CHAPITRE IV
A Eldébert succéda Witiza, l'ami intime de Protase. Le prêtre urgelais devenu moine, avait promptement grandi dans la perfection monastique, et le lustre de sa distinction native venant rehausser encore l'éclat de ses vertus, il s'était trouvé comme naturellement monté au premier rang, lorsque la mort d'Eldébert rendit la charge d'Abbé vacante.
L'abbatiat de Witiza dura jusqu'à la ruine de son monastère, c'est dire que des trois élus qui l'administrèrent si sagement et si saintement il fut le dernier à disparaître. Hélas ! quelle fin ! il fut une des plus regrettables victimes de la terrible
inondation. Le vénérable supérieur Witiza ne cessa de donner de l'accroissement, aux deux points de vue spirituel et temporel, à son établissement monastique. Non seulement il trouva le moyen d'accroître le patrimoine d'Exalada, de le défendre contre d'injustes revendications, mais même il pensait à incorporer définitivement dans la communauté son ami Protase, encore attardé sur le seuil du cloître, et de mettre fin à cette situation mitoyenne dont l'honneur de l'ancien archidiacre et la discipline régulière devaient bien un peu souffrir.
Il , n'est pas sans quelque intérêt de remarquer que le premier achat de terres qui figure dans les restes du cartulaire de Saint- André d'Exalada fut fait sous l'Abbé Witiza et en son nom. Bien qu'on ne puisse strictement rien déduire d'important de cette circonstance, on ne peut néanmoins s'empêclier d'y découvrir une preuve que l'aisance régnait de son temps dans le jeune monastère. Witiza, en moine actif et en curateur intelligent, avait jeté son dévolu sur quelques propriétés sises dans le rayon même de l'Abbaye : champs, vignes, jardins avec granges et maisons, partie au village d'Enne, partie à Canaveilles, à Manucullas, à Tobecale et à Llar.
Il obtint tous ces biens de Rauesinth qui les avait rachetés, à la mort de son fils, des mains de Péricola, sa jeune femme, dont ils constituaient sans doute la dot. Le rondaire de Saint-André s'en accrut avantageusement tant au point de vue de la direction de l'exploitation, toujours plus facile à côté du
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siège central du domaine, qu'au point de vue de l'observance, toujours menacée par l'éloignement du Supe'rieur et de la communauté, suite inévitable des exploitations à distance.
Deux ans après, nouvelle acquisition, mais celleci à titre absolument gratuit et doublée de l'acquisition de la personne mênie du donateur.
On ne peut pas, en effet, interpréter différemment l'acte du moine Armentarius, faisant abandon à l'Abbé Witiza de la moitié d'un sien héritage au villar de Sauto, comprenant, comme, tous les autres domaines de ce temps, des maisons, des granges, des jardins et des champs. L'autre moitié était allée ou était restée à la famille du moine; car pour lui, dit la règle de saint, Benoit, nihil àibi zeàetvaiià ex oninibuA; quippc qui ex illo die nec ptoptii cotpctié pote.itateni ,ie habitiitiini âciat. (Cap. 58.)
Assez indifférente en soi pour l'historien, cette libéralité d'un novice en faveur du monastère qui recevait sa profession, emprunte à une clause du titre de donation le plus vif intérêt. Witiza, en effet, s'y trouve mentionné comme représentant non pas sa communauté d'Exalada, mais les moineà de Saint-Getmaiii .
La ruche-mère avait donc essaimé; le tronc de l'arbre avait poussé un rejeton. On n'en doit pas être surpris. L'exemple des prêtres venus d'Urgel pour fonder le monastère d'Exalada et y embrasser la vie monastique avait provoqué un retentissement et allumé une pieuse émulation dans le pays; le flot avait succédé au flot et les recrues,
comme nous l'avons déjà vu pour un certain nombre, se suivant efse multipliant, la population bénédictine de Saint-André n'avait pas tardé à se sentir à l'étroit dans l'humble monastère. Le besoin inné d'expansion qui s'agite au fond de tout corps vivant et florissant s'était en même temps fait jour dans les esprits, et l'on avait songé à la fondation d'une Celle selon les traditions.
Un domaine entre tous ceux que possédait le monastère, s'était désigné de lui-même au choix de Witiza, et avait appelé ses préférences ; douceur du climat, fertilité du sol, étendue des dépendances, calme de la solitude, toutes les conditions d'une fondation monastique s'y trouvaient réunies à souhait : c'était le villar de Cuxa, le domaine de prédilection de l'ex-archidiacre moine, ce bijou rural dont il s'était réservé la jouissance et la propriété sa vie durant.
