‹ Histoire de l'abbaye royale de Saint-Pierre de Jumièges (volume 2)Chapitre 3 sur 38 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

Ten établit le premier abbé. L'odeur de sa piété et de ses autres vertus attira à lui les personnes les plus spirituelles et les plus religieuses des autres monastères du païs, dont les uns se contentoient de conférer avec lui et de le consulter sur les moiens les plus assurés du salut^ les autres cherchaient à demeurer sous sa direction pour prendre sur lui-même le véritable esprit de religion. Tel étoit S. Aicadre, lorsqu'Ansoald et S. Filbert le tirèrent de Quiuçai pour le faire passer à Jumièges. L'évêque voulut être du volage, et avec S. Filbert introniser le nouvel abbé. Ils allèrent d'abord le présenter à l'archevêque de Rouen, qui le reçut avec joie, et de là ils marchèrent au lieu destiné. Toute la communauté sortit au devant d'eux, et reçut le nouvel abbé avec respect, sçachant qu'il étoit du choix de S. Filbert, et qu'elle le tenoit de sa main. S. Filbert, de son côté, leur donna à tous les témoignages les plus tendres de son amour et de ses soins. Il pourvut à tout, et fut d'un secours et d'une consolation infinie à son successeur, dans les commencements épineux d'un gouvernement qu'il ne connaissoit point, et laissa ses religieux convaincus par expérience du mérite de celui qu'il mettoit à sa place. La présence d'Ansoald leur fut encore à tous d'une grande satisfaction.

Sur le point de se séparer, et après avoir assemblé une communauté florissante à Montivilliers, dont un de ses disciples s'étoit chargé de finir les bâtiments, S. Filbert les assembla pour la dernière fois, leur remit en peu de mots devant les yeux ce qu'il leur avoit

enseigné durant tout le temps qu'il avoit été avec eux, les exhorta à la persévérance dans la sainteté de leur vocation, les recommanda à Dieu, leur donna sa bénédiction et partit avec Ansoald, qu'il reconduisit à Poitiers, où ayant pris lui-même sa bénédiction, il se retira à Nermoutiers, et y finit ses jours deux ans après dans la pratique de toutes les vertus et dans le sein de la vérité, qu'il avoit toujours aimée jusqu'à fuir le plus léger mensonge comme un poison mortel, capable de déparer la plus belle vie. Il mourut le vingtième jour d'août de l'an 684, âgé d'environ soixante-huit ans, dont il avoit passé seize à Rebais, vingt-deux à Jumièges et dix ou environ à Nermoutiers et à Saint-Benoît de Quinçai. Dieu fit encore mieux connaître aux hommes la sainteté de son serviteur et la gloire dont il l'avoit couronné, tant par les miracles qui s'opérèrent à son tombeau, que par ceux qu'il avoit faits de son vivant. Leur éclat et leur multitude ne permirent pas que l'on différât longtemps de lui rendre les honneurs publics d'un culte religieux par toute l'Église. 11 devint en peu de temps très célèbre, non seulement dans ses abbaïes de Jumièges, de Nermoutier, de Quinçai, de Pavilli, de Montivilliers et autres qu'il avoit fondées ou gouvernées, mais encore dans toute la France, comme il paroît par un distique qu'Alcuin, qui vivoit en 794, vit gravé sur un autel dédié à notre saint ^, et par les

1 Voici ce distique :

Hanc pater egregius aram Filibertus habebit

Plurima construxit qui ioca sancta Deo.

(Aie. Epigr. 253).

calendriers et martyrologes du neuvième siècle, qui en font tous mention au 20 août, comme au jour de sa mort.

Après le départ de S. Filbert pour Nermoutier , S. Aicadre, demeuré seul à Jumièges pour conduire cette nombreuse famille, donna toute son application à la bien gouverner et s'en acquitta avec tant de prudence, de zèle, de vigilance, d'exactitude et d'équité, qu^il honora son ministère beaucoup plus par sa sagesse et sa vertu, que par son autorité. Il donnoit à tous ses disciples l'exemple de tout ce qu'il leur prescrivoit : il se faisoit à tous, il accommodoit la règle à leurs forces pour les fortifier davantage et les faire toujours avancer dans la perfection ; et usant du don de discernement qu'il avoit reçu de Dieu , il diversifioit sa conduite selon les besoins différens de ses religieux pour les conduire à Jésus-Christ.

