Tome I
la passion : Vélum templi scissum est, deux moines tiroient la courtine, chacun de son côté, etladéchiroient en deux. Ce jour là et les deux suivants, on disoit quinze psaumes avant l'office de ténèbres. On chantoit la première antienne à genoux, et les laudes j, jusqu'au dernierpsaume exclusivement. L'office fini, l'abbé frappoit trois coups, et les frères alloient se coucher. Le lendemain, après sexte, on chantoit la messe matutinale dans l'église de Saint-Pierre, et tous les pauvres à qui l'on devoit laver les pieds y assistoient. Cette messe étoit précédée des psaumes pénitentiels et de l'absolution générale, que l'abbé, en aube et en bâton pastoral, donnoit à toute la communauté. On bénissoit ensuite le feu nouveau, comme au samedi saint, et tous les frères communioient. Un prêtre en tunique offroit autant d'hosties qu'il en falloit ce jour-là et le lendemain, car tout le monde communioit le vendredi saint, sans préjudice du samedi et du jour de Pâques. Après la procession du Saint-Sacrement, qu'on portoit d'ordinaire à la chapelle Saint-Etienne, tous les religieux alloient au réfectoire, disoient le Benedicite et prenoient leurs places, mais seulement pour la forme, quoiqu'il j eût un dîné servi ; car, à l'heure même, les pauvres, conduits par le prieur, entroient sous le cloître, et la communauté sortoit pour leur laver les pieds et les conduire au réfectoire, où elle les laissoit entre les mains du Chambrier, qui leur donnoit à chacun trois deniers après le repas. Cependant les religieux alloient dire vêpres et dînoient ensuite. Les grâces finies, l'abbé.
avec le grand chantre et les onze plus anciens, lavoient les pieds à treize autres pauvres, les servoientà table, et leur donnoient à chacun douze deniers et une paire de souliers. Le Mandatum des frères n'avoit rien de particulier, que le lavement des pieds de l'abbé parle prieur, et le verre de vin qu'on leur donnoit après la cérémonie.
Le vendredi saint, après prime, on récitoit les sept psaumes avec les litanies ; et de suite, sans sortir du choeur, le psautier tout entier avec quelques oraisons. Après tierce, on chantoitle martyrologe au chapitre, et l'on j prenoit la discipline. Le service se faisoit nuds pieds dans les deux églises de Saint-Pierre et de Notre- Dame. Le premier étoit pour les serviteurs de la cuisine et du réfectoire, qui nepouvoient assister au second, et ils y communioient. Le second, pour la communauté et les externes, et tous les religieux y recevoient la communion des mains de l'abbé. On bénissoit encore ce jour-là le feu nouveau, et à ces paroles de la passion partitisunt sibi vestimenta, deux clercs, avertis par le chantre, s'approchoient doucement de l'autel et en enlevoient la nappe, qui n'étoit que faufilée, et emportoient chacun leur morceau. Après l'adoration de la croix, on la portoitprocessionnellement au sépulcre, et l'abbé l'y enfermoit jusqu'au dimanche, où il alloit la reprendre avant matines pour la remettre à l'autel, accompagné du chantre et de cinq ou six religieux, que le sacristain avoit éveillés une demi heure avant les autres. Les cérémonies du samedi saint étoient les mêmes que nous
observons encore aujourd'hui, à la réserve de la messe matutinale et de la procession dans le dortoir et dans les coridors des recettes. Après compiles, on faisoit une semblable procession, les veilles de Noël, de Saint- Pierre, de la Dédicace et de Saint-Filbert, avec cette différence qu'on n'alloit qu'autour des recettes. A la Saint Pierre, qui est la fête du patron, les nocturnes commençoient après compiles parle verset, Domine labia mea aperies, et duroient presqu' autant que la nuit, en sorte qu'on dormoit très peu. A l'Exaltation de la Sainte- Croix, on faisoit l'adoration solennelle, comme le vendredi saint. L'oraison mentale se faisoit tous les jours dans le cloître avant prime, mais l'auteur ne marque point le tems qu'on y emploioit. Tous les vendredis de l'année, on jeûnait comme en carême ; c'est-à-dire qu'après l'unique repas du midi, on ne mangeoit plus dans le reste de la journée, mais on avoit la liberté de boire un coup, comme le jeudi saint, en passant par le réfectoire pour assister à la lecture qui se faisoit dans le cloître immédiatement avant compiles. Le dernier dimanche de la Pentecôte, on célébroit la fête de la Sainte Trinité, qui n'étoit encore alors que de dévotion, et qui ne fut reçue par l'église romaine que sous le pape Jean XX, cent vingt-cinq ans après.
