‹ Histoire de l'abbaye royale de Saint-Pierre de Jumièges (volume 2)Chapitre 24 sur 38 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

par l'intercession de S. Valentin (a). L'histoire ne nous en apprend rien autre chose, sinon qu'il augmenta considérablement les bâtiments de Monte-bourg (b), qu'il y établit une régularité des plus belles qu'on eût encore vu dans les monastères de la province, et que le roy Henry lui donnale manoir de Lodres en Angleterre, dans le comté de Dorset (c).

La communauté de Jumièges jouissoit d'une paix profonde sous la conduite de son pasteur, lorsqu'en 1095 le pape Urbain II passa en France et indiqua un Concile à Clermont, en Auvergne, pour l'octave de la Saint-Martin ; il y invita par ses lettres les évêques de diverses provinces, qui, ne pouvant résister à son zèle, convoquèrent en sinode le clergé de leurs diocèses, pour élire de concert, parmi les plus illustres abbés et les plus habiles docteurs, ceux qu'on devoit envolera l'assemblée. S. Gontard, malgré son grand âge et ses infirmités habituelles, fut choisi pour un des députés de l'archevêché de Rouen, et, quoique peu sensible à l'ambition, il ne crut pas devoir se refuser à un voïage qui n'avoit pour objet que la gloire de Dieu. Il partit, après avoir donné à ses frères les preuves les plus solides de sa tendresse par d'utiles enseignements, avec Odon, évêque de Bayeux, Gislebert, évêque d'Evreux,etSerlon, évêque de Séez, et se rendit à Clermont au tems marqué. Le pape ne manqua pas de s'y trouver,

(a) Vie de S. Valentin, p. 42.

(b) Gall. Christ., t. XI, p. 927.

(c Monast. angl... t. I r, p. 570.

et, avec lui, treize archevêques, doux cent vingt-cinq évêques et grand nombre d'abbés et d'ecclésiastiques (a) . L'ouverture du Concile se fît le 18® jour de novembre, qui étoit celui de Toctave de S. Martin. Gontard assista aux trois premières sessions, où l'on fit divers règlements ; mais son assiduité aux assemblées et son ardeur à en partager les travaux, jointes à la pratique de ses mortifications ordinaires, dont il ne voulut rien relâcher, lui causèrent une fièvre violente, qui l'emporta le 26 du même mois, deux jours avant la fin du Concile. Les prélats qui le composoient vinrent tous le visiter et furent édifiés de la parfaite résignation qu'il témoigna à la volonté de Dieu dans cette extrémité. Interrogé s'il ne sentoit pas quelque peine fie mourir dans un païs étranger et hors de son monastère, il répondit qu'il auroit souhoité à la vérité de rendre son esprit à son créateur au milieu de ses frères, mais que la volonté du Seigneur étoit préférable à la sienne, qu'il l'accomplissoit en ce point avec joie, que partout on trouvoit Dieu, qu'on alloit à lui de tous les endroits du monde, et qu'il recevoit une consolation sensible de finir ses jours à Saint-Alyre ', au milieu d'une si auguste compagnie, dont il se flattoit qu'il ne seroit point oublié au saint autel après sa mort. L'évêque d'Evreux, voiant qu'elle approchoit, lui donna le saint viatique et lui permit de se faire mettre sur la cendre, où il mourut en paix, âgé

(a) Ord. Vital, 1. IX, p. 711).

1 Saint-Alyre, abbaye bénédictine, dans le faubourg de Clermont, auquel elle a donné son nom.

d'environ soixante-liuit ans. Son anniversaire est marqué dans le nécrologe au 26 de novembre, qui est devenu depuis un jour de fête pour les abbaïes de Jumièges et de Saint-Vandrille.

Celle de Jumièges vaqua près de dix mois depuis son décès, par la crainte de déplaire au duc Robert et à Guillaume Le Roux , roi d'Angleterre, auquel il avoit engagé son duché, dès le commencement de l'année 1096, avant son voiage de la Terre-Sainte. L'abbaïe de Saint-Pierre-sur-Dive souflfroit la même oppression. Beaucoup d'autres églises, en Angleterre et en Normandie, étoient dépourvues de pasteurs et pillées par les officiers du roy, qui les vendoit ensuite au plus offrant, sans avoir égard aux mœurs ni à la capacité des sujets. Cependant quelques religieux, affligés d'une si longue vacance, pressèrent le prince de la faire finir, et obtinrent enfin une promesse que le siège abbatial de Jumièges seroit rempli; il le fut, en effet, vers le commencement de mai de l'an 1097, mais à la volonté du roy, qui se soucia peu de consulter les moines pour leur donner un abbé.

Tancard, trente-deuxième ABBE (l'an 1097).

Celui qui leur fut envoie s'appeloit Tancard, et avoit été prieur de Fécamp et député au concile de Clermont deux ans auparavant ; ils consentirent à son élection,

mais ce ne fut pas sans quelques plaintes contre le roy, qui, pour leur accorder quelque satisfaction, nomma Etard, un de leurs confrères à l'abbaïe de Saint-Pierresur-Dive, dont l'abbé Foulques avoit été injustement déposé depuis près de cinq ans. Foulques étant revenu de Rome, quelques années après, avec une bulle du pape, qui le rétablissoit dans sa charge, Etard lui abandonna la crosse et se retira dans son premier monastère, où il vécut jusqu'à la vieillesse dans l'héroïsme de toutes les vertus (a).

Dès que le nouvel abbé de Jumièges fut arrivé, il fit paroitre une hauteur qui révolta tous les esprits. On crut cependant qu'elle étoit affectée, et qu'il la jugeoit nécessaire pour punir ses moines du mécontentement qu'ils avoient témoigné en apprenant son élection ; ils le pensèrent eux-mêmes, et ils crurent avoir trouvé la raison d'une roideur si déplacée dans l'idée qu'il pouvoit avoir qu'ils seroient difficiles à contenir, étant prévenus contre lui. Ainsi ils tâchèrent de le désabuser par une conduite également soumise et régulière ; mais la fierté de Tancard, qu'Orderic appelle un lion furieux (b), n'aïant d'autre principe que son orgueil, augmenta toujours, au lieu de diminuer, et dégénéra insensiblement en une dureté si rebutante et si insupportable, qu elle scandalisa tout le monde et excita bientôt un soulèvement universel. L'orage fut néan-

(a) Ord. Vital, 1. X, p. 765.

(6) Ibid., 1. IV, p. 529.

moins près de quatre ans à éclater, quoique le silence des religieux demandât justice au ciel des mauvais traitements qu'ils souffroient. D'où l'on peut juger qu'ils n'étoient pas si ennemis du gouvernement que l'abbé se l'étoit imaginé, et que la rébellion aux ordres mêmes d'un supérieur leur paroissoit un crime. Aussi leur a-t-on souvent entendu dire que Texcez de sa passion, loin de les rebutter, redoubloit leur courage, et qu'ils ne rompoientjamais jusqu'à l'extrémité les liens sacrés de l'obéissance qu'ils lui avoient jurée et qui les lui assujettissoient.

Tancard ne laissa pas de faire quelques conquêtes à la religion dans cet intervalle ; il gagna à Dieu, dès le mois de juin de l'an 1097, un jeune chevalier, nommé Odard, qui retournoitde Jérusalem ; et le jeune novice, en reconnoissance de la grâce qu'on lui faisoit, donna à l'abbaïe quatre arpens de vignes et douze journaux ^ de terre à Longue ville, que son frère Richard confirma l'année suivante (1098), par un acte autentique, qu'il déposa sur l'autel de la Vierge le jour de sa profession, 24® de juin. Deux ans après, Gilbert, fils de Robert, archidiacre d'Evreux, lui présenta son fils Plugues, encore enfant, et le consacra à Dieu entre ses mains^ selon la forme prescrite dans la règle de Saint Benoit^. Gilbert accompagna cette pieuse cérémonie

1 Journal, mesure usitée dans le pays de Brai et aux environs, comme aussi dans une partie de la Picardie. Le journal équivalait à quarante acres de terre.

2 Chap. LIX : « De Filiis nobiliwm., vel pauperum, qui offeruntur. »

de la restitution de l'église et des dîmes de Saint-Martin deRouvrai, que son père avoit usurpées. Depuis ce tems, nous ne trouvons rien de l'abbé Tancard, jusqu'en 1101, qu'il fut chassé avec infamie, après la mort de (luillaume le Roux, son protecteur, et contraint de retourner à Fécamp, d'où il étoit parti (a).

Urson, trente-troisième abbé (l'an 1101).

Son départ fut pour les religieux de Jumièges une grâce inestimable de salut et une source de paix et de tranquillité. Le duc Robert, qui n''ignoroit pas qu'on rendoit le roy Guillaume son frère responsable des troubles qui les avoient agités pendant quatre ans, leur accorda la permission de se choisir un abbé, et ils élurent, d'une voix unanime, Urson, dont ils connoissoient le mérite depuis plus de vingt-trois ans qu'il demeuroit avec eux. On dit qu'il étoit de Rouen et qu'il n'avoit encore que dix-sept ans quand il prononça ses vœux; il étoit homme d'esprit, naturellement éloquent, insinuant, persuasif, versé dans la science des saintes écritures, et très éclairé sur tout ce qui regardoit les pratiques régulières; il étoit d'un caractère doux, mais plein de zèle et de courage ; il aimoit la communauté, il en étoit chéri, de sorte que l'on s'ac-

(a) Ord. Vital, 1. X, p. 765.

corda d'une voix commune aie nommer pour remplir le siège abbatial ; mais, comme il étoit sans ambition, il fut au désespoir que les suffrages se fussent réunis sur lui. Effaré du poids de la charge qu'on lui imposoit, il mit toute son industrie à le faire retomber sur un autre; il n'épargna ni les prières, ni les remontrances, et, voïant que tout lui étoit inutile, il essaia d'intimider les électeurs par la crainte d'un gouvernement sévère, qu'il leur fit entrevoir dans un discours plein de feu sur les obligations d'un supérieur d'être le protecteur et le vengeur de la règle. Son éloquence n'eut pas le succès qu'il en attendoit. Ses frères ne furent que plus confirmés dans la résolution de soutenir leur choix et de le faire bénir incessamment. Il le méritoit plus que tout autre par l'étendue de sa doctrine et par la ferveur de sa piété. Aussi fut-il contraint de se soumettre, et de leur donner cette dernière marque de son obéissance. Ainsi finirent le schisme et la division qui avoient régné près de quatre ans dans l'abbaïe de Jumièges, et qui lui avoient fait souffrir l'éclipsé dont parle Ives de Chartres dans sa lettre à Urson (a) en faveur d'une brebis égarée, qu'il le prie de recevoir avec indulgence, sans néanmoins trahir les intérêts de la religion et le salut du déserteur pénitent.

