XVI II
l'on dit qu'il lui servit de cellule et de lit avant de devenir sa dernière demeure.
L'église de Casteil a recueilli deux magnifiques bas-reliefs en nxarbre venus des tombes abbatiales ; l'un est de i3o8 et l'autre de 1314. Dans son trésor figure une nappe de lin, rareté sans prix, car elle a été brodée en 1018 par l'épouse du Comte Guifred. Son nom est dessiné dans la broderie et fait partie du tissu lui-môme. Elle n'a qu'une petite déchirure due à l'indiscrète curiosité de quelques dames qui voulurent, dans ces derniers temps, se rendre compte du mode de tissage employé.
La calligraphie était cultivée à Saint-Martin comme dans toutes les maisons de l'Oi'dre. On peut citer un beau manuscrit sur vélin et relié en bols avec des revêtements de lames d'argent, décorées au repoussé, enfin un nombre considérables de volumes in-folio couverts de planches de chêne.
Ces UTerveilles bibliographiques appartenaient à M. De Montpré, dernier Abbé commendataire, et ont disparu avec lui dans la tournxente révolutionnaire.
C'est M. de Montpré qui vendit, en 1785, au Docteur Barrera, les bains de Vernet, parce que, est-il dit dans l'acte de vente, ils tombaient en ruine. Le brillant succès de cet établissement thermal a justifié les espérances de sa charité.
N'oublioixs pas que l'éducation des enfants fut de tout temps une des préoccupations de nos religieux. Dès le Xl^ siècle une fondation spéciale avait pourvu à ce besoin qui ne fut jamais oublié par eux.
Les moralistes ont beaucoup disserté sur les inconvénients delà fortune, et après eux je n'ai pas la prétention d'en dégoûter mes contemporains. Il n'en est pas moins certain qu'elle a aussi ses conséquences fâcheuses pour les individus ainsi que pour les êtres collectifs. Les couvents n'échappèrent pas à cette loi ; leur âge d'or fut l'âge de leur pauvreté. Les habitants de ces phalanstères chrétiens devenus peu à peu possesseurs de grandes propriétés donnèrent lieu à ce brocard spirituel: « Nihil liabenteô àed oinniapoàSidenteô B^ilsifont
rien, mais ils possèdent tout. La règle primitive se relâcha malgré les e ["forts des réformateurs qui surgirent de temps à autre. D'autre part, la cupidité s'ingénia pour les dépouiller ; un premier amoindrissement résulta de l'union fréquente de la dignité d'Abbé à une mense épiscopale.
La Commende fut un système plus déplorable encore, car il se généralisa et dura plus de trois cents ans. Le premier Abbé Commendataire de ce genre, de Saint-Martin du Canigou, fut le Cardinal d'Aragon, Aloys, en i5o6 ; et plus tard, en i54o, le Cardinal Césarini remplaça Don Jean Sirach, qui jouit, le premier de tous les Abbés de Saint-Martin, du privilège de la mitre.
La distribution des bénéfices moindres à certains dignitaires delà communauté devint aussi très préjudiciable. Ces bénéficiers avaient leurs maisons, leurs domestiques et ne participaient pas à la vie claustrale. Toutes ces causes jointes à bien d'autres amenèrent une décadence rapide.
Saint-Martin du Canigou finit par la sécularisation, le 2 septembre 1787. Réduits à cinq et avancés en âge, les membres du Chapitre ne purent pas se soumettre à la nouvelle réforme qui était de rentrer dans la vie commune.
Enfin nous terminons notre rapport, en adressant à M. Font des félicitations sincères pour avoir mis au jour, avec une œuvre très importante, des documents nouveaux et inédits : c'est l'essentiel pour donner de l'intérêt à un travail de ce genre.
M. NOGUIER,
Rapporteur des Mémoires historiques de la. Société Archéologique de Béziers.
Si nous nous sommes détermine à écrire aussi l'Histoire de l'abbaye royale de Saint-Martin du Canigou, c'est que, après le désir de ressusciter des souvenirs précieux qui se rattachent à notre pays, elle fait suite à celle si intéressante de Vabbaye de Saint-Michel-de-Cuxa. Le monastère de Cuxa existait depuis déjà deux siècles, lorsque celui de Saint -Martin vit ses fondements posés par une colonie bénédictine que l'illustre Guifred, comte de Cerdagne, avait appelée de ce premier couvent.
Les débuts de cette Histoire de l'abbaye du Canigou sont remplis d'intérêt aux deux points de vue historique et religieux. Ils découvrent, avec des faits frappants, un homme exceptionnel au point de vue du sacrifice et de l'abnégation, une
âme héroïque dans la personne du comte que nous venons de nommer.
Une chose ensuite qui étonne, c'est que, après des débuts très heureux, cette abbaye ait été souvent éprouvée par de grands malheurs. Des épreuves du dehors et du dedans l'ont, en effet, assaillie pendant une longue durée de son existence. Elle a été bien prospère pendant un siècle, car, fondée en 1007, la série de ses malheurs a commencé en II 14, date hélas! trop fameuse de la donation de cette abbaye à celle de Lagrasse (Aude) par le comte Bernard Guillaume, petit-fils de Guifred ; donation arbitraire, faite au mépris des prescriptions des papes et des dernières volontés de ses fondateurs, et qui fut en réalité le point de départ des troubles et des épreuves de cet infortuné monastère.
