‹ Histoire de l'abbaye royale de Saint-Pierre de Jumièges (volume 2)Chapitre 14 sur 38 · MARTIN, VINGT-DEUXIEME ABBB · texte numérisé non relu

MARTIN, VINGT-DEUXIEME ABBB

Après cette cérémonie , le duc Guillaume fit appeler les détenteurs des biens de l'abbaïe dans toute l'étendue de la presqu'isle, et, leur aiantpaié à chacun la valeur de leurs héritages, il en fit don à perpétuité (a) à l'abbé Martin, que Dudon qualifie de très saint, et à ses religieux. On compte parmi les donations de ce prince Jumièges avec ses appartenances, prez, vignes, bois, eaux, pêches des deux côtés de la rivière de Seine, depuis Blicquetuit jusqu'au Val-des-Essarts ^ , ou,

(a) Willelm Gem., 1. III, c. 8.

1 A. Du Moustier, qui, dans sa Neustria Sancta (Bibl. nation, man, at. 10045, fo 182), parle assez longuement de la dédicace de la basilique de Sainte-Marie-de-Jumièges, qu'il fixe au 1^ juillet, ne parle point de celle de l'église de Saint-Pierre.

Notre auteur, ne citant ici aucune autorité, se fait sans doute l'écho d une double tradition orale du monastère de Jumièges, rapportant au 20 février la dédicace de l'église de Saint-Pierre, et au jour de cette dédicace l'arrivée de l'abbé Martin.

2 A. Du Moustier, dans sa Neustria Pia, p. 306, lui donne le titre de saint, et, dans sa Neustria Sancta, il en indique la fête au 26 octobre, mais il ne justifie en aucune façon de son culte.

3 Deux communes portent ce nom, ce qui rend assez difficile la délimitation exacte des possessions de Jumièges dans la presqu'île de Bretonne.

l'Anerie ' , Yainville ^ et le manoir du Trait-d'Avilette, aujourd'hui le hameau de Saint-Paul ^, Duclair avec toutes les dépendances, église ;, terre, moulins, cours d'eaa et pêche jusqu'à Saint-Martin-d'Epinei ^ ; le Moulin de Caudebec ^, la seigneurie et terre de Norville^; le port de Touit "'', Quilbeuf ^, Wambourg^ avec les églises, port, péages et tous autres droits relevans du domaine. 11 donna aussi les terres de Joui ^^ et de Gauciel ^ ^ , avec le patronage des églises et les dixmes et coutumes de ces lieux. Ces deux baronnies sont aujourd'hui réunies en une.

1 Hameau de Saint-Pierre-de-VareDgevilJe, commune du canton de Duclair, arrondissement de Rouen.

2 Commune du même canton, limitrophe de Jumièges.

3 Le manoir dont il s'agit ici était sans doute situé sur le mont Davilette, aujourd'hui la côte Saint-Paul, sur le territoire de Duclair. L'abbé Cochet, Répert. archéol. de la Seine-Inférieure, col. 312 et 300.

* Aujourd'hui Epinay-sur-Duclair, au même canton.

5 Ce moulin, qui a porté pendant tout le moyeu âge le nom de Moulinde-Saint-Pierre (du nom du patron de Jumièges), est celui qui est situé rue de la Cordonnerie, entre la rue de la Boucherie et la place de la Rive.

6 Canton de Lillebonne, arrondissement du Havre, département de la Seine-Inférieure.

' C'est-à-dire le passage du Tuit ou du Thuit, nommé aussi port de Corval, aujourd'hui le Vieux-Port, canton de Quillebeuf, arrondissement de Pont-Audemer, département de l'Eure. Ch. de Beaurepaire, De la Vicomte de l'Eau, p. 189-190.

8 Ibid., p. 191.

9 Saint-Aubin-de-Vambourg, aujourd'hui Saint-Aubin-sur-Quillebeuf, canton de Quillebeuf, arrondissement de Pont-Audemer, département de l'Eure.

10 Joui-sur-Eure, canton d'Evreux sud; Cf. De Blosseville, Dictionnaire topographique du département de l'Eure, p. 120, col. 2.

1' Gauciel, commune du même canton, ibid., p. 96, col. 2.

Le dessein de Guillaume de Longue-Épée étoit, comme on l'a vu, de se donner lui même à Dieu dans l'abbaïe de Jumièges {a), et de l'y servir sous l'habit de S. Benoist. S. Maurille, archevêque de Rouen ^, ne nous laisse aucun lieu de douter de cette pieuse disposition ; il en parle jusque dans l'épitaphe qu'il fit graver sur son tombeau, cent ans ou environ après la mort de ce prince.

