 14 ans. Que se passat-il au couvent de Saint-Martin, pendant ce grand laps de temps, livré qu'il était à la direction d'un homme qui, par sa position séculière, n'était pas soumis à la règle bénédictine, pivot essentiel du progrès spirituel des âmes monacales ?? Lui, disparu en 1 554. c'est encore un cardinal qui est mis à la tète du monastère, sous le titre d'adn'iinistrateur perpétuel. Jacques de Serra, originaire de Valence, devenu archevêque d'Arboré et plus tard cardinal prêtre du titre de Saint Clément, du pape Alexandre VI, s'empara de l'admininistration de Saint-Martin, à cause de la concession que le Saint-Père lui avait faite du diocèse d'Elne, sur
bfi SAlN'r-MÀRTlX DÛ CAKlGÔl) l 'i^
le territoire duquel se trouvait le couvent de Saint-Martin.
Toutefois la mort du pape Alexandre mit fin à cette anomalie administrative, car son successeur, Jules II, détacha de la métropole de Narbonne le siège d'Elne pour le soumettre directement au Saint-Siège apostolique, et engloba dans cette nouvelle combinaison l'Abbaye de Saint-Martin. Celle-ci devint dès lors indépendante de toute juridiction, si ce n'est de celle de l'évêque de Rome.
Pierre XII, Abbé Union de trois prieurés à son monastère
Le premier Abbé qui jouit des bienfaits résultant de l'équité de cette dérogation, fut Pierre XII, nommé en i562. Cette nouvelle création valut, en effet, au monastère de Saint-Martin, dès le début de Pierre à Vabbatiat, l'union des prieurés de Saint- Estève-del-Monastir, du Mas de la Garrigue et de Notre-Dame de Madagons,avec leurs dépendances.
Relativement au prieuré de Saint-Estève, un vieux
document en parchenain, tiré du cartulaire de l'église
d'Elne, nous a appris que ce couvent avait été érigé
en Abbaye en 993. Par un abus de ce temps de
barbarie, elle tomba entre les mains de Bernard
Taillefer, comte de Besalu, qui, en 1020, la légua
par testament à ses descendants. En 1068, on la
soumit à l'obédience de Notre-Dame de Laîîrasse,
lOO HISTOIRE DE l'aBBAYE ROYALE
SOUS le simple titre de prieure', et, n'avait jamais plus changé de condition.
Pendant les trente-deux années d'abbatiat de Pierre XII s'opéra dans le couvent de Saint- Martin, nous dit l'Inventaire n° 87, un bien immense. Dieu avait bien choisi son instrument pour y faire progresser avec l'amour du détachement toutes les autres vertus monacales.
Onuphre de Giginta — Ange Juallar
Nous n'avons aucune notion de l'administration des deux successeurs directs de Pierre XII. Le premier est mort en 1 60 1 , après être monté sur le trône abbatial la même année de la mort de son prédécesseur (1594). Il s'appelait Onuphre de Giginta. Le second, du nom de Juallar Ange, survécut à ce dernier vingt-deux ans, étant mort l'année 1623.
Melchior Soler d'Armendaris Sa dévotion envers saint Gaudérique
Dom Melchior Soler d'Armendaris, docteur en théologie et en droit canon, homme d'une grande sainteté, prit le bâton pastoral cette même année, 1623. Grand dévot de saint Gaudérique, il consacra le premier acte de son administration à ce Confesseur de Jésus-Christ, modèle accompli d'humilité et
bE saint-martin bu canigou i3i
de détachement. La châsse de ce saint était restée jusque-là enfermée dans une armoire richement décorée de la sacristie. Ce n'était point assez pour l'ardent serviteur de saint Gaudérique : il fallait placer ses reliques dans un lieu plus digne et propre à les faire vénérer chaque jour. C'est pourquoi il les fit porter processionnellement et avec la plus grande solennité à une chapelle du Cloître qui servait de salle capltulaire. Il crut, après les deux pieuses intentions qui le guidèrent dans cette translation, assurer ainsi à sa communauté une protection plus directe et plus efficace.
L'inventaire des titres et notes du couvent de Saint-Martin, dont la rédaction avait été confiée à M. François Serra, notaire à Perpignan, en vertu d'un arrêt du Conseil souverain, nous a appris, page 12, que le i6 janvier 1787, lorsque Louis XIII assiégeait Perpignan, cet Abbé vint lui présenter ses hommages avec des intentions de médiation. Sa Majesté logeait à Saint-Estève, village non loin de cette ville, à la métairie d'un nommé Pauques! ii. A la fin de l'entrevue des deux augustes personnages, le roi, ajoute l'inventaire, demanda à son sympathique visiteur une relique de saint Gaudérique; Armendaris lui envoya un des deux petits os radius, enfermé dans un magnifique reliquaire ( i ()42) .
(i) Cette mélairie, où Louis XUI avait établi son quartier, a coiiservi?, depuis cette époque, le nom del Mas del rey.