Sa réputation devint si grande en moins de deux ans dans presque toute la France, qu'on voioit tous les jours arriver de nouveaux disciples à Jumièges. De ce nombre fut Astase, noble citoien de la ville de Poitiers, qui en se consacrant à Dieu entre les mains de S. Aicadre, fit présent au monastère de sa terre de Tourtenai en Poitou [a) et vécut saintement avec les saints jusqu'à ce qu'il plut à Dieu de le récompenser par une mort précieuse à ses yeux du sacrifice qu'il lui avoit fait de sa liberté et de ses biens. La communauté

{a) Ann.. t. I, p. 538.

étoit alors composée de 900 religieux {a) et de 1,500 serviteurs , tous également zélés pour la discipline régulière, et tellement soumis à l'obéissance qu'il ne se faisoit rien que par ordre du saint abbé qui n'en usoit ainsi que pour ne surcharger personne par un travail excessif. Sa vigilance ne se borna pas là ; il entretint dans le goût et la culture des lettres ceux qu'il trouva en état de s'y appliquer ; et comme il en avoit été luimême parfaitement instruit, il passoit pour très-habilo dans la science ecclésiastique (6). Il ne put manquer d'y perfectionner plusieurs de ses religieux, déjà fort avancés si l'on en croit Tauteur de sa vie, qui n'a pas fait difficulté de dire qu'avant l'arrivée de S. Aicadre à Jumièges, il y avoit en cette école une si profonde doctrine et une telle fécondité (c) de génie, que la source en étoit intarissable : indeficiens fecundia.

Le démon ne put souffrir longtemps la vigilance infatigable du maître, et Finviolable fidélité des disciples à y répondre. Il leur livra de fréquens et rudes combats pour les faire tomber dans le relâchement ; mais ne pouvant en venir à bout par ses suggestions et ses artifices, il résolut d'en écraser une partie sous la chute d'un gros arbre auprès duquel ils travailloient. Ce moien ne lui aiant pas mieux réussi par l'attention de S. Aicadre à faire avertir ses religieux à propos, il voulut s'en venger sur lui même, ne pou-

(a) Act. SS., ord. S. Ben., t. II., p. 9d3, uum. 21.

(b) ma., p. 1»56, n. 18.

(c) Ihid., p. 962, n. 18.

vaut faire pis. Le fait que nous avons à rapporter, a quelque chose de merveilleux qu'on ne croit pas volontiers dans notre siècle, dit l'auteur de l'Histoire ecclésiastique de la province de Normandie {a), mais nous ne créions pas devoir le passer puisqu'il l'a lui-même donné au public sur le témoignage de deux écrivains decestemslà (b). Nous emploironsjusqu'à ses termes ^ Un jour de samedi que les moines avoient coutume de se faire la tonsure, le saint abbé aiant dit à un frère qui le servoit de lui faire la sienne , comme il étoit dans cette action^, il aperçut dans un coin de la salle une figure humaine qui écrivait sur du papier. Le saint, accoutumé à ces tours de l'esprit malin, ne le méconnut pas. « Que fais-tu là, lui dit-il, mauvais « ennemi ? que viens-tu chercher dans nos retraites ? « — J'écris, lui répliqua le démon, qu'un serviteur de ce Dieu occupe le sien à le servii* dans une heure qu'il « n'est plus permis. » C'étoit en effet après l'heure de none, c'est-à-dire à trois heures après midi, où, selon l'usage du tems, au moins parmi les moines, commençoit le repos du dimanche, et le bon abbé,' distrait d'autres pensées, n'y avoit pas fait attention. « Hé « bien ! l'heure est passée, dit-il à cet accusateur, j'ay

(œ) Anonim. apud Mab., sœc. 2, c. 352; Ibid.. apud Sur., 15 sept. {b) Anonim. apud Mab., sœc. 2, 6, p. 352. — Fulb., Ibid., et apud Sur , 15 sept.

1 La citation qui suit est empruntée au 2» volume de Trigan, ce qui prouve que l'histoire de l'abbaye de Jumièges que nous éditons n'a pu être écrite ni corrigée qu'en 1760 : la partie citée de l'ouvrage de Trigan n'ayant été publiée qu'en 1759.