Csenobium pulchre reparavit Gemmeticense

Et decrevit ibi ferre jugum monachi ; Fervidus invicti coluit normam Benediçti,

Cui petiit subdi, plenus amore Dei.

On dit môme qu'il s' étoit engagé par vœu à se faire moine. Voicj ce queDudon en raconte (b). Un jour que, dans une situation tranquille des affaires, il croioit avoir amené les choses au point de pouvoir satisfaire à la fois à sa promesse et à ses désirs, il alla faire une visite à l'abbé Martin, et dans la conversation il lui dit : « Pourquoi, mon père, la religion chrétienne a-t-elle « des hommes de trois ordres différons ? Distingués « qu'ils sont dans leurs offices , auront-ils le même « salaire ? — Chacun, lui répondit Fabbé de Jumièges, « sera payé suivant son travail ; mais, pour vous dire « quelque chose de plus précis, ces trois ordres, de

(a) Ord. Vital. L. V.

(b) L. III, p. 101.

• L'archevêque Maurice ne porte ordinairement que le titre de Bienheureux. Cf. Boll. Pebr. 111,630; Aufj. II, 401; Sopt. IV, 50. (Edit. Palmé.)

« laïques, d'ecclésiastiques et de moines, sont dans « l'église, qui n'est qu'une, une figure de la foi des « trois personnes divines en une même substance ; et « tous les trois ensemble marchent à pas égaux au « même terme. Ces trois ordres ont dans le même « chemin deux voies qui vont au même but : la voie « active, danslaquelle estl'ordreecclésiastique, l'ordre « laïque sous la direction de celui-cy ; et la voye con- « templative, dans laquelle est l'ordre monastique, qui, « plus resserré que les deux premiers, plus séparé du « monde et caché dans le secret de la solitude, se porte « de toutes ses forces à ce qu'il y a de plus parfait. « On l'appelle apostolique, et c'est celle dans laquelle, « nous autres pécheurs nous sommes combattans. » Le Duc reprit : « Dès la fleur de mon premier âge, « j'ay désiré cette voie serrée dont vous me parlez ; « mais mon père et ses princes me firent Duc contre « mon inclination. Aujourd'hui, que je suis libre et « maître de moi-même, je veux entrer dans cette car- « rière et, quittant le monde, prendre l'habit de votre « profession. » Le Saint abbé avoit de la prudence, et sentit tout l'inconvénient d'un pareil projet : « Prince, « lui dit-il, vous n'y pensez pas, qui seroit donc désor- « mais le défenseur de la Patrie, le soutien du clergé, « le père du peuple ? quel bras nous protègeroit contre « l'invasion des infidèles ? quelle autorité maintiendroit « les sages loix de votre père ? enfin, qui contieudroit « dans le devoir deux grands peuples, dont il vous a « laissé le souverain? Non, seigneur, la volonté de

« Dieu n'est pas là ; rien de tel ne se fera jamais de « mon avis, et si, par l'autorité qui vous fait maître « d'accomplir vos désirs, vous entreprenez de venir « icj pour un tel dessein, je vous déclare que vous ne « m'y trouverez plus, ni dans aucun lieu de vos états. La remontrance étoit vive, et le Duc, dans le fond, ne laissoit pas d'en sentir la justice; mais il fut mortifié, et, sans se départir pour toujours de son dessein, il demanda un habit de moine, qu'il fit porter partout avec lui dans une cassette dont il gardoit lui même la clef (a) . Ce présent ne fut point capable de le consoler du chagrin qu'il ressentoit intérieurement de se voir éloigné de Jumièges. Son expédition en Picardie ne fut pas plustôt terminée qu'il vint solliciter de nouveau l'abbé Martin ; et, le trouvant ferme dans sa première résolution, il fit assembler dans Rouen tous les seigneurs de Normandie pour leur communiquer son projet et leur faire reconnoître son fils Richard, qui n'étoit encore âgé que de dix ans. Il alloit dès lors exécuter ce qu'il souhaitoit depuis si longtemps, malgré le soulèvement de tous ses sujets contre une telle résolution ; mais, ayant été appelé par Herluin, comte de Ponthieu, au secours du château de Montreuil, qu'Arnoul, comte de Flandres, venoit de lui enlever, il crut devoir sacrifier pour quelques temps son inclination au désir qu'il avoit toujours eu de défendre les opprimés. Le château fut pris par les Normans, sous la conduite de leur Duc, et

(a) ^Willelm. gem., 1. III, o. 8.

