CHAPITRE PREMIER
Récit de la fondation de l'Abbaye royale de Saint-Martin du Canigou en 1007
Dans un des plus beaux vallons qu'arrose la rivière de Cady de notre Confient (i), existe un village du nom de Corneilla (2^ où les comtes de Cerdagne s'étaient bâti un magnifique château dont on voit encore aujourd'hui quelques traces. C'est là qu'ils résidaient de préférence à tout autre lieu, parce que la nature y offre des charmes et un site d'une aménité incomparable.
De ces comtes le plus remarquable entre tous, c'est le comte Guifred qui fut le fondateur de l'Abbaye royale de Saint-Martin du Canigou. Il descendait par Oliba Cabreta I, son père, et par son aïeul Miron, du comte Humfrid, surnommé le
(i) Partie du troisième arrondissement du département des Pyréne'es- Orientales.
(2) Ce village jouit depuis des siècles de la perle des églises du Confient, ainsi que l'appelle M. de Bonnefoy. — Le portail de cette église est fun des
chevelu (piloàiiô)^ ancien seigneur de Ria, marquis de Gothie, comte de Barcelone et gouverneur souverain du Roussillon. (Voir l'arbre généalogique de cette illustre famille dressé par David Blondel, t. II, p. 19 de son Histoire).
Si nous en croyons les Geéta coinitiiin baicînonenàium, cap. i, et la Mazca hùpaiiica, p. SSg, cet ancien seigneur de Ria, Guifred-le-Chevelu, serait à son tour le fils d'un certain miles (seigneur) du nom de Guifred et de sa femme Ermessinde, tous deux habitant le château seigneurial de Ria(i). — « Temporibus si quidem retroactis fuit quidam miles (2) nomine Guiffredus de villa quse dicitur Arrianum, quœ est sita in territoris Confluente
plus remarquables échantillons de l'art roman dans notre pays. Sur le
frontispice de cet inappre'ciable travail on y lit :
Heredes vitœ. Dominam laudare venite
Per quam cita datur: Mundusper eam reparaiur.
La construction de cette église qui est à trois nefs et formant parfaitement le transept 'remonte au commencement du dou:ième siècle, en Vannée 1102, époque où le comte de Cerdagne, Guillaume-Raymond, institua à Corneilla, avec le consentement de Mgr Artaud, évêque d"Elne, le monastère des chanoines réguliers de Sainte-Marie sous la règle de Saint-Augustin.
Pourquoi ne dirions-nous pas aussi que le retable du maître-autel do cette église si fine et si délicate n'est pas moins admiré que l'édijïce qui le renferme? C'est un charmant ouvrage de sculpture en marbre blanc, d'une époque où, comme Ta dit ALVillemain, le génie bâtissait des idées avec des pierres.
Ce beau travail reproduisant diverses scènes, en relief, de la vie du Christ a été exécuté en i345, par un artiste de Berga (Catalogne) nommé Cascall, ainsi qu'en témoigne l'inscription suivante :
« Anno Domini mcccxlv idibus mail fuit istud retrotabularium completum per .Magistrum Jacobum CascalU de Berga, nomine Reverendi Dorriini Berengarii de Aticiato Dei gratia Prioris hujus Monasterii. »
(i) Village à un kilomètre de Prades, remarquable aujourd'hui par ses usines métallurgiques. Les ruines de son château existent encore. Elles se nxontrent sur un des rochers au-dessus du village et n'échappent pas aux yeux du voyageur qui suit la route nationale.
(21 C'était pour mieux assurer la défense de la marche d'Espagne contre les Maures que Charlemagne y avait établi ce que, en langue teutonique, on appelle des v assors, personnages auxquels, en récompense de quelque
juxta amnem quee vocatur Thesis (Tet). » Et c'est de ce miles et de sa femme Ermessinde, ajoute Marca, que naquit Wifred-le-Chevelu qui fut le premier com,te héréditaire de Barcelone.
Toutes ces données nous permettent de conclure que Ria a été le berceau de la famille qui a donné le jour à l'illustre comte Guifred, dont nous allons nous occuper à cause de la fondation qu'il fit de l'abbaye de Saint-Martin du Canigou.