Urson, que quelques auteurs appelent Ursus, pour le distinguer du second abbé de Montebourg, du même nom ', ne perdit pas un seul des moments dont le calme

[a) Ives de Chartres, épît. 160.

• Dont il a été parlé un peu plus haut.

lui permit de profiter pour gagner et exciter tous ses religieux à la vertu ; il travailla surtout à ranimer, par de fréquentes exhortations, la ferveur dans les divins offices, l'amour du silence et l'esprit de pauvreté, ce qui ne l'occupa que très peu de tems, parce qu'il trouva des religieux dociles à sa voix et disposés à tout bien ; il continua cependant ses conférences, et quatre ans se passèrent de la sorte sans que nous aions d'autres lumières sur ce qui le regarde, si ce n'est qu'au mois d'août de la quatrième année, il s'adressa à Guillaume de Tancarville, officier de la Chambre de Henri I, roy d'Angleterre, pour lui demander la confirmation du patronage et des dîmes de Mireville en Caux' , que Foulques de Mireville avoit donnés à l'abbaïe de Jumièges, en 1079, pour l'entretien des lampes, et que Raoul, père de Guillaume de Tancarville, avoit confirmé, la même année, avec Jean de Bayeux, archevêque de Rouen. Guillaume consentit volontiers à la demande d'Urson, et engagea même Adam de Mireville, fils et héritier de Foulques, à confirmer de nouveau la donation de son père; ce qui fut exécuté, par une charte datée de Tancarville, le 13 des calendes de septembre 1105 (a), mais, dès le milieu du même siècle, Tabbaïe de Jumièges ne possédoit plus rien à Mireville, dont le patronage appartient au seigneur. Tandis qu'Urson s'occupoit ainsi du spirituel et du temporel de son église, le roy d'Angleterre envoia

(a) Preuves, art. 20 et 21.

1 Mirville (Seine-Iuférieure), arr. du Havre, caut. de Goderville.

Guillaume de Warelwast^ évêque d'Excester, au Bec, prier S. Anselme de revenir au plus tôt à Cantorbéri^, l'assurant qu'il étoit entièrement disposé à suivre ses conseils et à être toujours d'accord avec l'église romaine {a). Le prélat étoit alors malade, mais Guillaume, qui désiroit sincèrement son retour à la liberté de l'église, lui fit sentir le danger qu'il y avait à différer de profiter de la bonne disposition du roy, et le pressa tant, qu'il partit du Bec en cet état, malgré les instances des religieux, qui vouloient le retenir jusqu'à la fin de sa maladie. Ils vinrent l'un et l'autre à Jumièges, où S. Anselme comptoitne passer que quelques jours avant de s'embarquer, mais son mal augmenta de telle sorte qu'il ne put aller plus loin. C étoit environ le commencement du mois du mai de l'an 1106 S. Anselme dépêcha aussitôt vers le roy Henri, pour lui faire sçavoir la cause de son retard. L'évêque d'Excester auroit fort souhaité que le prélat eiit chargé quelques religieux de Jumièges de ses lettres ; mais celui-cy s'en excusa, sous prétexte qu'il feroit plus facilement agréer ses raisons au roy. Ainsi Guillaume fut forcé de prendre sur lui la commission et de se séparer de S. Anselme après huit

{a) Lodmer, apud S. Anselm.

i Warelwast, aujourd'hui Véraval, hameau de la commune de Haulot-le-Vatois , canton de FauviUe (Seine-Inférieure), dont Guillaume, evêque d'Excester était originaire, comme nous l'avons dit plus haut.

2 Le célèbre archevêque avait été obligé de quitter son siège et de se réfugier à Rome, puis en Erance, dans son ancienne abbaye du Bec, par suite de ses démêlés avec Guillaume-le-Roux et son successeur (1097- 1106).

jours de séjour à Jumièges. Quant à l'archevêque, il y demeura jusqu'à la mi-juin, et retourna ensuite au Btc, attendre le roy, qui lui avoit mandé de prendre du repos, de ménager ses forces et qu'il passeroit incessamment en Normandie. Il y vint effectivement, pou de temps après, et passa la fête de l'Assomption de Notre- Dame au Bec , où le prélat célébra solennellement la messe en sa présence , et convint avec lui de tous les articles qui les avoient divisés.

La même année 1 106, qui fut aussi celle de l'entière réduction de la Normandie sous l'obéissance du roy Henry, l'abbé du Mont-Saint-Michel fut transféré à l'abbaïe de Corneli, en Angleterre, et le roy donna sa place à Roger, prieur de Jumièges , qui la conserva jusqu'en 1123; qu'aiant obtenu une pension de vingt- ■ cinq marcs d'argent, il revint à Jumièges, où il mourut le 2 avril de l'année suivante. L'auteur anonime de la chronique du Mont-Saint-Michei ' en parle avec honneur, et le décore du titre de sage et religieux personnage (a), éloge qui renferme en peu de mots tout ce que nous pourrions dire de la pureté de sa vie et des connoissances qu'il avait acquises pour la conduite des âmes. Il fit réparer l'église et les recettes, qui avoient été brûlées par le feu du ciel ; il enrichit la sacristie de plusieurs beaux ornements ; il fit bâtir un dortoir, un réfectoire et la salle des chevaliers, et, si l'on en croit

(a) Apud l'Ahb., t. 1, p. 348 et 351.

1 C'est-à-dire des Annal'-x du Mont-Saint- Michel. FAles ont été publiées de nos jours par M. L. Delisle, à la suite de Robert de Torigni, t. II, pp. 211-235.

Fauteur déjà cité (a), l'abbaïe lui est presque redevable de tous ses édifices et du rétablissement de la discipline, dont son prédécesseur s'était mis peu en peine '.

Quelque tems après le départ de Roger pour le Mont-Saint-Michel , et dans le même voiage du roy Henri en Normandie, ce prince donna à l'abbaïe de JumiègeslaterredeDudelle, dans la forêt de Roumare, à deux lieues environ de Duclair (b) . La charte est datée de l'an 1107 et signée de Guillaume Bonne-âme, archevêque de Rouen. Robert de Candos, fondateur du prieuré de Beaumont-le-Perreux, fut chargé d'en investir les moines , mais on ignore si l'ordre du roy fut exécuté ; ce qu'il y a de certain, c'est que cette terre est sortie des mains des religieux , et qu'il n'en est plus fait mention depuis la charte de Henri II, fils et successeur de Henri I, qui l'avoit aumônée à l'abbaïe.

L^année suivante (1 108), Urson, voiantlapaix affermie dans la province par la soumission des partisans du duc Robert au roy d'Angleterre, son jeune frère, songea tout de bon à faire restituer à son monastère les biens qu'on lui avoit pris pendant les troubles. L'église et dîme de Gauville ^ , avec une terre assez considérable dans la même paroisse, étoient de ce nombre ; et il n'y avoit sorte de traverses que les reli-

(a) Apud. Mabil. Ann. Ben., t. VI, p. 101. (6) Curt., c. 292.

1 Cf. Dom Huynes, Hist. du Mont-Saint-Michel , t. I, pp. 161-165 et 249.

2 Gauville-léz-Verneuil, commune réunie à Verneuil (Eure, arr. d'Evreux) en 1844.

gieux n'eussent essuiées à son occasion depuis plus de quatre-vingt-dix ans. Voici comme Urson en parle dans sa notice qu'il nous en a laissée: « Tedbold avoit donné Gauville à l'abbaïe de Saint-Pierre pour cent sols de deniers, monnoie de Chartres. Foulques^ son fils, s'en étant ressaisi par violence, Albert le Richele retira de ses mains, moiennant six livres de deniers, que Gilbert Crespin lui fit accepter ; mais Foulques étant mort, son frère Guérin s'en rendit le maître, et les religieux eurent beau se plaindre, leurs clameurs, quoique justes, furent infructueuses ; ils ne purent rien obtenir de l'usurpateur pendant sa vie. Guilbert, son fils et son héritier, suivant l'exemple de son père , s'empara de Gauville comme d'un bien de patrimoine, et ferma l'oreille aux remontrances des moines et de ses amis mêmes, jusqu'à ce qu'aiant été blessé d'une flèche dans une embuscade avec ses gens, l'idée d'une mort prochaine le contraignit à le leur rendre, à condition qu'ils lui donneroient l'habit monastique et qu'ils emporteroient son corps àJumièges, pour y être enterré comme un religieux, ce qui fut exécuté ; mais ses frères, encore plus méchants et plus injustes, regardant ces biens comme un héritage qui leur étoit propre, s'en saisirent de nouveau. Les moines renouvelèrent leurs plaintes et firent plusieurs poursuites en justice , dont ils ne purent voir la fin durant la guerre. La paix aiant été rendue à la Normandie par la déroute du duc Robert et de son armée, à la bataille de Tinchebrai ^, Urson

1 En 1106.

eiivoia un de ses moines au Vieux-Verneuil- avec ordre de reprendre l'instance et de citer les usurpateurs au tribunal de Gilbert Crespin , fils de l'ancien Gilbert , seigneur dominant, et juge en cette partie. Les usurpateurs comparurent et plaidèrent leur cause. Le moine député parla ensuite , et Gilbert, ayant reconnu l'injustice des premiers, les coiidamnaà restituer la terre avec ses dépendances et en ressaisit les religieux, par une sentence datée du château deTillières, l'an 1109. »

Vers le même tems mourut Raoul , abbé de Saint- Taurin d'Evreux. Il avoit été religieux de Fécamp, dont l'abbaïe de Saint-Taurin dépendoit alors, par une concession de Robert I , duc de Normandie. Cet assujettissement déplaisoit depuis longtemps aux moines de Saint-Taurin ; mais la difficulté étoit de secouer un joug qu'ils avoient eux-mêmes souffert qu'on leur imposât. Ils l'entreprirent, à la mort de Raoul, en choisissant un do leurs confrères pour lui succéder, sans en donner avis à ceux de Fécamp. Ceux-ci, instruits de la convention, portèrent leurs plaintes au roy Henry, qui voulut bien en être lejuge, avec Guillaume Bonne-âme, archevêque de Rouen, Turold de Bayeux, Gilbert d'Evreux, Hilgot abbé de S. Ouën, Arnoult de Troarn, Urson de Jumièges et Gautier de la Sainte-Trinité-du-Mont.

