CHAPITRE X
Séquestre de Saint-Martin
Six ans après la mort d'Armendaris, c'est-à-dire à partir du 3o mai 1649, le roi de'cida de faire administrer et percevoir les revenus de l'Abbaye par des séquestres royaux. Cet état de choses dura pendant plus de quarante ans. Il occasionna des ruines lamentables, et spirituellement et matériellement. Il opéra dans les hommes et dans les choses du monastère une transformation désolante.
Voici les noms des séquestres avec les dates de leur nomination et de leur mort :
Frère Benoit de Manyalich, Prieur de Saint- Sauveur de Brida, diocèse de Gérone, nommé séquestre le 3o mai 1649 et mort le 10 juillet i65i.
Dom François de Montpalau, Abbé de Banyolas, même diocèse, nommé en 1659 et mort en 1674. Il était séquestre aussi, à la même époque, de Saint-Michel de Cuxa.
Frère Sauveur Balaguer, Prieur du monastère de Saint-Michel, nommé en 1674 et mort le 14 juin i685.
Dom Joseph Viladat, Abbé de Cuxa, nommé en i685 et mort en 1692.
Dom Joseph de Margarit, Abbé élu et non con-
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firme, nommé en 1692 et mort au commencement de l'année i6g8.
C'est avec la mort de dom Margarit que finit le séquestre de l'Abbaye du Canigou. Il était temps qu'il en fut ainsi.
L'Abbé Pierre Pouderoux — Hôpital militaire à Vernet — Réparations à Saint-Martin
Dom Pierre Pouderoux, dont la nomination eut lieu en i6g8, aussitôt après le décès de son prédécesseur, Abbé non confirmé, trouva naturellement ce monastère dans un état des plus déplorables. Il dut y rappeler, et ce fut son premier soin, la discipline ; il s'occupa en même temps, avec un sèle intelligent, à améliorer le temporel et à restaurer les édifices (Gallia chzut.). Son activité entreprit encore la construction, aux frais du couvent, d'un hôpital militaire et d'autres logements, aux bains de Vernet. L'Abbé Pouderoux se dédommagea bientôt des dépenses faites pour ces constructions par l'affluence des malades venant chercher la santé à ces thermes. Un peu plus tard il remit sur pied la maison abbatiale, devenue inhabitable, et fit également réparer le chemin du monastère que les ravins avaient rendu presque impraticable (Biographie de saint Gaudérique, pages 168 et 171).
Un homme d'une si bonne trempe, réunissant des qualités supérieures, propres à relancer le
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couvent dans une ère de prospérité, aurait dû avoir une longue existence abbatiale ; hélas ! Dieu, dans ses desseins toujours impénétrables, en décida autrement ; il l'enleva au moment où toutes les espérances se tournaient vers lui, le 28 août 17 14,
L'Abbé Augustin Llamby
Toutefois, les espérances qu'on avait du bien futur à faire par le dévouement intelligent du très regretté Dom Pierre Pouderoux, ne furent pas déçues. Dieu mit à la tète du monastère de Saint- Martin un religieux d'élite, Dom Augustin Llamby, qui suivit absolument l'exemple de son vénéré prédécesseur et ne négligea rien pour continuer la prospérité si bien commencée à Saint-Martin, après le séquestre.
Dom Augustin, originaire de la noble famille des Llamby de .Perpignan, qui a donné à la Cour souveraine du Roussillon des Avocats généraux, des Présidents, des Intendants et des Conseillers du roi, était religieux à l'Abbaye de Cuxà avec le titre de Prévôt de Fillols, lorsqu'on le désigna pour l'abbatiat de Saint-Martin.
Un brevet qu'il reçut de Sa Majesté très chrétienne, Louis XIII, et que ratifia en 171 5, Louis XIV, lui permit d'exercer, quoique Abbé du Canigou, l'économat général dans le monastère de Saint- Michel. Il garda cette charge dans l'intérêt de cet
établissement, jusqu'à l'anne'e 1728, époque où Dom Sauveur, prieur, prit le bâton pastoral.
