Tome I
avoil. fait espérer. L'échange se fît néanmoins, aux conditions que le patronage de l'église paroissiale du Pont-de-1' Arche demeureroit aux religieux de Jumièges, et qu'en faveur de cet échange, ils seroient exemts à perpétuité de païer aucuns droits pour le passage des vins de leur crû et de toute autre chose à leur usage, s'il arrivoit dans la suite que le roy ou ses successeurs établît ce droit au Pont-de-l' Arche ; mais parce que les revenus qu'ils cédoient au prince n'égaloient pas ceux de Conteville, qu'il leur donnoit en échange, il les chargea d'une rente de quatre-vingt livres payables aux termes de Pâques et de Saint-Michel (a). La charte est de Fan 1210, signée du roy et des grands officiers de la couronne , dont la présence étoit alors nécessaire dans les expéditions des lettres patentes.
Vers le même tems, le pape Innocent III donna à l'abbaïe de Jumièges des marques de sa protection, par une bulle qu'il lui accorda, le 4 septembre de la même année, pour lui confirmer la possession des églises de Saint-Valentin de Jumièges, de Saint -André d'Yaiuville et de Saint-Filbert du Mesnil (h). Alexandre l'avoit sollicitée deux ans auparavant, lorsque le chapitre de la Cathédrale de Rouen étoit assemblé pour l'élection d'un archevêque, afin d'obvier par l'autorité du Saint- Siège aux difficultés que le successeur de Gautier de Coutance pourroit faire à l'occasion de ces trois églises,
(a) Preuves, art. 51.
(6) Archives.
qui, comme nous l'avons remarqué, étoieat exemtes de déport^ et soumis immédiatement à la jurisdictiou spirituelle de Fabbé de Jumièges. Le péril étoit passé quand la bulle fut apportée , on ne l'attendoit même plus, et on se soucioit peu de la recevoir depuis qu'on avoit vu le nouvel archevêque se dévouer entièrement aux intérêts de l'abbaïe. Il en donna de nouvelles preuves dès le mois de mai de l'année suivante, par la cession qu'il fit aux religieux du patronnage de l'église de la Sainte-Trinité du Mont-de-l'If ~, que Hugues de Torquênes lui avoit remis entre les mains pour en disposer en leur faveur (a), comme il paroit par la charte qu'il leur fit expédier un mois après dans l'abbaïe même de Jumièges (è). Richard Desvallées et Pierre deBardouville, imitant son zèle, leur donnèrent aussi dans le même tems une partie de leurs biens à Gonneville, tant en rentes qu'en fonds de terre (c). Si ces donations flattoient Alexandre, parce qu'elles étoient faites de son temps, il ne craignoit pas moins que les donateurs ne s'en prévalussent dans la suite et qu'ils n'abusassent delà condescendance des moines pour exiger des séjours dans l'abbaïe, à l'exemple de quelques seigneurs, qui, pour être fils ou héritiers des bienfaiteurs de Jumièges,
(a.) Cartul., c. 395.
(b) Preuves, art. 32.
(c) Cartul., c. 208, 217,
1 Le déport était le droit que les évêques et les archidiacres avaient dans certains diocèses, et principalement en Normandie, de jouir une année durant des revenus d"une cure vacante par le décès du titulaire.