1 Paroisse réunie à Verneuil en 1791 ; elle était située sur la rive droite de l'Avre et perdit son importance par suite delà construction, en 1120, de la forteresse de Verneuil, sur la rive gauche de cette rivière. — Cf. Râteau et Pi net, Hist. et Géogr. du départ, de l'Eure, p. 257.

L'abbé de Fécamp lut maintenu dans le droit de nommer et de déposer les abbés de S. Taurin, et de changer les religieux à son gré (a).

L'archevêque Guillaume, dont il esticj parlé, mourut aussi au mois de février 1110^, et eut pour successeur, après dix mois de vacance , Geoffroy , doien de l'église du Mans, et frère de Judicaël, évêque d'Aleth. Urson eut le bonheur de lui plaire et de s'en faire un protecteur pour les intérêts de sa maison. Il entra avec lui dans un détail exact de tout ce qu'elle avoit souffert d îpids que le duc Robert étoit revenu de Palestine. En effet, elle avoit été pillée plusieurs fois sous la domination de ce prince par une bande de voleurs et de scélérats, qu'il protégeoit, soit par crainte, soit par indolence. L'usurpation de Baudouin trouva naturellement sa place dans la suite des entretiens d' Urson avec l'archevêque. Mais, pour en donner une juste idée, il fatit reprendre la chose de plus loin et l'approcher d'un point capital de l'histoire de Rouen, que nous n'avons pu montrer jusqu'icy.

Du temps de Robert, duc de Normandie et frère de Henry, roy d'Angleterre , il s'éleva dans la ville de R"Uen une fâcheuse querelle, dans laquelle plusieurs

(a) Ann. Ben. t. Y, p. 490.

1 II occupait depuis 1079 le siège de Rouen, où l'avait précédé le célèbre Jean d'Avranches. Dadré fait observer que Guillaume fut « le « premier mojne et le second abbé de S. Estienne de Caen, * et que « .^ous luy et par luy fut tenu un concile provincial à Lisle-bonne « (I.illebonne) en 1080. — Chronol. historiale, p. 154. »

familles furent engagées par des motifs différents ' . Les chefs se nommoieut Piiate et de Caux, d'où l'on appela leurs partisans pilatins et cauchois Un des principaux du parti pilatin, nommé de Claire, que son mérite et son service rendoit cher à l'abbé et aux religieux de Jumièges , leur demanda la tour d' Alvérède, qui étoit très forte, et l'obtint pour quelque tems, avec les maisons voisines, qui étoient elles-mêmes très fortifiées. De Claire s'y retira avec sa famille et devint redoutable au parti cauchois ; il y eut beaucoup de sang répandu de part et d'autre, pendant près de cinq ans que la mésintelligence dura entre les chefs de parti. Mais Henri, dont les Normans avoient imploré le secours , ne pouvant en attendre de leur propre Duc, eut pitié du malheur de la Normandie, et y rétablit la paix en lui faisant changer de maître. Il eut été facile à l'abbé de Jumièges de rentrer en possession de la tour

' M. Chéruel, dans son Histoire de Rouen pendant l'époque cominunale, raconte difiéremment ce douloureux épisode. Une conspiration se trama, en 1050, pour livrer la ville au roi d'Angleterre. A la tête du complot étaient deux riches bourgeois, Conan, fils de Gilbert Piiate, et Guillaume, fils d'Auger. Ils promirent de livrer Rouen et le duc qui s'y trouvait aux partisans de Guillaume le Roux, alors campés prés de Gournay. Le complot fut éventé, Robert appela ses barons à son aide. Henri Beau-Clerc, son jeune frère, se liàta d'accourir du Cotentin. La lutte s'engagea le 3 novembre 1090. Elle lut terrible; la ville, dit Vital, déchira ses propres entrailles; bourgeois contre bourgeois, parents contre parents combattaient aux portes, au milieu du tumulte et des cris. Les séditienx furent enfin écrasés. Conan fut précipité du haut de la tour, et son cadavre traîné à la queue d'un cheval. Guillaume, fils d'Auger, le second chef du complot, fut jeté en prison, et les bourgeois qui avaient pris part à la révolte furent « dépouillés et traités comme des ennemis barbares, » selon l'expression d'Orderic Vital.

d'Alvérède et des maisons voisines, qu'il n'avoit cédées que pour un tems ; mais il lui parut indécent d'en faire sortir un amj, qui lui en païoit les loyers avec beaucoup d'exactitude, et qui l'y recevoit d'ailleurs avec joie, lui et ses religieux, quand leurs affaires les appeloientà Rouen. Bien lui en eût pris cependant; car, de Claire étant mort quelques années après, Beaudouin prétendit que ces maisons lui appartenoient, à titre de fils et d'héritier; et ce fut inutilement qu'Urson eût recours auprès de lui aux Chartes de l'abbaïe, pour établir une possession déplus de quatre cents ans ; c'est-à-dire depuis S. Filbert, fondateur de Jumièges, auquel S. Ouën les avoit données, pour l'y avoir injustement emprisonné.

Geoffroy n'écouta pas ce récit avec indifférence. Son indignation éclata contre l'usurpateur, et il ordonna à Urson de le citer incessamment à son tribunal. L'affaire y aiant été portée, fut jugée en faveur des religieux, en présence de l'évêque de Lisieux, de Robert comte de Meulant, de GUbert de l'Aigle, de Guillaume de Tancarville, de Guillaume de Ferrières , et d'un grand nombre d'autres seigneurs (a).

Tandis qu'on plaidoit cette affaire à Rouen, Baudri, évêque de Dol (6), ne pouvant remédier aux désordres de ses diocésains, ni souffrir plus lougtemsleur méchanceté, abandonna la Bretagne et vint en Normandie, où

(a) Archives de Jumiéges.

(b) Ann. Ben., t. V, p. 145.

il avoit une terre et une maison de plaisance sur la rivière de Risle , dans le territoire des trois paroisses de Saint-Sanson , de la Roque et du Marais- Varnier ^ , qu'on sçait être encore aujourd'hui soumises immédiatement à la jurisdiction spirituelle de l'évêque de Dol. Baudri avoit pris résolution, eu quittant son diocèse, de ne travailler qu'à sa propre sanctification ; mais les abbés delà province, connoissant ses talents, voulurent profiter de sa sagesse et de ses avis. Ils le visitèrent souvent, et ils l'engagèrent quelquefois à sortir de sa retraite. L'abbaïe de Jumièges eut plus de part que toutes les autres au fruit de ses sorties. Il y passoit quelquefois six semaines entières , gardant le silence et la solitude comme les religieux , et vivant dans une innocence et simplicité admirables fa). On rapporte à l'un de ses séjours à Jumièges l'histoire de la translation du chef de S. Valentin; il la composa dans l'abbaïe même, après le miracle de Bhquetuit, dont il avoit été témoin ^.

Les habitans de Jumièges n'avoient point eu jusques

(a) Ord. Vital., I. IX, p. 7(50.

1 On dit aujourd'hui le Marais -Vernîer.

Les deux paroisses de Saint-Samson-sur-Ilisle et de La Roque-sur- Risle ont été réunies en 1844 sous le nom de Saint-Samson-de-la-Roque Toutes trois formaient jadis, avec la paroisse de Conteville (qui est également aujourd'hui de l'arrond. de Pont-Audemer et du canton de Quillebeuf) une exemption relevant de l'évêché de Dol, ainsi que la baronnie de Saint-Samson.

* Les Œuvres de Baudry de Dol figurent dans la Patrologie latine de Migne, t. CLXVI,col. 1057-1217. Il a écrit, entre autres, une vie de s. Hugues, archevêque de Rouen.

là d'autre église que l'abbaïe ; ils y faisoieul l'office, après celui des religieux, premièrement dans la basilique de Saint-Pierre, et ensuite dans la nef de la grande église, où l'on voioit encore en 1694 un reste de fonts baptismaux, lorsqu'en cette même année on la fit paver à neuf. Mais les bienfaits que ces mêmes habitans recevoient continuellement de Dieu, par l'intercession de S. Valentin, qu'ils avoient choisi pour patron, les portèrent à demander une église sous son nom, avec offre de contribuer de leurs travaux et de leurs facultés à sa construction. L'abbé ne fut pas obligé de se faire violence pour acquiescer à leurs désirs, quand il vit sa communauté réunie faire les derniers efforts pour appuier leur demande. L'incommodité d'une troupe de païsans, qu'il falloit souffrir dans la maison, les fêtes et dimanches, jointe à la sollicitation de ses religieux, qui crurent devoir donner à S. Valentin cette marque de reconnoissance et de dévotion, le détermina sans peine. On choisit unfonds de terre à mi-côte, et l'on ybàtit, en fort peu de temps, une église assez belle pour n'être en rien inférieure à toutes celles du païs qui ont quelque réputation, comme on le peut voir par la uef, qui subsiste encore aujourd'hui, et qui montre bien qu'on n'y avoit rien épargné ^ L'année de sa dédicace nous est inconnue, mais le jour en est marqué, dans l'ancien martyrologe de l'abbaïe, au 15 de Novembre.

1 La nef de cette église paroissiale offre aujourd'hui encore des particularités intéressantes à étudier; malheusemeut elle a été défigurée dans son ensemble par de maladroites réparations.

