‹ Histoire de l'abbaye royale de Saint-Pierre de Jumièges (volume 2)Chapitre 15 sur 38 · ANNON, VINGT-TROISIEME ABBE · texte numérisé non relu

ANNON, VINGT-TROISIEME ABBE

Huit ans après, le Comte de Poitiers pria le bienheureux Martin de lui amener de ses religieux pour repeupler Tabbaïe de Saint -Jean-d'Angeli ' , qu'il venoit de réédifier. L'abbé, ne pouvant s'y refuser, pria ses frères de lui donner un successeur, ou du moins de choisir un vicaire pour les gouverner en son absence. Ils avoient remarqué tant de sagesse, de vertu et de capacité dans Annon, qu'ils ne crurent pouvoir faire un meilleur choix. Ils le présentèrent au bienheureux Martin, qui approuva son élection et le fit bénir en sa présence par l'archevêque de Rouen. Pour lui, il alla, avec une peuplade de religieux, au monastère de Saint- Jean-d'Angeli, et de là à Saint- Augustin de Limoges, pour y commencer la réforme.

Annon, ainsi chargé du gouvernement de Jumièges, ne pensa plus qu'à procurer Tavancement spirituel de ses frères, en maintenant avec une vigueur digne des premiers fondateurs la régularité aux offices divins et l'assiduité à la prière et au travail, qu'il avoit trouvé établi. Il ne montra pas moins de zèle à introduire et à

1 Saint- Jean-d'Angely, dans le département de la Charente-Inférieure.

soutenir les études clans sa maison, et il est facile de prouver que ses moines étoient studieux, par la peine qu'ils se donnèrent de copier dans son temps et par son ordre plusieurs bons livres que l'on conserve encore aujourd'hui dans la bibliothèque {a). On voit aussi, par un poëme, de près de 200 vers héroïques, sur l'origine, la destruction et le rétablissement de l'abbaïe de Jumièges, qu'on n^ négligeoit pas la poésie, et que l'auteur de ce poëme, qui vivoit dans le 10® siècle, s'y est même élevé en beaucoup de choses au dessus du génie du plus grand nombre d'écrivains de son temps, quoiqu'à dire vrai il ne soit pas exact dans ses époques ^ Yepez a rapporté cette pièce dans ses chroniques de l'ordre de S. Benoît, sur l'année 684, et Artur duMoutier l'a insérée par extrait dans son Neustria pia. On la lit encore dans des cartouches autour du cloître.

Les religieux de Jumièges ne songeoient qu'à jouir du bonheur d'avoir à leur tête un supérieur du mérite et de la vertu d'Annon, lorsqu' Albert et Azener, ses frères, hommes distingués par leur naissance et leurs emplois dansOrléans, lui procurèrent l'abbaïe de Mici^, pour le raprocher d'eux. Il en alla prendre possession vers la fm de l'année 944, et, après Tavoir gouvernée environ trente ans, il y mourut le 27 janvier 973, avec la consolation de voir que tous les religieux de cette maison avoieut embrassé la réforme qu'il y avoit introduite (b).

(a) Act. SS. Ben., sœc, 5, p. 362.

(b) Ibidem.

1 Cf. Ifist. litt. de la France, t. VI, p. 538.

2 Micy, ou Saint-Mesmin, dans le Loiret.

RODERIC, VINGT-QUATRIÈME ABBE (VERS l'aN 945).

Ceux de Jumièges^ se voiant privés de leur abbé et ne pouvant espérer de le revoir, pensèrent bientôt à lui donner un successeur. Ils jettèrent les yeux sur un de leurs confrères, nommé Roderic, dont l'histoire ne nous a presque rien conservé. Elle nous apprend seulementqu'il avoit de belles qualités, et, ce qu'ilyade plus louable, qu'elles n'étoient que la suite des vertus nécessaires au gouvernement, dans lequel il demeura longtemps : Homo valde idoneus, multo vixit tempore (a). Nous voions en effet qu'il vivoit encore au tems d'Odon, évêque de Chartres, et que ce prélat, qui n' avoit pas moins d'affection pour lui que pour ses religieux, lui donna la terre du Trel, dans le fief et paroisse de Vaux, près de Meulant, pour un cens annuel payable au jour de S. Remy (6).

L'an 983. — La charte est datée des nones d'avril, la trentième année du règne de Lothaire, fils de Louis IV, dit d'Outremer, c'est-à-dire du 5 avril 983. Nous ne sçavons autre chose d'une si longue vie, et l'année

(a) ^[s. geni., part, ii, p. 134.

(6) Voiez les preuves, art. 11 .

qui la termina ne nous est pas plus connue. Le nécrologe en fait mention au 19 de février.

Quelques modernes, suivant l'opinion d'Artur Dumontier, lui donnent pour successeur Ensulbert (a), qu'ils font en même tems abbé de Fontenelle, mais leur sentiment ne peut être soutenu, après ce qu'en ont écrit Dom Mabillon et les auteurs de la GalliaChristiana (b). Ensulbert fut à la vérité moine et doyen de Jumièges, puis abbé de Saint- Vandrille, mais il ne gouverna jamais l'abbaïe de Jumièges en cette qualité ; il est même vraisemblable qu'il mourut avant Roderic, s'il est vrai que celui- cy n'ait fini ses jours que la dernière année du dixième siècle {c) , car il est constant qu'Ensulbert termina sa carrière en 993. Il mourut à Jumièges et fut enterré dans l'église de Saint-Pierre, où l'on fit graver l'épitaphe suivante :

Hic humatus in tumulo requiescit Devotus Deo, pioque nomine vocatus Eufulbertus. Hic sub normâ almi Beaedicti sanctam expetiit ducere vitam in sacri csenobii gemetice nsis loco qui ejusdem csenobii piissimus extitit Decanus, et pio disponente Deo insiguis claruit abbas in csenobio quod vocatur Fontinella, ubi excellentissima Beati Wandregisili clarescunt digne mérita. Igitur supradictus abbas sacrum nutriens clerum et Basilicas Dei restaurans atque ornans, hospitalitatenque cum eleemosinarum largitione sectans prsecipue, jejuniis atque orationibus cum sanctarumscripturarummeditatione assidue vacans, féliciter abhujusserumnis sseculi raigravit ad astra poli, decimo calendas octobris anno ab incarnatione Domini nongentesimo nonagesimo tertio, atque anno sexto Decennovali lunâ existente secundâ. Perfruatur anima ipsius gloriâ sempiternâ in choro angelorum, amen.

{a) Hist. Eccl. de Normandie, t. H, p. 374.

{b)Ann. Ben., t. IV, p. 303, et Gall. christ., t. XI, p 192.

(c) Mabill. Ann. Ben. et Chron. Fontnella.

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