Tome I
qu'une communauté entière, qu'on disoit être dans la plus extrême indigence. Il arriva à Jumièges au commencement de l'année 1 159, publia les lettres du pape, et reçut le même jour les dépositions de seize religieux contre leur abbé. Les accusations étoient graves, et elles furent poursuivies lavement. Cependant, comme les témoins ne se trouvoient pas d'accord sur les mêmes faits, et que sept d'entre eux étoient fort jeunes, la présomption fut pour Faccusé, et l'évêque le déclara absous, sur le témoignage de trois abbés et de trois religieux, d'une probité reconnue par les accusateurs mêmes, qui, ne voulant pas passer pour des calomniateurs, appelèrent de la sentence. Mais leur appellation demeura sans effet, par la mort du pape Adrien, arrivée à Amagnie ', le premier jour de septembre de la même année 1159. Si nous en créions l'évêque de Lisieux, dans la lettre qu'il écrivit au saint Père pour lui rendre compte de sa commission, l'abbaïe de Jumièges, autrefois respectable à toute la terre, étoit tombée dans un tel désordre, pour le spirituel et le temporel, qu'à la réserve de trois ou quatre moines, qui tenoient ferme pour la régularité, il n'y avoit pas d'apparence qu elle pût jamais se relever, ni qu'on vît rétablir la paix entre le chef et les membres {a).
Le mal n' étoit cependant pas venu au point qu'il n'y eût plus d'espérance de l'arrêter, et le souverain arbitre des cœurs fit bien voir, dans la conduite pleine demisé-
(a) Arnulph. ejpist. 9, t. XIl. — Bibliot. patr., part, ii, p. 461. 1 Anagiii.
ricorde qu'il tint à l'égard des religieux de Jumièges, où Arnould reconnoît qu'il y en avoit encore trois ou quatre qui ne s'étoient point embarassés dans cette affaire, que les pensées des hommes sont souvent bien différentes des siennes, et qu'il n'y a point de plaies si profondes qu'il ne puisse guérir par sa grâce. Il ne fut pas longtems à faire connoitre cette conduite si admirable et divine, dont il avoit caché le secret à Arnould, si toutefois ce prélat n' avoit pas des raisons assez fortes pour espérer le rétablissement de la paix dans une communauté de près de soixante religieux, où l'on doit supposer qu'il y en avoit au moins quarante qui vivoient dans une parfaite intelligence, puisque, de son propre aveu, dans l'interrogatoire qu'il leur fit prester, il ne s'en trouva que seize entièrement déclarés contre l'abbé. Quoi qu'il en soit, le moment arriva où Dieu permit que les plus déterminés à poursuivre sa déposition, volant r église agitée par le schisme de deux papes ^, et le jugement de leur appel différé pour quelque temps, à cause de Tirrésolution du roy d'Angleterre dans le choix de l'obédience, furent les premiers à rechercher la paix. Elle fut ménagée par ceux de leurs frères qui étoient demeurés dans la neutralité, et, par un effet de la grâce divine, la réconciliation fut si sincère et si heureuse-
1 Alexandre III et Victor III, auquel l'empereur d'Allemagne avait à peu près seul adhéré et qui eut pour successeurs les antipapes Pascal III, Calixte III et Innocent III ; le schisme, commencé en 1159, ne finit qu'en 1177, par l'emprisonnement d'Innocent, auquel Alexandje III survécut encore quatre ans (1181).
ment consommée, qu'on ne vit jamais paroître le moindre ressentiment. C'étoitenviron le mois de février
Quelques personnes du dehors , charmées d'une réunion si peu attendue, les assistèrent de leurs facultés pour réparer le prieuré de Longueville, qu'on avoit abandonné depuis huit ans. Deux ans après, Odeline de Cramesi leur donna, pour la nourriture et entretien de leurs confrères qui desservoient le prieuré de Saint- Pierre et de Saint-Léonard de Montaterre, en Beauvaisis, la troisième partie du moulin de Leurel (a); et, afin de rendre sa donation autentique et permanente, elle la fit confirmer par Raoul, comte de Clermont, qui y ajouta dans la suite les deux autres parts dont il jouissoit, avec l'isle de la Comtesse, et toute la pêche dans la rivière, depuis la pointe de l'isle jusqu'à leur moulin. Il confirma aussi la donation, que Gautier de Clermont, son frère, leur avoit faite, de sa dîme de Montaterre et de Cressy, tant en grains qu'en vin. La charte est du 7 juin 1162 (6).