Les paroisses de Jumièges, du Ménil et d'Yainville, avec la chapelle de Saint-Nicolas-du-Trait, renfermées dans la péninsule, étoient alors exemptes de la juridiction de l'archevêque de Rouen et de son archidiacre. L'abbé seul l'exerçoit sur les curés et le clergé de ces trois paroisses, avec une autorité presqu'épiscopale, de sorte qu'il ne lui manquoit que le pouvoir de conférer les ordres : encore en étoit-il dédommagé par le droit d'examiner ceux qui s'y croioient appelés, etde leur donner des dimissoires pour les faire recevoir de l'évêque qu'il voudroit leur indiquer. Les causes ecclésiastiques étoient portées à son tribunal, et ses jugements réputés canoniques ; on n'en pouvoit appeler qu'au pape ou à l'archevêque {a). Il y avoit même des cas, comme la destitution d'un prêtre et l'interdit d'une église, où l'appel comme d'abus à l'archevêque étoit nul. Le prélat n'en pouvoit connoître sans une commission du souverain pontife, auquel ces sortes d'appels étoient dévolus ; ses mandements n'obligeoientàrien, et les curés n'en pouvoient faire la publication qu'après qu'Us leur avoient été envoies par l'abbé, ou le prieur claustral en son absence. Il n'en étoit pas de même des décrets du Concile provincial ; soit que l'abbé y eût assisté en personne ou par procureur, il falloit en poursuivre l'exécution. Aussi l'abbé de Jumièges étoitil obligé de tenir, immédiatement après, un synode extraordinaire, pour en donner counoissance aux prêtres de son exemption, et les faire observer.

(a) Archives et cartul. à la fin.

Cependant la tranquillité, que le roy Henri avoit rétablie dans la province après la bataille de Tinchebrai, qui lui avoit assujetti toute'la Normandie, donna à peine le tems aux peuples fatigués de reprendre haleine. Dès l'année 1109, Hélie de S. Saens, auquel il avoit remis la garde de son neveu Guillaume, fils encore mineur du duc Robert, se voiant charq'é du gouvernement de Falaise, forma un parti en faveur du jeune orphelin, et jugea qu'il pouvoit se déclarer ouvertement pour ses intérêts ; il engagea plusieurs seigneurs normans dans sa cause ; Robert de Belesmes devint le plus ardent de ses partisans ; Foulques, comte d'Anjou, et Louis Le Gros, qui avoit succédé à Philippe, roi de France, entreprirent de secourir ce prince, pour lui faire recouvrer l'héritage paternel. Henri, informé de ces préparatifs, repassa en Normandie, et commença la guerre, où il eut différens succès contre les partisans de son neveu.

L'abbaïe de Jumièges souffrit de grandes pertes dans cette occasion ; mais elle s'en seroit relevée facilement, après le traité conclu la même année, si la guerre n'avoit recommencé, cinq ans après, entre les deux rois de France etd' Angleterre, qui brûlèrent et ravagèrent tout le pais. Le roy Henry, pour remédier à ces désordres, fit tenir un Concile à Rouen, le 7 octobre 1 1 18 ; il y traita de la paix, entre lui et le roi de France, avec Raoul, archevêque de Cantorbéri, et les barons de la province de Normandie, qu'il avoit convoqués, tandis que Geoffroi, archevêque de Rouen,

traita des affaires de l'église (a), avec Richard, évêque de Bayeux, Jean de Lisieux, Turgis d'Avranches et Roger de Coutances. L'abbé Urson assista à ce même Concile, avec Roger , abbé de Fécamp , et plusieurs autres abbés, dont Orderic Vital nous a conservé les noms. Conrad, légat du pape Gélase second, présida au Concile, et s'y plaignit fortement de l'empereur et de l'anatippe Bourdin, demandant aux évêques et aux abbés le secours de leurs prières et de leur argent pour le pape, que la persécution avoit réduit à venir au deçà des Alpes comme en exil (b). On ignore si la harangue eut quelqu' effet.

Gélase mourut le 29" de janvier de l'année suivante, et fut enterré à Cluni. Les cardinaux qui étoient présens élurent en sa place Gui, archevêqae de Vienne, fils de Guillaume-le-Grand, comte de Bourgogne, parent des empereurs et des rois de France et d'Angleterre, et on lui donna le nom de Calixte second. Il demeura plus d'un an en France et il y tint plusieurs Conciles, entre autres celui de Reims, où l'on traita de la paix entre l'église et l'empire (c). Urson, abbé de Jumièges, y assista, avec les évêques et les abbés de Normandie, et quelques prélats d'Angleterre, qui étoient alors à Rouen, auprès du roy Henry, contre lequel Louis-le-Gros porta ses plaiates au sujet de la Normandie, qu'il disoit lui avoir été enlevée par ce prince, pour ne lui en avoir

(a) Concil. Rotomag., part, i, p. 80.

(b) Ord. Vital., I. XII, p. 846.

(c) Ord. Vital., 1. XII, p. 857.

pas fait hommage depuis qu'il en avoit dépouillé le duc Robert son frère. Geolfroi, archevêque de Rouen, avec les évêques et abbés de la province, voulut répondre à ces plaintes, mais il s'émut un si grand tumulte, que le pape fut obligé de rompre l'assemblée sans avoir pu entendre la réponse des Normans. On fit cinq décrets dans ce Concile, depuis le 20 octobre 1119 jusqu'au 30 du même mois, contre les principaux abus qui régnoient alors ; contre la simonie, les investitures des évêchés et des abbaïes, les usurpateurs de biens de Téglise, le trafic des choses saintes, et l'incontinence des clercs.

Urson, étant revenu du Concile de Reims, s'appliqua tout entier au maintien de la discipline et à la réforme de quelques abus qui s'étoient introduits durant son absence, dans la nourriture et le vêtement des frères ; il fit de sages règlements à ce sujet, et afin que le remède fut plus prompt et plus efficace, il se chargea lui-même de l'exécution. Il n'y consacra pas néanmoins son loisir jusqu'à négliger les affaires temporelles de son monastère, quand il trouvait occasion d'y travailler. Ce fut dans cette vue qu'avec le consentement de sa communauté, il céda, sur la fin de la même année 1119, à un nommé Herbert, de Lisieux, le fief et terre deHauville ^ pourl'espacede trente ans, moïennantune redevance annuelle de soixante francs, monnoie de Rouen, et à condition qu'il y feroit construire autant de bâtiments qu'il seroit nécessaire pour loger com-

1 Sur le territoire de Saint- Waast-Dieppedalle (Seine-Inférieure).

raodément le maître et le fermier après l'expiration de son bail. Telle est l'origine du manoir seigneurial de Hauville, sur les terres que Guillaume et Osberne de Hotot avoient données à l'abbaïe en 1073, dans retendue du fief qui lui avoit été aumône, vers l'an 1056, par Gilbert Crespin. On lui a donné le nom de Cour-l'Abbé dans la suite des tems.

Il est triste pour nous que les mémoires de l'abbaïe de Jumièges ne nous aient rien conservé , ni le détail, ni le succès des travaux d'Urson, depuis ce dernier acte jusqu'à sa mort. Le peu qui nous en reste est une charte, écrite de sa main, en très beaux caractères, et dans des termes qui ne respirent que la charité, en faveur de Robert de la Haie, qu'il gratifioit d'un arpent de terre à Longueville , pour y bâtir une maison, exempte de toute autre charge que du service de l'église, quand il en seroit requis, et qu'il ne seroit pas occupé pour le roj ; mais cette pièce unique ne nous dédommage pas de ce qui nous manque. Il mourut, regretté du peuple et de sa communauté, le 27 octobre 1127, et fut enterré dans la partie supérieure du chapitre, où l'on voit encore sa tombe en petits carreaux qui le représentent ^

1 On en peut voir encore le dessin à Oxford, dans la collect. Gaigniéres t. V, fol. 40.— Hennin, Les Monum. de VHist. de France, t. III, p. 78.

L'obituaire de Jumièges s'exprime ainsi à ce sujet: « 27 oct. Ursus « abbas ; jacet in capitule versus sedera prioris iuferius. » — Rec. des Ilistor. des Gaules, t. XXIII, 422 A.

Voici son épitaphe :

Hic sub mole jacet pius abbas Urso sepultus :

Luctus non modicus fratribus et populo.

Hic res ecclesise rexit sic intus et extra

Ut nullis causam murmuris inde daret.

Victum et vestitum prsebebat sufficienter

Sanis, infirmis, sicuti opus fuerat.

Mitibus ille fuit mitis, rigidusque superbis,

Devius in nullo tramite justitiae.

GUILLAUME, TRENTE-QUATRIEME ABBÉ (l'aN 1127).

Les religieux de Jumièges, se voiant sans abbé, firent choix de deux députés, qu'ils envoyèrent à Rouen vers le roi Henri, pour avoir permission d'en élire un autre. L'aiant obtenu, ils tinrent chapitre, et résolurent de ne se point séparer que l'élection ne fût faite. Elle ne traîna pas en longueur ; un de leurs confrères avoit gagné leur estime et mérita toute leur attention. C'étoit un vieillard d'environ soixante ans, nommé Guillaume, qui portoit sur son front et dans toutes ses démarches je ne sçay quoy de respectable, qui se décéloit malgré son humilité. Il fut élu d'une commune voix ; mais on eut bien de la peine à vaincre sa modestie, et ce ne fut qu'après bien des instances qu'on vint à bout de lui persuader d'accepter cette dignité. Le temporel du monastère étoit alors dans une désolation presque générale, causée par la

révolte de plusieurs seigneurs de la province, qui s'étoient réunis en différens, temps avec le roy de France, pour rétablir Guillaume, fils du duc Robert, dans le duché de Normandie. D'un autre côté, le roy d'Angleterre avoit fait défense aux abbés de prêter le serment aux évêques après leur élection et les évêques, pour s'en venger, refusoient de les bénir. Ces considérations, jointes à l'idée que Guillaume avoit de son incapacité, ne servoient qu'à lui inspirer plus d'éloignement pour une charge dont il appréhendoit les périls et les inquiétudes, qui ne manquent jamais de raccompagner.

Nous ne sçavons sur quel fondement l'éditeur du sixième tome des Annales de l'ordre de S. Benoit (a) et les auteurs de Gallia christiana (h) ont avancé que Guillaume n' avoit point encore reçu la bénédiction abbatiale au mois de juillet 1132, lorsque le pape Innocent II écrivit à l'archevêque de Rouen pour l'exhorter à consentir aux volontés du roy et à lever les censures qu'il pouroit avoir prononcé contre les abbés de son diocèse, qui avoient refusé de jurer la soumission à son siège ^ Nous avons de la peine à croire que Geoffroy, qui étoit encore archevêque de Rouen au tems de l'élection de notre abbé, lui ait refusé ce qu'il avoit accordé trois ans auparavant à Boson, abbé du Bec,

(6) T. XI, col. 195.