« péché il faut cesser; mais toi, va toujours où il « t'appartient d'être, et laisse en repos les serviteurs « de Dieu. » Le fantôme à ces mots disparut, et le saint homme à demi rasé courut à l'église, confessa sa faute devant tous les frères, prosterné sur le pavé, et en signe de pardon, ses cheveux furent rétablis en Tétat qu'ils étoient auparavant. Il ne paroit ici qu'une de ces fautes d'inadvertance, qu'on ne laisse pas de punir dans les cloîtres par des humiliations ; le saint en voulut donner l'exemple , et quand on en ôteroit le merveilleux, le fait seroit toujours instructif.

Peu de temps après il en arriva un autre beaucoup plus extraordinaire et plus difficile à croire ; cependant la tradition n'en étoit pas de vieille datte quand il fut écrit et il étoit de nature à ne pouvoir être aisément snpposé. Nous avons vu que la communauté de Jumièges sous S. Aicadre étoit de 900 religieux, sans compter les domestiques dont le nombre montait à 1,500. L^abbé devenoit vieux, et la charge étoit pesante, il en faisoit quelque fois à Dieu ses complaintes, et d'ailleurs il craignoit qu'après sa mort il ne s'introduisît quelque relâchement dans une si nombreuse famille. Dieu voulut soulager sa peine, et un jour qu'après avoir béni ses frères selon la coutume et les avoir conduits au dortoir, il s' étoit lui-même retiré pour veiller et prier, comme il étoit en oraison, il vit à la porte deux personnages fort dijQTérents ; l'un d'une belle figure et revêtu d'une robe blanche, l'autre fort sale et hideux dont les yeux étinceloient comme le feu. Le pre-

mier dit à celui-ci : « Il t'est donné pouvoir de frapper ici les corps, mais non de rien entreprendre sur les âmes ; ton glaive ne servira pourtant pas jusqu'à l'annéantissement de ces corps, car ceci n'est point un châtiment sur ces frères, mais un effet de sa divine bonté pour la conversion de plusieurs infidèles , demeure-là, ne touche à personne; dans un moment je reviendrai te dire ce que tu devras faire » (a) . L'ange aussitôt s'avança vers l'abbé et lui dit : « Serviteur de Dieu, prenez courage et priez le Seigneur pour vous et pour votre troupeau. Ce troupeau trop nombreux pour vos forces, Dieu va dans trois jours le réduire à moitié ; mais ne craignez rien, cette disposition n'est point pour la ruine d'aucun de vos enfants, c'est un effet de son amour pour le nombre d'élus qu'il va appeler à bii des misères de ce siècle. Présentezvous donc avec eux devant sa face , dans une humble confession, et que chacun se dispose à un heureux « passage. » Fulbert, moine de S. Ouën de Rouen, dit icj que l'ange marqua avec sa baguette, passant devant chaque lit du dortoir , ceux que Dieu devoit appeller, et c'est ainsi que l'histoire est encore représentée sur une muraille du cloître. L'anonyme n'en dit rien. Le discours de l'ange fini, le saint se prosterne avec larmes, et se lamente avec amertume sur un tel événement. Il s'accuse d'être la seule cause d'un fléau qui va désoler sa communauté : demande d'être frappé

{a) Aot. SS. ord. S. Ben., t. II, p. 968, u. 32.

lui seul, ou le premier, il prie qu'au moins l'épée n'aille pas jusqu'à l'extinction, enfin il entend une voix qui dit : « C'en est assez, que la main qui frappe s'arrête. » La-dessus il se lève, et muni du signe de la croix il va faire sonner pour appeler les frères à l'office. Après matines, il les assemble tous et leur dit : « Le Dieu de « paix soit avec vous, mes frères, et que son ange soit « à votre aide, courage, mes chers enfants, veillez, il « est tems, sondez le fond de vos âmes, purifiez-vous « par une entière confession. Vous avez heureuse- « ment travaillé dans la vigne, faites en sorte de rece- « voir à la fin du jour le denier qui vous est promis. « Venez , recevez avec pureté de corps et de cœur le « sacré viatique du corps et du sang de Jésus-Christ. « Enfin, mes frères, celui qui nous appelle est à la « porte ; aujourd'hui, demain et après demain, c'est « pour plusieurs d'entre vous le souper du Seigneur. » Il leur raconta ensuite ce qui lui avoit été dit, et à peine avoit-il cessé de parler que l'événement commença de justifier ses discours. La pâleur du visage indiqua la maladie, chacun prosterné aux pieds du saint abbé lui fit sa confession, reçut l'absolution, le saint viatique, et avec sa bénédiction l'obédience pour passer de ce monde à l'autre. Une partie s'endormit dès ce jour comme dans un doux sommeil ; le jour suivant enleva la seconde et le troisième la dernière, de façon que dans les trois jours il en fut enlevé 442. L'anonyme {a)

