EXTRAIT
du Rapport sur le Concours des Mémoires historiques
et Monographies locales
de la Société archéologique de Béziers
Cette année, dit M. Noguier, Fauteur du rapport, nous constatons avec bontxeur que les concurrents sont plus nombreux que d'habitude. Six mémoires ont été soumis, dont nous parlerons aussi brièvennent que possible. Il est essentiel cependant de justifier le classement qui a été fait.
Une œuvre importante, intitulée Hiùtoite de l'Abbaye totale de Saint-Mattin du Canigou avec cette épigraphe dont l'allusion est par hasard tout à fait de circonstance : Cibdvit noà pane lactymatiin, et poôiiit noâ in conttaditîoneni vicinîô noàtti-i (Psaume lxxv) « Il nous a nourri du pain des larmes et nous a exposé aux attaques de nos voisins » a obtenu la Couronne de laurier en argent, l-^r Prix.
Son auteur est M. Font, curé de Codalet et de Saint- Michel de Cuxa.
Nos auditeurs peuvent se souvenir que M. Font a été déjà couronné l'année dernière pour la Monographie d'une autre abbaye roussillonnaise.
En matière historique, notre règlenient la'exclut pas les lauréats des précédents concours. Un ouvrage nouveau peut obtenir sans inconvénient une nouvelle récompense. Les travailleurs qui persistent dans la bonne voie ont droit avant tous les autres à nos encouragements, et les grévistes seuls ne méritent, à nos yeux, ni grâce, ni amnistie, ni surtout d'indemnité.
L'histoire d'une association, même d'une association monacale qui a vécu près de huit cents ans, ne saurait être indifférente aux amis des choses passées. M. Font nous initie à son existence religieuse si respectable et aussi à tous les incidents de sa vie intime.
Les sources principales auxquelles il a puisé sont :
1° Les diverses archives publiques et privées du Roussillon;
2° Les inventaires des titres de l'Abbaye, l'un dressé en i58(5 par l'illustre bénédictin Jean d'Agullana, visiteur apostolique, et l'autre en 1787 par F. Serra, ixotaire de Perpignan, que le Conseil royal de la Province avait délégué à cet effet.
Les documents inédits sont nombreux et les plus importants sont reproduits in extenso, excellente habitude qu'on ne saurait trop recommander. La liste complète des Abbés a pu y être établie sans aucune interruption depuis l'an 1009 jusqu'à 1782, et c'est la base .solide de tout l'ouvrage. Conformément à la règle démocratique de Saint-Benoît, les Abbés étaient élus par le suffrage universel des moines, mats après l'élection ils exerçaient un pouvoir absolu sur leurs électeurs. L'obéissance de ces derniers était passive, et le travail des mains prenait une bonne partie de leur existence.
Exposée aux vicissitudes politiques de la Province, notre Abbaye avait besoin, comme les seigneurs laïques, de s'assurer des moyens de défense ; et malgré cela, elle ne put pas se mettre à l'abri ni éviter les coups terribles que des ennenais acharnés lui portèrent dans des attaques inattendues.
Dès son début, le monastère de Saint-Martin eut la bonne fortune de posséder les reliques saint Gualdéric qui obtinrent dans le pays un immense succès de dévotion. Le mode de leur acquisition n'est pas sans causer quelque surprise. En 1004, Guifred, comte de Cerdagne, fondateur de l'Abbaye, envoya des émissaires dans le Haut-Languedoc avec mission de se procurer des reliques à tout prix. Ceux-ci enlevèrent sans scrupule, de nuit et avec effraction, le corps de saint Gualdéric, qui était déposé suivant les uns dans la crypte de Saint-Sernin de Toulouse, et suivant les autres dans l'église de Viéville. On lui fit à Saint-Martin une réception triomphale.
Ce n'est pas un fait unique ; il s'est reproduit fréquemment et en divers lieux. (Voyez Hiàtoize du Languedoc, t. v, p. 5.]
Ce sont là des témoignages d'un état particulier des esprits et qui prouvent comment à cette époque la violence des
mœurs se mêlait aux sentiments les plus exaltés de la foi chrétienne. Les théologiens allaient jusqu'à agiter la question de savoir s'il est permis ou s'il est défendu de voler de saintes reliques. De nos jours, les auteurs de ces pieux larcins obtiendraient tout au plus le bénéfice des circonstances atténuantes.
Les démêlés des hommes et les violences qui s'en suivent, si glorieuses qu'on veuille les faire, sont peu de chose à côté de leurs œuvres littéraires ou artistiques. C'est par cellesci que les na ions prouvent leur vitalité et qu'elles perpétuent leur souvenir, même après leur disparition. Aussi les religieux bénédictins se recommandent-ils à notre estime, surtout parce qu'ils ont été des hommes de labeur intellectuel. Ils ont fondé la science historique moderne en sauvant de la destruction les docunients les plus précieu.x, et les monuments de tout genre qu'ils nous ont laissés commandent l'admiration.
Sachons gré à M. Font d'avoir fait beaucoup d'efforts pour mettre en lumière ce qui reste encore du monastère du Canigou. Il a exploré ses ruines et il nous montre l'église abbatiale à peu près intacte, dont la date (loog) est certaine, et dont l'architecte, chose bien rare, est connu. C'est un moine de l'Abbaye nommé Sclua et qui en fut le premier Abbé. Ces précisions donnent un vif intérêt aux dispositions générales de l'édifice et à tous les détails qui s'y rencontrent. Il en est de même du clocher, du cloître et des autres dépendances conventuelles. Ses chapiteaux demeurés en place et ceux recueillis au village voisin de Casteil mériteraient une étude iconographique plus approfondie, appuyée de dessins ou mieux de photolithographies.
Au milieu des ruines de Saint-Martin, derrière le chevet carré de l'église se voit le tombeau en arcosolium du Comte Guifred qui le creusa de ses mains dans un rocher pendant ses années de retraite. Il est taillé suivant les formes du corps, étroit aux pieds, s'élargissant graduellement jusqu'aux épaules et sommé d'un évasement circulaire propre à recevoir la tête ; en un mot, il est à la mesure de celui qui devait l'occuper et