1 Cette lettre, adressée à l'archevêque Hugues d'Amiens, et une autre sur le même sujet, écrite au roi Henri l le 15 du même mois de juillet 1132, se trouvent dans Mansi, Concil. XXI, 425 et 424, et dans la Patrologie latine de Migne, tom. CLXXIX, col. 150.

quoique celui-cy n'eût jamais voulu faire la profession d'obéissance que l'archevêque exigeoit. Si Alain, abbé de Saint-Wandrille, ne put obtenir la me me faveur, c'est que Geoffroy étoit mourant, et que Hugues d'Amiens, son successeur, voulut absolument assujettir les abbés à cette formalité. Aussi voyons-nous que le pape ne fait mention que de l'abbé de Saint-Wandrille dans la première lettre qu'il écrivit de Pise à l'archevêque Hugues, pour lui promettre sa protection contre cet abbé, s'il s'opiniâtroit davantage à lui refuser l'obéissance [a). Quel privilège pouvoit avoir l'abbé de Jumièges, pour n'être pas compris dans les plaintes de l'archevêque, ni dans la réponse du souverain pontife à ce prélat ^ ; il semble qu'on ne doit point en chercher la cause ailleurs que dans la bénédiction qu'il avoit reçue de Geoffroi, qui étoit certainement son ami, et qui ne croioit pas son droit encore assez affermi pour l'exiger à la rigueur d'un abbé de l'ordre de Saint- Benoît, où Ton pouvoit s'autoriser de l'exemple du bienheureux Guillaume de Dijon, qui avoit refusé de prêter serment à l'évêque de Verceil, qui vouloit l'ordonner diacre, soutenant que c' étoit un abus et une espèce de simonie {b).

Quoiqu'il en soit , Guillaume se trouva , l'année

(o) Hist. des archevêques de Rouen, p. 320.

(Jb) Hist. eccl., t. XII, L, an 994.

1 La causa de l'abbé de Saint-Wandrille paraît distincte de celle des autres abbcs ; et la lettre d'Innocent II, postérieure aux précédentes, nous semble traiter d'une aflaire différente. — V. cette lettre dans Migne, Patr. Lat., t. CLXXIX. col. 304, ou dans la Neustria pia, p. 174.

d'après son élection (1128), au Concile de Rouen, que le cardinal Mathieu, évêque d'Albane et légat du Saint-Siëge, tint en cette ville, au mois d'octobre, avec les évêques de Chartres, de Soissons,^ de Baieux, d'Avranches, de Lisieux, de Coutances et de Séez {à). Il y avoit aussi plusieurs abbés, dont les plus distingués étoient Roger de Fécamp, Guillaume de Jumièges, Rainfroi de Saint-Ouën, Varin de Saint-Evroult, Philippe de Saint-Taurin, et Alain, élu abbé de Saint- Etienne de Caen. On fit plusieurs règlemens de discipline en ce Concile, en présence du roy, et du consentement de l'archevêque Geoffroi, qu'on allait consulter à son lit. Un de ces décrets porte que les abbés et les moines ne recevront point de dîmes ecclésiastiques de la main des laïques, mais que les laïques rendront à l'évêque les biens qu'ils auront usurpés, et que l'évêque les restituera aux moines, selon l'intention des donateurs ; de là ce nombre prodigieux de chartes d'évêques et d'archevêques en faveur de l'abbaïe de Jumièges, qui leur ont acquis le titre de bienfaiteurs, quoiqu'ils ne lui aient donné que ce qu'ils ne pouvoient justement retenir.

Geoffroi, archevêque de Rouen, mourut le 28 novembre de la même année. L'abbé de Jumièges, aiant appris sa mort, célébra solennellement la messe pour le repos de son âme, et fit insérer son nom dans le nécrologe, avec obligation de lui faire tous les ans un service au jour de son décez. Quelque tems après, un

(a) Concil. Rotomag.. part, ii, p. 81, et Ord. Vital., I. XII, p. 888.

gentilhomme de Mantes, nommé Guidard de Farcis, donna à l'abbé Guillaume et à ses religieux une petite terre dans la paroisse de Saint-Martin-de-Boaffle * , à condition qu'ils seroient reçus gratuitement, lui et son fils, s'ils vouloient embrasser l'état religieux. L'acte fut déposé sur l'autel de Jumièges, et prouve, ce semble, assez bien qu'on exigeoit dès lors des pensions de ceux qui se consacroient à Dieu dans le cloître. Au reste, on ne doit pas s'en étonner, puisque l'abbaïe étoit très pauvre, à cause des guerres sanglantes et dispendieuses dont la Normandie fut presque toujours le théâtre, sous le règne de Henri, jusqu'à la mort de Guillaume, fils de Robert, qui mourut, en 1127, d'une blessure, devant la ville d'Alost.

S'il ne se passa rien de considérable à Jumièges pendant les cinq ou six années qui suivirent, on les emploia du moins en partie à réparer les pertes qu'on avoit faites durant la guerre, et il paroit qu'on y réussit, puisqu'en 1124, l'abbé Guillaume et ses religieux, voulant obliger le roy et les barons de la province, se trouvèrent en état de disposer, en faveur des abbés et religieux de Saint-Martin-de-Séez, du patronage utile et des dîmes deSerans^ et delaPotterie^, et de ce qui appartenoit à ces deux églises ; elles avoient été données à l'abbaïe par Richard II {a) ,

(a) Preuves, art. 27 ; la dernière est située dans le pais de Caux. Archives.

1 Bouaffles,dép. de Seine-et-Oise, arr. de Versailles, cant. de Meulan. * Dép. de l'Orne, arr. d'Argentan, cant. d'Ecouché. 3 La Poterie-au-Perche, cant. de Tourouvre, arr. de Mortagne (Orne.)

au moien d'une redevance annuelle de dix sols, payables au jour de Saint-Jean-Baptiste, ainsi qu'il se voit par un contrat du cartulaire de l'abbaïe de Séez, qui jouit encore du patronage et des dîmes de ces dexu paroisses, sans aucune prétention èur le fief de Serans, que l'abbé et lesreligieux de Jumièges s'étoient réservé. L'acte de cession est daté de Rouen et souscrit par Durand, prévôt de Saint-Martin, Robert du Bosc, fils de Renaud, et Raoul du Ménil, tous deux moines de Jumièges, et députés par la communauté pour accompagner l'abbé Guillaume.

L'année suivante (1 135) est remarquable par la mort de Henry, roy d'Angleterre et duc de Normandie. Orderic Vital, et quelques auteurs après lui, l'ont placée au premier jour de décembre, mais le nécrologe de l'abbaïe et un manuscrit de ce tems là n'en font mention que le 2 du même mois, auquel on a fixé son anniversaire'. Elle fut précédée d'une horrible tempête, qui dura depuis le coucher du soleil jusqu'au lendemain six heures {a).

Les religieux de Jumièges ne profitèrent pas longtemps après son décez de la restitution que l'archevêque Geofî'roi leur avoit fait faire de la tour d'Alvérède. Etienne 3% fils du comte de Blois et d'Adèle, fille de Guillaume-le-Conquérant, aiant succédé à son oncle, tant au duché de Normandie qu'au roïaume

(a) Manusc, sous la lettre q, num, 39.

1 Voir la lettre de Hugues d'Amiens au pape Innocent II sur la mort du roi Henri. Martène, Ampliss. collect., IX, 1236.

d'Angleterre , malgré les précautions que ce prince avoit prises pour assurer la couronne à Mathilde, sa fille, veuve de Henri V, se laissa surprendre aux calomnies de Claire ^, frère de Beaudouin, et le renvoia en possession de la tour et des maisons qui en dépendoient. L'abbé Guillaume, qui ne se croioit point fait pour les biens de la terre, auxquels il avoit renoncé, ferma les yeux à l'injustice, et laissa jouir l'usurpateur. Mais le célerier de la maison, nOmmé Gilbert de la Mare, n'eut pas la même complaisance, il porta ses plaintes à divers tribunaux, dont il n'eut pas lieu d'être content, parce qu'on n'osoit y juger en sa faveur, dans la crainte d'offenser le roy, protecteur de sa patrie. Voiant que la chose n'alloit pas aussi vite qu'il avoit sujet de l'espérer, il se pourvut en déni de justice devant Guillaume de Roumare, grand sénéchal de Normandie. Alors les amis de Claire et de Tabbé de Jumièges résolurent de les accommoder. On choisit pour cela la ville de Rouen et la maison d'Ouën Postel, où les parties se trouvèrent, le dimanche avant Noël, dix-huitième de décembre 1138. Il fut arrêté, pour le bien de la paix, que l'abbé donneroit quatre marcs d'argent à Claire, qui lui feroit une cession en bonne forme de ce qu'il y avoit entr'eux de contencieux, et la feroit

1 Fils de ce de Claire, dont il a été parlé un peu plus haut. Il faudrait lire partout De Claire, comme l'auteur lui-même écrit un peu plus loin.

Dans l'obituaire de Jumièges figurent, au 12 janvier : Dionisia de Clara, et au 12 Avril : Nicholaus de Clere; mais il serait témérai''e de conclure à une assimilation.

ratifier par ses enfants à leur retour d'Angleterre, où ils avoient suivi le roi Etienne. L'acte est dumême jour, 18^ de décembre 1 138, et est signé de Louis, abbé de Saint-Georges de Boscherville, de Galeron, comte de Meulant, de Guillaume de Varenne, son frère, de Hugues de Gournai, de Robert de Neubourg, de Jean De La Londe, de Roger de Pavilly, de Raoul de Bos-Robert, et autres seigneurs de la province, qui étoient parvenus par leur médiation à faire cet accommodement.