{a) T. Il, p. 11.

dit que ce fut en un jour, aux heures de tierce, sexte, none et vêpres, et qu'ils moururent dans les douleurs les plus aiguës, mais sans aucun trouble dans la raison, Dieu l'aiant ainsi permis pour leur faire sentir sa présence et la faiblesse de leur ennemi, qui se retira couvert de confusion. Cette différence fait voir que ces deux auteurs ne se sont pas copiés, et conséquemment qu'il y avoit une tradition sur ce fait, qui d'ailleurs ne peut guères être imaginé en entier.

On enterra tous ces corps en un même cimetière, dans autant de cercueils de pierre, dont on les a depuis retirés pour les cacher dans un coin du cloître, si l'on en croit la chronique de Jumièges, trouvée par extrait dans le portefeuille de dom Martenne, fol. 20 verso, avec ce titre : Brève chronicon abhatiœ gemmeticensis ex m' cod. Bibliotliecœ Catharinœreginœ Sueciœ^ notato, 322. Leur tombeau devint si glorieux par la multitude des miracles, qu'on y accouroit de toutes parts pour implorer leur assistance. S. Aicadre désigna sa sépulture au milieu d'eux : S. Hugues, archevêque de Rouen, y choisit aussi la sienne, et vers le milieu du ix" siècle, plus de cent cinquante ans après leur mort, la communauté de Jumièges les invoquoit encore contre les tentations et les embûches du démon, qu'ils avoient si généreusement surmontées pendant leur vie et à leur mort.

S. Aicadre, après l'heureuse fin de cette partie de ses enfants, eut à consoler ce qui lui en restoit. Tous regrettoient de n'avoir point été trouvés dignes d'être admis

parmi cette troupe d'élus , tous gémissoient de leur exil, tous appréhendoient que ce retardement ne fut un signe de leur réprobation, et que l'ange ne les eût épargnés que parceque Dieu étoit plus en colère contre eux. Le saint abbé rétablit la tranquillité dans leurs âmes et leur fit tirer de leur trouble même de nouveaux motifs de courage et de persévérance, pour tendre et arriver à ce port assuré. Ce fut alors qu'il reçut avis de la mort de S. Filbert son prédécesseur qui venoit de finir ses jours dans la solitude de Nermoutier. Il ressentit cette perte avec la douleur la plus amère ; en effet, elle lui ravissoit un père, et le privoit en même tems du plus solide appui et du meilleur conseiller qu'il eût au monde. Il lui fit rendre à Jumièges tous les devoirs dus à la mémoire d'un tel père, et dont de tels enfants se trouvoient portés à s'acquitter par reconnoissance et par amour.

Il ne lui survécut que trois ans, pendant lesquels il travailla avec une nouvelle ferveur, à instruire et à perfectionner le troupeau qui lui avoit été confié. Il mourut de la mort des justes et muni des sacrements de l'Église le quinze de septembre 687, âgé d'environ soixante-quatre ans, et fut inhumé dans le cimetière avec ceux de ses diciples que la peste avoit enlevés trois ans auparavant. Son corps en a été retiré depuis et transféré à Hapres ^, entre Cambrai et Valeuciennes, qui depuis sa mort étoit devenu un prieuré dépendant

1 Haspres, commune du département du Nordj arrondissemeut de Bouchai n.

de l'abbaïe de Jumièges. Son culte est d'une institution fort ancienne , puisqu'il y avoit une église consacrée en son honneur dans la péninsule avant rétablissement des peuples du Nord dans la Neustrie .

COCHIN, TROISIÈME ABBE (l'aN 687).

Le successeur de S. Aicadre à Jumiéges fut Cochin religieux de cette abbaïe sous ses deux premiers abbés. Son élection par les suffrages de la communauté réunie montre quel fut son mérite avant qu'il fut abbé, mais elle ne nous met pas au fait de ses actions en particulier. On ne sçait rien non plus de son païs, de sa naissance, ni de son éducation avant qu'il fut religieux. Ce fut de son tems et par son ordre qu'un moine de la communauté écrivit la vie de S. Filbert, ce qui suffit pour faire l'éloge de son zèle , et nous convaincre au moins qu'il aimoit le bien et qu'il désiroit d'en inspirer l'amour et la pratique ; s'il est vrai , selon Hariulfe {a) , qu'il ne fit prendre la plume à son religieux que pour exciter les autres à la vertu et s'y porter lui-même par la lecture fréquente des rares exemples que S. Filbert leur en avoit donné.

