GUILLAUME DE COURDIEU , QUARANTE-TROISIEME ABBE
Pour lui succéder, on élut Guillaume de Courdieu , moine du Bec et abbé de Saint-Taurin d'Evreux. Nous
(a) Cartul., c. 66.
n'avons aucune connoissance du temps de son élection, et nous ne nous persuadons pas aisément qu'elle ait précédé le mois de juillet, vu l'omission de son nom dans un contrat d'acquisition, faite dans le même mois par les religieux de Jumièges sur Jean de la Londe (a), d'une maison, masure, jardin et vigne à Saint-Pierred'Autez ; ou Guillaume ne prit pas aussitôt possession qu'il fut élu. Nous ne nous persuadons pas plus aisément qu'elle doive être reculée jusqu'en 1240, vu la remise qui lui fut faite, par Guillaume le Tailland et sa femme, au mois de novembre 1239, de vingt sols de rente et d'un demi-muid de vin blanc, sur les vignes de l'abbaïe à Metreville {b). Quoiqu'il en soit, dix mois après cette remise, l'abbé Guillaume aiant été à Rouen pour faire sa profession d'obéissance à l'archevêque, Pierre de Colmieux se plaignit au prélat que son archidiacre eût entrepris de faire la visite des églises de Saint- Valentin-de-Jumièges , de Saint- André-d'Yainville et de Saint-Filbert-du-Mesnil , et exigé des curés un droit de procuration dont ils avoient toujours été exempts, suivant Tancienne liberté de l'abbaïe et la coutume observée jusqu'alors. Il soutint avec force que ces trois églises et leurs pasteurs, après Dieu, n' avoient d'aatres supérieurs que l'abbé de Jumièges (c) , le pape, ou l'archevêque, en certains cas ou par commission du souverain pontife. Mais ces remontrances,
(a) Cartul., c. 33.
(6) Ihid., c. 34.
(c) Archives de l'archevêché de Rouen.
quelque raisonnables qu elles fussent, n'eurent aucun effet. L'archevêque prit la défense de son archidiacre et de ses propres droits, qu'il crut lézés par ces sortes d'exemptions. Il cita néanmoins l'archidiacre devant lui, et, pour donner quelque satisfaction à Tabbé, il déclara, par une sentence du mois de septembre 1240, que les curés de Jumièges, d'Yainville et du Mesnil seroient exemts à l'avenir du droit de gîte prétendu par l'archidiacre, mais que Jumièges lui paieroit vingt sols, Yainville douze et le Mesnil huit par chaque visite (a). Nous ne voions pas qu'il y ait eu appel de cette sentence, ni que les religieux se soient mis en peine de maintenir plus longtemps leur exemption, à laquelle ils avoient eux-mêmes donné atteinte, dès l'année 1232, en se soumettant à l'interdit que l'archevêque Maurice avoit mis sur toutes les églises de son diocèse , pour avoir main levée de la saisie que le roy avoit fait faire des domaines de son archevêché ^ Ainsi les curés de Jumièges, d'Yainville et du Mesnil sont demeurés, comme les autres, soumis à l'autorité immédiate, à la visite et à la correction de l'archevêque ou
(a) Archives de Jumièges.
1 L'origine de ce conflit entre le pouvoir royal et l'archevêque de Rouen remonte à 1227. La reine Blanche de Castille, alors régente du royaume, avait confisqué le temporel de Thibaut, archevêque de Rouen, à cause des droits féodaux que Thibaut prétendait exercer au Vaudreuil. Thibaut répondit à l'acte de la régente en jetant l'interdit sur tout son diocèse. Thibaut mourut deux ans après, et Maurice, qui lui succéda, continua la lutte engiiyée par son prédécesseur. Cette fatale dissension prit terme en 1235, à l'époque ou Louis IX, arrivé à sa majorité, prit en mains les rênes du gouvernement.
de ses vicaires généraux, avec cette différence qu'ils ne païent point le déport.