Un Fait Religieux
Nous nous permettons, sans autre motif que l'édification publique, d'extraire des actes notariés du couvent de Saint-Martin dont l'authenticité est parfaitement reconnue, un fait religieux qui se passa pendant l'administration abbatiale de Dom Llamby,
Ce fait dont l'abondante matière serait susceptible d'un bel épisode de l'Histoire religieuse du Roussillon, si cette Histoire existait, nous dira le grand réveil de la Foi de nos pères et leur confiance en Dieu par l'intercession de ses grands Saints :
« C'était le 9 mai 1718; une grande sécheresse désolait le Confient et le Roussillon. Tous les fruits souffraient extrêmement et commençaient à se perdre. La ville de Perpignan s'émut en prévision de la perte totale de la récolte sur pied et de maladies graves dont les menaces se manifestaient déjà. Aussi s'empressa-t-elle de recourir franchement et de tout cœur au Père des miséricordes.
« On pria, en effet, dans toutes les églises et chapelles : toutefois le Ciel resta d'airain... Que faire dans cette alarmante situation ? Fallait- il désespérer ou continuer de fléchir le Ciel : les Perpignanais prirent ce dernier parti. En conséquence,
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une députation composée d'ecclésiastiques et des laïques les mieux posés de la ville, part pour l'Abbaye de Saint-Martin du Canigou avec le religieux dessein d'en emporter la relique de saint Gaudérique et de la porter en triomphe partout où on la demanderait, à l'effet d'obtenir de la médiation de ce grand saint une pluie abondante et salutaire (i).
« L'Abbé de Saint-Martin et son vénérable Chapitre reçoivent cette députation avec tous les égards dus à l'honorabilité de ses membres. La supplique, que portait la députation et qui avait été rédigée au nom de toute la ville, fut lue solennellement dans la chapelle même de Saint-Gaudérique, où s'étaient réunis avec Dom Llamby et son Chapitre tous les députés, comme pour commencer à intéresser le puissant Confesseur de Jésus-Christ en faveur du pays.
« L'Abbé accorda, du consentement de son Chapitre, la translation de la Relique à Perpignan, mais à des conditions très bien stipulées dans un acte notarié.:
« La relique devait être processionnellement portée depuis l'Abbaye jusqu'à Perpignan. Tous les frais du transfert et des solennités à faire pendant le parcours, étaient assumés par les députés et les membres de la communauté laïque de la cité
(i) De tout temps, dans le pays, on s'est adressé à saint Gaudérique pendant les fortes sécheresses afin d'en obtenir la pluie. Cette dévotion doit tenir aux deux miracles qu'il (ït, en séparant les eaux d'une rivière qu'il traversait au moment où il se mit à genoux pour réciter VAngeliis qu'on sonnait, et en frappant avec son aiguillon de laboureur un endroit d'où jaillit une fontaine.
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de Perpignan. On devait stationner et coucher une nuit à Viltefranche pour procurer aux fidètes de cette paroisse l'occasion de venir vénérer et prier devant la sainte relique. Une môme station devait se faire pour la même fin à Prades, Marquixanes, Vinça, Ille et Millas. Au retour, il fallait prendre, non la route du Soler, mais bien celle de Toulouges et Thuir, pour faciliter à toutes les populations de ce pays le moyen de recevoir aussi les bienfaits du patron des laboureurs. Des prêtres, et des prêtres seulement, devaient porter en tous lieux le précieux corps de saint Gaudérique, aller et retour.
« Personne ne pouvait se permettre de changer la disposition des joyaux et des ornements dont il était enrichi.