Richard P"", roy d'Angleterre et duc de Normandie, avoit cru qu'Alexandre se rendroit auprès de lui aussitôt après son élection, soit pour le remercier d'y avoir consenti, soit pour le féliciter du succès de ses armes contre Philippe-Auguste , qu'il avoit mis en déroute à
Vernon et poursuivi jusqu'aux portes de la ville, mais l'abbé de Jumièges, quoique fidèle et attaché à son roy, préféra les obligations de son état aux devoirs d'une politique humaine, qu'il ne pouvoit remplir que par une faute, et aima mieux emploier le tems de carême avec ses frères dans les exercices réguliers, que de jouir pour quelques jours d'un plaisir incompatible avec la destination que Dieu venoit de faire de lui. Il demeura donc à Jumièges, et il eut la consolation que, non seulement le roj n'en fut point offensé, mais qu'il voulut même le prévenir en lid faisant une visite d'amitié trois mois après. Alexandre, avec toute sa communauté, le reçut à la porte de l'église, la veille de la Pentecôte, seizième jour de may 1198, et, après l'avoir harangué pendant un quart d'heure, il le conduisit dans le sanctuaire, où le prince entendit les vêpres avec beaucoup de dévotion. Il célébra la fête à Jumièges, et n'en partit que le mercredi, pour aller à la rencontre de Philippe- Auguste, qui se proposoit de faire le siège du château de Courcelles, que Richard avoit pris d'assaut après la bataille de Vernon (a).
Trois mois ou environ après, Richard se souvint des bons traitements qu'il avoit reçus à Jimiièges, et lui accorda le droit de marché à Duclair, tous les mardis de chaque semaine, avec les privilèges et coutumes attachés aux autres marchés de la Province. La charte est datée d'Andely, le vingt-huitième jour d'août, la
(a) Chron. Norm.
neuvième de son règne, 1198 (a). Il avoit déjà fait rechange de sa baronnie de Conteville pour le Pont-del'Arche, dépendant de l'abbaïe ; mais, étant mort le sixième jour d'avril de l'année suivante, Jean-sans- Terre, son frère et son successeur, reprit ConteviUe dès la même année, et rendit le Pont-de-l' Arche aux religieux (b). Vers le même temps, et dans la même année 1199, Ansquetil, de Cotévrard, leur donna sa terre de Gara, pour être réunie à Saint-Martin de-Druelle, qui, de chef-lieu de la paroisse, étoit dégénéré depuis quelques années en simple chapelle, à condition qu'il participeroit à touttes les bonnes œuvres qui se feroient dans l'abbaïe, et qu'on y enterreroit son corps après sa mort, avec les mêmes prières et cérémonies qid étoient d'usage pour les religieux (c). La chapelle de Druelle a été ruinée depuis, sans que personne se soit mis en peine de la relever, en sorte qu'elle ne subsiste plus aujourd'hui. L'abbé de Jumièges j présenta encore en 1676 comme à une simple chapelle en titre.
La piété d' Ansquetil de Cotévrard eut quelques imitateurs. Dès l'an 1200, Robert Pellerin, du consentement de sa femme et de ses enfants, donna à l'abbaïe sa terre et seigneurie de Bos-Guerard, dans la paroisse de Saint-Paër, pour être associé aux prières de la communauté (d) . Roygon de Déville lui restitua
(a) Preuves, art. 30.
(b) Chrûn. Norm.
(c) Archives. — Cartulaire, c, 323.
(d) Cartul., c. 286.