Malgré ses malheurs et ses moments de décadence, il a été pourtant une grande école oii primaient la sainteté et la science.
Au point de vue spirituel comme au point de vue séculier, son Abbé jouissait des mêmes privilèges que celui de Saint-Michel-de-Cuxa. Il avait une juridiction quasi-épiscopale sur ses prêtres et leurs paroissiens, et sa qualité de seigneur haut-justicier lui donnait plein pouvoir sur ses vassaux.
La commende et le séquestre hâtèrent la déca-
dence de cette abbaye. Autant elle avait bien commence', autant elle finit tristement. Sur son refus d'accepter la réforme, impose'e à l'Ordre bénédictin en France, qui consistait à reprendre la vie commune, le pape et le roi lui imposèrent la sécularisation, ce qui arriva en 1787. Elle eut une. durée de 780 ans.
A cette abbaye étaient annexés les prieurés de Saint- Romain de Llupia, de Saint -Estève-del- Monastir, de Notre-Dame de la Garrigue et de Notre-Dame de Mtidagons.
Ses revenus valaient environ 8000 livres : ceux des officiers claustraux allaient depuis 700 jusqu'à 1800 livres. Ces officiers claustraux étaient à la nomination de l'Abbé pendant les quatre mois ecclésiastiques, et à la nomination du pape pendant les huit autres mois.
Parmi les documents qui ont servi à la composition de notre Histoire de Saint-Martin du Canigou, les uns sont inédits, et ils sont nombreux ; nos investigations de tout genre les ont dénichés non seulement dans certains bureaux de notaires, où la poussière et les vers commençaient à en faire leur pâture au détriment de l'histoire, mais aussi, dans de vieilles armoires, à Casteil, à Vernet, à Corneilla et à Villefranche, etc. ; les autres, devenus la propriété ou de nos bibliothèques publiques ou des archives de la Préfecture et destinés par
conséquent à passer au domaine de la publicité, n'étaient guère plus connus, malgré que certains archivistes et quelques chronologistes les eussent collectionnés, en un certain temps, dans des rayons, pour faciliter aux amateurs le moyen de les trouver.
Deux inventaires des titres de l'abbaye du Canigou, le premier dressé en 1 586 par le visiteur apostolique, l'illustre bénédictin Dom Jean d'Agullana, et le second en 1 787, par M'^ François Serra, notaire de Perpignan, délégué à cet effet par le Conseil souverain du Roussillon au monastère même de Saint-Martin que les lettres patentes du roi et du pape allaient séculariser, nous ont puissamment aidé à composer la liste coniplète de ses Abbés.
La compilation de tous ces documents, parfaitement authentiques et coordonnés chronologiquement, c'est ce qui compose notre Histoire.
Si chaque science a sa langue, si l'histoire ne parle pas comme la théologie ou l'éloquence de la chaire, nous croyons avoir évité d'empreindre notre style d'une dévotion quintescenciée, et avoir donné à notre travail, on s'en apercevra, son véritable caractère : la simplicité.
Nous terminons ce court préambule qui donne une idée générale de l'existence huit fois séculaire du monastère de Saint-Martin, par un mot sur la
montagne dti Canigou et sur un de ses contreforts où on bâtit notre illustre et royale abbaye :
La montagne du Canigou tire son nom de sa forme et de ses neiges éternelles : Canum-jugiim. Belle montagne qui est la tête sublime et blanchie d'une province. De loin, elle attire le regard par son jet d'une altitude de près de 3.ooo mètres, élancement de granit d'un dessin dont rien au monde ne surpasse la puissance et la pureté ; de près, la montagne du Canigou est tout un grand système de forêts mystérieuses, de vallées profondes, d'abîmes, de rochers superposés, de glaciers, de lacs, de cascades, de rivières, un monde entier se cache daiTS ses flancs.
Sur la rive droite d'un des affluents de la rivière de la Tet, en un lieu grandiose et sauvage, à égale distance, ou peu s'en faut, de la base et du sommet du Canigou, le comte Guifred ou Guifre, par une inspiration véritablement hardie, conçut et réalisa le projet de suspendre une abbaye ; c'était entre le ciel et la terre, pour ainsi dire : Abbaye aujourd'hui ruinée, silencieuse dans ses tristes décombres et que le Canigou semble pleurer. Qui nous donnera un comte Guifred et des âmes éprises d'étude et de silence pour rendre cette abbaye à cette montagne ? Cette parure à cette beauté ? Cette œuvre de la religion à cette œuvre de Dieu ?
Un personnage auguste, d'hier seulement parmi nous, a senti, à l'occasion d'une longue visite à ces désolantes ruines, son âme s'émouvoir, se remuer... Elles lui ont parlé... et lui, épris aussitôt d'un sentiment généreux et du désir de faire revivre le passé glorieux dont elles sont aujourd'hui les seules traces, a répondu : « Je commencerai à rendre une partie de cette oeuvre
b AVANT-PROPOS
de la religion à l'œuvre dé Dieu, l'église conventuelle de ce monastère à cette montagne. »
C'est dire que le pieux et savant évèque de Perpignan, Monseigneur de Carsalade du Pont, veut relever les ruines du sanctuaire de Saint- Martin pour redonner à son cher diocèse le grand pèlerinage si pieusement honoré par nos vaillants ancêtres.