L'an 1163. — Alexandre III étoit alors reconnu en France et en Angleterre pour pape légitime, et c' étoit en efi'et le bon parti. L'abbé Pierre et les religieux lui écrivirent en commun, pour le reconnoitre aussi, et ils le prièrent en même tems de confirmer les privilèges et les revenus de leur abbaïe, afin d'obvier aux contestations et aux entreprises qu'on ne faisoit que trop
(a) Charte origin. — CartuL, c. 3 et 4.
(b) Ex autographe, — Cartul , c. 5.
souvent contre les droits et les biens de leur église. Mais le pape étoit déjà sorti de Rome pour se retirer en France, l'asile ordinaire des souverains pontifes persécutés, lorsque leur lettre y arriva. Nous ne sçavons eu quel lieu Alexandre la reçut, mais il est certain qu'il leur accorda leur demande, par une bulle datée de Bourges, le 4^ jour d'aoust 1163, indiction 11, la quatrième année de son pontiâcat. Elle est conçue dans les mêmes termes que les précédentes, et ne diffère qu'en ce que le pape y ajoute la confirmation des anciens usages et coutumes de l'abbaïe, et des biens qui lui avoient été donnés ou restitués depuis la bulle d'Eugène III, ou qui n'y avoient pas été emploies. Voici leurs noms : la chapelle de Saint-Martin du Trait, avec les dîmes; une partie de Saint- Martin-d'Epinai-sur- Duclair ; l'église et dîme de Notre-Dame de Varengeville ; la terre d'Emondeville, dans Hautot-l'Auvrai ; un trait de dîme dansVinemerville^, dans Bourville-, et Bretteville ; trois maisons dans la paroisse de Saint- André de Rouen, avec le petit bois hors du fauxbourg la tour d'Alvérède, avec les maisons qui en dépendent; les prés d'Emendreville ^ ; la chapelle de la Bucaille*, à Guisiniers; un hospice à Hannesis, avec une portion de
1 Canton de Valmont, arrondissement d'Yvetot (Seine-Inférieure).
2 Canton de Fontaine-le-Dun, arrondissement d'Yretot (Seine-Inférieure).
3 Aujourd'hui Saint-Sever, prés Rouen.
* La Bucaille formait à Hennesisun quart de fief relevant du fief de la Bucaille, aujourd'hui hameau de Guisiniers, de Blosseville. Diclionn. Topograp. de l'Eure, vr Bdcaille.
dîme audit lieu et au Bos-Roger ; un moulin à Caudebec, et un à Lillebonne ; le fief et terre de Hauville; la dîme de Flancourt ; une partie de la dîme d'Epreville ' et de Pont-Autou avec un fief et une place de moulin ; un mouKnàCorneville ; l'église de Dans, qui est une succursale du Pont-de-l' Arche ; un moulin sur la rivière d'Iton ; la troisième partie des dîmes de Saint-Just ^ ; une terre à Varavilleet à Gerouville, proche Coulonces, avec le Mesnil-Renouard; l'église delà Luzerne, avec un moulin ; un vignoble à Vaux ^ et à Villers-Saint-Paul ; les donations de Raoul et Gautier de Clermont ; quatorze sommes de sel au village deLeure*, vers l'embouchure de la Seine; seize septiers à Dive; etla seigneurie de Bu, avec les églises de Notre-Dame et de Saint- Léger, la dixième semaine dans les moulins des Ormeaux, et la dîme sur toutes les terres de Bu appartenant au comte de Dreux {a) .
A quelque temps de là, deux gentilshommes du Vexinfrançois, nommés Pierre d'Herbeville et Hugues Brotin, s'emparèrent par violence, l'un de la dîme de Saint-Martin-de-Boafle , et l'autre des bois de Genesville, dépendants de l'abbaïe. On plaida longtems devant les tribunaux les plus proches, et Pierre d'Herbeville fut le premier condamné à la resti-
(a) Preuves, art. 25.
1 Epreville-en-Roumois, canton de Bourgtheroulde.
2 Plus probablement Saint-Just de Longueville ou lés-Vernon, canton de Vernon.
3 Vaux-sur-Eure, canton de Pacy.
* Aujourd'hui section du Havre (Seine-Inférieure).
