Tome I
quels se joignit aussi le clergé députèrent vers Charles Martel, avec des présents, pour le prier de vouloir leur permettre d'élire Eucher pour leur évêque. Ce prince, qui sous le titre de Maire du palais étoit devenu le maître du roiaume, leur accorda leur demande sans peine. Il leur donna même un de ses principaux officiers pour aller avec eux de sa part prendre le saint à Jumièges, et le conduire à Orléans. A cette nouvelle Eucher parut aussi affligé que s'il lui fut arrivé quelque disgrâce extraordinaire, et il pria ses frères avec larmes et grande instance de ne pas souffrir qu'on l'enlevât ainsi de leur sainte compagnie, pour le remettre dans les dangereux engagements du siècle et l'exposer à s'y perdre.
Les religieux de leur côté parurent très sensiblementtouchés de cette séparation, parce qu'ils l'aimoient tous et l'honoroient très particulièrement : mais d'autre part ils ne purent s'empêcher de marquer la joie qu'ils avoient du choix que faisoit la providence divine parmi leur compagnie, pour donner un digne pasteur au troupeau de Jésus-Christ, de sorte qu'au lieu de suivre leur inclination, et d'acquiescer à ses prières, ils contribuèrent encore par l'intérêt qu'ils prenoient au bien public de Féglise à lui faire suivre sa vocation. On le mena donc à Orléans, où les évêques voisins l'ordonnèrent au milieu d'un clergé nombreux et d'une prodigieuse multitude de peuple qui s'étoit assemblé pour la solennité ^ .
1 La vie de S. Eucher, interrompue ici par notre auteur, est continuée plus loin.
An 721. — S>. -Hugues. — Il y avoit alors trois ans qu'un autre jeune seigneur faisoit l'admiration de la communauté de Jumièges par sa fidélité à remplir tous les points de la règle qu'on y suivoit {a).
Il s'appelloit Hugues et étoit fils de Dreux ou Drogon, comte de Champagne, et d'Austrude', fille de Waraton, maire du palais. Par son père il étoit petit fils de Pépin de Heristal, neveu de Charles Martel et cousin germain du roi Pépin. Il fut élevé avec beaucoup de soin auprès de son aïeule maternelle Ansflède, dame de grande piété, qui s'appliqua principalement à écarter de lui tout ce qui étoit capable de corrompre ses mœurs. Elle lui inspira l'amour de la vertu; et par ses fréquentes exhortations elle le porta à se consacrer au service de Dieu. Il méprisa ainsi de bonne heure les plaisirs, les honneurs et les richesses de la terre, pour n'en plus rechercher qu'au ciel. Il entra dans les voies étroites du salut, et distribua en divers tems aux pauvres, aux monastères et aux églises la plus grande partie des biens de son riche patrimoine. Il donna toute son étude à l'Écriture sainte, méditant jour et nuit la loi du Seigneur pour la suivre.
N'étant encore que laïque il donna des terres considérables aux abbaïes de Saint- Vandrille etde Jumièges. Nous en avons la preuve dans la chronique de Fontenelle, où l'auteur renvoie aux chartes de Jumièges {h)
{a) Chron. font a., cap. 8, t. 3, spicil.
{h) SjncU., t. III, p. 206 et 208.
i On trouve aussi Aveltiude. Chron. Fontenel.
pour connoître eu détail les grands biens dont ce jeune seigneur avoit gratifié cette abbaïe. Il ne nous en reste maintenant que le souvenir. Tous les titres ont été brûlés par les Normans ou perdus par les religieux eux-mêmes en voulant les dérober à la fureur de ces barbares. Un de nos légendaires qui vivoit vers le milieu du x^ siècle, et après lui le père Pommeraie (a), nous ont néanmoins conservé le nom de quatre de ces terres ; fiscum apud Liacum dans le territoire de Rouen ; flscum segiam dans le païs de Caux, et les fiefs de Belniac et d'Amblide dans le Talon \ du côté d'Arqués et de Dieppe. Charles le Chauve fait mention des trois premiers dans un diplôme accordé aux religieux de Jumièges en 849. Nous dirons ailleurs qu'elle en fut l'occasion.
Après la distribution de ses biens, Hugues, pour se délivrer absolument des distractions du monde, se retira dans le monastère de Jumièges en 71 Set j embrassa la profession religieuse sous l'abbé Cochin. Il vécut quatre ans dans ce saint repos, se donnant tout entier aux exercices de pénitence, à la prière et à la contemplation divine ; mais le siège épiscopal de la ville de Rouen étant venu à vaquer en 722, on le retira de sa sollicitude pour l'obliger à le remplir. L'année suivante,
(a) Hist, des archevêques de Rouen, p. 191 et 192.
1 Le pays de Caux était divisé dans l'origiae en deux comtés principaux : Je Caux et le Talon. Le Talon était un territoire assez vaste dont Arques fut regardé pendant quelque temps comme la capitale. Dom Pommeraye s'est efforcé d'élucider cette question encore obscure. Descrip. Géogr. delà Haute-Normandie. Tom I, pp. 46 et suiv.
il fut abbé de S.-Vandrille et un an après évêque de Paris.
Il se chargea encore presqu'en même tems de l'évêché de Bajeux et de l'abbaïe de Jumièges, vacante par la mort de Tabbé Cochin, dont le gouvernement avoit été de trente-six ans entiers.
s. HUGUES, QUATRIÈME ABBE (l'aN 724) .
Ce ne fut point par avarice ou par ambition que S. Hugues posséda ainsi tant de bénéfices à la fois^ mais voiant que de son tems on commençoit à en donner à des séculiers qui en dissipoient les revenus, il accepta sans répugnance ces cinq avec des terres du domaine du roi, qui lui furent confiées par son oncle Charles Martel. Il s'appliqua avec beaucoup de zèle et de vigilance à la conduite de ces trois évêchés et de ses deux abbaïes , et après avoir pourvu selon Tétendue de sa charité pastorale aux besoins spirituels de tant de peuples, en même tems qu'il travailloit à rétablir et conserver les droits et les biens temporels de leurs églises, il se retira une seconde fois dans son abbaïe de Jumièges, pour reprendre ses premiers exercices et vaquer plus librement à l'oraison.