En Angleterre, les moines du prieuré d'Helling, dépendant de l'abbaïe de Jumièges, portèrent aussi leurs plaintes à Gosselin, évêque de Bath-sur-l'Avon, dans le comté de Sommerset, contre un clerc romain que le pape avoit pourvu de la cure de Cheutone, et qui prétendoit en cette qualité que les dimes de la paroisse lui appartenoient en totalité, au préjudice des patrons. L'évêque, qui n'aimoit pas les prêtres romains, parce qu'il y en avoit trop dans le royaume et que, n'entendant point la langue du païs, le soin des âmes et la prédication étoient négligés , écouta favorablement les moines, et leur accorda la totalité des dimes {a), à condition qu'ils paieroient une pension honnête au desservant, et qu'ils feroient ratifier cette clause par l'abbé et les religieux de Jumièges (b) , ce qui fut exécuté, le P"" jour de mars 1241, par l'abbé Guillaume et toute la communauté , sous l'obligation de tous les biens qu'ils possédoient en Angleterre. Mais, douze ans après, l' évêque de Bath, voiant que la cure étoit desservie par un anglais, dérogea à ce règlement, et lui adjugea un tiers des dimes.
L'année suivante, 1242, le premier jour de mai, Guillaume profita de la bonne volonté de Gautier, curé de Guisiniers, pour annuler la transaction de 1224, entre eux et Roger Torel, au sujet des oblations
(a) Archives,
(b) Archives.
de la chapelle de Saint-Nicolas de la Bucaille, qu'ils partageoient par moitié. Il est porté dans l'acte que Gautier n'y pourra rien prétendre à l'avenir, et que l'abandon qu'il en fait à l'abbé et aux religieux de Jumièges ne préjudiciera point à leurs droits sur les offrandes des fidèles dans sa propre église {a) . Il n'eut pas si bon marchez de Henri de Poissi, qui lui avoit intenté procez à l'échiquier de Normandie, de concert avec Geofroi de Monthiart, pour quelques usages dans les bois de Crenne, entre Joui et la Ronce ^ , où ils prétendoient avoir la liberté d'abbatre le bois sec et de prendre tous les arbres dont ils pouvoient avoir besoin pour bâtir. Ils furent l'un et l'autre condamnés à l'échiquier du 26 mars 1242 ; mais Geofroi de Monthiart fut le seul qui se soumit à la décision des assises (b). 11 fallut se résoudre, pour le bien de la paix, adonner 40 livres à Henri de Poissi, par forme de rachat de son prétendu droit, auquel il renonça le 12 mai suivant, en présence du bailli de Rouen et de Geoffroi ^ et Thibauld de la Chapelle (c) . Ce ne fut pas le dernier différend que Guillaume fut obligé d'avoir au sujet de ces bois. Nicolas de Hotot lui en disputa la propriété dans le même temps, et prétendit y rentrer au droit de sa femme; mais, aïant examiné les chartes de donation
(œ) Archives.
(b) CartuL, c. 524.
(c) Ibid., c. 531.
1 Hameau et fief situés à Fontaine-sous-Jouy, commune du canton d'Evreux-Sud.
2 Geoffroy de la Chapelle, bailli de Caux dés 1227 et encore eu 1234.
de Robert Desvaux et de Heudebon de Beaumont, il promit de se désister, moïennant une somme de cent livres, monnaie de Tours, qu'on paia, dès le mois de juillet, pour avoir le consentement de ses héritiers (a) . A peu près dans le même tems, Guillaume eut à combattre IMndocilité des habitans de LaMare^ et de Quillebeuf, qui refusoient de lui donner l'esturgeon et autre poisson royal qu'ils prenoient dans la rivière de Seine ^, parce qu'il les avoit privés de leurs usages dans les bois de Trouville-la-Haulle^, dont ils vouloient jouir sans paier aucun droit. Il ne leur opposa que la patience et quelques personnes de piété pour les exhorter à lui faire satisfaction ; mais sa douceur ne servit qu'à la regarder comme une marque de faiblesse, et, persuadés qu'il se déficit de sa cause, ils osèrent le citer aux assises prochaines, pour s'y voir condamner à les rétablir dans leurs droits et à renoncer publiquement à celui dont ils avoient déjà commencé à le dépouiller. Les choses amenées à ce point, Guillaume se sçut gré de sa
(a) CartuL, c. 107.