'tution. Il se soumit de bonne grâce à la sentence, et voulut même, pour la rendre plus authentique, qu'elle fut confirmée par Louis Vil, en présence duquel il renonça de nouveau à toutes ses prétentions (a) . La charte est datée de Paris, l'an 1168, et signée de Thibaud, comte de Blois et de Champagne, et de Hugues, évêque de Soissons. L'abbé de Jumièges, qui avoit fait levoiage de Paris, malgré son grand âge, profita do cette occasion pour terminer le difîerent qui duroit depuis plusieurs années entre lui et Hugues Brotin, au sujet des bois de Genesville. Le roy donna commission à Renould de Beaumont de se transporter sur les lieux pour examiner cette affaire, et de mettre des bornes entre les héritages contestés, lorsqu'il auroit connu plus sûrement le droit des parties. Trente témoins furent entendus, et les bornes placées par son ordre, suivant leurs dispositions, en présence de Hugues Brotin et de l'abbé Pierre de Cluni. Les parties se retirèrent ensuite vers le roy, qui ratifia ce qu' avoit fait le commissaire nommé de sa part, par une charte de l'an 1169, à laquelle Hugues Brotin se soumit, moiennaut trente six livres parisis, que l'abbé lui donna par forme de dédommagement [b).
Pierre de Cluni ne survécut que peu de temps à cet accommodement (c). Il mourut le 20 juin de la même année, selon le nécrologe, où son anniver-
(œ) Cartul., c. 56,
(b) Cartul., c. 16.
(c) Ghron. Norm., édit. in Biblioth. Labeana, t. I.
saire est marqué de seconde classe. C'est donc à tort que la chronique du Bec a mis sa mort en 1 166. Il fut enterré dans le chapitre, où l'on voit encore sa tombe en petits carreaux figurés ^, au-dessous de la chaire abbatiale.
ROGER l"", TRENTE-SEPTIÈME ABBÉ (l'aN 1162).
Roger, premier du nom, fut élevé, par le suffrage de tous les frères, à la dignité d'abbé de Jumièges, après le décez de Pierre de Cluni. 11 étoit moine du Bec, et s'y distinguoit par l'exercice constant de toutes les vertus du cloître, lorsqu'il apprit son élection. Cette nouvelle ne lui enfla pas le cœur ; il n'en parut pas même touché, parce qu'étant résolu de persévérer jusqu'à la fin dans l'état de simple religieux, il crut qu'il auroit assez de force pour soutenir cette épreuve, ou que ses confrères du Bec le fortifieroient contre la tentation, s'il manquoit de courage pour y résister. Mais il étoit choisi de Dieu ; et lorsqu'il vint à leur proposer son dessein, bien loin de les trouver disposés à entrer dans ses vues, ils n'écoutèrent pas même ses remontrances, persuadés que c'étoit sa vocation, et qu'il rempliroit dignement les fonctions d'une charge à laquelle il étoit visible que Dieu le destinoit. Il s'en falloit bien que Roger ne pensât comme eux sur
• Le dessin s'en conserve à Oxford, collect. Gaigniêres, t. V, fol. 43.
sa capacité et sur les desseins de la providence en cette rencontre. Plein d'une juste défiance de lui-même, et toujours intérieurement convaincu que Dieu vouloit réprouver, il s'excusa longtems, et ne put jamais se résoudre à donner son consentement qu'après un ordre exprès de son abbé. Il prit aussitôt la route de Rouen, pour se faire bénir par Tarclievêque Rotrou, et, pendant la cérémonie, les députés de Jumièges,qui ne l'avoient point quitté depuis qu'ils lui avoient été porter l'acte capitulaire de son élection, écrivirent au prieur et à la communauté pour leur annoncer son arrivée. Il fut reçu sous la grande porte de l'église, par tous les religieux en chapes, au son des cloches et avec des marques de distinction qui calmèrent un peu ses inquiétudes, car il craignoit toujours que l'esprit de discorde ne fut pas parfaitement éteint parmi eux. On le conduisit ensuite à l'autel et dans tous les lieux dont il devoit prendre possession. L'entrevue qui suivit fut telle que les préliminaires lui avoient donné lieu d'espérer. Les religieux se jetèrent à son cou, et, de sa part, il les embrassa avec les témoignages de la plus tendre amitié et de la plus vive reconnoissance.