Protase, à cette époque, s'était déjà dépouillé en faveur du monastère où depuis bien longtemps il recevait une si fraternelle hospitalité. Witiza reconnaissant en son ami des qualités supérieures pour la direction d'une communauté monastique porta son dévolu sur lui et le chargea de la nouvelle fondation. Voilà Protase prieur de la CeUe de Cuxa. Il se sépara donc de l'Abbé d'Exalada qu'il ne revit plus, car la grande catastrophe ne tarda pas à éclater. Witira fut victime de la terrible inondation et disparut avec une grande partie de son personnel et de tout le matériel de son monastère.
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Witiza clôture la liste très courte des Abbés de Saint- André, l'Abbé Protase ouvre celle des Abbés de Saint-Germain de Cuxa, formant ainsi l'anneau qui relie ensemble les destinées des deux: principaux monastères bénédictins de notre Gonflent, elles fond dans une seule et même histoire.
GHAPITRE V
Le monastère d'Exalada eut une durée de trente quatre ans. Sa fondation eut lieu nous l'avons dit, en 745, et l'année 779 vit sa fin, hélas ! trop lamentable.
Protase, à la nouvelle de la terrible catastrophe inattendue, vole de Guxa vers la vallée d'Engara.
Nouveau Jérémie, il pleure sur les ruines de son ancien couvent, et les mains levées au Giel, il implore du fond de son cœur déchiré la miséricorde de Gelui dont la toute puissance dirige les événements, même les plus malheureux, au profit de sa gloire et du bien futur de ceux qu'il semble vouloir ostensiblement châtier. Les décrets de la Providence, dans des événements de ce genre, sont, il est vrai, d'une profondeur insondable. Il ne nous appartient pas, dès lors, de vouloir les scruter. Toutefois, ils offrent souvent un côté ouvert, à l'aide duquel il nous devient possible de découvrir des leçons terribles, qui sont ou le résultat de nos
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propres fautes, ou la conséquence d'une solidarité huniaine, telle que Dieu l'a établie ici-bas, pour l'expiation des iniquités des hommes en particulier ou en général.
Dans aucun de ces deux cas, nous nous gardons de nous prononcer sur l'événement de la destruction totale de l'Abbaye de Saint-André, qu'elle soit un effet ou de la justice de Dieu ou de sa miséricorde, une conséquence d'un châtiment local ou d'une solidarité expiatoire ; à Celui qui sonde les reins et- les cœurs en appartient tout le secret.
La vue de l'effrayant spectacle étreignit d'une émotion profonde l'âinede Protase ; et, plus touché de la disparition des moines, victimes de la crue diluvienne que de la désolation des survivants, il offrit cordialement à ces derniers l'hospitalité dans son prieuré de Cuxa.
Les pauvres réfugiés se partagèrent entre la Celle principale et la Celle de Dolcerons, récemment créée et bâtie sur un plateau qui domine l'entrée de la vallée de Cuxa. Aujourd'hui, cet ancien Prieuré oix ne firent que passer les victimes de la crue d'Exalada pour rentrer au Prieuré principal de Cuxa, est un ermitage dédié à Saint-Jean-Baptiste. Le site qu'occupe cette chapelle visitée, le 24 juin, par les pèlerins de Prades et des villages voisins, est très agréable et bien pittoresque. Le Canigou s'y montre avec son aspect imposant.
Nous terminons cette si touchante histoire,' en disant que quelques-uns des anciens bienfaiteurs de Saint-André se réunirent spontanément à l'effet
de rétablir une partie des titres emportés par les eaux. Avec eux d'autres habitants du pays reconstituèrent d'anciens actes de vente, également perdus.
Le même travail de reconstitution fut repris et continué dans trois plaids successifs, tenus les deux premiers à l'église de Saint-Etienne d'Astoher et le troisiènie à l'église de Saint-Martin de Clara. Dans ces trois plaids, le moine Protase, toujours Prieur de Cuxa, avait pour mandataire un nommé Borrel que ce dernier appréciait et estimait à cause de son équité bien reconnue.
Les décisions données furent à l'avantage des réclamants qui continuèrent à rester propriétaires des domaines acquis à la malheureuse Abbaye de la vallée d'En^ara.
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