(a) Ghron. cent., 1. 1er, c. 2. — Spicil., t. IV, p. 45.

L'auteur de cette première vie du saint fondateur de Jumièges, pour ne s'être pas donné la peine de limer son ouvrage, ou pour se conformer à la sainte simplicité de CocMn, l'écrivit en un stile si rude et si grossier, qu'un autre écrivain du même tems et du même lieu, ne pouvant le souffrir, entreprit de le retoucher. Il le fit sans rien changer à la préface, ni au fond de l'histoire ; mais cette vie, quoique mieux écrite, n'est pas entièrement exempte de défauts dans le stile ^ Nous ne sçavons où ils ont puisé l'un et l'autre ce qu'ils nous apprennent de S. Filbert, ne se donnant nulle part pour témoins oculaires ^ ; mais il est à croire que l'abbé Cochin , qui avoit emploie l'auteur original , et sous les yeux duquel ce dernier a retouché la vie que nous avons aujourd'hui, et qui nous a servi pour l'histoire de notre saint, leur avoit fourni les mémoires nécessaires , aïant été lui-même disciple du saint et élevé à son école («).

Le zèle de Cochin en cette rencontre n'est pas la seule preuve que nous aïons de sa piété ; il en donna des marques toute sa vie, soit dans les discours de morale qu'il faisoit à ses religieux (6), soit dans la

(a) Ibid.

{b) Tbid.

1 Cf. Prologus in Vit, S. Austreberthœ, Virg. apud Bolland. loc. cit. et Hariulf. iu Chronii. Ceutulens. T. I, c. 26, apud Dacherii Spicileg. Tom. IV, p. 451 (Ed. in-4o).

2 II est néanmoins très probable que ces auteurs avaient vu une grande partie des faits qu'iU racontent, puisque cinq ans à peine séparent le dépari de Saint Philibert de Jumièges de l'élection de Cochin.

pratique de toutes les vertus dont il leur donnoit l'exemple ; aussi sa réputation ne put demeurer longtems renfermée dans les bornes de son cloître. Les monastères retentirent de ses louanges au delà même de la province. Les moines de Centule^ perdirent alors le vénérable Ocioul, que S. Riquier leur fondateur et premier abbé s'étoit substitué, et il étoit question parmi eux de lui donner un successeur. Ils le pouvoient faire sans doute comme il avoit été fait auparavant, sans sortir de chez eux, aïant des sujets capables de remplir dignement cette place ; mais ils étoient tous humbles, et d'ailleurs ils cherchoient le plus parfait. Il n'y avoit plus alors à Ceniule de religieux qui eussent vu S. Riquier, mais il en restoit encore qui avoient vu S. Filbert. Celui-ci étoit à la fleur de son âge dans le monastère de Rebais sous S. Agile, lorsque S. Riquier étoit sur le déclin de ses ans, et ce jeune religieux, disoient-ils , avoit été un des plus fervents amis de leur bienheureux père; il étoit devenu fondateur et premier abbé de Jumièges , et il y avoit élevé le moine Cochin , qu'ils apprenoient être devenu un de ses successeurs et gouverner cette grande abbaïe avec beaucoup de suffisance. Un disciple de S. Filbert et un abbé tel qu'on disoit être Cochin leur fit envie. Ils se persuadèrent qu'ils retrouveroient dans lui le même esprit

1 Centule, aujourd'hui Saint-Riquier, département de la Somme, arrondissement d'Abbeville, canton d'Ailly-le-Haut-Clocher. L'ancienne abbaye est en ce moment à l'usage d'un Petit-Séminaire.

qui avoit animé ces deux saintes âmes ; ils l'élurent, et Cochin ne pouvant se refuser à leurs vœux se chargea du gouvernement de leur monastère , mais sans renoncer à celui de Jumièges , qu'il regardoit comme son berceau et le port où Dieu l'avoit sauvé du naufrage.

Il passoit de l'un à l'autre autant que la nécessité le requéroit; son plus long séjour étoit néanmoins à Jumièges, ce qui n'empêcîia pas la bonne intelligence et la parfaite union , qui commença dès lors entre ces deux célèbres abbaïes , et qu^on a vu se maintenir jusqu'à leur commune destruction par les Danois.