« A Perpignan, deux cierges de cire blanche et du poids d'une livre brûlaient jour et nuit devant la relique vénérée. Les deux religieux qui l'accompagnaient, étaient hébergés aux frais de la députation. Les quêtes que faisaient les marguilliers ou autres, étaient au profit du couvent. La remise du profit de ces quêtes devait être faite par un des députés au moment de la reddition du corps -saint à l'Abbaye. Durant tout le temps de la procession, seule, la vraie Croix pouvait précéder la vénérable châsse.
« Partout où sera demandée la relique, les députés sont obligés de l'y apporter processionnellement et avec la plus grande révérence.
« Telles sont les clauses notariées que durent fidèlement et exactement remplir les députés de la
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ville de Perpignan, après en avoir pris l'engagement par serment.
« La députation Perpignanaise reçut des mains des moines le corps -saint, placé dans un petit coffre en bois, couvert de velours cramoisi et porté sur un brancard richement décoré.
« Avec la relique furent emportés aussi le buste du saint, sa tête entourée d'une couronne de pierreries ; deux chapes en damas blanc ; deux bourdons en argent; une croix de cristal; trois grands rochets ; une lanterne ; un bassin de laiton pour les quêtes; deux collets de dentelles; une petite chape verte et à fleurs d'or. »
A la grande satisfaction de la ville de Perpignan, la médiation de saint Gaudérique se fit bientôt sentir. Toutes les démonstrations solennelles de foi et d'attachement à la religion chrétienne, qui se firent en ces circonstances désolantes, attirèrent enfin les faveurs célestes. Une pluie bienfaisante tomba et le pays fut sauvé.
La sécheresse éprouva en 1719 Prades et le Confient: en lySo, de nouveau Perpignan et le Roussillon. Les mêmes moyens obtinrent toujours le même résultat, c'est-à-dire la cessation de ce fléau.
Une profession religieuse à la Cathédrale de Corneilla
A la suite de la narration que nous venons de faire des circonstances miraculeuses, toutes dues
à la puissance de saint Gaudérique auprès de Dieu, et aux grandes manifestations de pie'té en son honneur de la part des habitants du Confient et du Roussillon, nous nous félicitons de pouvoir offrir aussi le récit d'une cérémonie religieuse qui eut lieu à la cathédrale de Notre-Dame de Corneilla sous la présidence de Dom Llamby, Abbé de Saint-Martin. C'est à un document d'un annuaire de Maître Jean Félip, notaire de Prades et secrétaire apostolique du monastère du Canigou que nous le devons. Nous le donnons textuellement, tel qu'il a été rédigé par le susdit notaire :
« Le 3o juillet, l'an de Notre-Seigneur Jésus- Christ 1720, en l'église cathédrale de Notre-Dame du lieu de Corneilla en Conjlent, régnant très chrétien prince Louis XV, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre.
« Par devant l'illustre et très révérend Frère Dom Augustin de Llamby, Abbé du monastère de Saint-Martin du Canigou, assis en chaire devant le maître-autel de la dite église de Notre-Dame du lieu de Corneilla assisté de Frère Dom Jean Llaitus, infirmier, de Frère Dom Raymond de Rovira, camérier, et de tous les religieux du dit couvent de Saint-Martin du Canigou, de l'ordre de saint Benoît, se est présenté Frère Jacques Pages, religieux novice du dit couvent de Saint-Martin, lequel a dit au sieur Abbé qu'il a fini l'année d'expérience de son noviciat, qu'il est âgé de 20 ans, et que n'étant nullement subordonné, mais bien ému de véritable dévotion, il veut vivre et
mourir dans la religion du glorieux saint Benoît ; et s'étant mis à genoux et les mains pUées entre les mains du dit M, l'Abbé, a promis et professé observer et garder la règle du dit ordre du glorieux saint Benoît, la conversion de ses mœurs, l'obédience et due révérence au dit M. l'Abbé et à ses successeurs et autres supérieurs suivant la règle du dit ordre de saint Benoît, lui suppliant de lui accorder le froc et cuculle monacale, laquelle promesse et profession a faite en la manière suivante, savoir : que étant mis à genoux devant le dit maître-autel, ayant un papier écrit en la main, a lu scelui qui contient ce qui s'ensuit :
