CHAPITRE III
Jeûner, prier, travailler, c'était déjà toute la vie du moine d' Exalada, lorsque Eldébert succéda à Commenbatus. La pauvreté inséparable de toute fondation naissante avait favorisé l'accomplissement du premier de ces trois devoirs monastiques ; la prière trouvait dans le modeste sanctuaire qu'il
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avait dédié à l'apôtre saint André toutes les conditions de paix, de silence et de recueillement pour s'élever fervente et pure vers le Ciel; le travail seul jusque-là, faute de propriétés foncières, avait peut-être manqué de l'aliment nécessaire; mais, désormais, le champ d'activité de nos Bénédictins agriculteurs et pasteurs s'étant accru, le labeur physique viendra grandir à la fois la peine et le mérite de leur jeûne, activer, en le suspendant à propos, l'élan intérieur de leur prière, faire jaillir du sol, avec des revenus croissants, une source intarissable de charité qu'ils répandront en aumônes bienfaisantes dans le sein des pauvres, encourager enfin par l'exemple et surnaturaliser par le but qu'on leur verra poursuivre, le travail quotidien, si dur, si ingrat, matériellement si peu rémunérateur du paysan des villages et des hameaux voisins.
Mais les bienfaiteurs de Saint-André ne sortirontils que de la classe modeste? Les barons et les comtes ne se piqueront-ils pas d'honneur en se voyant devancer dans les hommages rendus au nouveau-né de la Vall d'Engara par des agriculteurs? Rien n'était commun cependant, au siècle de Charlemagne, comme de voir des monastères fondés, agrandis, dotés par de grands seigneurs. Tout autre fut la destinée d'Exalada. Les seigneurs vinrent à leur tour, mais après les petites gens, ' comme on avait vu venir, à la crèche, de l'Enfant- Dieu, d'abord les bergers des environs, et puis les rois de l'Orient.
Le premier de tous dont l'histoire ait enregistré
le nom, fut un comte de Razès, Béra II, petit-fils du fameux Béra al Travdot, premier comte bénéficiaire de Barcelone et fondateur de l'Abbaye d'Alet.
Entr'autres domaines territoriaux, ce dernier, opulent baron, possédait dans le voisinage immédiat d'Exalada même un immense alleu qu'il avait reçu en patrimoine de ses parents. Son étendue embrassait, autant qu'il est possible d'en juger par les documents, à peu près tout le territoire de Llar et une partie de celui des trois villages ou hameaux limitrophes, Ocenias, Canavellas et Entrevalls. D'après l'usage abusif du temps, l'église même de Saint-André de Llar était regardée par le puissant seigneur comme part du tènement; et il prétendait avoir droit de propriétaire sur les dépendances foncières qui lui avaient été attribuées, jusque sur les dîmes, les prémices et les oblations que les fidèles du lieu y apportaient en tribut. A la mort de Béra I, le domaine fut partagé entre ses enfants.
Il est certain que le comte Béra II, son petit-fils, au moment venu, posséda en propre la part sise sur le territoire de Llar, et que Rostride, sa fille, veuve du comte Alaric d'Empories, possédait le reste.
Or, à cette même époque, Béra venait de recevoir l'investiture du comté de Razès, laissé vacant par la mort de son père, et ce fut peut-être cette circonstance qui lui inspira la pensée de faire une largesse à notre monastère. Ce don de joyeux avènement
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ne fut pas autre que l'alleu de Llar avec son église de Saint-André y compris les dîmes, les prémices et les oblations, ses revenus mobiliers et immobiliers. L'acte de cette donation stipule encore que prés et champs, côte et plaine, montagne et vallée, terres arrosables et non arrosables appartiendront en propre au Dieu tout-puissant et à l'apôtre saint André dont le monastère est situé dans la vallée d'Engara, au lieu appelé Exalada.
L'aumône du comte de Razès dut être reçue par les moines avec plus de reconnaissance encore que celle des petits-fils de Mascara. Un grave inconvénient demeurait attaché à cette dernière : l'éloignement du domaine ; tandis que la nouvelle acquisition touchait aux murs du monastère et présentait pour ce motif, tous les avantages d'une exploitation, facile à diriger et à surveiller, compatible surtout avec les prescriptions de la règle monastique, toujours menacées par le relâchement loin du foyer central qui est la communauté.
De ce chef par conséquent les revenus temporels et l'observance spirituelle tiraient un profit précieux de cet accroissement opportun du rondaire de l'Abbaye: et, de plus, par suite de l'adjonction d'une église rurale à l'alleu dont ils devenaient les seigneurs, les moines de Saint-André allaient pouvoir agrandir autour d'eux leur influence sanctifiante; car, soit qu'ils préposassent au service de cette église un prêtre séculier soit qu'ils l'administrassent par eux-mêmes, les ouailles qui en
dépendaient rece\'aient abondamment le secours de leurs prières et le bienfait de leur zèle religietxx. Cette riche donation, si propre à favoriser le progrès spirituel et matériel du monastère de Saint-André, fut faite comme nous venons de le dire à l'Abbé Eldébert, au nom de sa communauté. Ce supérieur si digne était assisté en ce moment par l'Oblat Protase qui servit non seulement de témoin, mais encore de chancelier, car c'est lui qui, de sa propre main, rédigea l'acte de cette généreuse libéralité qui témoigne de la vénération croissante que nos cénobites inspiraient aux puissants de la contrée.