rendu au comte de Ponthieu ; mais Arnoul en fut si irrité qu'il ne médita plus que vengeance contre le protecteur de son ennemi. La voie des armes étoit la plus honnête, mais, la partie n'étant pas égale, il en prit une autre plus digne de son caractère perfide. Il députa vers le Duc pour lui demander son amitié et une conférence en quelque lieu neutre qu'il lui plairoit de choisir. Onconvint d'une isle delà Somme, auprès de Péguigni ' . Les deux chefs s'y rendirent, et les difficultés furent bientôt réglées ; on se jura de part et d'autre amitié et l'on se sépara ; mais lorsque le duc de Normandie , qui étoit seul dans un bateau, fut à peu près au milieu du trajet, les gens d' Arnoul le rappelèrent à bord, sous prétexte que leur maître avoit encore quelque chose à lui dire, le percèrent de coups et le laissèrent sans vie avec tant de promptitude que douze de ses chevaliers , qui étoient dans une autre barque, n'eurent jamais le temps de repasser l'eau pour le secourir.

L'an 943. — Ainsi finit à la fleur de l'âge un prince qu'un parfait accord des vertus chrétiennes , pohtiques et guerrières auroit dû faire l'amour et les délices de tous les humains. Sa mort arriva le 16 des calendes de janvier 943 ; son corps fut apporté à Rouen et déposé dans l'église Cathédrale^. On trouva sur lui la clef de la cassette ou étoient les habits religieux qu'il se propo-

1 Péquigny.

2 Son tombeau est actuellement dans la chapelle Sainte-Anne. M. Deville en a donné la description dans les Tombeaux de la cathédrale de Rouen, 2» édit., pp. 19 et suiv.

soit de prendre à son retour (a), et tout le monde sçut son usage.

Sa mort occasionna quelques révolutions dans Jumiècres encore naissant. Louis d'Outremer, faisant servir au dessein qu'il avoit de se rendre maître de la Normandie le titre de défenseur et de véritable ami de Richard I, fils de Guillaume de Longue-Epée, enleva ce jeune prince en France, sous prétexte de lui faire donner une éducation convenable à sa naissance, et laissa le gouvernement de la province à Raoul, surnommé Tourte , gentilhomme françois, qui étant en tout et plus impie et plus barbare que les païens mêmes, surchargea le peuple d'impôts, et prit à tâche d'achever la ruine des monastères que les premiers Normans avoient détruits. Il démolit ce qui s'en trouva à portée de la Seine, et en fit apporter les matériaux à Rouen, pour en réparer les murs (b) ou pourd' autres édifices. Jumièges, quoique réédifié par les libéralités du dernier duc et honoré de son afi^'ection, n'échappa point au ravage . Raoul en fit tirer jusqu'aux pierres qui étoient cachées dans les fondements de TégUse de Notre-Dame, qu'on avoit commencé à relever du temps de Guillaume, et il n'en fut rien resté, si un clerc, nommé Clément, n'eut racheté à prix d'argent les deux grandes tours {c) que nous voions encore aujourd'hui subsister.

Cependant le bienheureux Martin faisoit refleurir

(a) Willelm. Gem., 1. III, c. 12, (h) Ibid., 1. IV, c, 6 (c) Ibid.

dans Jumièges l'étroite observance (a) de la règle de S. Benoit, et voioit avec plaisir les plus grands seigneurs du païs accourir dans son désert, pour être témoins de la vie toute céleste qu'on y menoit; vie austère, intérieure, séparée du monde et dégagée des sens ; mais si édifiante, qu'il suffisoit de voir ceux qui l'avoient embrassée pour être animé du même désir. Aussi vit-on en fort peu de temps le nombre des frères considérablement augmenté. Un des premiers disciples du saint abbé fut un gentilhomme du Perche, nommé Annon. Il avoit fait profession de la vie monastique dans l'abbaïe de Mici, à une lieue et demie au-dessous delà ville d'Orléans ; mais le désordrede son monastère l'en avoit fait sortirpour se retirer à Haspres, oùilavoit appris que la clôture étoit plus religieusement observée. Il y demeura jusqu'en 935, que la réputation de l'abbé Martin, jointe au désir qu'il avoit de s'avancer dans la perfection de son état, lui fit quitter ce monastère pour aller se mettre sous sa discipline, dans la nouvelle communauté de Jumièges ^ .

(a) Dudo apud Chesn., 1. III, p. 101.

1 Tout ce passage est contredit par A. Du Moustier {Neustria Pia, p. 307). — Les auteurs de la Gallia Chritiana pensent qu'Annon fut seulement pro-abbé (ou abbé auxiliaire) de Jumièges en même temps que l'abbé Martin (t. XI, col. 192 et t. VIII col. 1530). Trigan a consacré une dissertation spéciale à l'examen de ces questions dans son Histoire ecclésiastique de la province de Normandie, t. II, p. 67-70.

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