Mais la grande affaire, et celle qui l'inquiétoit davantage, étoit la régularité, dont il n'avoit encore pu juger par lui-même. Use mit le lendemain à leur tête, et il essaïa de les prévenir dans tous les exercices ; mais presque tous firent de même, et, en moins de quinze jours, il eut la joie de reconnoître que ses inquiétudes étoient sans fondement, et que la règle de S. Benoît étoit
observée à Jumièges avec la même fidélité qu'au Bec. En effet, l'abstinence, le jeûne, la retraite, le silence, la fuite des séculiers, le travail des mains, les lectures de piété, l'oraison, l'office divin, et généralement tous les exercices prescrits par la règle, étoient en honneur à l'arrivée de Roger, et nous ne lisons nulle part qu'il ait eu besoin d'autres exhortations que son exemple pour conserver toutes ces pratiques. Cependant la chronique du Bec le loue fort d'avoir procuré de grands avantages spirituels et temporels à l'abbaïe ; ce qui semble insinuer qu'il y auroit fait quelque réforme et corrigé quelques abus. Au reste, le bon exemple qu'il donna jusqu'à la fin à ses religieux n'aïant pas peu contribué à maintenir l'exacte discipline qu'il trouvoit établie, suffit pour avoir donné lieu àTéloge qu'elle en fait, et qu'elle couronne d'une gloire plus solide, en nous apprenant que Roger étoit chéri de Dieu, des rois, et des plus grands personnages du royaume. Sans doute qu'il ne l'étoit pas moins de ses frères, auxquels il ne cessa de chercher à se rendre utile pendant son gouvernement.
Le premier acte qu'on rapporte de lui pour le temporel, est un accord fait, en 1170, en présence de Rotrou, archevêque de Rouen, avec un clerc, nommé Raoul, que la communauté avoit pourvu de l'église de Quillebœuf. Raoul s'oblige à païer dix livres de rente à Tabbé et aux religieux, et, parle même acte, les religieux font remise pendant, cinq ans, de soixante sols, monnoie d'Angers, pour l'aider à continuer ses
études et se faire ordonner prêtre [a). La même année, Roger porta ses plaintes au roy Henry cf)ntre les pêcheurs de Quillebœuf, qui disposoient à leur gré du gros poisson de la Seine, sous prétexte qu'il appartenoit au prince. Ses remontrances eurent leur effet ; Henry^ roi d'Angleterre et duc de Normandie, déclara, par une charte datée de Westminster, où il étoit alors pour le couronnement de son fils, qu'il ne. prétendoit rien sur la pêche de Quillebœuf. ^ Il ordonna même à Gilbert de l'Aigle et à Guillaume de Tancarville de faire justice à l'abbé du dommage qu'il avoit souffert, et promit de leur en tenir compte à son retour en Normandie (6). Quelque tems après, l'abbé Roger céda aux chanoines réguliers du Bourgachart une place de moulin au Pont-Autou, avec le droit de mouture sur les vassaux de l'abbaïe, et le passage franc au port de Jumièges, peureux et ceux de leurs domestiques qui les accompagneroient, à condition de lui paier, au mois de mars et d'octobre, cent sols de redevance, et d'être soumis pour le spirituel à l'archevêque de Rouen et à ses successeurs (c). Hugues d'Amiens, prédécesseur de l'archevêque dont il est ici question ^, ne les avoit soumis qu'à la visite et à la correction des prieurs de Saint-Jean-de-Falaise, d'où ils avoient été tirés vers
(a) CartuL, c. 213.
(b) CartuL, c. 214.
(c) Ibid., c. 186.
1 Cf. de Beaurepaire, de la Vicomte de l'Eau, p. 170.
2 Cest-à-dire de Rotrou (1165-1184).
Fan 1142. Roger accorda le même droit de mouture sur les vassaux du fief de Hauville, dépendant de son abbaïe, à Robert de Bonnebos et à ses hoirs, moïennant une rente de cent sols aux jours de Noël et de Saint- Jean-Baptiste ; mais il réserva le jugement de tous les procès à raison de forfaitures, au bailli de la Cour-l'Abbé (a), c'est-à-dire au juge établi par la communauté même sur son fief de Hauville.
Pendant que Roger travailloit ainsi au bien de son abbaïe, Richard de Canville en augmenta le revenu, par la donation qu'il lui fit de la tierce partie des dîmes de Hautot-l'Auvrai (6), dont ses auteurs avoient déjà donné les deux parts, avec le patronage, au monastère. La charte est de l'an 1 171 (c).