la dîme de Foligny, et Renaud, comte de Boulogne, lui fit présent d'onze livres de rentes foncières sur le fief du Vasquet, à Lillebonne {a). Cette dernière charte est datée de Jumièges en 1200, et signée du comte Renauld, de la comtesse Yde, son épouse, de Raoul et Simon, ses frères, d'Amauri, comte d'Evreux, et des abbés de Fécamp, de Sainte-Catherine-du-Mont, de Cormeilles, et du prieur de Saint-Vandrille, qui avoient assisté aux obsèques d'Alberic, comte de Dammartin, son père, mort le 19 septembre de la même année, et enterré dans la chapelle de la Vierge, où il avoit choisi sa sépulture. La date du jour n'y est point exprimée, mais il est aisé de voir qu'on ne peut guère la reculer au-delà du même mois de septembre. Nous pourrions encore raporter quelques donations du même tems ; mais, outre qu'elles ne sont pas considérables et qu'elles allongeroient trop notre histoire, nous ne voions que les moines de Juraièges qui soient intéressés à les connoître, et il leur sera aisé de s'en instruire en ouvrant leur cartulaire depuis le chapitre 85 jusqu'au 88, et depuis 97 jusqu'à 99. Nous ne nous étendrons pas davantage sur les bienfaits qu'ils reçurent dans les années suivantes ; les titres sont également entre leurs mains. C'est pour eux qu'ils ont été faits ; c'est aussi à eux de les examiner et d'en faire usage contre les entreprises téméraires de ceux qui leur ont déjà enlevé une partie de ces possessions ou qui voudroient leur ravir le reste.
(a) Ibid., c. 332.
Cependant, quelque désir que nous aions de ne pas ennuier le lecteur par une trop longue énumération de donations entassées les unes sur les autres, nous ne pouvons nous déterminer à lui en sauver l'ennui aux dépens de la reconnoissance qui est due aux bienfaiteurs. Leurs noms doivent au moins trouver place dans cette histoire. Les principaux furent Roger Torel, seigneur de la Bucaille;, Richard de Malfilatre , Richard Harou, Agnès de Meulant, et Guillaume de Barneville. Celui-cy avoit une mère, qu'il aimoit tendrement, et dont la vieillesse lui donnoit de l'inquiétude, à cause de ses fréquentes absences dans un temps de guerre, où il falloit nécessairement qu'il suivît touts les mouvements de l'armée françoise, dans laquelle il servoit comme officier, depuis qu'en 1204, la Normandie avoit été soumise et réunie à la couronne de France, après en avoir été séparée deux cent quatre-vingt-douze ans. C'est ce qui lui fit prendre le parti de donner à l'abbaïe de Jumièges son fief et terre de Mont-Hugues, afin de faire retrouver à cette bonne mère, dans les religieux de cette abbaïe, des enfants charitables, qui eussent pour elle les soins et les attentions qu'il auroit eus lui-même, si le devoir et l'honneur ne l'eussent appelé ailleurs {a). Les religieux répondirent parfaitement à ses vues. Emme, c'est le nom de la mère de Guillaume, vint établir sa demeure à Jumièges, en 1205, et y fut nourrie et entretenue jusqu'à sa mort, avec un domestique pour
(a) Ca/rtul., c. 215.
la servir et lui apporter chaque jour la portion des religieux. Aliz Le Bigue, trouvant la condition d'Emme avantageuse, sollicita pour elle la même faveur etl'obtint de l'abbé Alexandre, pour deux hôtes qu'elle avoit a Bouquetot ^, dans la vicomte du Pontaudemer et huit acres de terre à Braquetuit ^, avec le champ Dolent ^, dans le doienné de Cailli, vicomte de Rouen (a).
La mêmeannée 1205, Gautier, archevêque de Rouen, sentant diminuer ses forces et se croiant près de la mort, vint à Jumièges, avec deux de ses chanoines, se recommander aux prières de la communauté et faire ses derniers adieux. Il y passa près de quinzejours, etily était encore quand la cure de Tourville-sur-Seine vaqua par la mort du religieux qui la desservoit. Le patronage fut constesté ; mais l'archevêque, aiant examiné les titres de l'abbaïe, conféra le bénéfice à Raoul, sur la présentation de l'abbé et des religieux, qu'il déclare, dans l'acte du 8 de février, donné en plein chapitre, être certainement les seuls patrons de cette église. Ils y ont en effet toujours présenté , et y présentent encore aujourd'hui, sans aucun trouble (b). Après ces marques de bienveillance, Gautier exigea des moines une promesse solennelle de ne le point oublier devant Dieu
(a) CartuL, c. 201.
(b)Cartul., c. 210.
1 Canton de Routot, arrondissement de Poat-Audemer (Eure.)
2 Canton de Tôtes, arrondissement de Dieppe (Seine-Inférieure.)
3 Le nom de Champ-Dolent ou Camp-Dolent est assez répandu, et il est ordinairement l'indice de sépultures gallo-romaines ; mais nous ne connaissons aucun hameau de ce nom dans le doyenné de Cailly.
après sa mcyrt. Ils le promirent, en versant des larmes sur la perte qu'ils alloient faire d'un protecteur auprès de Philippe Auguste, et l'archevêque partit pour reprendre les fonctions de son ministère dans sa capitale. Cependant le temps de sa mort n'étoit pas si proche qu'on se l'étoit persuadé. Il vécut encore trois ans moins deux mois, et mourut le 6 novembre 1207.