ce Ego, Jacobud Pagèô, ptomitto ôtabilUatem et coiivccôioneni nieotiini motiiiii et obedientiam debituni àeciindiini zegiilam otdiiiià àancti Beiiedicti cotain Dec et SanctU ejiiâ in inoiiaàtetio âanctî Mattini de Caiiigo in pteèentiâ admodùin ilhidtti et tevetendi Doniini Augiiôti de Llamby, Abbatiô dicti niona.itetii ; » lequel écrit il a mis et laissé sur l'autel, et le dit illustre et révérend Augustin de Llamby, Abbé susdit, après plusieurs remontrances et exhortations faites au dit Frère Jacques Pages, et après que ont été dites les oraisons que, en semblable cas, s'accoutument dire, louant, approuvant et consentant au ci-dessus dit, a reçu le dit Jacques Pages en religion au dit couvent de Saint-Martin du Canigou, de l'ordre de saint Benoît et aux bénéfices d'Icelui spirituels et temporels, lui ayant accordé le froc et cuculle monacale dont il a été investi ; après quoi les dits religieux l'ont
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embrassé et reconnu en religion profès par un baiser de paix, desquelles choses acte faire m'ont requis. » Témoins à ce présents, sont :
« Joseph Pages, frère du profès ; Martin Joly, licencié, qui ont signé. L'Abbé de Saint-Martin du Canigou ; Frère Joseph Llaitus, infirmier ; Lo Camarer Rovira, Joseph Pages et Martin Joly.
« Et Je, Vincent Félip, notaire et secrétaire de l'Abbaye de Saint-Martin du Canigou. »
Nous nous demandons le motif qui a déterminé à faire cette cérémonie de profession à l'église cathédrale de Corneilla et pas à l'église conventuelle du monastère. Peut-être serait-ce pour éviter aux invités la pénalité de grimper, pendant trois quarts d'heure à travers des chemins difficiles : ce serait possible. La canicule du 22 au 3o juillet pourrait aussi avoir été mise en cause.
Dom Jacques Pages prévôt de Saint-Martin
Une année après sa profession, Dom Jacques Pages devint prévôt majeur de Saint-Martin.
Ce titre lui valut annuellement les dîmes et censives du lieu d'Eus, qui équivalaient à la somme de 72 louis d'or, de 1 1 fr. la pièce, payables par tierces égales à partir du i'='"mai; à 6 charges de bon vin claret, à 2 dourgs d'huile bonne et recevable et à deux fourchs d'oignons que le sieur Labarta du lieu d'Eus, se charge de porter, chaque année, à la maison du couvent du sieur Jacques Pages. »
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« Acte passé par Jean Félip, notaire, le i3 juin 1719. »
L'he'ritage de cette prévôté lui provenait de Dom Frère Romuald Navarre et Escape, niort le 27 du mois de janvier de la même année. (Acte du même notaire.!
Huit années d'abbatiat permirent encore à Dom Augustin de gouverner sagement et surtout efficacement le monastère qu'il affectionnait et auquel il donnait tout son dévouement. Aussi le temps relativement long et bien rempli qu'il y passa, laissa à Dom Ignace Valls, doyen de Cuxa, une succession véritablement facile.
Dom Ignace Valls, doyen de Cuxa
L'accueil fait à celui-ci par la communauté qui l'avait élu unanimement, quoique étranger, l'encouragea à prendre en main le bâton pastoral avec la ferme volonté de marcher sur les traces de son vénérable prédécesseur. Son frère Dom Joseph Valls, religieux très estimé, avait prévu pendant la maladie mortelle de Dom Llamby que les suffrages de la future élection se porteraient sur le Doyen de Cu.va ; c'est pourquoi, pour les assurer, il profita de l'influence de la vénération dont il jouissait lui-même auprès de ses collègues, pour lui préparer ce résultat bien désirable : ce à quoi il réussit sans effort, le candidat se recommandant
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déjà par les marques visibles qui attirent les sympathies et la confiance.