L'entreprise de De Claire fut suivie d'une beaucoup plus dommageable à Tabbaïe de Jumièges, si elle eût réussi au gré de l'aggresseur. Henri, évêque de Winchester, se saisit d'une partie deTisle d'Hellingen^ en Angleterre , et réduisit les moines qui desservoient le prieuré à une telle indigence, que deux d'entre eux furent contraints de repasser la mer et de rentrer dans leur premier monastère. On conseilla à l'abbé Guillaume d'aller trouver le roy et lui présenter ses titres de possession, mais il refusa, parce que l'évêque étoit frère du roy. Cependant, pour ne pas trahir les droits de son abbaïe, il s'adressa au pape Innocent II, qu'il avoit eu l'honneur de saluer à Rouen en 1130^, et en obtint un bref pour la restitution des biens qu'Henri

1 Notre auteur orthographie ce nom de toutes les manières Hellinger, Helling, Ellingen.

2 On sait que le Pape I nnocent II, vint à Rouen pour conférer avec Henri Beau Clerc, et qu'il fut reçu avec empressement par la population tout entière qui lui offrit de magnifiques présents Script, rer. gallic. XII. 580.

lui avoit enlevés (a). L'évoque, l'aïant appris, aima mieux renoncer à ses prétentions que de courir les risques d'une excommunication, dont il étoit menacé.

Il rappela les deux moines, qui s'étoient retirés à Jumièges, et renonça à ses prétentions Sur l'isle d'Helling, par une charte qu'on croit être de l'an 1 140. Et en effet on ne peut guères en avancer ni reculer la date, puisque Théobald, archevêque de Cantorbéri, qui la signe comme primat de la Grande Bretagne, ne fut sacré qu'en 1139, et qu'Innocent II, auquel l'abbaïe est redevable de cette restitution, mourut le 23 septembre 1 143.

Pendant ces démêlés avec De Claire et l'évêque de Winchester, un jeune gentilhomme, nommé Robert de Bonnebos, plus traitable que les autres, vint trouver Tabbé de Jumièges et renonça volontairement à une rente de vingt sols que son père avoit exigée depuis plusieurs années sur le moulin de Maleville ^ dépendant de l'abbaïe. Sa démarche lui fit d'autant plus d'honneur que, n'étant point inquiété par les moines, elle paroissoit être le fruit d'une piété tendre envers son père et d'une salutaire componction que la grâce opéroit en lui, par la crainte d'être réprouvé s'il persévéroit plus longtemps dans son injustice (b). C'est ainsi qu'il s'en explique dans ses lettres, expédiées en 1138, dans le

(a.) Archives, Cartulaire, c. 505.

(6) Archives.

1 Probatilement Malleville-sur-le-Bec, caiit. de Brionne, arr. de Bernay (Eure).

TOMK I IS

chapitre de Jumièges, en présence des religieux, à qui il promit de donner toute la satisfaction qu'ils voudroient exiger de lui.

Trois ans ou environ après, Hugues d'Amiens, archevêque de Rouen\ remit à l'abbaïe, sur la renonciation de GeofFroi, fils d'Osbert, la terre d'aumône de Hotot-l' Auvrai ^ et leurs mines de grain, moitié froment et moitié avoine, que Geoffroi prétendoit avoir droit de prendre sur cette église, dont le patronage et les dimes appartenoient aux religieux de Jumièges. Peu de tems après, l'abbé Guillaume tomba malade et mourut le dixième jour d'aoust 1142. Il fut enterré dans le chapitre, et l'on ordonna d'un commun consentement que tous les ans on célèbreroit son anniversaire solennel, en la manière prescrite dans le nécrologe pour les services de seconde classe.

EUSTACHE, TRENTE-CINQUIÈME ABBÉ (l'aN 1142).

Eustache, prieur et religieux de la maison, fut élu abbé la même année, après une vacance de six semaines. 11 étoit humble, doux et plein de charité, exact à tous

' Ce pieux et savant prélat qui eut, pendant son épiscopat, bien des coustestations et des litiges à juger, et qui le fit toujours avec justice et charité, avait reçu de S. Bernard, à l'occasion de son sacre, une lettre où il lui recommandait la patience avec les Rouennais. « Apud Rothoraagenses opus est patientià » S" Bernardi. epist. XXV (édit. de 1690.

2 Hautot-l'Auvray, cant. d'Ourville, arr. d'Yvetot (Seine-Inférieure).

les devoirs de l'observance, retiré, aimant le silence, appliqué constamment à l'oraison, même au milieu du travail, et fort intelligent dans les choses divines. C'est presque tout ce qui nous reste de la connoissance que nous devrions avoir des vertus et des actions de ce grand homme. Deux titres seuls nous font connoître son zèle et son application pour la conservation des privilèges et des biens de son abbaïe. Le premier est une bulle du pape Eugène III , pour la liberté des élections et la sauvegarde de ces biens, dont il fait ainsi le détail : l'^ Dans l'archevêché de Rouen : la terre de Jumièges, où est située l'abbaïe, avec l'église de Saint-Valentin et le hameau de Heurtauville j le Mesnil, avec l'église de Saint-Filbert; Yainville, avec l'église de Saint- André et ses dépendances ; Duclair, avec l'église de Saint-Denis ; la moitié de Trubleville, et le droit sur l'église du même lieu (cette église, fondée sous le nom de Saint-Cucuphat, et que Ton appelloit la cure du Mouchel, a été détruite par succession de tems et réunie à celle de Saint-Paër-sur-DucIair, parce que le village de Saint-Paër s'étoit aggrandi insensiblement des débris du bourg de Trubleville ^ Mais, depuis cette réunion, la cure a toujours été partagée en deux portions, dont la première, exempte de déport, appartient à l'abbaïe); Norville, ^ qui est une baronnie, avec

1 Cf. L'abbé Tougard, Géotjr. du dèp. de la Seine-Inférieure, arr, de Rouen, p. 309-310.

2 Seine-Ii)férieure, arr. du Havre, cant. de Lillebonne.

Féglise de Saint-Martin; Trouville-la-Haule ' , avec i'église delà Sainte- Vierge ; Quilbœuf ^, avec l'église sous l'invocation de la Mère de Dieu; Wambourg, avec l'église de Saint-Aubin; Guisiaiers, avec l'église de Saint-Denis ; Genesville, avec l'église de Saint-Pierre , les dîmes, et tout ce qui en dépend; les églises de Saint- Vast^, de Hotot-l'Auvrai, avec la cTiapelle del'Emanville^ qu'on dit être depuis longtemps unie à la cure, et qui subsistoit avec beaucoup de vraisemblance dans le hameau qu'on appelle aujourd'hui d'Edmonville ; les églises de Saint-Martin deFoleni ou Fouligni '*, de Saint- Martin de Tourville-sur-Seine ^, de Saint-Pierre de Goui, de Saint-Martin à D ruelle, de la Sainte-Trinité au Bos-Berenger, de Saint-Georges à Gros-Mesnil (ces trois dernières églises sont dans le territoire de Cotevrard, dont Druelle étoit le chef-lïeu ®. Dans la suite, le titre de la paroisse a été transféré à Saint-Nicolas de

1 Eure, arr. de Pont-Audemer, cant. de Quillebeuf.

2 Quillebeuf, port sur la Basse-Seine, chef-lieu de canton de l'arr. de Pont-Audemer (Eure).

3 Saint-Vaast-Dieppedalle, cant. d'Ourville, arr. d'Yvetot (Seine Inférieure). C'est de cette paroisse, et non de Hautot^l'Auvray, que dépend le hameau d'Emondeville ; nous ne croyons pas d'ailleurs que jamais l'église de Saint- Waast ait dépendu de Hautot-l'Auvray ;

* Cette paroisse, réunie à celle de Fresnoy et de Bailly-en-Campagne, forme aujourd'hui Fresnoy-Folny, cant. de Londinières, arr. de Neufchâtel (Seine-Inférieure).

5 Aujourd'hui Tourville- la- Rivière, cant. d'Elbeuf, arr. de Rouen (Seine-Inferieure).

6 Cf. Dom T. Du Plessis, Descrip. Géogr . de la Haute-Normandie, II« part., p. 509. — Druelle s'appelle aujourd'hui Dreulles, d'après M. l'abbé Cochet, Répert. Archéol. de la Seine-Infér., col. 11, et M. l'abbé Tou^ard. Géogr. de la Seine-Infér., arr. de Dieppe, p. 85.

Cotevrard, le Bos-Berenger est devenu paroisse en titre, et Druelle a dég-énéré en simple chapelle, comme étoit Gros-Mesnil. L'abbaïe de Jumièges présente à la cure de Cotevrard, à celle de Bos-Berenger et à la chapelle de Druelle, à cause d'un fief qu'elle possède à Cotevrard. La chapelle de Gros-Mesnil ne subsiste plus); la portion de Hauville ; Vieux-Port, avec la seigneurie, qui est un membre dépendant de la baronnie de Trouville-la- Haule ; les églises de Saint-André de Rouen, de Saint- Martin-Du-Parc \ de Saint-Martin de Maleville, et de Sainte-Croix du Landin ^. 2° Dans l'évêché d'Évreux, les églises et seigneuries du Pont-de-l' Arche, de Joui, de Ganciel, du Rouvrait de Saint-Pierre d'Antiu ou Longueville, de Saint-Marcel ^, de Saint-Etienne de Canteloup^, de Gauville et dePidseux ^. 3° Dans le diocèse de Séez, les seigneuries et églises d'Oisy, Vieux- Fumé, Coulonces et Dammarie. 4° Dans le diocèse de Lisieux : les seigneuries et église de Sainte-Marie de Vimoutiers et de Saint-Michel de Croup tes. 5° Dans le

1 Commune reunie en 1828 au Bec-Hellouin, cant. de Brionne, arr. de Bernay (Eure).

2 Le Landin, cant. de Roulot, arr. de Pont-Audemer (Eure).

3 Rouvray et Saint-Marcel, cant. de Vernon, arr. d'Evreux (Eure).

< Aujourd'hui Saint-Etienne-sous-Bailleul, cant. de Gaillon, arr. de Louviers (Eure).