Alexandre, pour satisfaire à la parole qu'on luiavoit donnée et à la reconnoissance des soins qu'il avoit pris d'écrire au roy de France pour la conservation des franchises de l'abbaïe à Andely, fit insérer son nom dans le nécrologe, et lui fit un service solennel (a).
Peu de temps avant la mort de Gautier, archevêque de Rouen, les religieux de Jumièges réunirent en leur main la prévôté ou sergenterie de Longue ville, qu'ils avoient inféodée aux auteurs^ de Robert Desescoz (b). Ils achetèrent aussi les moulins de Saint-Mard et de Betue, une maison à Flancourt, un muid de vin à Saint-Martin de Boafle et trois hôtes àBretteville {c). Au commencement de la même année, Gautier de Gournai leur restitua le patronage et le tiers des dimes de Puiseux et du Vieux- Verneil (c?), dont il s'étoit emparé par violence, après la mort de son père. Il demanda pardon de sa faute en chapitre, en présence du
(a) Archives.
(b) CartuL, c. 150,
(c) Ibid., 207, 277, 368.
(d) Petit Cart., 16-17. '
1 C'est-à-dire au père et à la mère.
cturé de Verneuil, pria l'abbé de lui en donner Tabsoluion, renonça par un acte public à toutes ses prétentions, et s'engagea même à affranchir de tous droits et servitudes les acquisitions que l'abbaïe pourroit faire à l'avenir dans son fief(<x). Au mois d'avril suivant, Foulque Basset gratifia l'abbé et les religieux de Jumièges des deux tiers de la dime de Louvières, -qui est un hameau de la paroisse d'Ormeville^ dans le baillage de Senlis, et le chef-lieu d'une commanderie deMalthe, à laquelle il est vraisemblable que les dîmes ont passé dans la suite des tems (b).
Il y avoit alors une contestation assez vive entre l'abbé et un gentilhomme voisin, nommé Thomas D'I ville ^, au sujet de quelques privilèges que ce dernier prétendoit avoir dans l'abbaïe à certains jours de fêtes. Comme ils étoient toujours en dispute, et sur le point d'en venir àunprocez, l'abbé proposa un compromis. Le seigneur d'Iville y consentit, avec promesse de se 'soumettre à ce qui seroit décidé. Les arbitres furent choisis, et les parties se disposoient à faire leur production, lorsque, mieux conseillées, elles résolurent de se juger elles-mêmes et d'assurer leurs droits par une transaction à l'amiable. 11 y est dit que Thomas d'Iville aura sa monte franche dans les moulins de Duclair, et
(a) Cartul., c. 144.
(b) Cartul., c. 166.
1 Ormoy-Villers, canton de Crépy-en -Valois, arrondissement de Senlis (Oise).
2 Yville-sur-Seine, commune du canton de Duclair, sur la rive gauche de la Seine, en face du Mesnil-sous-Jumièges.
le panage pour ses porcs dans la forêt de l'abbé ; que, venant à Jumièges les veilles de Noël et de Pâques, il y pourra demeurer trois jours durant, avec sa femme, un écuier, trois serviteurs^ une servante et six chevaux ; qu'on lui servira le pain et le vin comme aux religieux, trois mets à diner et deux à souper ; et que ses domestiques et ses chevaux seront nourris comme ceux de l'abbé ; que les moines, en compensation de ce que dessus, jouiront du droit de bannalité ^ sur les vassaux d'I ville et y exerceront leur justice temporelle, comme dans tout le reste de leur territoire ; qu'on leur ouvrira un chemin dans IviUe pour leurs besoins, dans les bois de Baulieu ^ et de la Londe, et que Thomas d'Iville accompagnera l'abbé dans tous ses volages de Normandie, à ses propres frais et dépens, si ce n'est que l'abbé fût plus d'un jour en campagne, auquel cas l'abbé le défraiera le reste du tems (a). Ces conventions furent réduites, en 1238, à la seule monte franche dans les moulins de Duclair, et au panage dans la forêt de Jumièges, par un fils de Thomas d'Iville, qui se contenta pour le reste d'une somme de 4 frans 10 sols de
(a) Gartul., c. 218.