Les noms des dignitaires de son Chapitre nous e'tant connus par des actes qu'avait rédige's Vincent Félip, notaire, et qui portent les dates 1729, 1780 et 1731, nous croyons devoir les donner pour apprendre au lecteur les divers titres des membres composant le Conseil complet de l'Abbé. Ce sont: Dom Jean deSanges, Prieur claustral; Dom Pierre Fons, aumônier ; Dom Joseph Santpau, prévôt mineur; Dom Joseph Llaitus, infirmier; Dom Joseph Fabre, sacristain ; Dom Joseph Illes, ouvrier; et Dom Jacques Pages, docteur en théologie, prévôt majeur, dont nous venons de parler ci-dessus.
L'abbatiat de Ignace Valls dura 35 ans, de 1718 à 1743. Celui de son successeur, Dom Jacques Bambes, de Millas, que l'-absence de documents nous rend inconnu au point de vue de ses œuvres dura 2(5 ans, de 1743 à 1764, année de la promotion de Dom Jacques de Durfort à la dignité abbatiale.
Rétablissement de la vie commune Oppositions
Ici nous touchons aux décisions civiles et ecclésiastiques qui furent prises pour le rétablissement de la vie commune dans l'ordre bénédictin en France, et par conséquent dans le couvent de Saint-Martin et dans ceux d'Arles et de Cuxa.
Par l'opposition qu'on fit, à Saint-Michel, à cette nouvelle re'forme, nous nous expliquons celle qui fut faite à Saint-Martin. Au reste, une allocution prononce'e dans une réunion capitulaire et écrite dans une délibération prise par les religieux de ce monastère, nous exposera un peu plus loin, les raisons qu'ils donnaient pour ne pas accepter la réforme en question.
Un édit du roi, du mois de mars 1768, et une bulle de Clément XTV, du i3 juillet 1772, confirmée par lettres patentes (enregistrées en Conseil souverain du Roussillon, 20 du mois d'août 1772), rétablissent en France la vie commune dans les monastères de l'ordre de Saint-Benott, supprimant et abolissant les places monacales, dont le bénéfice devait être uni, au fur et à mesure des décès des titulaires, à la mense conventuelle. [Bullatiuin tomanum, I IV,in-fol., i3 juillet 1772.)
Le 8 mai 1773, le Chapitre de Saint-Michel de Cuxa se réunit dans la salle capitulaire sous la présidence de Dom Réart, Abbé, qui lui parla dans les termes suivants :
u Vénérables Frères, vu l'Édit du roi et la Bulle du Pape dont vous connaissez tous le contenu, je A'ous propose d'envoyer un député à Sa Majesté pour lui exposer les très humbles représentations du Chapitre et dire et représenter tout ce qu'il croira utile et avantageux, pour que Nous et nos successeurs après Nous, soient conservés dans l'état actuel, les offices claustraux, chapelles claustrales et places monacales ne soient supprimés, et
mettre sous les yeux de Sa Majesté les inconvénients de cette suppression ; et je vous propose pour remplir cette commission M. de Gispert, prieur et vicaire-général de l'Abbaye d'Arles, déjà nommé par le Chapitre de la dite Abbaye. »
Cette proposition ayant été mise en délibération, le Chapitre l'accepta. (Registres des délibérations capitulaires de Saint-Michel de Cuxa, page 1 1 , à l'ancien notariat de M*^ Lavaill, de Prades, dernier notaire apostolique de Saint-Michel.)