Toutefois, avant d'entrer dans notre sujet, nous devons dire pour l'intérêt du lecteur, pour la gloire de notre Gonflent et pour l'honorabilité de cette
vertu guerrière, le prince accordait uue certaine quantité de terres à la charge, de la part du concessionnaire, d'être soumis et fidèle au souverain. Le vassor cédait, à son lour, une partie de ce qu'il avait reçu à d'autres personnages qui se plaçaient sous sa dépendance et qui étaient des vassassors ou arrière-vassaux de la couronne.
Un grand nombre de Goths de la péninsule, qui s'étaient adjoints à l'armée française pour combattre les Sarrasins et qui s'étaient valeureusement distingués, reçurent en récompense de leurs e.xploits ce privilège de la part du Roi dont ils avaient volontairement accepté la nationalité de préférence ii tout autre.
Vers le règne de Charles-le-Chauve, les vassors prirent le titre de barons, du mot teutonique bar qui signifie homme, comme pour dire l'homme du prince. Il est vraisemblable que l'expression catalane rich-hom qui répondait à celle de baron, fut l'expression en langue romane (ou languedoc), de ce même bar, auquel on ajouta l'épithète de riche, it raison sans doute des grandes terres dont ceux qui en étaient honorés étaient redevables à la libéralité du souverain.
Après les barons qui formaient la première noblesse, venaient les chevaliers-milites , gratifiés aussi comme les vassors des libéralités du prince pour leur héroïsme dans les luttes qu'ils avaient soutenues contre les Maures. Celui qui était investi de cette qualité prenait le titre de Dominas ou Domnus, seigneur.
Ces explications étant données . il semble qu'il est naturel de conclure que le miles qui motive cette note (titre donné au.x guerriers d'origine Golhe à cause de la libéralité de territoire qui leur était faite par le souverain) est ce seigneur cité ci-dessus dans le te.\te latin, à qui le roi donna la villa d'Arrianum pour le récompenser de ses e.\ploits guerriers, après l'option qu'il dut faire de la nation française, et qui, par sa femme Ermessinde, a été le père de Guifred-le-Chevelu (pilosus) duquel descend comme nous l'avons déjti expliqué, le comle Guifred, fondateur et moine de Saint-Martin du Canigou.
22 HISTOIRE DE l'aBUAYE ROYALE.
famille, que si le château de Ria a e'té le berceau des comtes de Cerdagne et de Barcelone, il a donné aussi par ces mêmes comtes des rois à l'Aragon, à la Castille, à la Navarre, au Portugal, à Naples, etc. — Les Bourbons de France, d'Espagne, de Naples et de Parme en descendent e'galement par les femmes. — C'est ainsi que le roi de France que Perpignan vit mourir dans ses murs, le 5 octobre i285, Philippe III dit le Hardi, se rattache à la famille de Wifred de Ria, par sa mère Marguerite fille d'Alphonse, conite de Provence, qui tenait ce comté de son père Alphonse, roi d'Aragon, dont le père, Raymond Béranger IV, comte de Barcelone, avait épousé Pétronille, reine d'Aragon.
Si, comme on le voit, cette race illustre a eu sa grande part dans le gouvernement temporel des hommes, la divine Providence lui réservait aussi une grande part dans le gouvernement spirituel des âmes. Elle a pris, en effet, dans son sein plusieurs personnages illustres qui ont été des collaborateurs officiels de l'Église militante. Notre Hiôtoite de l'Abhave tovale de Cuxa mentionne les noms des Archevêques qu'elle a donnés à Narbonne, des Evêques qu'elle a donnés à Elne, Gérone et Urgel, et les noms des religieux dignitaires dont les abbayes du Mont-Cassin, d'Arles, de Ripoll et du Canigou avaient été dotées.