2 Seine-Inférieure, arrondissement de Rouen, canton de Pavilly.
prétendoieiit avoir droit d'y loger tous les ans à la Saint- Pierre, et de s'y faire servir à leur gré chacun dans leur appartement. On ne trouvoit pas à la vérité l'origine de ces redevances, et il semble qu'il eût été facile de les supprimer ; mais elles étoient passées en usage, et les possesseurs les demandoient avec tant de fierté qu'on les croioit presqu' autorisés ^
Ces ambitieuses prétentions, jointes au tumulte que ces sortes de séjours occasionnoient durant la fête, lassèrent enfin l'abbé. Il résolut de secouer un joug auquel il supposoit, avec assez de vraisemblance, que ses prédécesseurs s'étaient d'eux-mêmes soumis. C'étoit la grande affaire qui l'occupoit alors, et qui le rendoit comme insensible aux avantages temporels que la piété , des fidèles procuroit de temps en temps à son monastère. Il informa l'archevêque Robert du dessein qu'il méditoit, et, sur sa réponse, il fit avertir partout qu'il n'admettroit personne à loger dans l'abbaïe le jour de la fête du patron. On ne vit jamais mieux qu'en cette
1 On trouve fréquemment mention au moyen âge de ce droit de gîte. Le seigneur logeait seul ou avec ses gens chez son vassal, à certains jours déterminés. L'obligation d'héberger et de nourrir le seigneur et sa suite, entraînait parfois aussi celle de nourrir ses chevaux. Les abbayes n'étaient pas exemptes de ces redevances, que leurs bienfaiteurs leur imposaient en retour des donations qu'ils leur avaient faites. On comprend le trouble qu'apportaient à ces maisons de solitude et de prières ces chevauchées de séculiers qui venaient y faire séjour. Aussi les voyonsnous réclamer énergiquement contre cet usage, qui n'avait pas tardé à dégénérer en abus. Jumiéges, à cause de l'importance de ses domaines, était exposé plus que d'autres aux inconvénients de ces séjours bruyants et dispendieux. L'abbé Alexandre et ses successeurs parvinrent à faire cesser, ou à peu près, ces désordres, comme on le verra par la suite.
rencontre combien la fermeté est nécessaire dans l'occasion. Plusieurs gentilshommes, le voiant résolu de ne point abandonner son projet, s'il n'y étoit forcé, renoncèrent d'eux-mêmes à leurs prétendus droits, ou, pour user de leurs termes, firent remise à l'abbaye de la livraison du pain et du \dn, etc., qu'on avoit coutume de leur donner le jour de la fête des apôtres saint Pierre et saint Paul. Nous trouvons jusqu'à sept chartes sur ce sujet datées de la même année 1211 (a). Ceux qui ne voulurent pas suivre leur exemple eurent recours à l'archevêque, et lui portèrent leurs plaintes contre Alexandre, l'accusant de témérité et d'ingratitude, mais le prélat, instruit de la fausseté de leurs prérogatives, leur fit assez connoître qu'il n'en pensoit pas comme eux, et qu'ils n'avoient aucun service à attendre de lui dans ces conjonctures. Cependant la feste approchoit, et l'on appréhendoit quelque violence de leur part; mais ils n'osèrent se présenter. La raison, sans doute, et la religion avoientdéjà repris le dessus, et, s'ils n'étoient pas encore déterminés à faire la même démarche que les premiers, ils étoient au moins résolus de ne rien entreprendre avec éclat et d'attendre un tems plus favorable. La Providence fit servir ces délais à avancer l'extinction de leurs chimériques privilèges. Ils en sentirent eux-mêmes la faiblesse et l'injustice, et on les vit, en fort peu d'années, y renoncer par des actes publics et authentiques (6) .
(a) CartuL, c. 306, 307, 316, 317, 318, 319, 322. (6) CartvÀ., passim.
Alexandre n'eut pas néanmoins la consolation ♦ de voir entièrement la fin de cet heureux événement; ses infirmités commencèrent, dès l'année suivante 1212, à lui faire sentir que ses jeûnes, ses veilles, son application à l'étude et son assiduité à tous les exercices de jour et de nuit avoient telle ment épuisé ses forces qu'il ne pouvoit espérer une longue vie. Bientôt après elles le retinrent tout à fait dans une chambre de la nouvelle infirmerie, que l'archevêque Robert avoit fait bâtir à l'endroit où est aujourd'hui le parterre, et l'attachèrent à son fauteuil d'une manière peu douloureuse à la vérité, mais qui ne lui laissoit aucune force pour en sortir. L'archevêque de Rouen le vint voir en cet état, et passa plusieurs jours à conférer avec lui sur diverses matières, en présence du doyen de la cathédrale, de l'archidiacre d'Eu et d'un chanoine du Bourgachard ^ qu'il avoit amenés avec lui. On n'eût point dit à l'entendre parler qu'il fût malade, il fournissoit à la conversation et parloit avec une facilité merveilleuse. Ses réponses, quand on lui demandoit conseil, étoient décisives, mais toujours sensées^ toujours justes ; le prélat l'écoutoit avec admiration, et se seroit volontiers enfermé avec lui pour recueillir ses instructions et recevoir ses derniers soupirs ; mais la solennité de Noël, qui approchoitjl'en empêcha. Il partit de Jumièges le 17 décembre 1212 et arriva le lende-