Démarches — Allocution
Dom de Gispert partit, en effet, pour porter au Roi la supplique capitulaire. Sa démarche n'aboutit pas. Il en résulta pourtant que, si on persistait à ne pas accepter la réforme, on devrait, aussi bien à Saint-Michel qu'à Arles et à Saint-Martin, se séculariser, et former par la réunion des moines de ces trois Abbayes un Chapitre noble. A Cuxa, on accepta cette proposition, mais à la condition que ce nouveau Chapitre aurait un Abbé séculier, avec la résidence au monastère même de Saint-Michel, (Registre des délibérations capitulaires de Saint- Michel, page 1 1 .)
Sans en avoir la certitude absolue, nous doutons que, à la Cour française, on adhérât à cette condition. Ce qui nous porte à penser ainsi, c'est qu'il
n'en est plus question dans les délibérations capi-
tulaires. CgvS documents, au contraire, trahissent un esprit de persistance en haut lieu pour faire accepter la nouvelle réforme.
Voici, à l'appui de notre appréciation, les paroles textuelles que prononça, le 16 octobre 1773, le Prieur claustral de Saint-Michel, Dom Ribes, devant tous les membres du Chapitre :
« Je ne me sens pas d'autre courage que celui de mêler vos larmes aux nôtres. Je ne m'entends pas en réflexion, formé presque dès le berceau aux devoirs pénibles de l'état religieux ; l'amour dont je vous vois brûler pour votre état vous instruira bien mieux que je ne pourrai vous dire, et ne prenant conseil que de Celui qui est la source de la lumière, si nous n'avons pas la force d'embrasser un état plus pénible et plus laborieux, j'aurais la consolation de vous voir fidèles aux engagements pris avec le Ciel et former la généreuse résolution de ne les finir qu'avec la vie.
« Ayant déjà considéré avec vous tous, dans une délibération, que la vocation à l'état monastique est un don du Ciel et que toute réforme prescrite par des lois supérieures peut faire des hypocrites et non de vrais religieux, nous ne pouvions, tant en corps que chacun en son particulier, nous assujétir aux chefs de réforme portés dans la bulle qui unit les officiers claustraux à la mense conventuelle, et aux édits de 1768 et 1773. Les lieux réguliers, tels que réfectoire, dortoirs et autres, étant détruits au point qu'il n'en reste pas seulement de traces, rendent impraticables l'exécution de la réforme et des
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édits, et font que nous ne pouvons pas accepter la réforme ordonnée. » (Registre des délibérations capitulaires de Saint-Michel de Cuxa, page i6.)
La durée de la résistance des trois Abbayes à cette réforme imposée par le Pape et le roi fut de onze ans. C'est en 1768 que Védit de Louis XV parut, elles trois monastères, en 1779, étaient loin de vouloir se soumettre encore. L'allocution suivante, prononcée dans la salle capitulaire de Saint-Martin par le Prieur claustral, Dom François Sicart, le i*^"" septembre 1779, témoigne de la continuation de cette triple résistance :
« Il sera très humblement représenté dans notre délibération capitulaire à Sa Majesté que les bénéfices ou offices claustraux de ce monastère et des deux autres de même nature situés en Roussillon, servent de retraite et de ressource aux enfants de familles nobles et honnêtes du pays, dont les facultés sont communément trop modiques pour leur procurer d'autres établissements ; que ce monastère fait partie de la congrégation de Tarragone qui existe en Espagne dans l'état le plus florissant ; que, par ces considérations, les dispositions des bulles et des lois générales concernant les réguliers en France ne semblent pas devoir s'appliquer aux monastères situés en Roussillon ou du moins à ceux qui font partie des congrégations étrangères ; que si l'observance mitigée à laquelle les religieux de ce monastère se sont voués n'est pas aussi méritoire que celle des congrégations réformées, elle est du moins toujours
respectable par l'essence des vœux monastiques et parla vie recueillie et retirée, à laquelle se consacrent les religieux qui viennent habiter un si affreux désert ». (^Registre des délibérations capitulaires de l'Abbaye royale de Saint-Martin du Canigou.)