5 Piseux, cant. de Verneuil, arr. d'Evreux (Eure).

Le pouillé de l'abbé Saas (1728) défigure ces deux noms, en attribuant à l'abbaye de Jumiéges, dans le « diocèse d'Evreux, les cures, « d'Antis ou Louguille, Gantiel, Joûy, Rouveray, Pont-de-l' Arche, les « Dens, Gavieulle, Pisieur. »

diocèse de Chartres; VerneuiP, avec l'église de Saint- MartindeBoafle. ô^DansTévêché de Paris : lamoitiéde Ville-Juive^, et vingt hôtes ou vassaux à Ivry^. 7° Dans le diocèse de Beauvais : l'église de Saint-Pierre et de Saint-Léonard, avec ses dépendances, dans le territoire de Montaterre *. 8° Dans le diocèse de Bajeux : l'église, terre et dime de Saint-Pierre -du-Manoir^, avec la dixième semaine de la coutume , et quelques terres et maisons à Bayeux. 9° En Angleterre : la plus grande partie de l'isle d'Elling, avec les églises et dimes de toute l'isle : (le pape ne fait mention que d'une partie de la seigneurie, parce que l'évêque de Winchester étoit revenu sur la cession qu'il en avoit faite sept ans auparavant, prétendant que l'abbé de Jumièges ne lui avoit pas païé les cents marcs d'argent qu'il lui avoit promis. L'affaire ne fut consommée que quelques temps après, par la décision de Théobald, archevêque de Cantorbéri, qui avoit assisté à l'accord fait entre les parties) (a); 1 0" Dans l'église de Salisburi, enWiltonie^ : les églises de Saint-Pierre de Wynterbournestoth et

(a) Cartul., c. 506.

1 Non pas Verneuil, dans l'Eure, mais Verneuil, cant. de Poissy, arr. de Versailles (Seine-et-Oise). — Cf. Louis Mellet, Bict. topogr. du dép. d^ Eure-et-Loir, Introd., p. vu.

2 Villejuif, arr. de Sceaux (Seine).

3 Ivry-sur-Seine, canton de Villejuif.

* Montataire, cant. de Creil, arr. de Seulis (Oise).

5 Le Manoir, cant. de Ryes, arr. de Bayeus (Calvados).

6 C'est-à-dire dans le comté de Wilt ou Wiltshire, dont Wilton était la cai)itale, avant la translation de son siège episcopal à Salishury. — Cf. La Martinière, Grand Dict. Géogr. et Crit.

de la Madeleine de Theutoire, en circonstances et dépendances.

Cette bulle est datée des ides d'avril, indiction dixième, l'an 1147, la troisième année du pontificat d'Eugène III, qui y souscrivit avec trois cardinaux et deux arclievêc|ues (a). Tous les biens de l'abbaïe n'y sont pas spécifiés, parcequ'elle n'en jouissoit pas paisiblement, et qu'on l'avoit même dépouillée d'une partie de ses anciennes possessions.

L'année suivante , l'abbé Eustache reprit le procèz intenté en 1129 contre les religieux de Saint- Vincent du Mans, au sujet des églises de Saint- Pierre de Courtgains et de Saint-Hilaire de Soonne, qu'il soute noit être de l'ancien domaine de son abbaïe , sous les noms de Curtioahan et de Segia, mentionnés dans la charte de Charles-le-Chauve pour les partages des biens de l'abbaïe entre Tabbé Rodolfe et les religieux {b). Pour les y faire rentrer, il eut recours à la protection du pape, qui étoit encore à Reims, avec quelques évêques de France , d'Allemagne et d'Espagne, qu'il y avoit assemblés pour la tenue d'un concile contre les erreurs de Gilbert de la Poiée. Mais le souverain Pontife ne crut pas devoir s'arrêter à la discussion de cette atfaire ; il nomma cependant deux commissaires pour en juger définitivement. Ces commissaires étoient Jules, cardinal-prêtre du titre de Saint-Marcel, et Jean, cardinaldiacre du titre de Saint-Adrien. On en vint donc

(a) Preuves, art. 2.

(b) Preuves, art. 5.

à im examen juridique, et, le cinquième jour d'avril 1148, les parties aïant été ouïes contradictoirement dans le chapitre de Reims, leurs titres examinés et les témoins entendus, la contestation fut décidée en faveur des moines de Saint- Vincent, par une sentence {a) dont la justice ne paroît pas à quiconque a entre les mains la charte de Charles-le-Chauve. On a d'ailleurs des preuves que l'abbé de Saint-Vincent se servit de la voie de la prescription (6) .

Quoique nous n'aions pas d'autre connoissance de ce qui regarde l'abbé Eustache en particulier, il est néanmoins à présumer qu'il n'eut pas moins de part dans tout ce qui se passa à Jumièges depuis cette année 1148 jusqu'à l'an 1154, qui fut le dernier de sa vie, qu'il n'avoit eu dans ce que nous venons de rapporter. Aussi ne ferons-nous pas difficulté de lui faire honneur de la donation de la chapelle et des dimes de Saint-Martin du Trait (c), par Simon, comte d'Evreux, et Mathilde, son épouse, à condition de la faire desservir par le chapelain de Saint-Nicolas ; sauf la dignité de l'église d'Yainville, où les habitans des deux hameaux de Saint- Martin et de Saint-Nicolas doivent recevoir les sacrements et assister à l'office les jours de Pâques, Noël, S. André ^ et Toussaint, voulant que ces deux chapelles

(a) Monum. Mart.,t. I, p. 659 et 804.

(b) Vie des évêques du Mans, par D. Jean Bondonnet, p. 459.

(c) Gartul., c. 309.

1 Patron d'Yainville.

ne formassent qu'un seul titre de bénéfice, sous le nom de succursale ou annexe d'Yainville.

Nous sommes portés à croire que la charte de Simon est de l'an 1150, à l'occasion du présent que Richard de Morville fit cette année à l'abbaïe de sa terre du Boishalduc, près de Norville, sous le bon plaisir du comte, dont elle relevoit/Au reste nous ne prétendons point faire passer nos conjectures pour des décisions; nous disons seulement ce que nous pensons, et ce qui nous paroît plus vraisemblable. Quoi qu'il en soit, la chapelle de Saint-Martin, qui, comme nous l'avons remarqué, ne formoit alors quun seul titre avec celle de Saint-Nicolas, ne subsiste plus, et celle-cy, de succursale d'Yainville, est presque devenue la principale église, depuis que les curés, y faisant leur résidence, obtinrent de l'abbaïe, le 23 novembre 151 2 ^ la permission d'avoir des fonts baptismaux et un cimetière, de sorte que, depuis ce tems-là, la cure a toujours porté sur les pouillés de l'archevêché de Rouen le nom du Trait-Yainville, comme si Yainville n'étoit plus que l'annexe du Trait. Mais ce n'est point icy le lieu d'entrer dans cette discussion. ,

Voicj un autre bienfait d'un de nos rois de France, durant le gouvernement d'Eustache, dont la date est plus certaine. Louis VII, aiant fait casser son mariage avec Eléonore, fille de Guillaume IX,ducd'Acquitaine, sous prétexte de parenté, mais dans le fond à cause de

1 Du Plessis dit : 1614; Descr. Géogr. de la Haute-Xorm., !'<= part, p. 111.

la mauvaise conduite de cette princesse ^ Henri II, duc de Normandie et depuis roy d'Angleterre, plus avide de biens que d'honneur, épousa Eléonoré, et joignit, parce mariage, les provinces de Guienne, de Poitou et de Saintonge à celles qu'il possédoit en France, ce qui le rendit aussi puissant dans le roiaume que le roi même. Louis VII en eut de la jalousie, et se brouilla dès lors avec Henri . Il commença ses hostilités par la prise de Neufchàtel-en-Lions ; puis, tournant ses armes du côté de Vernon, qu'il se proposoit de surprendre, il en brûla le faubourg et le village de Longueville, où les moines de Jumièges avoient un prieuré, que les François réduisirent en cendres.

Le roi en fut affligé et prit la résolution de leur faire du bien dès que Toccasion s'en présenteroit. Les religieux la lui fournirent dès la même année; car, comme ils ne jouissoient pas paisiblement de quarante arpens de bois, que Louis-le-Gros, son père, lour avoit donnés à Genesville. ils lui portèrent leurs plaintes, et en obtinrent la confirmation, dans une assemblée tenue à Paris, la seizième année de son règne, 1152 ; et même, pour réparer en quelque sorte le dommage qu'ils avoient souffert à Longueville, le roy leur accorda vingt autres arpens de bois et de terre

1 Louis VII ayant tiéclaré au pape qu'Eléonore était sa parente au degré prohibé, réunit un concile à Beaugeucy (1152), où les evêques, après avoir pris connaissance des documents de la cause, prononcèrent l'annulation du mariage. Ils se fondèrent sur la parenté, qui fut attestée juridiquement, et non sur les désordres de la reine, qui ne pouvaient être invoqués comme empêchement dirimaut.

adjacents (a), dont les païsans de G-enesville s'étoient saisis, parce qu'ils n'étoient pas compris dans la donation des quarante premiers, faite par Louis-le-Gros. Eustache mourut deux ans après, suivant la chronique de Robert du Mont, et fut enterré dans le chapitre ^ Le nécrologe en fait mention au 17 de décembre, qui fut sans doute le jour de sa mort.

PIERRE 1*", TRENTE-SIXIÈME ABBE (l'aN 1155).

Le siège abbatial fut rempli par un étranger, connu sous le nom de Pierre de Cluni, où il avoit fait profession. Son arrivée à Jumièges causa un soulèvement intérieur presque universel. 11 fut cependant reçu sans opposition, parce qu'il usa de prudence. Il paroit que les commencements de son gouvernement furent assez paisibles, et nous trouvons, dès la première année, une restitution faite entre ses mains d'une terre à Trouville, par Raoul de S. Vandrille (6), moiennant une somme de quinze livres, restant de quatre marcs

(a) CartuL, c. 55.

(b) Archives.

i La tombe de l'abbe Eustache (Ustacii) a été dessinée par les soins de Gaignières, et ce dessin est conservé dans la Bibl. d'Oiford, Coll. Gaign., tom. V, fol. 44.