1 L'assujettissement à la banalité obligeait les habitants d'un pays à faire moudre tout le blé qu'ils consommaient au moulin duquel ils dépendaient, quelle que fut la provenance du blé. Ce droit n'était pas un droit ordinaire des fiefs, il devait être fondé sur des titres spéciaux. Dictionnaire de la coutume de Normandie, par Houard. Rouen, 1780. art. Banalité.
2 Le bois de Beaulieu fait partie de la forêt de Mauny, voisine de celle de la Londe.
rente, qu'on lui assigna sur divers particuliers (a). L'an 1208. — Cependant le peuple de Rouen se plaignoit d'être si longtemps sans archevêque. Il y avoit déjà trois mois que Gautier étoit mort et l'on ne pensoit point encore à lui donner un successeur. Enfin les chanoines s'assemblèrent, au commencement de mars 1208, et élurent Robert Poulain, que son esprit et sa piété mettoient beaucoup au-dessus de sa naissance. Le neuvième mois de son pontificat, il vint à Jumièges visiter cette portion de son troupeau, qu'il sçavoit avoir été si chère à son prédécesseur, etl'assurer des dispositions où il étoit à son égard. Il voulut voir tous les religieux en particulier, les félicita sur le bonheur de leur vocation, leur en demanda le détail et les circonstances, et leur donna à tous des marques de la plus tendre amitié. Ainsi se passa le premier jour de son arrivée. Le lendemain, il visita les bâtiments, qu'il trouva trop petits et peu commodes. Il en dit son sentiment à Alexandre, qui pensoit à la vérité comme lui, mais qui ne se sentoit pas assez de fonds pour entreprendre de nouveaux édifices. La difficulté fut levée à l'instant. L'archevêque promit d'y contribuer, et l'abbé ne pensa plus qu'à concerter avec lui les mesures qu'il avoit à prendre pour augmenter le dortoir ou eu construire un nouveau. Robert se détermina pour le dernier projet ; mais, l'année suivante, il proposa de faire des infirmeries et une chapelle pour les malades,
(a) Archives.
qui n'avoient d'autres appartements qu'une partie du dortoir, ce qui fut approuvé et exécuté avec le même avantage pour les religieux, dont plusieurs n'étoient pas bien aise d'être si près des infirmes. Il est vraisemblable que c'est de ce corps de bâtiments séparé que M. Bigot, dans un ancien manuscrit cité par Pommeraie (a), a pris occasion dédire que l'archevêque Robert avoit rebâti de fond en comble Tabbaïe de Jumièges . Elle le reconnoit pour son bienfaiteur ; mais en cette partie seulement .
Le prélat, charmé du bon accueil qu'on lui faisoit, demeura encore volontiers quelques jours, dont les moines profitèrent pour renouveler leurs prétentions auprès d" Alexandre, touchant l'élection du cellerier, qu'ils soutenoient leur appartenir. Ils se seroit trouvé sans doute des supérieurs d'un caractère à ne pas goûter une pareille demande, dans la crainte d'avilir leur autorité en en communiquant la moindre part. L'abbé de Jumièges ne tomba pas dans ce défaut. Il accorda avec plaisir à l'archevêque ce que ses religieux lui avoient demandé, à condition néanmoins qu'il en présenteroit trois à la communauté et qu'elle en choisiroit un. De nouvelles faveurs suivirent cette première grâce. Il permit à la communauté d'avoir un sceau qui lui fût propre, et qui seroit gardé sous trois clefs, dont il en auroit une, le prieur une autre, et un religieux du cloître une troisième. Il en admit cinq d'entre eux à l'examen des comptes, que les baillis des jurisdictions
{a) Hist. des archevêques de Rouen, p. 444.
de Jumièges, de Duclair et de Hauville, rendroient tous les mois devant lui, et consentit qu'ils ne pussent se faire les uns aux autres aucuns présents au-dessus de cent sols, sans son agrément et celui de la communauté ; qu à l'égard des prieurs et des baillis de Jurisdictions plus éloignées, ils ne demeureroient point seuls, mais qu'on leur donneroit un ou deux confrères, sans l'avis desquels ils n'entreprendroient rien ; qu'on les obligeroit deux fois par an à rendre compte de leur administration, et qu'on les déposeroit quand ils seroient trouvés répréhensibles j que les officiers en général ne pourroient rien recevoir à leur profit pour le loyer des fermes , en diminution du prix principal , et quela communauté elle-même ne feroitaucunes pensions à qui que ce soit, sans l'exprès consentement de l'archevêque (a). Ce règlement fut dressé le 17 novembre 1^08, sous les yeux du prélat, qui déclara excommuniés ceux qui contre viendroient aux derniers articles.