Guifred, comte de Cerdagne et de Confient, et sa femme Guisla habilaieut déjà depuis plusieurs années le château de Corneilla (10041. Non loin de
cette résidence comtale, se présentait sur le sommet d'un des contreforts du Mont-Canigou une petite église dédiée à Saint-Martin. Elle était le but d'un de ces pèlerinages si nombreux et si pieusement honorés alors en Roussillon. Guifred et sa femme le faisaient souvent. Ils enrichirent même ce temple solitaire de donations d'âlleux et de fermes. Une charte, datée du 2 des ides de juin 100 5, relate que Guifred, sixième comte de Cerdagne et du Confient, fils et successeur d'Oliba Cabreta, donne conjointement avec sa femme Guisla, à l'église de Saint-Martin, ad domiim Saiicti Maztini. . . tibi Sancio Mattino, — l'alleu qu'ils ont à Algadet, territoire de Vernet, et une ferme à Maryans (i).
Au reste, avant eux, de pieux personnages l'avaient aumône en 997 d'alleux à Souanyas, de vignes à Cômes et à Sahorre, et d'une ferme à Molitg (2).
En 1007, le 8 des calendes d'avril, la même église reçoit d'un nommé Adbert et de sa femme Riçhel un alleu au territoire de Sahorre (3). Le 5 des ides de mai suivant, la comtesse Ermengarde, mère du comte Guifred, veuve d'Oliba Cabreta, l'a gratifié d'un de ses alleux au territoire de Llupia (4). Enfin, le 2 des ides de juillet de la même année 1007, le comte Guifred et Guisla sa
(i) Inventaire n» 5 des titres de l'abbaye du Canigou dressé en iSSô par le visiteur apostolique dom Jean Agulland.
(2) Donations simplement mentionnées dans le même inventaire.
(3) Idem.
(4) Idem.
femme, pour le dixième qui lui compète (i) domient à l'église de Saint-Martin — ad doniuni Sancti Martini — situe'e sur la côte du mont Canigou, tous les alleux qui leur appartiennent à Vernet et dans son territoire ; un autre à Millas ; un autre encore à Llupia, afin que, disent-ils, ce même lieu Saint- Martin, soit e'difié en l'honneur de Noire-Seigneur Je'sus-Christ, qu'il y soit attaché des hommes qui militent sous la règle du bienheureux Père saint Benoit, et que, selon la volonté et le privilège du Pontife romain et de l'évêque d'Elne, on y serve perpétuellement le Tout-Puissant (21.
Par la volonté du comte Guifred si clairement manifestée par ces quelques lignes, nous voyons que ce temple solitaire de Saint-Martin — domiià Sancti Martini — devait devenir un monastère de Bénédictins. Il en fut ainsi, comme nous allons le raconter.
Le Comte de Cerdagne ne se contenta pas, en effet, des riches libéralités qu'il avait faites de concert avec d'autres personnages du pays, nous venons de le voir; il voulut, sa piété le poussant, et engagé par les conseils de son frère Gausfred, Abbé particulier de Cuxa, faire de cet ermitage un couvent de disciples de saint Benoît, Depuis longtemps il était l'heureux témoin des ser\'ices rendus par les moines de Saint-Michel ; ce qui fit qu'il
(H Le dixième que la loi Gothe allouait aux femmes sur les biens de leurs maris.
12) Paroles extraites d'un parchemin des archives de Saint-Martin qui s'est conservé parmi les documents nombreqx du notariat actuel de Villei^ranche.
résolut de doter son pays d'un nouveau couvent de ces remarquables pionniers de la foi et de la civilisation. Donc, d'accord sur ce fait avec son frère et le supe'rieur général Guarin, il tint à se mettre aussitôt à l'œuvre.
Quelques moines partirent de l'abbaye de Cu.xa et vinrent au mont Canigou, au lieu désigné, oii commencèrent les travaux du nouveau monastère, 2 des ides de juillet 1007, sous la direction du moine architecte Sclua (i) : Sttuctotcin Sclua. Cette laborieuse entreprise ne tarda pas plus de deux ans à voir sa fin, puisque l'église conventuelle fut dédiée à saint Martin le 4 des ides de novembre 1009. Cette date ne peut pas être révoquée en doute, car elle est donnée dans le procès-verbal rédigé par l'évèque consécrateur.