1 Hameau de Sainte-Opportune, près Yieux-Port, où il y avait jadis un fief et un petit lac. — De Blosseville, Dict. topog. du dép. de VEure,
2 De Beaurepaire, De la Vicomte de l'Eau, p. 169 et suiv.
3 Commune du canton de Quillebeuf, arrondissement de Pont-Audemer (Eure).
C'était le chef-lieu d'une vaste baronnie appartenant aux moines de Jumièges et s'élendant sur Quillebeuf, Saint-Aubin et Vieux-Port, avec tous droits seic:neuriaux sur la rivière de Seine jusqu^au fil de l'eau, c'est-à-dire sur la moitié de sa largeur, depuis la Croix-de-la-Devise jusqu'au Val-des-Essarts, entre le Marais-Vernier et Saiut-Aubin-sur- Quillebeuf.
modération, qui lui assuroitla victoire sans aigrir ces mutins, qui ne pourroient s'en prendre qu'à eux de leur condamnation. Les assises se tinrent au Pont-Audemer, le lendemain de la Pentecôte 1244. Vingt-six juges s'y trouvèrent avec le bailli de Rouen. Les titres de l'abbaïe furent lus dans l'assemblée et l'on demanda aux habitans de La Mare et de Quillebeuf ce qu'ils avoient à y répondre : mais cette lecture les avoit tellement surpris, que, ne pouvant rien y opposer, ils aimèrent mieux passer condamnation et promettre d'obéir (a). Nous verrons bientôt qu'ils ne se souvinrent pas longtemps de leurs promesses.
Depuis l'échange du Pont-de-l' Arche pour la seigneurie de Conteville, avec Philippe-Auguste, les religieux de Jumièges avoient acheté de Thomas Dubuisson un manoir et quelques terres à leur bienséance (6). Ces biens étoientsitués dans l'étendue de leur seigneurie et en relevoient ; mais, comme ils n' avoient point fait confirmer cet échange après la mort du roy Philippe, les receveurs du Domaine les inquiétèrent pour le treizième de ces nouveaux acquêts. Quoique cette formalité ne parût pas nécessaire, l'abbé, qu'une longue expérience dans les affaires rendoit plus clairvoiant, ne crut pas devoir la négliger. Le séjour de S. Louis àEvreux lui parut une occasion favorable; il se rendit auprès de lui, et, dès la première audience que le saint Roi lui accorda, il en obtint la confirmation qu'il demandoit
(a) Cartul., c. 541.
(b) Cartul., c. 252.
et Fenvoia promptement à Jumièges pour être signifiée aux receveurs du Domaine, avec ordre de la part de Sa Majesté de cesser toute poursuite {a). Cecyse passa au mois de juillet de l'an 1246.
Guillaume profita en bon pasteur de la nécessité dans laquelle on l'avoit mis de sortir de son monastère, pour visiter les prieurés de sa dépendance, comme il avoit fait, trois ans auparavant, à l'occasion du voiage de Montivilliers, où il avoit été délégué avec Odon, abbé de Saint-Denis (b) , pour y mettre la réforme. Il commença le cours de ses visites par les prieurés de Bu, deBoafle, deGenesville,deLongueville et de Joui, prêchant partout l'exacte observance de la règle et la fuite des séculiers; ce qui fait raisonnablement conjecturer que, dans l'abbaïe même, il se consacroit volontiers à cette partie de son ministère, comme la plus propre à entretenir l'esprit de piété dans les plus zélés et à exciter la ferveur dans les plus lâches. Il fit ensuite la visite de Montaterre, de Dammarie, d'où il partit au mois de novembre de la même année 1246, pour se rendre à Croupte, au diocèse de Lisieux. On trouve au moins qu'il y étoit en ce tems là, et on le démontre par la cession qu'il y fit à Pierre Prevot de dix-huit charretées de bois tous les ans dans la forêt du prieuré. Nous n'avons aucune connoissance plus particulière des actions de sa vie. Nous sçavons seulement qu'étant de
(a) Archives. — Cartul., c. 257.
(b) Gall. christ., t. XI, p. 196 et 283.
retour à Jumièges, il écrivit à Lyon au pape Innocent IV, pour le prier de nommer des commissaires devant lesquels il pût poursuivre le retrait de plusieurs fiefs, terres et manoirs aliénés de son abbaïe, tant par lui que par ses prédécesseurs, pour cause de subventions. Ce qu'il faut entendre, non-seulement de la taxe imposée sur le clergé séculier et régulier pour levoiage delà Terre Sainte, auquel S. Louis étoit résolu, mais aussi des levées de deniers faites par les papes et les ducs de Normandie à la fin du siècle précédent. Innocent IV répondit à sa requête par une bulle du 20 avril 1247, adressée aux abbés de Saint-Taurin d'Evreux et de Notre-Dame d'Ivri (a); mais l'abbé Guillaume étant mort le 7 de novembre suivant, la commission demeura sans effet.