S. Eucher, moine de Jumièges ( ^4^714). — Le trait le plus glorieux à la mémoire de Cochin et qui fait le plus d'honneur à son gouvernement, fut la réception de deux jeunes seigneurs, que l'exacte observance delà règle de S. Benoit sous sa conduite attira d'Orléans et de Champagne dans l'abbaïe de Jumièges, pour y porter le joug de Jésus-Christ sous sa discipline. Eucher ^, c'est le nom du premier de ces jeunes gentils hommes, étoit d'une famille des plus qualifiées delà ville d'Orléans; sa mère qui étoit une dame de grande piété revenant une nuit de matines dans le tems de sa grossesse , et s' étant remise au lit, crut voir pendant son sommeil un ange, qui l'assuroit que le fils qu'elle auroit seroit un jour évêque, et que ce seroit un enfant de bénédiction. Elle se souvint toujours d'une si

1 Cf. Act. S. Eucherii Aurelian. Episc. apud. Boll. Acta. SS. Februerii. Tom. III, pp. 208-222.

Le commenUiire et les notes sont de God. Henschenius.

agréable révélation et lorsque son fils fut né, elle l'éleva jusqu'à un âge auquel il put répondre pour lui-même au baptême, en quoy elle agit toujours de concert avec son mary. Ils crurent devoir choisir quelque saint évêque pour lui administrer ce sacrement dans la vue de faire plus d'honneur à la vocation de leur fils. C'est ce qui fit qu'au lieu de le faire baptiser à Orléans , on alla le présenter au bienheureux Ansbert , évêque d'Autun, nouvellement sacré, qui étoit en grande réputation de sainteté. Ce prélat, sur le récit de la vision de sa mère, le reçut avec une joie très-sensible, il le baptisa et voulut être aussi son parrain, et après lui avoir donné la confirmation il le laissa retourner à Orléans près de ses parents, pour y être élevé dans la piété et dans les sciences.

On lui fit commencer l'étude des lettres dès l'âge de sept ans^, et il y fit de si grands progrès, qu'il laissa bientôt derrière lui des gens qui avoient le double de son âge ; il ne les devançoit pas moins en vertus qu'en connoissances, mais de toutes les études qu'on lui fit faire avec tant de succès, il n'en aima point à l'égal de celle des saintes écritures, pour lesquelles il se sentoit une ardeur toute particulière ; et il y joignit celle des sacrés canons et des écrits des S. Pères dans la science desquels il se rendit très habile. On a tout lieu de croire qu'il entra dans la cléricature sous l'évêqueLéodebert,

1 Ce fait qu'on trouve répété dans presque toutes les vies des saints les plus connus du vue et du viiie siècle, prouve que Tinstruction était tiU honneur dans les familles aisées coname dans les monastères.

et qu'il lit coimoitre sa vertu au peuple d'Orléans dans quelqu'eraploi subalterne du lieu pendant quelques années. Mais comme les vérités de l'Ecriture faisoient la matière continuelle de ses méditations, il pensa un jour si profondément à ce que dit S. Paul, que les biens du monde ne sont qu'une figure qui passe et que la sagesse de ceux qui les aiment n'est qu'une folie devant Dieu, qu'il renonça entièrement au siècle et à tout ce qui pouvoit l'y retenir. Il chercha la société des personnes qui ne vivoient sur la terre que pour le ciel (a) , afin de s'en faire un modèle, et il jetta les yeux sur l'abbaïe de Jumièges, où il fit profession delà vie monastique en 714, entre les mains de l'abbé Cochin, en présence de neuf cents religieux (ô), d'où l'on peut juger de la bénédiction que Dieu avoit versée sur cette maison depuis la mort des 442 dont nous avons parlé dans l'article de S. Aicadre 29 ans auparavant.

Eucher se mit avec joie sous le joug de l'obéissance, après s'être réduit volontairement dans une pauvreté générale, et sa chasteté se trouva dans un asile beaucoup plus sur qu'elle n' avoit été dans la maison paternelle ou même dans la communauté du clergé d'Orléans. 11 vécut dans une pénitence très rigoureuse et dans une exacte observance de tous les devoirs de sa règle pendant six ou sept ans, c'est-à-dire, jusqu'à la mort de son oncle paternelSuavaric, évêque d'Orléans qui avoit succédé à Léodebert. Le sénat et le peuple de la ville aux-

(a) Act.S. Ben., ssec. 3, part. I, et apud BolL, p. 217, t. III, febr. {b) Boll., Ibid.

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