Voici la traduction littérale de ce procès-verbal extrait des archives de Saint-Martin et rapporté par la Matca Hiôpanica^ col. 962 :
« Moi, Oliba, évêque du siège d'Elne. — Je suis venu au lieu nommé Canigo pour consacrer l'église située en ce lieu, en l'honneur de Saint Martin, évèque et confesseur, de la Sainte Vierge Marie et de Saint Michel Archange et qu'on appelle monastère de Canigo, construit sur cette montagne par un prêtre et moine, nommé Sclua, du couvent de Saint- Michel, sous les ordres du seigneur Guifred, comte par la grâce de Dieu, et de sa femme Guisla, qui ont enrichi la dite abbaye de
(t) Le nom de Sclua a élé changé en celui de Selva par tous ceux qui n"onl pas lu ou qui ont mal lu les manuscrits orig'inaux,
vases sacrés et d'ornements sacerdotaux et l'ont dotée de plusieurs domaines, 4 des ides de novembre 1009. :»
Nous allons dire en substance ce que relate le reste de l'acte : Les fondateurs appliquèrent à la nouvelle église les domaines qu'ils avaient donnés au vieux Saint-Martin, le 2 des ides de juillet 1007, en Y ajoutant deux métairies, l'une à Sahorre et l'autre à Enveigt. Les assistants au nombre de vingt, tous très nobles, gratifièrent la nouvelle église de vingt vignes, situées à Ille, à Rigarda, à Tarerach, à Fourques, à Vinça et à Molitg. L'évêque assura et confirma en ce jour, tous ces dons à l'église de Saint-Martin, à la condition que les moines qui y serviront Dieu, dit-il, seront toujours sous l'autorité de la sainte Église d'Elne, sous la sienne propre et celle de ses successeurs.
Cette disposition particulière, imposée par l'évoque Oliba, ne put avoir sa raison d'être que pendant deux ans ; car, comme nous allons le voir, une Bulle du pape Serge vint l'annuler en ICI I.
Dès le premier jour de l'existence du nouveau monastère, c'est-à-dire dès le jour de la consécration officielle de l'église conventuelle, les religieux de Saint-Martin n'eurent d'abord pour Abbé que celui de Cuxa. L'Abbé Gausfred, frère du comte Guifred, était mori depuis un an (1008). Un autre frère à lui, du nom d'Oliba II, fils aussi d'Oliba Cabreta I, converti à Cuxa par saint Romuald, lui avait donné, en 999, l'indicible
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consolation de venir se jeter à ses pieds pour qu'il l'acceptât dans la famille bénédictine. Eh bien, c'est celui-là même qui, neuf ans après son entrée dans l'ordre de saint Benoît, et après qu'il eut fermé les yeux à un saint, à celui qui lui était doublement cher et par les liens de la nature et par la paternité spirituelle dont il l'avait si ardemment entouré, fut nommé Abbé de Cuxa.
Il exerçait l'abbatiat depuis seulement un an, lorsque la Providence le choisit encore pour être le premier Abbé de la nouvelle abbaye du Canigou.
L'abbatiat d'Oliba à Saint-Martin, n'eut de durée que cinq ans, de 1009 à 1014. Pendant ce laps de temps, le comte Guifred voyant l'établissement de son œuvre assez bien consolidé, voulut lui faire donner la dernière sanction pour l'affermir d'une manière inébranlable. A cet effet, il sollicita du Saint-Siège la confirmation et la concession de l'église qu'il venait de faire bâtir et consacrer. Par une Bulle en date du mois de novembre 101 1, le pape Serge IV lui accorda, en effet, cette église avec confirmation des biens qu'elle a acquis et qu'elle acquerra dans l'avenir, avec le pouvoir que les Abbés du monastère seront d'ores et déjà élus librement par la communauté, selon la règle de saint Benoit, et avec la défense rigoureuse à toute autorité humaine ou religieuse de s'immiscer dans cette élection. L'original de ce document mémorable, écrit en latin sur papyrus doublé de toile, se conserve précieusement à la bibliothèque
publique de Perpignan. Il a été envoyé à Paris en 1842, par ordre du Ministre de l'Instruction publique qui en fit prendre un fac-similé. Aujourd'hui ce document est encadré d'une baguette ad hoc et exposé dans la grande salle de la bibliothèque pour être vu et lu de tous les amateurs. C'est là que nous en avons fait nousmeme scrupuleusement la traduction littérale que voici :