L'année suivante (1172) , Guillaume, archevêque de Sens et légat du Saint-Siège, confirma aux religieux de Jumièges le droit de présentation aux églises de Notre-Dame de Bû, de Saint-Martinde-Boafle, et de Saint-Martin du Vieux -Verneuil, qu'on vouloit leur contester. Rotrou, archevêque de Rouen (d), ratifia aussi, vers le même temps, les donations et restitutions ^qu'on leur fit de la troisième partie des dîmes d'Epinay-sur-Duclair, de l'église de Croix-Mare, par Guillaume de Vateville, et de vingt-deux mines d'avoines au même lieu ; avec tout
(a) Ibid., c. 187 et Archives.
(b) Preuves, art. 26.
(c) CartuL, c. 136.
{d) Ibid., c. 330, 383, 385 et 153.
ce qu'ils possëdoient à Oisy, Vieuxfumé, Coulonces et Dammarie, au diocèse de Séez.
Depuis le mariage de Henry II, roi d'Angleterre et duc de Normandie, avec Eléonore d'Aquitaine, répudiée par Louis-le-Jeune , roy de France , la guerre n'avoit guères été interrompue entre les deux rois que par des trêves et des traités de peu de durée. Mais elle devint plus funeste que jamais par la révolte des fils de Henri, qui ne craignirent pas de s'élever contre leur père, par les conseils du roy de France. Guillaume, roy d'Ecosse, et les comtes de Flandres, de Boulogne et de Champagne, entrèrent dans leurs intérêts, et la guerre dura depuis la fin de l'année 1172 jusqu'au commencement de l'automne de l'an 1 174, que les trois fils de Henri, aïant été obligés d'abandonner le siège de Rouen à l'arrivée de leur père, firent la paix avec lui, et rentrèrent en grâce, dans une conférence tenue à Gisors le dernier jour de septembre. Ainsi la paix fut rétablie dans tous les états de Henri, mais après un dégât presque général de toute la province de Normandie, et en particulier des plus belles fermes de l'abbaïe de Jumièges.
Ce fut à peu près en ce tems là, c^est-à-dire en 1174, lorsque le roy Henri étoit encore à Rouen, que l'abbé Roger eut l'avantage de lui faire les premières félicitations de sa victoire et de la sounfission de ses enfants, qui fut suivie immédiatement de la paix avec la France. Le roy reçut ses compliments avec beaucoup de bonté, et voulut traiter avec lui du
dommage que son monastère avoit souffert durant la guerre ; mais Roger se contenta de ses dispositions et ne lui demanda que la confirmation des biens de son abbaïe, avec le droit de franchise dans tous les ports de sa dépendance (a) , ce qui lui fut accordé par une charte à laquelle nous renvoions le lecteur curieux de voir d'un coup d'œil les revenus de Jumièges, tant en Angleterre qu'en Normandie {b). Roger, au comble de ses vœux, et plein de reconnoissance pour le roy , se disposoit à retourner à son monastère ; maislecellerier de la maison vint lui apporter la nouvelle que leurs vins étoient arrêtés à Mantes par les officiers de Louis VII, qui prétendoient exiger d'eux, comme des autres \ certains droits de passage qu'ils n'avoient jamais païés. L'abbé, sans perdre de temps, se rendit à Paris, pour se plaindre au roy de l'exaction de ses officiers. Ils l'avoient déjà prévenu; mais le roy, qui considéroit l'abbé de Jumièges, ne l'écouta pas moins favorablement, et, ayant pris le serment de cinq des plus qualifiés et des plus anciens bourgeois de Mantes, il lui fit remise de tous les droits que ses officiers pouvoient prétendre, avec défense à eux de rien exiger à l'avenir pour tout ce qui passeroit par Mantes à l'usage des religieux de Jumièges {c). La charte est de l'an 1174. La même année, Richard de Vernon en expédia une
(a) Cartul, c. 508.
(b) Preuves, art. 27.
(c) Cartul., c. 68, el Archives.
1 Cf. deBeaurepaire. de la Vicomte de l'Eau, passim.
semblable pour confirmer le même droit de franchise, que Hugues de Vernon, son oncle (a), avoit accordé à l'abbaïe dans toute la lieiie de Vernon, tant par eau que par terre. C'étoit alors comme aujourd'hui l'étendue de la seigneurie de Vernon, possédée par M. le maréchal de Belle-Isle.