1 Célèbre prieuré de chanoines réguliers au diocèse d'ÉvrcUx. — Cf. Louis Passy, Notice sur le prieuré de Bourg-Achard.
main à Déville, où il confirma la donation (a) que Philippe de Longueville avoit faite à l'abbaïe, au mois de septembre précédent, de son iief de Varengeville-les- Deux-Églises (b). Elle en a joui paisiblement jusqu'au 15 février 1620, qu'elle l'aliéna, par contrat passé devant Dussaussei, tabellion à Saint-Georges, à M. Duval de Coup eau ville , pour une rente de quatre-vingtcinq livres.
Nous avons vu que la maladie d'Alexandre l'avoit réduit à ne plus sortir de l'infirmerie, quoique les douleurs dont il était tourmenté ne fussent pas des plus aiguës. 11 en profita pour instruire sa communauté des devoirs de religion et lui en recommander la pratique. Comme sa tête étoit libre et saine, il assemblait régulièrement ses religieux autour de lui, trois fois la semaine, pour leur faire des conférences ; d'où l'on peut juger des soins qu'il s' étoit donné pour les former à Dieu depuis qu'il étoit chargé de leur conduite. Un des moiens qu'il avoit emploies, après l'instruction et le bon exemple, étoit l'étude de l'écriture sainte et des pères, dont il nous reste encore quelques manuscrits de son tems. Le dernier est de 1210, la veille de sainte Luce, et contient un traité de la profession monastique, par Guillaume de Poitiers (a) ; le combat des vices et des vertus, par saint Augustin ; le livre du précepte et de
(a) Cartul., p. 503.
(b) Ibid., p. 421, 423.
(a) Manusc, sous la lettre C, num.
la dispense, par saint Bernard; un traité delà pénitence, sans nom d'auteur; le poëme de Jadin sur l'état religieux ; un catalogue de tous les évêchés du monde ; et un abrégé delà Bible, en forme de prières, par Thomas de Jumièges, qui avoit recueilli et copié ces différentes pièces par ordre de son abbé.
Il seroit difficile de marquer au juste quelle fut la durée de la maladie qui conduisit ce respectable supérieur au tombeau. Il est vrai que le nécrologe, dont l'autorité doit être comptée pour quelque chose en ce point, met sa mort au 25 d'octobre 1213, mais un titre égallement respectable fait mention de son successeur avec la qualité d'abbé dès le mois de mars précédent ; ce qui nous porteroit à croire qu'Alexandre n'étoit plus au monde, si nous ne le voions reparaître comme abbé, et son successeur comme prieur, dans un acte dressé, en leur présence, au mois de mai suivant. Pour concilier ceci, nous supposons, comme rien n'empêche, qu'Alexandre, qui vivoit dans une continuelle et salutaire crainte de la mort, voiant que sa santé de venoit tous les jour s plus foible,aura remis sa crosse à la communauté qui lui aura donné un successeur dès son vivant^ et que, par respect pour lui, celui qui lui fut substitué ne voulut prendre que la qualité de prieur dans l'acte du mois de mai passé à Jumièges, sous les yeux d'Alexandre et presque en son nom. Quanta la
1 Notre auteur n'est pas seul à admettre l'existence de pro-abbés, ou abbés auxiliaires (voir plus haut, p. 134, note 1); nous en pourrions citer d'autres exemples.
charte du mois de mars, dont il sera parlé ensuite, et dans laquelle son successeur se trouve avec le titre d'abbé, c'est qu'il avoit été député par la communauté , et que l'affaire se passoit hors de Jumièges. Il n'y a rien là qui se contredise, mais il n'y a aussi rien de certain.