« Jacet in capitulo ante sedem prioris superius », dit l'Obituaire. Rec. des Ilistor., XXIII, 422 J.

d'argent, que l'abbé Guillaume avoit promis à son père pour rentrer dans la possession de cette terre. La charte de Raoul n'est pas la seule où il soit parlé de Pierre de Cluni ; avant que la guerre fut ouverte entre lui et quelques-uns de ses religieux, nous voions encore qu un nommé Lucas, fils de Guillaume de Trouville, lui rendit, et à la communauté de Jumièges, une partie des dîmes que ses auteurs avoient injustement usurpées sur l'abbaïe (a), tant à Tourville ^ qu'aux Autieux ^ et à Gruchet ^ ; à condition qu'on lui paieroit 17 1. 10 s., monnoie de Rouen, et que, s'il vouloit embraser l'état monastique, on le recevroit sans autre dot qu'une moitié de ses effets mobiliers et immobiliers. L'acte est de l'an 1 156, et fut dressé en présence de Raoul de Cauteterre, qui païa la somme stipulée pour les religieux.

Le pape Adrien IV confirma ces privilèges et revenus de son abbaïe^ par une bulle de la même année (6), et Hugues d'Amiens lui fit restituer les deux parts de toutes les dîmes dans la paroisse de Notre-Dame de Varengeville- la -Chaussée (c)^, dont le patronage

(a) Archives.

{a) Archives.

(b) Gartul., c. 283.

1 Probablement il faut lire Trouville (la-Haule).

2 Ce nom est ti'ès commun et nous manquons des éléments nécessaires pour déterminer le lieu auquel il s'applique.

3 Fief et chapelle à Pont-Authou. — Dict. topogr. de l'Eure, p. 105. ■* l\ faut entendre sans doute : de l'abbaye de Pierre de Cluny.

5 L'une des deux paroisses dont fut formé Saint-Pierre-de-Varengeville, comme nous l'avons dit plus haut.

appartenoit encore à l'abbaïe de Juinièges en 1526, à cause d'un fief qu'elle possède au môme lieu.

Ces précautions de Pierre de Cluni, pour la conservation des biens de son abbaïe, n'empêchèrent pas le comte de Dreux, Robert, premierdu nom, fils de Louisle-Gros et frère de Louis VII, de s'emparer de la terre de Bu^, à deux lieues de Dreux, sur les confins de la Normandie, et d'y bâtir un château pour la sûreté du païs, en cas de guerre contre les Anglois, qui tenoient encore la province sous la conduite de Henri II, couronné roy d'Angleterre, à Westminster, par Théobald, archevêque de Cantorbéri, en présence de tous les prélats et de tous les barons du royaume, le 20 décembre 1154. L'abbé et les religieux de Jumièges eurent d'autant plus de peine à se résoudre à perdre cette seigneurie, qu'elle étoit de leur ancien domaine, et que les papes Eugène III et Adrien IV venoient de la confirmer par leurs bulles de Tan 1 147 et 1 156. Ils se plaignirent donc au pape Adrien IV, qui donna commission à Robert, évêque de Chartres, de leur faire justice au nom du saint siège. L'évêque alla trouver le comte de Dreux et parvint enfin à faire un accommodement, qu'il dressa lui-même du consentement des parties, en la manière suivante : P Que les religieux auront dans leur dépendance le côté de la seigneurie de Bu, qui se trouve séparée du château nouvellement construit par le che-

1 Canton d'Anet, arr. de Dreux (Eure-et-Loir).

Les religieux de Jumièges n'y possédaient pas seulement des terres, muis un prieuré où plusieurs d'entre eux résidaient habituellement; il eu sera parlé plus loin.

min de Dreux tendant au Coudrai-Henri^ ; 2° que tous leurs vassaux seront francs, quittes et exempts de tous droits coutumiers, tels qu'ils puissent être ; et que, si quelqu'un d'eux, venant à frapper, ou même à tuer un des sujets du comte, peut se retirer en deçà du chemin sur leur territoire, qui que ce soit ne pourra le poursuivre ni l'arrêter au delà, mais qu'il en sera fait justice par les officiers du prieur ; 3° qu'à l'égard du petit bois qui se trouve du côté des religieux, ni eux, ni ledit seigneur comte, ni leurs vassaux, nepourront le couper, mais qu'il sera conservé commun pour les réparations de l'enceinte du village et du château ; 4° qu'à l'égard de la partie du territoire qui est au delà du chemin du Coudrai, où est situé le château, elle appartiendra audit seigneur comte, à la réserve des églir^es et de l'hôpital, ou Maladrerie, qui demeureront aux religieux ; 5° que les dits religieux percevront la dixième semaine de tous les droits de marché et des fours à bans ^, ainsi que le dit seigneur comte perçoit les neuf autres semaines, avec la dixme des fruits, des cens et générallement de tous les droits et rentes qui lui appartiennent ou qui pourront lui appartenir, et à ses héritiers, dans toute l'étendue de la seigneurie du château de Bu; 6° que les

* Deux communes d'Eure-et-Loir portent encore aujourd'luii le nom de Coudray : Le Coudray, proprement dit, cant. et arr. de Chartres, dont il nous paraît être ici question, et le Coudray-au-Perche, cant. d'Authon, arr. de Nogent-le-Rotrou. Le Dictionnaire topographique d'Eure-et- Loir (p. 53) n'offre pas moins de quatorze lieux dits du même nom, mais l'affixe Henri n'est joint à aucun d'eux.

2 Expression qui correspond à celle plus usitée de foïir banal.

droits à percevoir sur les légumes, porreaux, oignons, et généralement sur toutes les espèces d'herbes qui se vendent pour la bouche, appartiendront aussi aux religieux, mais qu'à l'égard des droits de la foire Saint- Léger, ils seront partagés également entre les parties; 7° que les religieux et leurs vassaux pourront, sous la garantie et protection du dit seigneur comte, prendre dans la forêt de Bu tout le bois à chauffer et à bâtir qui leur sera nécessaire, et que, s'ils viennent à souffrir quelque trouble ou empêchement, il prendra leur fait et cause, comme il le pourroit faire en faveur d'un de ses vassaux ; 8° que toutes les terres pâturables des deux côtés, tant qu'elles subsisteront en nature de pâturage, seront communes aux vassaux des religieux et du comte ; 9° que toutes les terres qui composent la seigneurie de Bu seront mesurées aucordeau,-et partagées, moitié par moitié, entre les parties, en sorte néanmoins qu'une pièce de terre, qui, avant ce partage, auroit été défrichée et distraite de la forêt, demeurera au fermier qui l'auroitfait essarter, en payant le champart à celui des deux seigneurs dans le lot duquel elle tombera ; 10° que, tant que les religieux voudront envoyer leurs vassaux au moulin des Ormeaux ^, appartenant au dit seigneur comte, ils percevront la dixième semaine du revenu du moulin, tant en grains qu'en argent, mais que, dans le cas de défense de leur part, ils ne pourront

1 Le Dictionn. Topograp . d'Eure-et-Loir ne cite aucun moulin, mais seulement un écart de la commune de Nogent-le-Rotrou qui porte le nom des Ormeaux.

rien prétendre au droit de cette dixième semaine ; 1 1° qu'ils ne payeront aucune mouture des grains qu'ils feront moudre pour eux et leur domestique; 12° que les religieux percevront la dime où le comte lève le champart ; 13° que le prévôt de Bu, dans le troisième jour qu'il aura obtenu la prévôté, prêtera serment de fidélité au prieur du lieu, et jurera une exacte et inviolable observation des droits des religieux de Jumièges, au sujet des droits sus-mentionnés, ainsi et de la manière que le tout est déclaré dans le présent acte, et qu'il n'empêchera, en quelque façon que ce puisse être , qu'ils n'en jouissent pleinement ; 14° que le dit seigneur comte, ou tout autre de ses hoirs qui possédera la seigneurie de Bu-le-Château, paiera tous les ans, entre les mains du prieur de Bu, par forme d'hommage et pour reconnoitre que le château est situé dans la dépendance de Jumièges, dix livres de cire, dont le prieur fera faire un cierge, qu'il enverra à l'abbaïe, pour j être allumé et y brûler en l'honneur des apôtres S. Pierre et S. Paul, aujourdeleur fête; 15° qu'en reconnoissance de ce bienfait et d'autres cy devant accordés, ou quipouroient l'être dans la suite, les religieux célébreront tous les ans l'anniversaire du dit seigneur comte, celui d'Agnès de Braine, son épouse, et ceux de ses hoirs, à qui la seigneurie pouroit appartenir après eux (a). Cette transaction est de Tan 1158, et fut confirmée la même année par le comte Robert et par le roy son frère, qui, pour donner une nouvelle marque de bienveillance aux

(a) Preuves, a.rt. 24. — Neust. pia et Sainte Marth.

religieux de Jumièges, prit en sa protection ce qui leur restoit de la terre de Bu, afin d'obvier aux nouvelles entreprises du comte ou de ses héritiers.

Vers le même temps, on vit éclater à Jumièges les dissensions domestiques dont les premiers soulèvements, causés à l'arrivée de l'abbé Pierre de Cluni, avoient été comme les avant-coureurs. Le mal étoit augmenté jusqu'au point que plusieurs de ses religieux écrivirent contre lui au pape Adrien, l'accusant de divers crimes, pour lesquels ils demandoient sa déposition. Mais le souverain Pontife n'eût garde de se laisser prévenir par leur clameur, ni de leur accorder ce qu'ils souhaitoient si passionnément, avant d'être mieux informé. Pour y réussir, il renvoia l'affaire à Arnould, évêque de Lisieux ^, avec ordre de faire approcher les parties, et de lui faire son rapport. L' évêque, malgré sa répugnance, accepta la commission; mais, comme il n' étoit pas moins habile que désintéressé, il ne jugea pas à propos de contraindre les moines à venir chez lui faire leurs dépositions, persuadé qu'il trouveroit plus de lumières sur les lieux, et qu'il feroit luimême le voiage avec moins de frais et de dépenses

1 Arnould, ou Arnulphe, était un évêque fort instruit,et qui avait une grande expérience des hommes et des choses. lia laissé plusieurs ouvrages qui ont été imprimés. (Ses œuvres ont été reproduites par M. l'abbé Migne, au tome CCI de sa Patrolcgie latine). Pendant les quarante ans qu'il gouverna l'église de Lisieux, il a été chargé de négociations importantes, soit en France, soit en Angleterre, et fut un des légats du pape Eugène III à la deuxième croisade. S. Bernard a fait dans une de ses lettres (Ep. 63) un éloge mérité de ce savant et zélé prélat.

Page 1