Aussitôt après la conclusion de cette affaire, que les moines avoient fort à cœur, comme nous l'avons remarqué, l'archevêque, qui réduisoit toutes ses vues aux fonctions du saint ministère dont il étoit chargé, prit congé d'eux pour retourner à Rouen. Dès qu'il les eût quittés, Alexandre donna avis de ce qui s'étoit passé à tous les religieux qui avoient des prieurés ou des baronnies à gouverner, et, pour exécuter lui-même ce qui avoit été arrêté , il envoia trois religieux à Montaterre, prieuré dépendant de son abbaïe dans le dio-
(a) Archive» et CartuL, c. 533.
cèse de Beauvais, deux à Joui, et deux à Longue ville, au diocèse d'Evreux, deux à Helling, en Angleterre, deux à Genesville, et un à Cotevrard, au diocèse de Rouen. Les prieurés de Notre-Dame de Bu et de Saint- Martin, de Boafle , au diocèse de Chartres , de Dammarie au diocèse de Séez , et de Saint-Michel de Crouptes, au diocèse deLisieux, étant desservis par un nombre suffisant de religieux, conformément au règlement, il ne jugea pas à propos d'y en envoyer d'autres, et il se conduisit de même à l'égard des chapelles de Saint-Paul, au Mont-d'Avilette, déjà appelée la chapelle de Saint-Julien du Bout-du-Bosc, où il y avoit deux religieux ; de Saint-Nicolas de la Bucaille, où il y en avoit un -, et de Saiut-Filbert du Torp, dans la forêt de Bretonne, dont le roy Philippe-Auguste confirma la possession aux religieux, cette même année 1208, par une charte datée de Saint-Germain-en-Laye, le vingt-neuvième année de son règne (a) et le quatrième depuis la réunion de la Normandie à la couronne de France.
L'augmentation de deux religieux au prieuré de Joui n'apporta aucun dommage à ceux qui y demeuroient auparavant. Robert Devaux, voiant qu'on y en mettoit à proportion du revenu, voulut l'accroitre, en donnant à l'abbaïe les bois et les terres de Crenne ^, que son frère Raoul lui avoit abandonnés après la mort de
(a) Archives et Cartul.. c. 226.
1 Aujourd'hui Le Cresne ; hameau de Jouy-sur-Eure, touchant au fief de Crèvecœur.
leur père, à condition de payer la rente dont ils pouvoient être chargés envers le fief de Crèvecœur ^ , appartenant à la dame Heudebor de Beaumont, femme de Robert dePequigny. Robert De vaux céda le tout à l'abbaïe pour être réuni à perpétuité au prieuré de Joui, ne se réservant qu'une rente de vingt sols, pour garantie des droits seigneuriaux envers la dame de Beaumont, qui confirma cette donation, par une charte datée du mois de mai de la même année 1209.
Dans le dessein que Philippe- Auguste avoit de conserver ses conquêtes sur Jean-sans-Terre, iln'étoitpas seulement nécessaire de mettre des garnisons dans les villes qu'il avoit prises en Normandie, il falloit encore faire garder et même fortifier celles qui avoient volontairement embrassé son parti, de peur que le roy d'Angleterre, profitant de sa négligence, ne les sollicitât de le quitter. Plein de ces idées, il fit proposer aux moines de Jumièges de lui céder le Pont-de-l' Arche, dont le domaine leur appartenoit, pour la baronnie de Conteville^ près du Pont-Audemer, sans aucun dédommagement de part ni d'autre. La proposition étoit avantageuse et digne d'un grand roy, aussi fut-elle acceptée sans opposition ; mais lorsque Alexandre arriva au Pontde-l' Arche pour consommer l'affaire, il trouva le roy dans des dispositions bien contraires à ce qu'on lui
1 Hameau de la Croix-Saint-Leuffroy, commune du canton de Gaillon, arrondissement de Louviers (Eure).
2 Commune du canton de Beuzeville, arrondissement de Pput-Audemer (Eure).