Le reste des actions de Roger nous est tout à fait inconnu, et nous n'entreprendrons pas d'arracher le voile dont son humilité les a couvertes, car c'étoit sa manière ; il observoit le secret des bonnes œuvres qu'il n'étoit pas obligé de faire en public, aux dépens même de l'édification qui pourroit y être attachée ; mais ce que nous ne pouvons taire, et ce qui met le comble à son éloge, c'est qu'au milieu des horreurs de la guerre, qui dura presqu' autant que son gouvernement, les pratiques de religion furent conservées à Jimiièges dans toute leur pureté, et qu'il laissa à son successeur une communauté des plus régulières de toute la province.
Un manuscrit de la reine de Suède, gardé aujourd'hui dans la bibliothèque du Vatican^, et imprimé en partie dans le premier tome de la bibliothèque du père Labbe, nous apprend queDieu Imfit connoître, trois mois avant sa mort, qu'il devoitle retirer à lui et le couronner d'une
(a) Ibid., c. 70.
1 Serait-ce le ms. n» 553 du fonds de la Reine, décrit par M. L, Delisle, dans sa. Notice sur vingt manuscrits du Vatican, pp. 28-52 (Ext. de la Bibl. de l'Ecole des Chartes, pp. 470-527) ; ce qxii nous en fait douter, c'est que notre savant compatriote ne fait aucune mention du P. Labbe, parmi les auteurs qu'il cite comme ayant utilisé ces Annales de Jumièges.
gloire immortelle. Le saint abbé fit part de cet avertissement à ses religieux, qui n'en vouloient rien croire ; mais, le temps des trois mois approchant, on lui entendit prédire tant de choses qui dévoient arriver, qu'un religieux de ses amis lui en demanda l'explication. C'étoit la veille de l'Assomption delà Vierge : il répondit qu'il n'en pouvoit dire davantage, et que, le lendemain, il mourroit. L'événement prouva la vérité de la prédiction, car il mourut le jour de la fête même, après avoir reçu le saint Viatique et donné le baiser de paix à ses frères. L'estime et la considération qu'il s'étoit acquises, par les services qu'il avoit rendus à son abbaïe auprès des rois de France et d'Angleterre, et, plus que tout cela, le souvenir de sa douceur, de sa modestie, de sa probité, de sa droiture et de l'exacte discipline qu'il avoit fait observer, fit tant d'impression sur leur cœur, qu'il fallut différer ses obsèques durant plusieurs jours. Enfin, après l'avoir pleuré tendrement, ils enterrèrent son corps dans le chapitre, lieu ordinaire de la sépulture des abbés ^, et ordonnèrent un service à perpétuité pour le repos de son âme.
La fin de cette lugubre cérémonie ne fut pas celle de leur douleur. Ils ressentirent leur perte si vivement et
1 Les corps des abbés étaient en effet inhumés dans le chapitre par rangées ; en commençant par le fond, la première rangée était de six corps, la seconde de quatre.
Le corps de l'abbé Roger, par exemple, fut inhumé au bout de la première rangée, sur une élévation d'une marche (Bibl, d'Oxford, coll. Gaignières, t. V, fol. 38). Cette tombe, comme les autres, était en carreaux émaillés.
si longtemps, qu'ils u'auroient pas même songé à luy donner un successeur, si l'archevêque de Rouen ne les eut fait avertir que le ro}^ d'Angleterre avoit pris occasion de la vacance du siège abbatial pour nommer un prêtre séculier à la cure de Malleville-sur-le-Bec, dépendante de leur abbaïe. Cette nouvelle les tira de leur léthargie ; mais elle ne les détermina pas à procéder à l'élection d'un abbé avant que d'avoir pourvu à la conservation de leurs droits, dont celui de présenter au bénéfice, conjointement avec l'abbé, et seuls pendant la vacance , étoit sans contredit un des plus incontestables. Aussi le roy ne voulut-il pas s'engager à soutenir sa nomination ; il les pria seulement de l'agréer pour cette fois, et ils le firent, par une nouvelle présentation, sur laquelle le pourvu obtint des provisions de l'archevêque Rotrou, qui ne pensoit pas alors comme ses successeurs (a) .
ROBERT IV, TRENTE-HUITIÈME ABBÉ (l'aN 1178).
L'abbaïe de Jumièges étant demeurée vacante pendant sept mois depuis la mort de Roger ; les religieux, capitulairement assemblés le 20 mars 1178, élurent pour abbé Robert IV, dit d'Argences ^, leur cellerier.
(o) CartuL, c. 229, et Preuves, art. 28.
1 Parce qu'il était originaire du petit bom-g d'Argences, au diocèse de Bayeut (Calvados), célèbre par son vignoble appartenant aux moines de Fécaœp.